‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 17 sur 23 · JEANNE DE CAYLUS LA SOLITAIRE DES ROCHERS · texte numérisé non relu

JEANNE DE CAYLUS LA SOLITAIRE DES ROCHERS

On ne parviendrait pas à compter, car ils sont innombrables, les saints personnages qui ont illustré le xvii siècle. Les uns sont demeurés dans le monde et y ont fait éclater les vertus les plus admirables ; tels furent saint François de Sales et saint Vincent de Paul. D'autres au contraire se sont abrités derrière les murs d'un monastère, comme Jeanne de Chantai ou Armand de Rancé ; on n'en connaît guère qui se soient, par esprit de pénitence, condamnés à la solitude absolue dans les forêts.ouau milieu des montagnes. Sans doute il y avait çà et là des ermites, — on peut en voir encore de nos jours, — mais des anachorètes semblables à ceux de l'ancienne Thébaïde, Phistoire du grand siècle n'en a pas, que je sache, mentionné un seul. Les ascètes de ce temps-là lisaient la Vie des Pères du désert, écrite pour leur édification par Robert Arnauld d'Andilly ; ils faisaient leurs délices de la Vie des Saints, qui leur apprenait à connaître un Antoine, un Paul ermite, un Pacôme, un Siméon Stylite et beaucoup d'autres encore ; mais le robuste bon sens qui caractérise le siècle de Descartes et de Bossuetles mettait en garde contre les exagérations. Il leur faisait tenir en suspicion ce qu'on nomme les voies extraordinaires, et il leur enseignait que l'on ne doit pas toujours imi-

Gazibr. — Mélanges. 14

ter même ce qui paraît le plus digne d'admiration. Toutefois il n'y a point de règle sans exception ; le récit qu'on va lire en est une preuve ajoutée à beaucoup d'autres. C'est l'histoire d'une jeune française, appartenant à la plus haute noblesse, et qui, après bien des aventures extraordinaires, alla vivre durant six ou sept ans dans les gorges les plus sauvages des Pyrénées. Cette histoire vraiment singulière a été contée pour la première fois il y a plus de cent ans ; mais c'était à la veille de la Révolution, en 1787, et le moment n'était guère bien choisi. L'auteur anonyme de cette publication, un moine jacobin appelé Nicolson, se proposait exclusivement d'édifier ses contemporains ; aussi plaçait-il sous leurs yeux une biographie sommaire de celle qu'il appelait la Solitaire des Rochers S et il faisait suivre cette biographie très incomplète de quelques extraits des lettres écrites durant sept ans par la Solitaire à son directeur ou parle directeur à sa pénitente. L'ouvrage de Nicolson ne paraît pas avoir obtenu un très grand succès, parce que la curiosité du public trouvait alors de quoi se satisfaire ailleurs, et les rares lecteurs qui auraient pu chercher dans ce livre un sujet d'édification jugeaient sans doute que l'auteur avait eu tort de tronquer, de mutiler, de dénaturer souvent une correspondance de si haute spiritualité. Les bibliophiles seuls ont fait attention à l'ouvrage paru en 1787, et la Solitaire des Rochers, dont nul n'a publié alors la correspondance complète, a trouvé place, à l'article Montmorency, dans quelques dictionnaires d'histoire et de biographie. Ajoutons, pour ne rien omettre, qu'un compilateur sans talent, l'abbé

* La Solitaire des Rochers, un vol. in-42 de XII-382 p. — Chàteaufort, 4787 (sans nom de libraire).

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Bérault-Bercastel, lui a consacré quelques pages dans une Histoire ecclésiastique en vingt volumes.

Le siècle qui vient de finir était mieux fait pour s'intéresser à un personnage aussi extraordinaire et pour apprécier la valeur de sa correspondance. On sait en effet combien nos contemporains aiment les études psychologiques; nous cherchons à lire au fond des cœurs môme les plus fermés ; nous sommes heureux de pouvoir constater ce qu'on appelle des « états d'âme, » et l'étrangeté, la déraison même ne nous choquent pas outre mesure. Cet amour pour l'analyse à outrance des sentiments et des passions est une des causes qui nous ont fait goûter certains romans, ceux d'Octave Feuillet par exemple. Combien donc il sera plus agréable d'étudier dans une histoire vraie, contée d'après les documents authentiques, une des âmes les plus extraordinaires qui se soient jamais rencontrées, une femme qui produisait en elle-même, par auto-suggestion, les phénomènes qui semblent les plus contraires aux lois de la nature ! Ces documents, ce sont les lettres de la Solitaire et celles de son directeur, trente-sept lettres en tout, transcrites sur les autographes, conservées longtemps avec un soin jaloux, puis, imprimées et même réimprimées jusqu'à trois fois, sans avoir jamais attiré l'attention du grand public 1 . Mais

1 II en existe quatre éditions différentes, publiées de 1841 à 1862 ; les exemplaires de la Bibliothèque Nationale ne paraissent pas être souvent demandés ; leurs feuillets n'avaient pas encore été coupés quand j'ai demandé ce livre, pas môme ceux de la préface. Le texte de la dernière édition a été « rajeuni » d'une façon déplorable, mais l'éditeur, M. Bouix, réfute solidement, dans une Dissertation critique assez étendue, la singulière assertion de La Beaumelle. Ce maître faussaire disait toutes les lettres du recueil fabriquées de toutes pièces par le Père Luc de Bray et niait l'existence de la prétendue Solitaire.

pour en faire bien comprendre l'importance, il est bon d'entrer à ce sujet dans quelques détails préliminaires ; les historiens sont tenus de faire connaître les sources auxquelles ils vont puiser, et c'est à cette condition que l'on veut bien les croire sur parole.

La Solitaire dont nous aurons à nous occuper avait pour directeur de conscience un religieux des environs de Versailles, le Père Luc de Bray, et ce religieux gardait comme un trésor les lettres qui lui étaient adressées des Pyrénées. Il y répondait exactement, et conservait la minute de ses réponses. Quand il fut sur le point de mourir, en 1699, les dévotes de son entourage s'emparèrent de cette correspondance et la firent copier secrètement à grand renfort de scribes ; puis elles remirent à leur place, pour le cas où le moribond reviendrait à la santé, et les originaux et les brouillons. Lui mort, ces dévotes qui étaient de fort grandes dames, crurent pouvoir parler, du moins à mots couverts, de ce qu elles avaient lu dans ces lettres. La justice intervint alors à la sollicitation d'une famille puissante qui déplorait depuis quarante ans l'enlèvement, ou du moins la disparition soudaine d'une jeune fille de même nom. On transporta les manuscrits du Père de Bray chez le procureur général, on fit quelques recherches bientôt reconnues inutiles, puis tout rentra dans le silence, et les papiers en question, conservés dans la poudre d'un greffe, furent détruits accidentellement par un incendie. Mais les copies s'en étaient multipliées ; — les tantes de Louis XVI en possédaient une qui faisait leurs délices, — et l'on y avait joint une vie abrégée de la mystérieuse solitaire. C'est l'une de ces copies qui va servir à conter en détail une histoire si curieuse. La base solide sur laquelle devra reposer tout l'édifice, ce sont

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les lettres de la pénitente et de son directeur; les indications complémentaires seront seules empruntées à la relation manuscrite qui les accompagne. Dans ces conditions, rien ne sera laissé à la fantaisie ; lçs faits qui seront donnés comme certains ne pourront pas être mis en doute ; pour tout dire en un mot, il s'agit d'une histoire véridique, et non pas d'un roman.

Le Père Luc de Bray, curé de la Trinité de Châteaufort, à quatre lieues de Versailles, était en 1675 un des ecclésiastiques les plus estimés de France. Chéri de ses paroissiens qu'il ne voulut jamais abandonner, il les considérait comme ses enfants. Il n'épargna ni soins ni dépenses, durant les trente années de son séjour à Châteaufort, pour transformer complètement cette cure, délaissée jusqu'alors. Il répara et embellit son église, fit construire un presbytère, fonda une école et un hôpital, et put être appelé ajuste titre le père des pauvres. Sa vie était austère, mais sans exagération. Bien qu'il appartînt à l'ordre des franciscains, c'est-àdire des cordeliers ou des récollets, il vivait comme un séculier, du moins en apparence. L'archevêque de Paris, Harlay de Chanvallon, le traitait comme un fils, car ce prélat scandaleux avait du moins le mérite d'aimer la vertuet de l'admirer chez les autres. Le curé de Versailles Hébert, qui joua dans l'affaire du Quiétisme un rôle si considérable, avait pour le Père Luc de Bray une estime toute particulière, et les docteurs de Sorbonne les plus qualifiés, entre autres le célèbre Pirot, lui demandaient conseil sur les questions délicates. Le curé de Châteaufort était donc, comme on

disait alors, en fort bonne posture, d'autant plus que ses prédications étaient très goûtées dans les maisons religieuses, et qu'il passait pour un maître de la vie spirituelle, pour un directeur de conscience tout à fait hors de pair 1 .

Aussi les dévotes de haut parage affluaient-elles au presbytère de Châteaufort, et parmi elles on trouvait des femmes de la plus rare distinction, la duchesse de Ventadour et sa fille, la comtesse de Nogaret, la maréchale de la Mothe, la comtesse de la Mark, M me de Beringhen, M me de Bouillon, M me de Moussy, la maréchale de Rochefort, la duchesse de Luc et plusieurs autres encore. Les hommes n'étaient pas exclus de ce commerce spirituel, car on trouve cités dans les lettres du Père deBray les noms de MM. de la Rochefoucauld, de Beringhen, de Torcy, de Barbezieux, tous gens de mérite dont l'estime et l'amitié lui faisaient beaucoup d'honneur.

Mais de toutes les personnes que dirigeait le curé de Châteaufort, la plus chère à son cœur de prêtre était sans contredit une fille d'environ trente ans, connue sous le nom de Jeanne, et dont les allures étaient vraiment extraordinaires. Elle avait été domestique à Auxerre chez un menuisier, puis à Paris, dans l'île Saint-Louis, chez une femme acariâtre qui, ne pouvant parvenir à la désespérer, avait fini par lui demander pardon et par lui léguer une petite fortune, 2000 écus qui vaudraient 30 000 francs de notre monnaie. Jeanne avait dissipé dès le jour même les 2 000 écus de sa

* Son épitaphe en forme de sonnet, gravée en creux sur une pierre de 65 centimètres sur 49, est actuellement en la possession de M. l'abbé Finot, curé de Magny-les-Hameaux. En voici la transcription très exacte :

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CY GIT AUPRES DU CHOEUR CE VENERABLE PERE DE CE LIEU DELAISSE CHARITABLE PASTEUR QUI FIT CROITRE , FONDER BATIR LE PRESBITERE LUC DEBRAY DE LA CURE ENTIER REPARATEUR

LES PAUVRES AVANT LUI SANS GUIDE ET SANS LUMIERE IL FUT PENDANT 30 ANS LEUR ZELE CONDUCTEUR ET DANS TOUS LEURS BESOINS PREVENANT LEUR PRIERE IL FUT DE TOUS LE PERE ET LE CONSOLATEUR.

POUR ERIGER A DIEU DES TEMPLES DE SAGESSE IL BATIT UNE ECOLE A FORMER LA JEUNESSE ET CE LIEU S T LUI DOIT CE QUIL A DE PLUS BEAU

SIL SEPUISA POUR NOUS SEIGNEUR DIEU DE CLEMENCE ACCORDEZ NOUS POUR LUI L'HEUREUSE RECOMPENSE ou l'on n'est plus en vous qu'un pasteur qu'un troupeau

MESSIRE LOUIS CHARLES LE CAMUS DE ROMAINVILLE ECUIER SEIG R DE BULOYER MAJOR DES GARDES DU ROY D'ESPAGNE PO r CONSERVER LE SOUVENIR DE TANT DE SERVICES PUBLIC A ERIGE CE MONUMENT A SA MEMOIRE ET A FAIT DON A C TB EGLISE DE 500 L A LA CHARGE Q 1 * SERA FAIT TOUS LES DIMANCHES LA RECOMMANDATION ET CELEBRE DEUX MESSE PAR AN PO B LE REPOS DE LAME DU d' R D PERE DEBRAY LE TOUT A PERPETUITE COME IL EST PORTE PLUS EMPLEMENT PAR LE CONTRAT DE DONATION QUE SA PIETE ET SA GENEROSITE LUY EN A FAIT FAIRE.

maîtresse, elle les avail répartis entre divers hôpitaux de Paris, et elle vivait d'aumônes, allant chaque jour chez les religieuses de l'Adoration perpétuelle du Saint- Sacrement, dans le faubourg Saint-Germain, chercher l'écuelle de soupe qui constituait son unique nourriture. Sa dévotion la portait surtout à soigner les pauvres malades, et les sœurs tourières du couvent de l'Adoration ne l'appelaient que « la sainte. » C'est par ces tourières que Jeanne entendit parler pour la première fois du Père Luc de Bray ; il venait de temps à autre prêcher dans leur couvent, et ses prédications les ravissaient. Le bon curé de Châteaufort avait pour domestique une veuve de très grande piété, dame Euphémie, qui, non contente de tenir le ménage du pasteur, faisait encore la classe aux filles pauvres de la paroisse. Euphémie rendait parfois visite aux tourières du Saint Sacrement; elle vit Jeanne, l'admira, et conçut pour la sainte une affection des plus vives, affection qui paraît d'ailleurs avoir été partagée.

Il advint même qu'un soir, sans avoir consulté son maître, la domestique du curé introduisit sa jeune amie dans le presbytère de Châteaufort. Elle voulait employer quelques journées à méditer avec elle sur les vérités éternelles, et lui permettre d'entendre quelques sermons. Grand émoi le lendemain matin quand le Père de Bray apprit ce qui s'était passé ; il se fâcha tout rouge, se plaignit que l'on donnât prise aux interprétations malignes, et demanda si la prétendue sainte ne serait pas une adroite voleuse. Il ne voulait ni la voir ni permettre à sa domestique de lui donner l'hospitalité chez lui. Vaincu enfin par les représentations et par les prières de dame Euphémie, le bon curé consentit à faire asseoir Jeanne à sa table.

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« Je verrai ce que c'est, » dit-il à sa servante, et il se proposait bien de démasquer cette hypocrite qui lui inspirait déjà une violente répulsion. Mais une heure de conversation suffit pour changer du tout au tout les dispositions du Père de Bray. L'entretien qui devait durer l'espace d'un dîner se prolongea, soit au presbytère, soit au confessionnal, durant quatre grands jours, et lorsque Jeanne fut retournée à Paris, le curé de Châteaufort dit à ses pieuses amies qu'il avait vu un chérubin sous la figure d'une pauvre fille. Jeanne de son côté n'était pas moins transportée d'admiration. Elle croyait avoir enfin rencontré le directeur idéal, le guide qui lui était nécessaire pour marcher à pas de géant dans la voie qui mène au salut.

« J'ai vu, disait-elle, un vrai ministre et serviteur de Jésus-Christ comme je n'en ai jamais connu. » On voit parfois dans les romans le tableau de ces commotions qui frappent simultanément deux êtres humains. Ils ne se connaissaient pas, ils ne s'étaient même jamais vus ; le hasard les rapproche, et les voilà enchaînés l'un à l'autre par des liens invisibles. Il se produisit alors quelque chose d'analogue. Ces chastes âmes contractèrent ce jour-là une de ces unions mystiques que rien ne peut rompre. C'est ainsi que s'unirent saint François de Sales et M me de Chantai, Bossuet et M me Cornuau, Fénelon et M me Guyon, Lacordaire et M me Swetchine.

Jeanne fit à son nouveau directeur l'aveu sincère de toutes ses fautes passées ; elle lui conta même l'histoire de sa vie, mais en lui faisant jurer, et cela sous peine d'encourir la malédiction du ciel, qu'il ne révélerait jamais à personne le grand secret qui lui était confié ; il ne devait jamais dire le véritable nom de sa fille spi-

rituelle. Le Père Luc de Bray n'a pas trahi la confiance de son amie, et le mystère plane encore sur la véritable origine de la Solitaire ; mais dans la suite, lorsqu'il fut autorisé à montrer à ses plus intimes amis les lettres étonnantes qu'il recevait d'elle, le bon religieux ne put s'empêcher de « toucher quelque chose » de la vie et des aventures d'une personne si extraordinaire. C'est par lui, par sa domestique et par ses amis que l'on a pu connaître, à la date de 4699, les détails suivants qui semblent appartenir au roman, et non pas à l'histoire.

Jeanne-Marguerite de *** naquit à Paris au mois de juin 1645 l . Orpheline de père et de mère dès le berceau, elle fut recueillie-par une tante qui lui fit donner une brillante éducation, et elle apprit comme en se jouant le dessin, la musique, la danse peut-être, et généralement, dit la relation manuscrite, « tout ce que peut apprendre une demoiselle pour être dans le grand monde. » Il paraît même qu'on lui enseigna la latin, et

1 Ceux qui se sont occupés jusqu'ici de la Solitaire des Rochers ont désespéré de trouver son vrai nom de famille, et ils l'ont appelée Jeanne de Montmorency. Mais la maison de Montmorency avait bien des branches, les Ventadour, les Lévis, les Gamaches, les Luxembourg, etc. J'ai trouvé dans le dictionnaire de Jal (article Lévis) des indications assez précises. Notre solitaire déclarait se nommer Jeanne-Marguerite, parce que son père avait nom Jean et sa mère Marguerite; or Jal dit avoir vu dans l'étude de M. Fourchy, notaire à Paris, un acte passé en 1641 par Jean de Lévis, comte de Quélus et par sa femme Marguerite de Bourbon. Ce comte de Quélus n'est pas nommé, ajoute Jal par le P. Anselme. Sa mort prématurée aux environs de 1646 explique suffisamment ce silence des historiens ; la Solitaire des Rochers était sans doute une cousine par alliance de la charmante M™ de Gaylus.

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la chose n'a rien de surprenant; chacun sait que M me de Sévigné, ancienne élève de Vadius-Ménage, lisait dans le texte Virgile et Cicéron. Jeanne montra dès l'enfance un goût très vif pour la piété ; sa tante, qui elle-même était pieuse, l'entretenait dans ces dispositions, sans prévoir les chagrins que lui causerait dans un avenir prochain le mysticisme de sa nièce. A douze ans, sans doute au lendemain de sa première communion, la jeune fille lut un livre de dévotion composé par un jésuite ; et ce livre, assez mal digéré, diton ; — il pouvait être du P. Le moine, en tout cas il était contemporain des Provinciales, — fit sur elle une impression extraordinaire. Elle résolut, dit encore la relation, « de se consacrer à Dieu sans réserve, et de n'avoir jamais d'autre époux que Jésus-Christ. » A quatorze ans, elle fit en secret vœu de virginité perpétuelle, et elle prit la résolution « de se soustraire à sa famille dès que la Providence lui en offrirait les moyens. » Il semble que la chose ne devait pas souffrir alors de bien grandes difficultés. Les monastères de femmes pullulaient, et l'on n'avait que trop de dispositions à y jeter toutes vivantes des filles qui souhaitaient de rester dans le monde. Celles qui se sentaient du goût pour la vie religieuse n'avaient donc qu'à parler, et le silence de Jeanne a lieu de nous surprendre. Pourquoi n'a-t-elle rien dit à une tante qui était pieuse et qui la chérissait ? Mais si Ton incarcérait au couvent les cadettes, il n'en était pas de même des aînées, et à plus forte raison des filles uniques, des riches héritières. La dramatique histoire de M Ue de Roannez, l'amie de Pascal, est là pour le prouver 1 . Cette histoire était alors

* V. ci-dessus, p. 29.

toute récente, elle avait fait grand bruit dans le monde ; Jeanne avait pu l'entendre conter avec force commentaires, et tout donne à penser que si elle fit mystère de sa résolution, ce fut pour éviter le sort de Charlotte de Roannez. Fille unique et en possession d'une fortune considérable, on ne lui reconnaissait pas le droit de se donner au divin époux ; elle était condamnée au simple mortel.

Jeanne atteignit ainsi sa quinzième année, et l'on se mit en devoir de lui chercher parmi les jeunes seigneurs de la cour un parti conforme « à sa naissance et à son bien. » Il fut même convenu qu'une autre de ses tantes, alliée à la duchesse de Ventadour, et sans doute dame d'honneur delà reine mère, la prendrait avec elle pour la produire à la cour. La jeune fille lut au désespoir, mais elle dissimula ses véritables sentiments ; elle feignit même d'entrer dans les vues de ses tantes. On prit jour pour la conduire à Versailles, comme dit la relation, mais plus probablement à Saint-Germain ; on la revêtit de ses plus beaux atours, et elle sortit, accompagnée de sa gouvernante et d'un laquais, pour aller prendre non loin du Louvre une de ces voitures de grande remise que l'on appelait les carrosses de la cour. La jeune fille alors, avec une adresse digne des ingénues de Molière, se débarrassa presque simultanément de ses deux argus. Elle envoya la gouvernante prendre des nouvelles d'une malade, et dit qu'elle attendrait dans l'église Saint-Germain l'Auxerrois. Le laquais fut envoyé à la maison chercher quelque objet oublié, et Jeanne entra dans l'église, mais elle se garda bien d'y attendre le retour de ses gens. Elle sortit précipitamment et s'enfonça dans les Champs-Elysées, qui étaient alors « une espèce de forêt. » Là elle accosta

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une mendiante, et lui offrit de troquer ses haillons contre des vêtements de riche demoiselle. Cette offre singulière futacceptée ; Jeanne se déguisa en pauvresse, dissimula en se couvrant de poussière et de boue la beauté de sa chevelure, la blancheur de ses mains et celle de sa figure ; puis elle passa sur la rive gauche de la Seine, moins populeuse que la rive droite, et sortit de Paris par la barrière d'Enfer. Elle était libre, mais en crainte de se voir aussitôt reprise, car on ne pouvait manquer de lancer à sa poursuite tout le personnel de la maréchaussée. Aussi gagna-t-elle rapidement la campagne, sans oser regarder en arrière, et elle alla tout droit sur une grande route qui se trouva être celle d'Auxerre. Arrivée dans cette ville, à cinquante lieues de Paris, après des marches forcées de jour et de nuit, elle s'y crut en sûreté, et comme elle n'en pouvait plus de fatigue et d'émotion, elle résolut de ne pas aller plus loin et d'y vivre d'aumônes recueillies à la porte des églises.

C'est ici le cas de se demander si la noble demoiselle était belle, si elle portait du moins sur son visage et dans toute sa personne ce je ne sais quoi qu'on nomme le cachet de la distinction. Les relations et la correspondance sont muettes à cet égard, et tout donne à penser que la jeune aventurière ne devait pas être d'une grande beauté ; s'il en eût été autrement, elle aurait couru de trop grands dangers.

La noble simplicité de ses manières et l'élégance de son langage, bien qu'elle fît les plus grands efforts pour ressembler aux filles du peuple ses compagnes de mendicité, montraient sans doute qu'elle n'avait pas toujours appartenu à la classe pauvre. La relation nous apprend que des personnes dévotes de la ville

d'Auxerre prirent en pitié une jeune fille si différente des mendiantes ordinaires. On la secourut, on lui persuada qu'elle ferait mieux de gagner sa vie en travaillant, et on la plaça chez un artisan de la ville, moitié menuisier et moitié sculpteur sur bois. Jeanne savait bien dessiner, elle se mit à manier à ses heures de loisir le ciseau et la gouge, et elle acquit dans ce genre de travail une assez grande habileté. Elle s'avisa même, sur les conseils d'un horloger voisin, de construire une horloge en bois dur, et il paraît qu'elle en vint à bout. Il est probable que le menuisier d'Auxerre, ravi d'avoir trouvé une servante de cette espèce, la tenait plus souvent à l'atelier qu'à la cuisine, et Jeanne, le mysticisme religieux aidant, était heureuse de travailler avec la hache et le rabot comme fit à Nazareth, durant sa vie cachée, celui qu'elle appelait son céleste époux.

Trois années s'écoulèrent ainsi, années de bonheur sans doute, car la jeune fille avait un bon maître, et, disent les relations manuscrites, elle était sous la direction d'un bénédictin d'une éminente piété. Ce religieux, auquel la jeune fille s'était adressée dès les premiers moments de son séjour à Auxerre, avait appris sous le sceau de la confession l'odyssée de sa pénitente. S'il ignorait son nom, ce qui est fort probable, il savait du moins qu'elle était de noble race, et il connaissait les détails de sa fuite. En directeur sage et expérimenté il blâma sa conduite. Il reprocha à la fugitive ce que le lecteur lui a déjà reproché sans doute, son manque de confiance envers une tante qui lui servait de mère, sa dissimulation, les petits mensonges au moyen desquels les domestiques avaient pu être écartés, et finalement la barbarie avec laquelle Jeanne avait exposé ces deux

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malheureux à des châtiments immérités. Il prétendit même que la jeune fille retournât au plus tôt dans sa famille ; il la menaça si elle s'y refusait, du plus grand des châtiments, du refus de l'absolution. Jeanne répondit, suivant toute vraisemblance, qu'elle ne se croyait pas si criminelle, qu'elle pouvait se considérer comme une fille émancipée et maîtresse de sa destinée, et enfin que son vœu de virginité perpétuelle l'avait contrainte de fuir le plus dangereux de tous les séjours, cette cour où l'on voulait absolument la produire. Le rigide bénédictin se laissa convaincre par ces arguments, il se sentit ému en voyant couler les pleurs de la jeune fille, il entendit ses supplications, et cessa d'inquiéter une pénitente dont il admirait intérieurement la sagesse et la piété.

En 1664 ce pieux directeur vint à mourir, et le menuisier-sculpteur le suivit quelques jours plus tard dans la tombe. Jeanne, se trouvant sans guide et sans appui, résolut de revenir à Paris. Elle avait dix-neuf ans ; son visage était hâlé par le soleil, ses mains avaient perdu sans doute et leur blancheur native et la finesse aristocratique de leurs attaches ; à supposer qu'on la cherchât encore, elle ne risquait pas d'être reconnue.

On l'avait cherchée en effet, dit la relation manuscrite qui croit retrouver en elle une jeune fille de l'illustre maison de Montmorency, jeune fille qui disparut précisément à la même époque, qui avait quinze ou seize ans, et dont la trace ne fut jamais retrouvée. « 11 n'y eut point de ville de France où on ne la cherchât, avec promesse de grosse récompense à qui en donnerait des nouvelles sûres. » Mais comme l'on croyait à une équipée romanesque, à un enlèvement opéré de compte à demi avec la jeune fille et devant précéder

sans doute un mariage d'amour, on crut devoir éviter le scandale. L'affaire s'étouffa d'elle-même, et il n'en était plus question en 1664.

C'est alors que Jeanne revint à Paris ; elle voulut y reprendre la profession qui lui plaisait le plufe, celle de mendiante. Elle avait donné aux pauvres d'Auxerre tout ce qui lui revenait de ses gages après la mort du menuisier, et elle reprit le chemin de Paris, plus lentement cette fois, et en mendiant son pain sur la route. Elle prétendait continuer ce genre de vie au sein de la grande ville. Mais des personnes de piété qui l'avaient connue à Auxerre la détournèrent de ce projet, et pour la seconde fois elle se fit servante. Elle fut alors placée chez la dévote acariâtre dont nous avons parlé ; elle y demeura dix ans à titre de femme de chambre, puis de cuisinière ; elle y fut soumise à de rudes épreuves, et elle y fit preuve d'une patience angélique. Durant ces dix années, elle chercha, sans pouvoir le rencontrer, un directeur capable de la conduire comme elle voulait être conduite, jusqu'au jour où elle entra en relations avec le Père Luc de Bray.

Les quinze années qui s'écoulèrent depuis le jour où Jeanne et le Père Luc de Bray se sentirent si fortement attirés l'un vers l'autre n'offrent absolument rien qui puisse intéresser le lecteur profane ; ce serait tout au plus un chapitre d'une histoire de la direction spirituelle au temps de Bossuet et de Fénelon. Jeanne et son directeur se voyaient rarement ; la pénitente venait à Ghâteaufort trois ou quatre fois par an, et elle menait

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à Paris, dans un galetas du faubourg Saint-Germain, une vie de plus en plus mortifiée. Elle aspirait même à quitter entièrement le monde et à se retirer dans un désert. Elle s'y trouvait poussée, disait-elle, par une sorte d'instinct particulier qu'elle appelait son « attrait, » et d'autre part elle jugeait une nouvelle fuite nécessaire à son salut. On s'occupait d'elle, à Paris et à Châteaufort, beaucoup plus qu'elle ne l'aurait voulu ; on subvenait à tous ses besoins de manière à lui ôter le mérite de la pauvreté volontaire ; on la vénérait comme une sainte ; on venait la consulter, comme une de ces devineresses dont La Fontaine a conté l'histoire, parce qu'on lui attribuait certains dons surnaturels, notamment celui de lire au fond des cœurs ; peu s'en fallait enfin qu'on ne la crût capable d'opérer des miracles. 11 eût été facile à cette humble fille de jouer dans un cercle de dévotes assez étendu le rôle que M"" Guyon ne tarda pas à jouer à quelques lieues de là parmi les dames le£ plus qualifiées de Versailles et de Saint-Cyr. Les duchesses qui venaient faire de temps en temps des retraites à Ghâteaufort et dans les environs souhaitaient de voir Jeanne et de se faire initier par elle aux secrets de la. vie spirituelle, et parmi elles, c'est du moins ce qui ressort de quelques passages de ses lettres, il se trouvait plusieurs de ses parentes. Si par malheur elle allait être reconnue! Cette idée jetait la pauvre Jeanne dans un trouble profond ; c'est pourquoi elle demanda au Père de Bray la permission d'aller terminer ses jours dans une solitude lointaine. Le directeur refusa, car il se défiait toujours de ce qui lui paraissait extraordinaire, et comme le premier devoir des pénitents c'est, au dire de Pascal même, une « soumission totale à Jésus-Christ et à leur directeur, »

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Jeanne fit ce qui lui était ordonné ; elle demeura dans le monde . Elle poussa même bien loin la vertu d'obéissance, car durant une maladie qui cloua le curé de Châteaufort sur son lit pour de longs mois, elle dut renoncer absolument à le voir et à prendre conseil de lui ; elle dut même croire que ce saint prêtre ne pourrait plus la diriger, et néanmoins elle ne songea pas à reprendre sa liberté.

Le Père de Bray guérît, mais sa convalescence fut longue, et Jeanne revint à lui avec bien de la joie. Durant ce temps, en effet, la pauvre fille s'était adressée à un autre religieux ; mais c'était un fanatique entêté du quiétisme, et elle avait dû le quitter en lui disant de dures vérités, c'est elle-même qui l'affirmera plus tard dans une de ses lettres. Dix années s'écoulèrent encore sans incident notable : le directeur refusait toujours l'autorisation de fuir au désert, mais en compensation, il accordait une faveur insigne, la permission d'entendre les conférences qu'il faisait à l'usage des seules religieuses dans l'intérieur du couvent de l'Adoration "perpétuelle. Vaincu enfin par l'obstination de Jeanne, il déclara, en 1690 probablement, qu'il ne s'opposerait plus à ses projets de retraite, si telle était à n'en pas douter la volonté de Dieu, et les choses en restèrent là.

Au cours de l'année 1691, le Père de Bray fut de nouveau ressaisi par la maladie, et, quand il recouvra encore une fois la santé, il ne vit point revenir à lui sa chère pénitente. Elle avait disparu, et ni les tourières du Saint-Sacrement, ni dame Euphémie, personne enfin ne pouvait dire ce qu'elle était devenue. On croyait généralement qu'elle était allée mourir dans un lit d'hôpital ; mais le curé de Châteaufort inclinait à penser qu'elle avait de nouveau pris la fuite pour se

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soustraire à ce qu'elle considérait comme un grand danger, au séjour de Paris et au voisinage des grandes dames amies de son directeur. Elle vit sans doute au fond de quelque désert, se disait le Père de Bray, mais pourquoi n'a-t-elle rien dit, rien écrit à celui qui la dirige depuis seize ans et dont elle a toujours suivi les conseils ? Le bon curé « s'en prit alors à luimême, » suivant ses propres expressions ; son humilité lui persuada qu'il avait été un directeur insuffisant, et que Jeanne lui avait donné un successeur. Il en éprouva néanmoins un profond chagrin ; il aimait Jeanne en Jésus-Christ plus que lui-même, ce sont encore ses propres expressions ; cette interruption soudaine d'un commerce spirituel délicieux était pour lui, — c'est toujours lui qui le dit, — une dure privation. Ce fut seulement à la fin de l'année de 1692 qu'une lettre arriva au presbytère de Châteaufort ; elle était datée d'un lieu que Jeanne nommait la Solitude des Rochers ; un voiturier l'avait apportée et se chargeait de prendre la réponse, si toutefois il devait y avoir une réponse. Cette lettre adressée à dame Euphémie, devait être bien curieuse, elle ne nous a malheureusement pas été conservée ; il y a tout lieu de croire que Jeanne s'excusait d'avoir quitté si précipitamment son amie, et qu'elle s'adressait à elle pour savoir si le Père Luc de Bray vivait encore, et si elle pouvait espérer qu'il consentît à la diriger par correspondance. Le curé de Châteaufort comprit alors ce qui était arrivé ; la sainte avait cédé pendant qu'il était malade à une sorte d'inspiration soudaine ; elle vivait là-bas de la vie des anciens anachorètes, et cependant elle souhaitait avec ardeur de recevoir ses conseils, de demeurer comme auparavant son humble pénitente.

Pouvait-il donc, puisqu'il l'aimait comme une sœur ou comme une fille, lui refuser ce qu'elle lui faisait ainsi demander ? Le bon religieux ne crut pas qu'il lui fût possible d'abandonner une illuminée qu'il avait jusque là retenue sur la pente, et qui pourrait sans lui se porter aux dernières extrémités. Il accepta, il poussa même la condescendance jusqu'à prendre les devants. Sans offrir ce que sa dignité de prêtre ne lui permettait pas de proposer, il écrivit quelques mots d'amitié sur la lettre que dame Euphémie adressait à Jeanne, et le voiturier se remit en route pour les Pyrénées.

Trois ou quatre mois plus tard, en février 1693, ce messager revenait à Paris porteur d'une lettre de la Solitaire pour le père de Bray. Le ton était des plus affectueux, elle commençait ainsi :

« Comme je ne crois pas que vous ayez oublié la pauvre servante de Dieu, mon cher et bon Père, je ne puis vous laisser plus longtemps dans l'inquiétude où je sais que votre charité vous met pour vos amis en mon divin sauveur sans vous assurer que votre pauvre pécheresse est plus contente que jamais de se voir inconnue de tout le inonde entre quatre rochers où les désirs de son âme sont accomplis... »

Elle essayait ensuite une justification pour expliquer la brusquerie de son départ ; elle cherchait à montrer combien le grand monde l'affaiblissait, combien elle « s'évaporait » en toute manière. Il lui avait été impossible de faire autrement sans risquer la perte de son salut ; elle s'était sentie comme poussée par un vent impétueux. Et pourtant elle se rappelait ce que le bon Père lui avait si souvent répété « qu'il fallait que la dévotion ne fût jamais folle, mais toujours accompagnée d'une sainte prudence. » Mais une voix secrète l'avait

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pressée de partir « sans raisonner. » C'était toutefois un grand sacrifice qu'elle faisait à Dieu, aussi elle voulait espérer que son guide fidèle ne lui dénierait pas son assistance spirituelle « tout au moins quatre fois l'année. »

Jeanne n'avait pas encore reçu à la date du 12 janvier la lettre du Père de Bray ; c'est en portant la sienne chez le voiturier qu'elle trouva ce billet qui devait lui causer tant de joie. Aussi prit-elle aussitôt la plume : « Dieu soit béni! je reçois présentement votre lettre, où je vois que vous ne m'avez pas oubliée, ce qui me fait tout espérer de votre bonté. » Mais ce que cette première lettre offre de plus étonnant, c'est le postscriptum. Celle qui signe « la pauvre pécheresse » se mêle tout à coup de donner des conseils à son directeur même, et prenant texte sans doute d'un désir de retraite exprimé par le Père de Bray, elle lui dit sur un ton de maître :

« Je ne doute pas que si votre petite cure ne vous tenait pas tant au cœur, vous ne donnassiez un coup de pied au monde ; mais donnez-vous de garde de le faire, car Dieu vous demanderait compte du petit troupeau qu'il vous a mis entre les mains. Faites sa volonté, et non pas la vôtre. Vous lui plairez toujours lorsque vous ferez avec soumission ce qu'il demande de vous. Songez à ce que vous m'avez dit tant de fois, que la perfection ne consiste pas à se mortifier le corps, mais à faire tout ce que Dieu demande de nous, jusqu'à renoncer au Paradis, s'il était possible qu'il le demande de nous. »

Paroles étranges, spectacle curieux que pouvait seul donner un siècle comme celui de Louis XIV, où les femmes entendaient finesse aux choses de la théologie la plus sublime. La pénitente se montre soumise, mais sans aliéner son indépendance, et nous voyons, si l'on

peut s'exprimer ainsi, une dirigée dirigeante. Il va s'établir entre son père spirituel et elle une correspondance suivie , mais c'est elle qui règle tout. Le messager qui porte les lettres est à sa dévotion ; pas de réponses possibles s'ilne vient pas à Paris. Mais Jeanne croit avoir besoin de conseils, et plus encore d'instructions ; il lui faut environ quatre lettres par an, et à moins de circonstances extraordinaires elle les aura. Lettres et réponses se sont en effet succédé avec une certaine régularité pendant six ans, jusqu'à la mort du Père de Bray, survenue en 1699. Il y a dix-neuf lettres de la solitaire et dix-huit réponses de son directeur, et c'est dans cette correspondance admirable que nous allons maintenant puiser à pleines mains. Nous y trouverons les détails les plus invraisemblables sur la vie de la Solitaire, et nous y verrons, ce qui est infiniment curieux, où peut conduire ce que saint Paul appelait jadis la folie de la croix.

Lorsque Jeanne eut quitté Paris au mois de mai 1691, elle chercha longtemps sans la trouver une retraite qui pût lui convenir. Elle comprenait en effet la vie solitaire à sa façon : loin des hommes, mais à côté d'eux ; au milieu des rochers les plus inaccessibles, mais à proximité des abbayes qui distribuent du pain aux mendiants; près des paroisses où l'on peut entendre la messe et recevoir les sacrements. Il lui fallut traverser la France dans toute sa longueur et arriver aux Pyrénées, sans doute dans le département de l'Ariège ou dans celui des Pyrénées-Orientales, pour rencontrer enfin cette Solitude des Rochers, d'où elle écrivit ses

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premières lettres. Elle n'a pas manqué d'adresser au Père de Bray une description détaillée de ce séjour, et l'on pourra voir en lisant ces quelques lignes que les Français du xvn e siècle avaient parfois le sentiment de la nature, mais elle affectait d'employer des termes obscurs pour dépister les curieux qui seraient tentés de lire ses lettres.

Cet endroit, dit elle, est comme inaccessible. On tient en ce pays qu'il est habité par des esprits et que les fées y ont demeuré ; qu'il s'y entend des bruits horribles ; qu'on y a vu des diables. On y serait bien cent ans qu'on n'y verrait personne. Les bûcherons n'en approchent même pas d'un grand quart de lieue ; on tient par tradition que des bûcherons, en ayant voulu abattre les bois d'alentour, y furent tués. Il n'y a pas de chemin passant qu'à une grande demi-lieue de là... » Après s'être enfoncée résolument dans cette forêt Jeanne trouva un antre sous un rocher. Pour arriver à ce rocher, « il faut marcher à quatre pieds (sic) assez loin sous des ronces et des halliers, par un sentier que des animaux ont fait, et vous arrivez sous des rochers plats qui vous conduisent ainsi en passant par dessous l'espace d'un bon demi quart de lieue, où enfin vous en trouvez un d'où il 'sort un petit filet d'eau... Cette eau est admirablement bonne, et audessous de cette roche en est une autre qui fait comme une petite montagne raisonnable, sur laquelle il y a trois demeures séparées où je prie et demeure alternativement, les ayant dédiées aux trois personnes de la Sainte-Trinité. »

En découvrant « cet antre, » la Solitaire s'aperçut qu'il avait jadis été habité par « quelque sainte âme, » et elle en eut beaucoup de joie; c'était pour elle un encouragement à persévérer.

A cent cinquante pas de cette « petite demeure, » Jeanne remarqua « une place en manière de pelouse

entourée de cinq grands rochers qui se touchaient I

presque, à la manière d'un bâtiment quintagone qui formerait une grande cour. » Elle résolut aussitôt de .

transformer ce lieu en un calvaire, d'y planter des ^

. croix, et d'y venir faire journellement des exercices de dévotion.

Tel était le domaine de la nouvelle recluse : un antre à trois compartiments et un cirque fermé par des rochers. Toutefois, comme elle étaitfemme, elle trouva moyen d'avoir auprès de sa demeure, non pas un « jardin, » mais « un petit parterre de quantité de petites fleurs » qu'elle recueillait çà et là dans sa forêt.

C'est laque s'établit, vers le milieu de Tannée 1692, cette femme de quarante-cinq ans, habituée jusqu'alors à l'existence des villes. Aussi notre recluse ne commença-t-elle pas parse retirer aumilieu de ces rochers. Elle avait d'abord fait connaissance avec une « petite bergère » fort pieuse, et elle se proposait de garder les moutons de cette jeune fille pour lui permettre de se consacrer aux soins du ménage chez ses vieux parents. Mais Jeanne avait fait vœu, en quittant Paris, d'observer, sauf en cas d'absolue nécessité, un silence perpétuel. Malgré son désir d'imiter sainte Geneviève, la bergère de Nanterre, elle quitta soudain sa nouvelle compagne, renonça à la cahute qu'elle s'était faite à l'entrée de la forêt, et alla chercher à une grande lieue 4

de là la solitude dont on vient de lire la description. j

Jeanne avoue dans une de ses lettres qu'elle eut peur |

pendant les premiers jours de sa réclusion volontaire ; ;

mais cela ne dura pas. D'ailleurs il y avait peu de ]

bêtes féroces dans cette région. Elle vit deux fois seu- j

lement un ours, qui prit la fuite à son approche ; une

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fois elle assista > de loin à une bataille en règle que se livraient des loups et des sangliers. Point de reptiles au milieu de ses rochers ; mais au sommet nichaient de grands oiseaux presque tout gris et gros comme des coqs d'Inde, des gypaètes apparemment, et ces rapaces, qui faisaient là haut un bruit horrible, étaient d'une audace extraordinaire. Elle raconte en effet que l'un d'entre eux fondit à quatre pas d'elle sur un pauvre petit lièvre, et qu'elle ne put l'empêcher d'emporter sa proie. Les autres animaux qui vivaient auprès d'elle dans ces parages étaient des chèvres sauvages, des lièvres qui se laissaient apprivoiser, des écureuils dont l'un devint son ami et son compagnon de presque tous les instants. Des milliers d'oiseaux chanteurs troublaient seuls le silence des bois d'alentour.

Un pareil séjour avait assurément de quoi charmer une femme qui aimait la solitude ; mais encore fallait-il meubler un peu cette habitation par trop primitive, Jeanne y avait pourvu ; elle s'était même procuré un mobilier complet, et l'inventaire qu'elle a dressé ellemême de ce qu'elle appelait fort joliment « son temporel, » est trop curieux pour n'être pas cité en entier.

« Premièrement, dit-elle, j'ai trois croix; la première où est mon Époux, grande de demi-pied, que je porte toujours pendue à mon col et cachée sur ma poitrine ; la deuxième, que j'ai faite, où est aussi la représentation de mon Jésus en croix, grande de trois pieds... La troisième est aussi une grande croix de sept pieds de haut que j'ai posée sur la hauteur d'un de mes rochers, qui me figure le Calvaire... — J'ai aussi un chapelet de bois. — J'ai une Bible de Louvain en français, fort petite, où est aussi le Nouveau Testament, et un abrégé de la Vie des saints. — J'ai une Imitation de Jésus-Christ avec un petit livre intitulé l'Horloge du cœur..., qui est fort beau et fort

affectif. — J'ai un bréviaire romain en deux petits tomes. — J'ai une feuille sur la dévotion au Saint-Sacrement... — J'ai une écritoire de bois que j'ai faite, un canif, deux plumes et dix-sept tuyaux pour faire des plumes; quatre mains de papier et environ une bouteille de demi-setier d'encre, avec un bâton et la moitié d'un de cire d'Espagne, — J'ai environ une aune ou plus de ruban de fil pour lier mes cheveux qui sont fort longs. — J'ai encore bien six ou sept aunes de fil pour me servir à mesure qu'il pourrira. — J'ai deux peignes, l'un d'ivoire et l'autre de buis; j'ai quatre bonnets, un de serge blanche et les trois autres de linge. — Je n'ai nul argent et je ne veux jamais en avoir. — J'ai six coiffes et six grandes cornettes ; environ cinq cents d'épingles, un quarteron d'aiguilles, un dé de cuivre et des ciseaux. — J'ai quatre écheveaux de fil blanc et deux de fil gris. De plus j'ai un bonnet de cuir qui me couvre presque la tète entière, comme sont les filles de Sainte-Claire... — J'ai quatre chemises presque toutes neuves et trois un peu vieilles ; je n'en mets que quand je sors et quand je fais mes dévotions. De plus j'en ai deux de grosse toile d'étoupe que je porte Tune après l'autre quand elles sont sales. J'ai une chemise de serge d'aumale grise tout au long de moi. J'ai deux corps, deux jupes, une blanche et une grise, et un manteau, et tout cela presque tout neuf. J'ai deux coiffes de taffetas, une bonne et l'autre mauvaise, une paire de gants. Je mets tout cela quand je sors de ma solitude et que je fais mes dévotions, et pour n'être pas connue. J'ai le scapulaire gris du tiers ordre, la tunique et la corde de chanvre, dont je suis toujours habillée dans ma solitude, avec mon bonnet et mon chaperon de cuir. J'ai une guimpe et un voile pour m'habiller en fille de Saint- ' François, avec ma tunique, ma haire et un de mes sacs de grosse toile quand il plaira à Dieu de m'appeler de ce monde. — J'ai un mouchoir noir quand je communie, et six mouchoirs de toile pour me moucher quand je suis à l'église. — J'ai une haire et un cilice de crin avec deux disciplines, l'une de corde, et l'autre de petites chaînes de fer avec des piquants et une pièce en forme de cœur, aussi avec des piquants. — J'ai une paire de souliers

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tout neufs, et une moindre, et deux paires de bas gris brochés pour quand je sors de ma forêt. — J'ai deux jarretières de lisière d'étoffe. — J'ai un miroir pour me regarder si je suis proprement quand je fais mes dévotions. J'ai eu envie bien des fois de le casser; mais vous m'ordonnerez. — Voilà tout ce qui regarde l'ornement de mon corps. Pour ustensiles, je n'ai que deux écuelles de terre, un petit gobelet de terre, un pot à boire, aussi de terre. — Pour outils pour travailler ou faire ce que j'ai besoin, j'ai deux couteaux : un petit en jambittes, et l'autre grand et fort qui me sert de serpe. J'ai un ciseau en bois et un en pierre ; une petite et une grande gouge ; deux limes en bois, un marteau de fer, une scie, deux ciseaux en bois, un grand et un petit ; deux vilebrequins, un gros et un menu, un rabot et une varlope avec un petit établi de bois pour travailler. — J'ai emmanché tout cela dans ma forêt, ayant fait venir presque à six lieues d'ici tous les outils de Saint-Etienne en Forez... — Ce qui m'est le plus rare, c'est le bois, quoique je sois dans une forêt la plus belle du monde; d'autant qu'elle ne m'appartient pas, et que je n'en puis disposer, étant au roi notre bon maître sur la terre... »

Il y avait donc aux « Rochers » de Jeanne, assez peu semblables d'ailleurs à ceux qu'habitait précisément à la môme époque la marquise de Sévigné, un certain confortable. Il s'y trouvait une bibliothèque, une garde-robe, un atelier de menuiserie et de sculpture. Mais en revanche iln'y avait pas de quoi garnir un salon, une salle à manger ou même une chambre à coucher : ni table, ni couchette, ni matelas, ni draps, ni couvertures, ni serviettes ; c'est du superflu que tout cela. Point de balai non plus, mais Pascal pénitent ne jugeaitil pas que les balais sont des meubles inutiles? On remarquera aussi le caractère tout à fait rudimentaire de la batterie de cuisine, réduite à deux écuelles, un gobelet et un pot à eau. C'est que la solitaire enten-

dait simplifier l'art aujourd'hui si compliqué de se nourrir ; et les résultats qu'elle obtint dès le début seraient de nature à désespérer les végétariens les plus endurcis. Gomme elle se proposait de recourir le plus rarement possible aux deux abbayes « ses voisines » qui distribuaient chacune deux livres de pain par semaine aux indigents du voisinage, elle fît provision de cerises sauvages « très excellentes » qu'elle trouva en quantité ; puis elle mit en réserve dans une sorte de garde-manger des châtaignes, des faînes de hêtre, des noisettes, des nèfles, des prunelles, des cormes, des cornouilles, en un mot tous les fruits de nos forêts, sauf le gland. Bientôt même le pain fut remplacé par des racines de ricochet, plante sauvage dont il n'est pas facile de retrouver le véritable nom. Tout cela se mangeait cru, attendu que Jeanne s'interdisait de faire du feu, etnous la verrons refuser obstinément un briquet, un « fusil » que voudra lui envoyer son correspondant. Il est vrai que la nature souffrit un peu de ce régime, et qu'elle se révolta même, en traitant Jeanne de « bourrelle d'elle-même; » mais la révoltée ne se fit pas écouter, et l'estomac finit par « se naturaliser, » il accepta cette nourriture de frugivore, et consentit même à n'en faire usage qu'une fois le jour. Nous verrons même ce pauvre messer Gaster se prêter dans la suite à des arrangements bien plus étranges.

Après avoir pourvu de la sorte aux exigences de la vie matérielle et s'être assuré le vivre et le couvert, la Solitaire des Rochers voulut régler l'emploi de ses journées. Elle se trouvait parfaitement heureuse dans

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sa retraite, et disait même avec une sorte de satisfaction secrète : « Il y a bien des pauvres qui ne sont pas si bien que moi... Bien des pauvres me trouveraient riche ! » Il fallait maintenant se faire une règle qui se rapprochât le plus possible de celle des anciens anachorètes. La chose souffrit d'abord quelques difficultés ; il y eut un premier plan de vie, puis un second, et l'intervention du Père de Bray fut nécessaire pour arriver à une réglementation définitive. Voici, pour abréger, ce qu'elle dit elle-même dans sa huitième lettre, en date du 4 février 1695, sur l'emploi de son temps :

« Je me lève à cinq heures du matin et je fais mes prières et mon propos jusqu'à six, où je dis mes primes. Puis je m'en vais entendre la sainte messe, ou je l'entends spirituellement. J'achève le reste de mes deux heures à lire l'Ecriture sainte jusqu'à huit heures; puis je me mets à l'ouvrage de mon petit parterre ou à ma sculpture jusqu'à dix heures, où je me mets en la présence de Dieu, au pied de mon crucifix, pour réfléchir intérieurement sur ma conduite, et si tout ce que j'ai fait a été purement, pour Dieu, et si la créature n'y a jamais eu de part, et je fais une pénitence selon les fautes que j'ai faites. — A midi, je prends ma réfection, où je suis environ trois quarts d'heure, parée que de temps en temps je m'arrête, ne pouvant manger si vite, mes racines étant un peu durettes, et qu'il faut les éplucher et ratisser, et mes châtaignes aussi. A midi trois quarts, je me promène jusqu'à une heure un quart en chantant mes cantiques ; puis je prends mon Imitation de Jésus ou une de vos lettres, et je lis une demi-heure. S'il ne fait pas beau, je fais mes fonctions dans ma petite demeure. A une heure et demie, je me mets en la présence de Dieu pour lui présenter mes besoins, sans pourtant lui rien demander que l'exécution de sa sainte volonté; puis je me mets au travail jusqu'à quatre heures, et je dis les vêpres; après je dis mon chapelet jusqu'à huit, et je fais mes pénitences, allant quelque temps, pourvu qu'il ne pleuve ou

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