L'EXPIATION
La vie publique de Racine après sa conversion est parfaitement connue : historiographe de Louis XIV au'
même titre que Boilcau, gentilhomme de la chambre du roi, auteur d'Esther et d'Athalie, il finit par éprouver une demi-disgrâce, et il mourut prématurément à lage de cinquante-neuf ans. Mais ce softt les événements de sa vie privée qui seuls doivent trouver place ici, et Ton peut la résumer en deux mots : Racine employa ces vingt-deux dernières années à expier ses torts envers Port-Royal. La chose ne souffrait pas de grandes difficultés en 1677, sous le régime de ce qu'on a appelé la paix de l'Église. La duchesse de Longueville était la protectrice déclarée du monastère où elle s'était fait bâtir une somptueuse retraite ; Arnauld de Pomponne, frère de la mère Angélique de Saint-Jean, était ministre ; enfin les docteurs de Port- Royal entraient dans les vues du roi en écrivant contre les protestants. Aussi les religieuses se croyaientelles en sécurité ; elles avaient des novices, des postulantes , des pensionnaires en grand nombre. Les amis du dehors témoignaient hautement leur sympathie, et l'illustre neveu de la sœur de Saint-ïhècle Racine pouvait se montrer au parloir de Port-Royal sans s'exposer au courroux du roi.
Mais en 1679, quelques semaines après la mort de M me de Longueville, l'ère des persécutions se rouvrit soudain. Louis XIV accorda aux sollicitations des jésuites ce qu'ils ne cessaient de lui demander en secret, et le 17 mai, un jour que Racine était en visite à Port-Royal, l'archevêque de Paris, Harlay de Chanvallon, y vint apporter les ordres les plus rigoureux : dispersion des directeurs, défense de recevoir des novices, renvoi immédiat de toutes les pensionnaires. On ne chassait pas les religieuses de leur couvent; mais c'était l'arrêt de mort de la communauté qui lui
était signifié ainsi à l'improviste. L'effet produit par cette expédition de l'archevêque de Paris fut désastreux, et la disgrâce de Pomponne, qui suivit immédiatement, fit voir que le roi voulait se porter aux plus dures extrémités. Les ecclésiastiques de Port-Royal se dispersèrent une dernière fois ; Arnauld quitta pour jamais la France ; les amis les plus dévoués comprirent qu'il n'y avait plus rien à espérer. Racine se souvint alors que deux fois, au temps de sa jeunesse, il avait ri des malheurs de Port-Royal, et sans hésiter il se mit au service des religieuses persécutées ; il se fit l'avocat de cette noble cause que tout le monde croyait perdue. Mais cette cause, il ne pouvait songer à la plaider devant le roi, dont les préventions contre les jansénistes étaient trop fortes. Louis XIV les associait au souvenir de la Fronde, ce cauchemar affreux de sa royale enfance, et c'est dans une lettre de Racine à M me de Maintenon que se lisent ces mots : « Je sais que dans l'idée du roi un janséniste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à l'Église. » Racine s'attacha donc tout d'abord à prouver par sa conduite qu'il était le contraire d'un sujet cabaleur et d'un chrétien rebelle ; et plus tard, quand M me de Maintenon eut pris sur le roi l'ascendant que l'on sait, il recourut à elle avec toute la prudence que commandaient les circonstances. E&ther et Athalie sont deux plaidoyers en faveur de Port-Royal ; les allusions discrètes y abondent, et quand on est prévenu elles sautent aux yeux.
Au surplus, Racine, ne cachait pas ses relations avec le monastère persécuté, et il faisait preuve à l'occasion d'un véritable courage. Tout le monde savait pourquoi il s'éloignait du théâtre, pourquoi il ne songeait
même plus à ses tragédies, sinon pour « se mettre en peine du compte qu'il aurait à en rendre quelque jour. » L'insuccès d'Athalie eut pour cause unique des scrupules suggérés par les jésuites, car M me de Maintenon continua jusqu'en 1715 à faire jouer sur le théâtre de Saint-Cyr des tragédies sacrées, celles de Boyer ou de Duché de Vancy, un Jonathas, une Fille de Jephlé dont la donnée était singulièrement scabreuse. Racine seul était tenu à l'écart, et cela parce qu'il £tait suspect de jansénisme.
En 1694, une occasion s'offrit de donner aux gens de Port-Royal un témoignage public de son repentir et de son affection ; cette occasion, Racine la saisit avec empressement, sans forfanterie comme sans fausse honte. Le grand Arnauld était mort à l'étranger, léguant son cœur aux religieuses pour lesquelles il avait tant souffert toute sa vie. Ce cœur fut apporté à Port-Royal par un ami fidèle, et enterré dans la partie de l'église réservée aux reliques ; et voici ce qu'on peut lire dans un rarissime imprimé du temps :
Au service d'Arnauld tout Paris fut prié ;
Aucun n'y fut par politique, Comme si le défunt était un hérétique.
Racine, qui fut convié,
Assista seul à ce service...
Boileau même, auteur d'une épitaphe d'Arnauld qui est célèbre, ne paraît pas avoir accompagné son ami ce jour-là.
L'année suivante, lorsque le vertueux Noailles remplaça sur le siège archiépiscopal l'indigne Harlay de Chanvallon, les amis de Port-Royal commencèrent à reprendre courage. Au lieu d'un ennemi perfide, d'autant plus dangereux qu'il affectait toujours une poli-
tesse exquise, les religieuses avaient pour supérieur un homme droit, foncièrement bon, et qui les révérait sans trop oser le dire. C'est alors que Racine se multiplia, si l'on peut s'exprimer ainsi, pour rendre à sa t tante, devenue abbesse en 4689, tous les services L qu'elle pouvait attendre de son affectueuse gratitude. ! Visites à Port-Royal, visites à l'archevêché, lettres, [ démarches de toute nature, rien ne fut épargné, et Racine eut la consolation de voir le prélat qui, comme évoque de Chàlons, avait approuvé le Nouveau Testament du P. Quesnel, témoigner à Port-Royal une véritable sympathie. Sans doute on ne revint pas sur le passé, et l'autorisation de*reccvoir des pensionnaires ou des novices ne fut pas rendue, mais du moins la situation œssa d'être intolérable, et Ton ne pouvait espérer davantage.
Ravi de ces bonnes dispositions, Racine entreprit d'éclairer la religion de l'archevêque et de lui démontrer la parfaite innocence des filles de Port-Royal. Il composa d'abord quelques mémoires justificatifs, et bientôt, mettant à profit la science qu'il n'avait pas manqué d'acquérir en travaillant avec Boileau à l'histoire de Louis XIV, il fit pour Noailles ce petit chefd'œuvre qu'on appelle Y Histoire de Port-Royal. On ne saurait croire ce qu'il lui fallut de travail pour mettre cet opuscule au point de perfection où nous le voyons aujourd'hui. Histoires générales ou particulières, mémoires de toute sorte, lettres en nombre infini, sont de nos jours à la disposition de l'historien qui voudrait raconter les luttes et les souffrances de Port-Royal; mais il n'en était pas de même aux environs de 1696. Et comme Racine se proposait de ne rien avancer qui pût être l'objet d'une réfutation ou seulement d'un
doute, il dut se livrer aux recherches les plus patientes et les plus minutieuses. Le but qu'il se proposait ne fut pas atteint, mais il put se dire avant de mourir que son petit livre verrait peut-être le jour, et qu'il plaiderait aux yeux de la postérité la cause qui lui était si chère.
Ce qui paralysa tous les efforts de Racine, ce lut la brouille qui éclata entre le cardinal de Noailles et les jésuites. Ces pères avaient commencé par aduler l'archevêque, et l'on a le témoignage imprimé de leurs flagorneries d'alors. Mais bientôt ils voulurent parler en maîtres, et le prélat déclara qu'il ne serait jamais « leur valet. » Ils jurèrent donc de lui faire boire jusqu'à la lie le calice de leur colère, et de là sont nées les grandes querelles qui ont agité tout le xvm e siècle. L'affaire de la Bulle Unigenitus fut engagée dès lors, et naturellement les premiers coups furent dirigés sur Port-Royal.
Si Racine aurait vécu dix ans de plus, il aurait vu les jésuites poursuivre avec acharnement les quelques vieilles qui conservaient de leur mieux les traditions de la mère Angélique et d'Arnauld ; il aurait vu le faible et malheureux Noailles signer les larmes aux yeux l'arrêt de destruction du saint monastère. Mais le spectacle d'une calamité si grande lui fut épargné. Sa santé, jusqu'alors excellente, s'altéra gravement en 1698, et il fut le premier à s'apercevoir que ses jours étaient comptés. Alors aussi, comme pour mettre sa vertu à l'épreuve et pour lui permettre de mieux expier la grande faute de sa vie, sa réputation de janséniste lui valut de la part de Louis XIV une sorte de demidisgrâce. On a trop souvent répété que Racine s'était attiré la colère du roi parce qu'il avait osé rédiger un
mémoire en faveur du peuple écrasé d'impôts ; mais c'est une fable, et pour s'en convaincre, il suffit de lire sa lettre à M me de Maintenon en date du 4 mars 1698. Après avoir dit à la marquise qu'il s'était « attiré une affaire » pour avoir demandé la réduction d'une taxe qui grevait lourdement son budget de père de famille, Racine ajoutait : « J'apprends que j'ai sur les bras une affaire bien plus terrible, et qu'on m'a fait passer pour janséniste dans l'esprit du roi... » Et sans rien dissimuler de ses véritables sentiments, il essayait de se justifier, et il protestait de son obéissance au roi et au pape. Mais c'était peine perdue auprès du monarque aveuglé qui préférait les athées déclarés aux gens suspects de jansénisme. Racine accepta donc la chose en esprit de pénitence, et l'on peut voir par le reste de sa correspondance que sa sérénité n'en fut point troublée. D'ailleurs il ne fut à aucun moment ce qui s'appelle disgracié ; il songeait même, six mois après sa lettre à M mo de Maintenon, aux séjours qu'il aurait à faire comme gentilhomme de la chambre à Fontainebleau ou à Marly . Il n'en vaqua pas moins à ses occupations ordinaires, écrivant à son tils aîné les admirables lettres que l'on connaît, mariant une de ses filles, conduisant luimême à l'autel celles qui se destinaient à la vie religieuse et qui s'enfermaient, non pas, hélas ! à Port- Royal, mais du moins dans de bons monastères; veillant enfin à l'éducation de son second fils qu'il voulait faire instruire par des maîtres bien pensants, par Rollin, Mésenguy et Coffin. 11 était alors si pénétré de ses sentiments d'amour et de reconnaissance pour Port-Royal que six mois avant sa mort, enfermé dans son cabinet de la rue des Marais, au milieu d'une bibliothèque d'où il avait à jamais banni ses tragédies, il
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écrivit un testament où se lisent ces lignes si touchantes : « Je désire qu'après ma mort mon corps soit porté à Port-Royal des Champs, et qu'il y soit inhumé dans le cimetière, aux pieds de la fosse de M. Hamon. Je supplie très humblement la mère abbesse (c'était alors sa tante) et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique je m'en reconnaisse très indigne, et par les scandales (il avait d'abord écrit les manques) de ma vie passée, et par le peu d'usage que j'ai fait de l'excellente éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maison, et des grands exemples de piété et de pénitence que j'y ai vus, et dont je n'ai été qu'un stérile admirateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, plus j'ai besoin des prières d'une si sainte communauté pour attirer sa miséricorde sur moi... »
Quand le moment suprême arriva, Racine" qui avait toujours eu très peur de la mort, dit adieu à tous les siens, sans oublier Boileau, avec une tranquillité admirable. Il en vint même à ne pas désirer une guérison que les médecins lui faisaient entrevoir comme possible. « Les frais en sont faits, » répondit-il, et c'est ainsi qu'il mourut, consolé par cette pensée que Port- Royal tout entier allait prier sur sa tombe.
Deux j ours plus tard un carrosse emportait à huit lieues de Paris la dépouille du poète ; Louis XlVavait permis la translation. On célébra un service funèbre dans l'église de Port-Royal des Champs, et derrière la grille les sœurs chantèrent le Dies irae et le De profundis. Ce n'était plus la mère de Sainte-Thècle Racine qui était abbesse, mais cette femme amirable, confondue désormais parmi les simples religieuses , priait avec confiance pour son illustre neveu, et sans doute elle entremêlait les actions de grâces aux supplications. Puis on sortit
de l'église et l'on entra dans le petit cimetière de dehors, réservé aux domestiques et aux étrangers. Les sœurs n'accompagnaient pas le cortège et elles ne chantaient plus ; la voix du prêtre seule se fit entendre, et Racine fut inhumé, comme il l'avait désiré, auprès de son ancien maître le célèbre docteur Hamon. 11 n'avait pas songé à dire dans son testament qu'il ne voulait point d'épitaphe ; on dressa donc le long du mur de 1 église une pierre tumulaire, et une inscription fut gravée qui traduisait en beau latin quelques phrases écrites par Boileau. L'auteur de YÉpitre à Racine, s'inspirant des sentiments qui avaient animé son ami, ne parlait cette fois ni A'iphigénie ni même d'Athalie. Après avoir dit en deux lignes que Racine « s'était fait longtemps admirer des hommes par ses belles tragédies, » il insistait longuement sur les sentiments du chrétien mourant, et il finissait même en invitant le lecteur à « prier pour cet illustre mort au lieu de faire son éloge. »
On sait le reste : Racine reposa paisiblement à Port- Royal jusqu'en 1711, et alors, en vertu des ordres de destruction que Louis XIV avait signés, tous les morts durent être exhumés. Les uns furent enfouis dans une fosse commune, à SaintrLambert ; ceux qui avaient une famille furent portés dans les sépultures de leurs parents. L'archevêque de Paris permit la translation des cendres de Racine, mais en y mettant pour condition absolue que l'exhumation et l'inhumation auraient lieu de nuit et sans la moindre pompe. On obéit, et c'est à onze heures du soir, le 2 décembre 1711, que les restes de Racine furent placés à Sairrt-Ëtienne du Mont, derrière le maître autel et à la droite de Pascal. C'était l'exil, mais du moins l'ancien élève de Port-Royal était
pour ainsi dire en famille dans cette nécropole où reposent également quelques-uns des grands hommes de Port-Royal, Thomas Du Fossé, son condisciple, Antoine Le Maître et Le Maître de Sacy.
Ainsi la destinée, ou pour mieux dire la Providence, unit Racine à Port-Royal par des liens plus forts que la mort. Il lui appartenait dès avant sa naissance ; il lui appartient encore au delà de la tombe. Tous deux se font également honneur : Racine est un des plus beaux titres de gloire de Port-Royal, mais aussi l'éducation que Port-Royal sut donner à Racine a beaucoup contribué à faire de lui un si grand poète. D'autre part aussi les sentiments d'honneur, de droiture, de piété qui furent inspirés à Racine dans sa jeunesse ont fait de ce grand poète un parfait honnête homme et un grand chrétien, si bien que Saint-Simon a pu dire sans exagération qu'il n'y avait « rien du poète dans son commerce, et tout de l'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin de l'homme de bien. »
Gazisr. — Mélanges.