‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 18 sur 23 · UNIVERSITY · texte numérisé non relu

UNIVERSITY

OF

ne neige point, à mon Calvaire; faisant la procession autour de mes croix, chantant le Miserere mei Deus et l'antienne Domine non secundum peccata nostra, jusqu'à neuf heures du soir. Je me repose après avoir fait mes prières et mon examen ; je me mets dans ma roche boisée jusqu'à onze heures, et je me relève pour dire matines jusqu'à minuit, le tout sans chandelle, le Seigneur m'ayant fait la miséricorde de savoir tout par cœur, et à minuit je fais mes oraisons jusqu'à deux heures du matin... »

Ainsi les vingt-quatre heures d'une journée se trouvaient réparties de la manière suivante : cinq heures de sommeil, quatre heures de travail, trois quarts d'heure pour l'unique repas, trois quarts d'heure pour la promenade et la récréation : le reste, c'est-à-dire plus de treize heures, était consacré à la prière, à la méditation, à la récitation des offices et à des exercices de pénitence. Il n'y a pas de chartreux, pas de galérien qui mène une existence plus rude. Dans les couvents, c'est la cloche qui règle tous les mouvements de la communauté ; Jeanne voulut avoir sa cloche à elle, une cloche de bois ! Se souvenant de l'habileté dont elle avait jadis fait preuve chez le menuisier d'Auxerre, elle construisit « une machine de bois, qui était une manière d'horloge, qui réglait toutes ses heures, et elle la faisait frapper sur une écuelle de bois ; elle l'avait réglée sur son sable, c'est-à-dire sur un sablier. »

La Solitaire des Rochers, bien que séparée du reste des vivants par toute l'épaisseur d'une forêt, se voyait pourtant, bien qu'elle ne mangeât plus de leur pain, dans l'absolue nécessité de communiquer constamment

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avec eux. Elle vivait en effet dans un siècle chrétien, et cette fille qui disait vêpres et matines entre quatre rochers ne pouvait éluder les préceptes positifs de l'Église :

Les fêtes tu sanctifieras...

Les dimanches tu garderas...

Tous tes péchés confesseras...

Ton créateur tu recevras..., etc.

En d'autres termes il lui fallait chaque semaine quitter une ou plusieurs fois son impénétrable demeure pour aller entendre la messe, pour se confesser, pour communier enfin, et ces exigences de la vie chrétienne avaient pour effet de modifier le programme que s'était tracé notre anachorète. C'est parce qu'il fallait paraître dans les rues et dans les églises qu'elle avait des souliers, des bas, des mouchoirs, des coiffes et autres superfluités. Dans sa chère solitude, elle avait pour tout vêtement un bonnet, un chaperon, un sac de grosse toile avec une chemisette, une tunique, un scapulaire et une corde ; elle marchait toujours nu-pieds. Quand son estomac lui faisait trop de mal, elle mettait un de ses corps pour se soutenir. Mais les jours qu'elle sortait, ce n'était plus la même chose ; contrainte de s'endimancher, elle quittait son bonnet et soii chaperon de cuir, se coiffait de son linge, mettait sa chemise par-dessus son sac, un corps, une jupe et un manteau, des bas enfin et des souliers ; ce n'était plus la même personne.

Ainsi troussée, elle se rendait à la paroisse ou dans l'une de ses deux abbayes ; mais elle revenait au plus vite, car elle se trouvait hors de ses rochers « comme le poisson hors de l'eau. » Pour éviter les questions

indiscrètes quand elle mendiait son pain, elle contrefaisait l'imbécile, la sourde, « la pauvre hébétée. » Elle prenait tantôt un chemin, tantôt un autre pour regagner son antre, et elle ne pouvait se reconnaître ellemême que par certaines marques, inintelligibles pour tout autre. Si le sol était couvert de neige, elle dissimulait la trace de ses pas et attachait à ses souliers des espèces de patins en forme de pied de biche ; en un mot elle avait recours à tous les subterfuges imaginables pour éviter d'être découverte ou simplement suivie par les gens du voisinage. Le bon curé qui l'entendait en confession et les tourières qui lui donnaient du pain la prenaient pour une pauvresse des environs; elle n'était un peu mieux connue que d'une seule famille, celle d'un voiturier qui habitait à quelques lieues de là.

Jeanne voulait en effet entretenir avec le Père Luc de Bray une correspondance suivie, sinon régulière. Durant plus de quinze ans, elle était allée de Paris à Ghâteaufort environ quatre fois l'an ; elle résolut d'obtenir de son directeur une lettre tous les trois mois, et pour cela elle mit en œuvre toutes les ressources d'un esprit singulièrement inventif. Il ne suffisait pas alors de jeter ses lettres dans une boîte ad hoc pour les faire parvenir à leur adresse ; il y fallait plus de cérémonies. Dans le cas particulier, le difficile était de faire arriver les réponses, et le tout sans payer, puisque la solitaire s'était imposé de n'avoir jamais ni sou ni maille. Après y avoir longtemps rêvé, elle s'aboucha avec un voiturier qui faisait, comme l'on dit vulgairement, la navette entre les Pyrénées et Paris. Ce brave homme consentit non sans peine, car ses pareils n'acceptaient pas volontiers de ces commissions-là, à

transporter les lettres qui lui seraient confiées, et il fut convenu que le destinataire de Paris en payerait le port.

Ce voiturier, assez semblable aux chaudronniers auvergnats que Voltaire a mis en scène dans Jeannot et Colin, chargeait sa carriole de denrées et de marchandises du pays, puis il partait avec son fils. Il arrivait généralement à Paris après trente ou trente-deux jours de route, vendait ce qu'il avait apporté, achetait des produits manufacturés, et reprenait le chemin de sa montagne. En arrivant, il remettait à une personne déterminée la lettre de Jeanne, et il emportait la réponse.

Mais on ne peut exiger de semblables messagers une célérité et une exactitude parfaites, et d'autre part les accidents de la route pouvaient causer des retards infinis. Une fois, en 1694, le « fidèle voiturier » tomba gravement malade ; il eut sans doute la scarlatine, une « fièvre pourpreuse, » et Jeanne inquiète implora du ciel « avec larmes » la guérison de son messager ; cédant même aux instances de la femme de ce malheureux, elle quitta sa chère solitude et vint s'installer comme une sœur de charité au chevet du malade ; elle ne rentra chez elle que quand il fut hors de danger. Une autre fois, le voiturier fut assailli en route, à 50 ou 60 lieues de chez lui, par un orage épouvantable. Un de ses chevaux fut noyé, lui-même fut trempé jusqu'aux os ; les marchandises qu'il transportait furent avariées, et la lettre de Jeanne, toute gâtée par l'eau et par la boue, ne fut bientôt plus qu'un chiffon informe. Le voiturier dut rebrousser chemin et refaire ses 50 ou 60 lieues pour se mettre au lit ; mais sa femme fit un voyage supplémentaire, et la lettre refaite parvint à destination.

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Grâce au fidèle voiturier, la correspondance fut posr sible, et nous avons ainsi, avec les réponses, les dixneuf lettres que la Solitaire écrivit au P. de Bray depuis le 12 janvier 1693 jusqu'au 17 septembre 1699 *. Le brave homme croyait porter simplement des lettres comme s'en écrivent des parents ou des amis ; son rôle était bien plus important qu'il ne pouvait le penser; il transmettait de Jeanne au Père de Bray et du Père de Bray h Jeanne des aveux, des prières, des conseils, des ordres et parfois même des reproches. Grâce à cette correspondance, la vie par trop monotone de la solitaire se dramatise pour ainsi dire ; c'est la solitude, mais à deux, malgré la distance; le curé de Châteaufort, un moment relégué derrière le théâtre, reparaît sur la scène, et nous allons voir sans cesse en face l'un de l'autre, durant l'espace de six années, le religieux qui dirige, quand lui-même ne consulte pas, et la pénitente qui veut être dirigée, mais à sa manière, et en morigénant parfois son directeur.

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Le jour où la Solitaire des Rochers écrivît à Luc de Bray après six mois de séjour au pied des Pyrénées, il fut convenu que le bon Père ne lui « dénierait pas son assistance spirituelle, » et qu'il aurait par conséquent un droit de contrôle sur tous les actes de celle qui signait « la pauvre pécheresse. » Considérons-le maintenant dans l'exercice de ce droit; voyons-le

4 II arriva trois lettres en 1693, datées de janvier, de juin et d'octobre; quatre en 1694 et en 1695; trois en 1696 (avril, août, novembre); aucune en 1697 parce que Jeanne était alors para. lysée du bras droit: deux en 1698 et trois en 1699.

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approuver ou blâmer les faits et gestes de sa pénitente, et rendons-nous compte des réformes qu'il crut devoir conseiller, de celles qu'il exigea, des résultats qu'il obtint de la sorte.

Bien qu'il fût rempli d'estime, de respect et d'admiration pour celle que lui aussi, considérait comme une sainte, le Père de Bray n'était nullement disposé h trouver bon tout ce que ferait la Solitaire. Dès sa première lettre, il lui conseilla de revenir, disant que peut-être la pauvre fille était le jouet d'une illusion diabolique, et que les plus courtes folies étaient toujours les meilleures.

« Ne vous arrêtez pas, disait-il, à imiter ces vies des Pères des Déserts qui sont d'admiration et non d'imitation, — à moins qu'il ne se passe entre Dieu et vous des choses qui sont hors de ma connaissance. Mais prenez-y garde, et surtout à ces illusions diaboliques; car je me souviens d'avoir lu que le diable apparut un jour à un grand serviteur de Dieu en forme de Jésus-Christ crucifié, et pensa le séduire par cet artifice. »

Toutefois le Père de Bray n'insista pas sur ce point; il connaissait trop bien le caractère de Jeanne ; et acceptant le fait accompli, il porta son attention sur les détails de cette vie d'anachorète. Son affectueuse sollicitude essaya d'atténuer les effets d'un amour excessif de la mortification.

« Vous me marquez bien, écrivait-il le 12 août 1693, que vous vous reposez quatre heures, mais vous ne me marquez pas si vous avez un lit ou si vous couchez sur votre roche dans votre antre, et si ces antres ont quelques portes pour vous garantir des bêtes sauvages. Si vous n'avez pas de lit, tâchez d'avoir de la paille, si cela se peut, pour vous en faire un ; ou, si vous n'en pouvez avoir,

amassez des feuilles d'arbres pour vous coucher, afin de vous ôter la fraîcheur et l'humidité, car, ma très chère fille, il ne faut pas tout d'un coup mettre son corps à feu et à sang. Saint Bernard a bien reconnu la faute qu'il avait faite d'avoir trop affaibli son corps par les mortifications, en sorte qu'il n'était plus capable de faire les jeûnes de l'Église. Ainsi je vous répète ce que je vous ai déjà dit, vous vous reposerez cinq heures toutes les nuits... »

Quatre mois plus tard, le 3 décembre, il revenait sur le même sujet :

« Le Seigneur ne me permet pas de vous souffrir coucher et reposer sur votre roche ou sur la terre sans qu'il y ait quelque chose sur quoi vous puissiez vous reposer, à cause des infirmités qui vous en peuvent arriver. C'est pourquoi je vous recommande de la part de mon Dieu de mettre sous vous des ais ou des feuilles d'arbres, afin de vous préserver de l'humidité de la terre qui pourrait vous causer bien du mal. »

Jeanne obéit et se fit un lit de bois ; mais il lui en coûta beaucoup; elle eut besoin, dit-elle, de songer que Jésus-Christ même a voulu pratiquer l'obéissance, « cette reine des vertus. »

Le bon directeur déplorait la présence de ces vilains oiseaux qui faisaient tant de bruit là-haut sur les rochers, il demandait des nouvelles du petit écureuil de Jeanne et craignait qu'il ne fût mort. Il lut avec soin l'inventaire qui lui fut adressé, et il l'approuva en ces termes :

« Je vous accorde l'usage de toutes les hardes, ustensiles et outils que vous avez pour vous servir; j'examinerai devant Dieu s'il y a quelque chose à retrancher au cas que j'y trouve du superflu... Pour la manière avec laquelle vous vous habillez quand vous sortez, je la

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trouve bonne, et ne cassez pas votre miroir afin de voir si vous êtes proprement quand vous sortez. »

Il avait absolument défendu à Jeanne de se faire, comme elle le désirait, un habit d'ermite, une sorte de costume masculin, et il lui recommandait souvent de ne pas marcher pieds nus, mais, sur ce dernier point, il se rendit aux raisons qui lui furent alléguées.

« Pour aller nu-pieds, disait en effet la Solitaire, je n'en suis pas incommodée. J'y ai froid comme tous ceux qui y vont, mais je n'y ai pas eu d'autre incommodité qu'une seule épine qui m'entra dans le pied gauche au commencement que fus dans ce désert. Il n'y a guère d'épines par les petits chemins où je passe, ni de petites pierres ; ce sont toutes grosses roches, et tous ces petits sentiers sont comme une pelouse, et remplis d'herbes qui sentent la plupart très bon. Aller nu-pieds ne m'incommode donc que par le froid comme tous les religieux qui y vont. »

Mais ce qui préoccupait le plus vivement le Père de Bray, c'était le régime alimentaire auquel Jeanne soumettait son malheureux estomac; il craignait qu'elle ne tombât malade, et il savait que « la faiblesse du corps peut attirer celle de l'âme. » Aussi lui recommanda-t-il, sans oser pourtant le lui ordonner, de manger parfois quelque chose de chaud ; il offrit même de lui expédier par le voiturier un « petit fusil, » c'est-àdire un briquet pour allumer du feu; mais elle refusa : durant sept ans il n'y eut chez elle ni feu ni lumière. Elle demanda un jour si elle pouvait, sans violer son vœu de pauvreté, faire pour l'hiver des provisions de graines et de fruits desséchés; le directeur lui prescrivit d'imiter la prévoyance des fourmis. Il insistait souvent pour qu'elle mangeât du pain ; une fois même, ayant à punir la Solitaire qui s'accusait d'une

faute, il lui imposa pour pénitence d'aller « à l'aumône » et de manger du pain. Jeanne obéit; mais elle ne tarda pas à demander grâce, et le Père de Bray se relâcha, mais en conseillant toujours de manger un peu de pain sur le soir. Il aurait voulu lui interdire les jeûnes prolongés. « Je ne doute pas, disait-il, qu'il n'y ait eu de grands serviteurs de Dieu qui aient été de longs espaces de temps sans manger qui surpassaient les forces de la nature ; mais ce sont de ces choses à admirer, et non à imiter. » Toutefois il ne parvint pas à convaincre sa correspondante ; la Solitaire alla jeûnant de plus en plus. Nous la verrons même arriver à ne plus manger que deux ou trois fois par semaine, et prétendre qu'elle ne s'en porte pas plus mal.

« La faim ne me tourmente point, écrit-elle ; mon corps prend ce que je lui donne; il est toujours content. Il a un bon ami en vous qui me le fait bien traiter. Je vous obéis, cher Père, mais soyez sûr, mon très honoré Père, que mon esprit n'est jamais plus vif ni plus à mon Dieu que lorsque le corps est plus abattu. C'est une bête que l'on ne peut trop mortifier, et qui rue lorsqu'on n'y pense pas. Je l'avais réduit à un peu de paille, et vous voulez que je lui donne du foin ; je vous obéis. Je vous prie de considérer que je l'avais naturalisé aux racines et aux petits fruits des bois; vous voulez que je lui donne du pain ; je le fais pour vous obéir, mais j'attends vos miséricordes là-dessus, vous assurant que le jeûne ne me fait point rêver, mais il me conserve chaste et pénitente. Ayez donc pitié de moi, cher Père, et ne m'exposez pas aux saillies de ce malheureux corps mortel. Que la volonté de Dieu soit faite, et la vôtre dans la sienne ! »

Une autre fois, en 1697, après avoir fait une curieuse théorie du jeûne chrétien, elle émettait cet aphorisme qui eût ravi l'Harpagon de Molfàre : « N'est-ce pas

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assez de manger pour vivre et non pas pour engraisser ? »

Et de fait la Solitaire des Rochers ne fut jamais sérieusement malade ; de 4692 à 1699 elle eut seulement un accès de fièvre qui se dissipa en quelques jours, puis des névralgies, et enfin une attaque de paralysie qui lui ôta pour de longs mois l'usage du bras droit. Elle se guérit, dit-elle, en appliquant sur son bras du chèvrefeuille pilé; « il y a dans ces fleurs un certain miel qui est admirable pour fortifier les parties affaiblies. » Elle vivait ainsi presque sans manger., presque sans dormir, et nous la verrons faire d'une seule traite, ou peu s'en faut, des voyages de 30 et 40 lieues.

Il n'y a pas lieu de revenir ici sur le règlement de vie qui fut arrêté de concert entre Jeanne et son directeur ; notons pourtant que ce dernier, dans toutes ses lettres, cherche à réagir contre ce qu'il appelle l'esprit d'exagération. Il exige cinq heures de sommeil au lieu de quatre ; il recommande le travail des mains ; il voudrait voir la Solitaire cultiver des légumes et des fleurs, coudre et filer, gagner sa vie enfin. Elle avait un goût particulier pour la menuiserie et pour la sculpture ; il en a bien de la joie, ditril, et il excite la pénitente à « faire des croix et des images. » 11 l'autorise, car elle croit avoir besoin de permission pour cela, à faire des statuettes de la Vierge, de saint Joseph, de saint Jean- Baptiste, de saint Jean l'Évangéliste et enfin de saint François d'Assise ; il la prie même de lui sculpter un petit crucifix d'un seul morceau; il le portera à son col en souvenir d'elle. Mais l'artiste se trouvait arrêtée par une difficulté sérieuse. Pour sculpter, il faut du bois, et bien qu'elle vive au milieu d'une forêt immense, c'est le bois qui lui manque. Tous ces arbres sont au

roi, même ceux qu'ont abattus le tonnerre et les vents; les employer, ne serait-ce pas commettre un vol? Aussi Jeanne sollicite-t-elle une permission verbale de Louis XIV, et son directeur est obligé de la rassurer sur ce point.

« Vous pouvez bien supposer le consentement de notre bon roi pour le bois que vous prenez dans la forêt pour faire vos petits ouvrages, puisque ce n'est que du bois que les foudres des vents (sic) abattent, car aussi bien ils pourrissent, puisqu'il n'y a personne pour en faire aucun usage. Il ne vous serait pas permis d'abattre les arbres qui sont sur pied, comme je ne crois pas que vous en ayez la pensée; mais pour le bois abattu par les vents et les tempêtes, n'en ayez pas de scrupule. Pour ce que vous en employez, ça peut être réputé pour rien. Mais pour guérir votre délicatesse de conscience, je vous promets que je tâcherai, sans que vous soyez connue, d'avoir la permission verbale de notre bon roi... »

Se figure-t-on Louis XIV consulté sur une semblable question ? Aussi ne lui en parla-t-on même pas, et tout fut dit. L'intervention du grand roi se manifesta pourtant, et d'une manière qui contraria vivement la pauvre recluse. Elle n'avait pas un sou vaillant, et voilà qu'en 1695, au plus fort de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, un agent du fisc, la rencontrant à la porte d'une abbaye, exigea d'elle, pour solder l'impôt de la capitation, ou comme elle dit du « par tête, » les quarante sols que l'on demandait à tout le monde. Jeanne contrefit l'idiote et ne répondit rien, mais on revint à la charge ; on lui « fit affront » et on lui dit « quelques mauvaises paroles. » Et les gens du fisc sont curieux et indiscrets : « ils demandent qui Ton est, où l'on demeure, et le nom I » Le moyen de satisfaire à de si cruelles exigences ? L'embarras de la solitaire était si grand qu'elle

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songeait à émigrer, à passer en Espagne. Enfin, elle résolut d'emprunter ces maudits quarante sols au vieux curé qui la confessait depuis trois ans, et elle écrivit au P. de Bray pour le prier de mettre dans sa réponse, en prévenant l'honnête voiturier, un écu blanc de trois livres. Elle paierait ainsi le « par tête, » et le reste de la somme lui servirait à faire quelques emplettes jugées nécessaires. En effet, la plus grande partie de son papier s'était gâtée dans sa roche par l'humidité ; son encre était « séchée et bue dans la bouteille ; » presque tout le fil qui lui servait à raccommoder ses hardes était « gâté et pourri. » Le curé de Châteaufort envoya donc un écu blanc de trois livres douze sous, et il refusa de se laisser rembourser par !a maréchale de la Mothe qui voulait faire cette petite charité. « Tout ce qu'il avait, disait-il dans sa lettre, était à sa chère sœur. »

Dans la lettre suivante (20 février 1696), il y avait encore de l'argent, un demi-louis d'or neuf valant au juste sept livres, c'est-à-dire environ vingt-deux francs de notre monnaie. Il faut voir dans la correspondance manuscrite, car tous ces détailsont été omis parl'éditeur de 1787, quel fut l'emploi de cette petite fortune; la prose de la Solitaire a ici une saveur exquise, quelque chose de comparable à ces lettres de la princesse palatine que Bossuet crut devoir transporter, sans y rien changer, même dans une oraison funèbre.

« Toutes vos bontés et libéralités, mon très véritable cher Père, me comblent de confusion, que vous n'épargnez ni vos soins ni votre bourse pour ma consolation spirituelle et temporelle. La longue connaissance que j'ai de tout ce que votre bon cœur renferme m'impose le silence, et m'oblige seulement à vous dire que j'ai reçu

dans votre première lettre trois livres douze sols, et dans la dernière, datée du 20 février 1696, sept livres. J'ai employé le tout le plus vite que j'ai pu, pour ne point garder d'argent. J'ai fait ce que vous m'aviez ordonné ; j'ai donné à ce bon Monsieur à qui je me confesse quarante sols pour payer le par tête. Il ne voulait pas prendre mon argent, mais je l'y ai obligé pour l'ôter de tout soupçon, et je lui ai montré le demi louis d'or et l'écu neuf, et je l'ai tiré d'un endroit où je l'avais mis, comme si j'en avais beaucoup, et je l'ai fait à dessein pour lui ôter la pensée où il était, et pour le détourner de tout ce qu'il pourrait croire. Cela Ta beaucoup surpris, il m'a dit : « En avezvous beaucoup comme cela ? — Ce qu'il m'en faut, Monsieur; c'en est assez pour être contente; on ne peut pas l'être plus que je la suis, Monsieur. — Mais mon Dieu î Mademoiselle, ne me donnerez-vous pas la permission de m'informer à vous-même par quel bonheur j'ai le bien plutôt qu'un autre de vous rendre ce petit service qui me fait le plus grand plaisir du monde î Je lui répondis : Parce que je vous crois plus honnête homme et moins curieux qu'un autre. — Oh ! me dit-il, que ce que vous me dites est fin et cruel, qu'en me répondant vous me fermiez la bouche et scelliez mon cœur, qui ne [sait] plus que penser sans pouvoir s'exprimer ! Et bien d'autres choses qu'il me dit pour me faire parler... J'ai acheté pour trente sols de papier, d'encre et de cire d'Espagne. J'ai acheté une paire de souliers de trois livres dix sols ; j'en ai besoin pour être propre, du moins aux grandes fêtes. J'ai acheté une paire de bas de trente-cinq sols. J'ai acheté pour dix sols d'épingles, pour quinze sols de fil gris; un pot et une écuelle, sept sols, et j'ai donné le reste, qui était environ cinq sols, aux pauvres... Je suis bien obligée aux bontés de toutes ces dames, et surtout de M me la maréchale de la Mothe. Je vous assure, mon cher Père, que j'ai toute la reconnaissance possible de ses bontés, et je lui en fais par vous mes très humbles grâces. Le Seigneur sera sa récompense, et j'espère qu'il les lui rendra un jour dans le ciel, aussi bien qu'à M me de Ventadour et à M m « de Nogaret vos amies particulières. Mais, mon cher Père, que ces amitiés ne gâtent rien pour le spirituel, c'est-à-

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dire par rapport à Dieu et à notre salut, et rien davantage... »

On voit que la Solitaire des Rochers avait à deux cents lieues de son désert des amis véritables. Les plus nobles dames de la cour étaient à ses ordres ; la maréchale de la Mothe lui offrait même dans ses terres une retraite comme celle qu'un Montmorency offrira plus tard à Jean-Jacques Rousseau. Il y a plus : le Père de Bray, quoique valétudinaire, était prêt à faire au premier signal le voyage des Pyrénées, et son offre était acceptée en principe pour le cas où Jeanne tomberait malade. Il faillit partir une année, au moment de Pâques, parce qu'il ne recevait aucunes nouvelles, et il avait entre les mains des indications précises, des points de repère, qui lui auraient permis d'arriver droit à la grotte de la Solitaire moribonde ou percluse. Il espérait toujours qu'ils se reverraient; il lui disait naïvement : « Je suis gros de vous voir, » et il lui écrivit un jour, en 1698 :

« Je vous le dis et vous le demande en grâce, si cela se peut et ne contrevient point à la gloire de Dieu, il serait très expédient et pour vous et pour moi, afin de nous confirmer l'un et l'autre dans la pure vérité de vos états, que nous nous pussions voir encore une pauvre petite fois avant que de mourir, pour nous fortifier et encourager à servir et à aimer Dieu plus que jamais. Si vous ne pouvez pas venir jusqu'ici, ou que vous ne jugiez pas à propos que j'aille vous voir, nous avons des couvents dans des villes sur le chemin : quand vous le jugerez à propos, je m'y rendrai. Vous n'avez qu'à me le marquer quand vous le jugerez à propos ; je m'y rendrai, et partout où vous voudrez... Songez-y devant Dieu. »

En attendant, le Père de Bray voulait lui envoyer dame Euphémie. Mais cette fois la Solitaire refusa

nettement ce qu'on lui proposait. Elle avait quitté Paris, disait-elle, parce que son amie Euphémie « faisait trop d'exclamations en parlant d'elle. » Il ne fallait plus s'exposera de tels dangers ; les projets d'entrevue furent donc écartés les uns après les autres, et Jeanne ne devait revoir aucun de ceux qu'elle avait quittés en 1692.

Arrivons maintenant à la partie purement spirituelle de la correspondance échangée entre la Solitaire des Rochers et le Père de Bray ; c'est là surtout que les choses extraordinaires, extravagantes, répugnantes même vont apparaître dans tout leur jour et suggérer sans doute au lecteur une foule de réflexions psychologiques et morales.

Jeanne avait quitté Paris parce que « l'ordre de Dieu » l'exigeait ; elle s'accusait même d'être partie beaucoup trop tard et d'avoir ainsi c résisté à la grâce ; » elle se sentait attirée vers la solitude par une force invincible ; c'était là « son attrait. » Si elle se confinait dans un désert, c'était pour y vivre avec son «céleste Époux, » pour y chanter librement ses louanges, pour y prier, pour y méditer jour et nuit. C'était aussi, à l'exemple du divin maître, pour y faire pénitence, pour expier ses péchés et ceux de ses frères en Jésus-Christ. C'était enfin pour être mieux en état de résister au tentateur qui guette à tout moment l'âme chrétienne et qui cherche à l'entraîner au fond du précipice. Il s'agira donc sans cesse dans la correspondance de notre Solitaire de prières et de méditations plus ou moins accompagnées d'extases ou même de visions ; il s'agira aussi

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de macérations, de tentations enfin, et le rôle du directeur sera singulièrement difficile. Il est convenu sans doute que sa pénitente a en lui une confiance absolue, qu'elle sera entre ses mains « comme l'enfant à la lisière, comme un morceau de cire entre les mains du cirier, » qu'il devra parler, «non pas en père qui tolère, mais en père qui commande ou qui défend, car la tolérance marque de la faiblesse et de l'imperfection. » Tout cela est fort bien en théorie ; dans la pratique il n'en est pas de même. Un directeur est un maître qui commande ; mais on choisit son directeur, et on le change comme un simple fournisseur si l'on croit être mécontent de lui, s'il est trop dur ou trop mou, s'il contrarie trop vivement la nature ou si au contraire il lui accorde trop. Le Père Luc de Bray, bien que très expérimenté en fait de direction, fut donc très embarrassé. Il admirait Jeanne et l'on peut dire qu'il l'aimait tendrement, mais il sentait bien que c'était une nature fière, indomptable, une illuminée qui croyait avoir un directeur céleste bien autrement éclairé que lui et il craignait de la rebuter. D'autre part il remarquait en elle une intelligence supérieure, une grande élévation d'idées et de sentiments, une pureté angélique, en un mot tous les caractères de la sainteté ; parfois il avait peine à la suivre dans les régions éthérées où elle s'emportait. Il s'attacha donc à tâcher de bien comprendre ce qui se passait en elle ; puis il fit tous ses efforts pour la mettre en garde contre de prétendues extases et contre des hallucinations, pour modérer son amour de la pénitence, pour la fortifier enfin contre les tentations vraies ou fausses.

Jeanne s'était réfugiée au désert pour prier, pour adorer, pour méditer sans cesse. Le Père de Bray se

rendit compte de cette disposition, et c'est merveille de voir comme il entre dans les vues de son amie.

« Je me figure, lui écrivait-il, que vous vous représentez ces rochers comme un autre calvaire, que les ronces et les épines qu'il faut passer vous représentent les épines du Sauveur, dont il fut couronné avant d'y monter, et qu'enfin cette source d'eau douce qui sort de dessous ces rochers vous représente l'eau et le sang qui coula du côté sacré de mon divin Sauveur pour laver les péchés de tous les hommes. Oh ! que je vous estimerais heureuse et mille fois heureuse, chère rachetée de mon divin Sauveur, si, parfaitement abîmée et noyée dans les eaux salutaires du Calvaire, vous ne viviez plus que dans la plaie amoureuse de ce cœur vivant et mourant de Jésus-Christ ! Je ne douterais pas que pour lors l'antre et la caverne où vous reposez ne vous figurent son illustre tombeau d'où il n'est sorti que glorieux et immortel, triomphant du péché et de la mort, et ne vous fît prendre la résolution généreuse de n'en sortir jamais que victorieuse de vous-même pour ne plus triompher qu'avec Jésus-Christ crucifié... »

La Solitaire cherchait à régler ses méditations comme elle avait réglé dès le début ses prières et ses lectures, et le calendrier liturgique l'y aidait. Elle portait ses réflexions tantôt sur les exemples de la Vierge et des saints, tantôt sur les mystères glorieux ou douloureux de la vie du Sauveur. Elle suivait une même pensée durant des semaines entières. Si elle voulait écrire, ses méditations l'en empêchaient. Une fois même, étant allée à son calvaire pour méditer sur les souffrances de Jésus, elle y resta deux jours sans boire et sans manger. Quand elle fait allusion dans ses lettres à ces méditations qui la ravissent, la poésie déborde, les métaphores les plus riches et les plus variées naissent comme d'elles-mêmes sous sa plume. Elle demeure, dit-elle, comme tout éteinte de nature et

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII SIECLE 2oa

dame dans la jouissance ineffable de toutes ces merveilles ; il n'y a plus que la pointe de son esprit qui en jouisse. Son âme est « comme une petite étincelle abîmée dans les rayons du soleil, ou bien comme un petit atome élevé dans les lumières d'un plein midi. » Elle est alors, dit-elle ailleurs, dans des états surprenants.

« J'y entre, sans m'en apercevoir, par irradiation spirituelle lorsque je m'anéantis davantage et qu'il paraît dans l'âme comme un soleil levant qui petit à petit étend sa chaleur, jusqu'à ce qu'il soit à son plein midi, et pour lors il embrase l'âme de son divin amour avec une si grande ardeur que toutes les facultés de cette pauvre âme n'ont plus de fonctions qui tiennent de la nature. Elles n'ont que celles que l'amour divin leur donne, et ne connaissent plus que ce que ce divin amour connaît. La mémoire se perd en Dieu, et il semble qu'elle se vide de toutes les choses du monde, ou plutôt qu'elles sont consumées dans les brasiers de ce divin amour, et que cette mémoire ne soit plus remplie que de tout ce que Jésus crucifié a fait pour nous, etc., etc. L'entendement, qui est parfaitement éclairé des lumières de ce plein midi, au retour de toutes les humiliations et anéantissements de Pâme est comme un homme qui sort d'un cachot où il n'a vu et senti que des misères et des ténèbres. Sitôt qu'il sort de ce sombre lieu et que le soleil bat sur ses yeux, il est du temps à naturaliser ses yeux à la lumière, quoi qu'il sente d'abord la chaleur; mais petit à petit ses yeux s'ouvrent, la chaleur les fortifie; insensiblement il voit le soleil, en connaît la beauté et les charmes, et ses yeux ont de l'horreur pour les ténèbres de ce cachot et n'aiment plus que le soleil. »

Le directeur comprend ces états d'âme, il admet cette langue ultra-mystique, lui-même la parle quelquefois.

« Nos âmes sont entre les mains de Dieu comme l'argile entre les mains du potier sous la roue, sans qu'on

puisse dire ce que le potier veut faire jusqu'à ce que le vase soit formé. Mais combien de tours de roue et de mouvements de main avant que ce vase soit parfait ! L'argile ne se plaint pas ; elle attend son sort de la main du potier sans se plaindre du peu ou du trop de mouvements qu'il lui donne, marquant, par son silence naturel, la soumission parfaite qu'elle a à toutes ses volontés. L'âme doit être ainsi entre les mains de Dieu. »

Luc de Bray parle souvent sur ce ton ; ses lettres sont parfois de véritables sermons très bien composés, dénotant une connaissance profonde de la théologie même la plus relevée, et remplis de citations de l'Écriture ou des Pères. Ce bon religieux était à coup sûr un savant, peut-être aussi un orateur de talent.

Animée de pareils sentiments, la Solitaire se suffisait à elle-même ; aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si elle eut parfois la pensée de rester confinée dans son désert, de ne plus aller à la paroisse voisine même le dimanche, même au temps de Pâques. Mais le bon sens du Père de Bray n'admit pas ces façons d'agir ; il exigea que Jeanne se rendît régulièrement à l'église les dimanches et les jours de fêtes chômées ; il lui conseillait même daller entendre la messe tous les jours si la chose était possible. « Pour vos Pâques, dit-il, vous ne pouvez jamais vous dispenser de les faire, et si la sainte Vierge était au monde, elle se présenterait une fois Tan au tribunal de la confession pour satisfaire au précepte de l'Église... » Jeanne se soumit; elle ne cessa jamais d'aller à la paroisse, de se confesser et de recourir même à la communion très fréquente.

Peu à peu la prière et la méditation furent interrompues par des extases avec suspension plus ou

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