‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 19 sur 23 · UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII § SIÈCLE · texte numérisé non relu

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII § SIÈCLE

moins complète de la vie du corps, et le directeur commença à s'inquiéter. Ce furent d'abord des ravissements de quelques heures ; un jour, après avoir communié, elle se suspendit à la grande croix de son calvaire, comptant y demeurer un quart d'heure : elle y passa la nuit tout entière. Une autre fois l'extase dura quarante-huit heures, et une autre fois cinq jours. Puis ce furent des hallucinations et des visions ; elle crut voir un homme qui se donnait la discipline à côté d'elle au milieu de ses rochers ; elle se trouva en plein jour au sein d'une nuit profonde ; elle entendit des sifflements de serpents, des voix confuses qui disaient : Il faut qu'elle périsse ! et soudain tout rentra dans l'ordre. Elle croyait voir le diable partout. Un jour, au bord d'un champ de blé, Satan lui apparut sous la forme d'un campagnard de haute taille et lui donna sur la nuque un coup de bâton ferré. Ensuite, elle crut entendre des voix ; enfin, elle déclara qu'elle avait vu, de ses propres yeux vu, un être surnaturel, mais bienfaisant celui-là, qu'elle appelait l'Esprit suprême. « L'Esprit suprême, dit-elle, est un ange que mon divin Époux m'envoie pour me garder, qui me fait connaître les volontés de Dieu par les voies de mon entendement, et non autrement. » Cet ange lui révèle des choses que lui-même avoue ne pas comprendre ; tantôt il l'inspire sans se montrer, tantôt il apparaît sous la forme d'un globe de feu, ou d'un brandon enflammé, ou même d'une gracieuse jeune fille. Il est distinct de l'ange gardien de Jeanne, et la preuve c'est qu'elle les a vus tous les deux ensemble. Un jour, elle décrit cet esprit au Père de Bray, sur un feuillet à part, en lui défendant de montrer ce feuillet à personne.

Gazikr. — Mélanges. 17

« L'Esprit suprême qui me conduit et de qui je reçois des services admirables, est l'ange qui empêcha saint Antoine de tomber dans la vanité, et qui l'accompagna toujours dans la solitude et le défendit des démons. C'est lui qui a dirigé sainte Marie l'Egyptienne et qui inspira à l'abbé Zozime de l'aller trouver. Cet Esprit suprême est celui à qui le Seigneur a confié la direction suprême des âmes qui le servent dans les déserts ; il a beaucoup d'anges qui l'accompagnent dans ce ministère. Ne croyez pas qu'il n'y ait que moi dans les déserts ; il y en a beaucoup d'autres des deux sexes, et véritablement plus d'hommes que de filles ou femmes. Je suis la plus infirme et la plus imparfaite de toutes les âmes qui habitent les déserts. L'Esprit suprême m'a fait connaître que nous étions soixante-douze filles ou femmes éparses dans les déserts du monde, mais que des hommes il y en a plus de six mille en solitude dans les déserts du monde. 11 m'a fait connaître tout cela par une claire vision de l'entendement, et quoique je le voie quelquefois fort clairement des yeux du corps d'une beauté qui me charme, il ne me fait pourtant connaître ni entendre ce qu'il me veut dire que par la voie de mon entendement. »

Le Père de Bray fut profondément troublé en voyant sa pénitente s'engager dans des voies si extraordinaires. Persuadé que Jeanne lui disait toujours la vérité, il craignait pourtant que l'imagination maladive d'une solitaire ne rapportât les faits inexactement. Il chercha donc à savoir dans le dernier détail comment les choses «se passaient. C'est en réponse à une de ses questions qu'il reçut la description de l'Esprit suprême. Il recommandait à Jeanne de ne pas laisser sa raison abdiquer, d'éviter la suspension des sens, de ne pas faire l'ange puisque son âme était attachée à une bête. Il montra les dangers des extases, des prétendus ravissements. Il osa même un jour lui écrire : « La vie que vous menez semble surpasser les forces

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII e SIÈCLE 259

de la nature, et donne de l'étonnement et du soupçon tout ensemble. » Puis il lui raconta une histoire, qui datait de vingt-deux ans à peine et qui pouvait faire impression sur une nature aussi loyale. C'est l'histoire d'une fille de trente-trois ans, nommée Catherine Charpy, qui paraissait vivre d'une manière admirable, qui était une grande longueur de temps sans manger, qui versait beaucoup de sang le jour des martyrs... qui était enfin dans des extases continuelles. L'évêque de Troyes, dont Catherine Charpy était la diocésaine, s'émut ; ce sage prélat fit surveiller de près la prétendue extatique, et reconnut qu'il y avait d^ns son fait « orgueil, illusion, déguisement, mensonge, fourberie .et même ignorance des principaux mystères. » « Ne croyez pas, ajoutait bien vite le bon religieux, que je vous rapporte ce fait pour vous dire que vous lui êtes semblable... ; mais enfin ceux qui ont la confiance des âmes en répondent devant Dieu, et l'Église a toujours tenu à suspect toutes les voies extraordinaires. »

Comme il ne croyait pas facilement aux apparitions et aux visions, il les imputait sans hésiter à la faiblesse qui résulte d'un jeûne prolongé ; il disait que le prétendu diable au bâton ferré était un paysan furieux de voir qu'on avait fait un sentier dans son blé. Il finissait même par dire crûment :

« Ce sont des histoires que votre imagination vous a fournies par votre cerveau affaibli du très peu de nourriture que vous avez pris. C'est pourquoi je vous recommande de manger quatre fois le jour, et de manger une demi-livre de pain par jour, si vous en pouvez trouver sans rompre votre attrait... Que feriez-vous, dit-il ailleurs, si vous étiez le directeur? Je vous commande de la part de Dieu de me dire votre sentiment au juste. »

Et il prouvait alors à grand renfort de citations empruntées à saint François de Sales, à Gerson, à saint Augustin, à « Marc-Antoine Morino, noble vénitien, en son docte traité des ravissements, » qu'il y a des extases produites par les malins esprits et des extases naturelles ; que les gens d'affaires ou de lettres sont tellement absorbés parfois qu'ils en oublient le boire et le manger; que les philosophes païens ont eu des extases naturelles, et qu'enfin une humble chrétienne ne devait pas admettre légèrement que Dieu suspende en sa faveur les lois éternelles de la nature et fasse des miracles uniquement pour lui être agréable.

Il faudrait pouvoir citer en entier cette belle épître où la tendresse et la sévérité s'entremêlent de la façon la plus heureuse sous la plume d'un homme de bon sens. Mais il faudrait alors, et à plus forte raison, transcrire en entier l'admirable réponse de Jeanne, qui maintient absolument l'exactitude de ses assertions.

« Qu'on me prenne pour une folle, s'écrie-t-elle, on a raison ; mais pour une déguisée, la vérité m'oblige de vous dire, mon très cher Père, que je ne la suis point. » Et de fait sa lettre n'est pas l'œuvre d'une folle, car on y trouve une puissance de logique, une vigueur de pensée et un talent d'expression tout à fait extraordinaires ; c'est assurément la plus belle lettre du recueil.

Elle déclare qu'elle n'a pas le cerveau altéré, que son imagination n'est nullement échauffée, qu'elle se défie d'ailleurs, et qu'elle atténue toujours, bien loin de jamais exagérer. Cependant la Solitaire avait senti l'aiguillon, et elle faillit regimber.

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII e SIÈCLE 261

« Vous ne sauriez croire, écrit-elle, mon très cher Père, combien vos chères lettres me sont utiles. Votre dernière m'a un peu humiliée, et le démon s'en est servi pour me persuader que vous me preniez pour une menteuse et une folle, et que je n'avais qu'à suivre ma propre conduite, ou que tout au moins je devais prendre la conduite de ce bon moine où j'ai été ci-devant à confesse ; qu'il ne me laisserait manquer de rien, et qu'il aurait bien soin de moi si je tombais malade* D'abord j'y ai donné, sous le bon plaisir de Dieu; je me suis jetée à genoux aux pieds de mon crucifix; mon divin Epoux m'a fait la miséricorde de me faire connaître que c'était une fine tentation de mon ennemi ; que je ne devais pas vous quitter ; que vous étiez obligé de me parler ainsi. Je vous demande pardon d'avoir eu cette pensée sans pourtant y consentir. Je ne vous quitterai jamais. »

La conclusion de ce grand débat, ce fut en somme la déroute et la capitulation du directeur. Ne sachant plus que penser, croyant malgré lui qu'il y avait un peu de surnaturel dans tout cela, il finit par écrire à la visionnaire : « Demeurez en repos et en paix, recevant des bontés infinies de Dieu tout ce qu'il lui plaît d'opérer en vous. » Mais il aurait bien voulu voir, comme autrefois l'apôtre Thomas, et c'est alors qu'il eut très sérieusement la pensée de faire un voyage aux Pyrénées. Il ne se laissa pourtant pas convaincre aussi aisément au sujet de l'Esprit suprême. Il avait parlé de lui avec irrévérence dans sa grande lettre : <c Je n'entends pas ce que vous voulez me dire par votre Esprit suprême; expliquez-vous, je vous en conjure, ma très chère fille, car je tremble jusque dans la moelle de mes os que vous ne soyez trompée, et que ce ne soit un méchant esprit au lieu d'un bon. » C'est en réponse à cette demande que la Solitaire lui avait fait connaître sur un feuillet séparé l'identité de l'Esprit

suprême, conducteur de saint Antoine et de saint Zozime. Dans la lettre qui suivit, le Père de Bray n'osa pas souffler mot de tout cela ; il glissa de propos délibéré et parla d'autre chose.

La lutte entre le directeur et sa pénitente ne fut pas aussi vive au sujet des mortifications et des tentations.

La Solitaire croyait devoir faire pénitence pour expier ses péchés et ceux des chrétiens ses frères; elle s'ingéniait à trouver de nouveaux genres de mortification. Une de ses grandes joies, c'était l'arrivée d'une lettre de Châteaufort; elle eut un jour l'idée d'en détruire une ; du moins elle s'imposa de rester trois jours sans l'ouvrir et de mettre trois jours à la lire en entier. Elle eut encore la pensée d'aller à son calvaire avec une couronne d'épines sur la tête, de placer des cailloux pointus sous ses genoux, de s'attacher les bras étendus à sa grande croix de six pieds et d'y rester ainsi une demi-heure chaque jour. Le directeur se contenta de prémunir sa pénitente contre les excès de ce genre, et de lui citer avec beaucoup d'àpropos l'exemple de saint Bernard et de saint François d'Assise qui regrettèrent, dit-il, d'avoir poussé trop loin la pénitence.

Le rôle du Père de Bray fut infiniment plus délicat en ce qui touche aux tentations, vraies ou imaginaires, dont Jeanne lui faisait un récit fidèle, car les tentations ressemblent bien souvent à des hallucinations, et les maîtres de la vie spirituelle y sont les premiers trompés. La vie de Jeanne avait toujours été pure, et

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII e SIÈCLE 263

cependant la pauvre fille éprouvait de véritables tortures morales. Il lui semblait que l'ennemi de tout bien, le teigneux, comme elle l'appelait pour bien manifester le dégoût que lui inspirait ce monstre, était déchaîné contre elle. Le démon l'attaquait de préférence en lui suggérant des doutes, des négations même relativement aux vérités fondamentales de la religion ; il lui inspirait aussi des sentiments d'orgueil insensé ; il la troublait enfin jusque dans sa chair, et faisait naître en elle de ces mouvements qui humiliaient le grand saint Paul.

Elle en était « au mourir, » elle éprouvait de telles douleurs de tête qu'il lui semblait qu'on la lui fendît avec des marteaux ; elle se sentait « crucifiée dans le centre de son âme. » Le démon de l'incrédulité lui inspirait des doutes même sur l'Eucharistie, même sur la divinité de Jésus-Christ et sur la virginité de Marie. Un jour, au sortir de son calvaire, elle se trouva saisie d'une forte tentation d'abattre toutes ses croix, et cela « parce qu'il n'y a jamais eu de Jésus-Christ et que ce sont des fourberies et des impostures ; qu'il faut le renier et le détester comme un mensonge énorme. » Et ces tentations se reproduisirent jusqu'à cinq fois en un jour, pour faire place, il est vrai, à des effusions de regret et d'amour, et finalement à des extases. Un moment elle fut tentée de « haïr Dieu, » et comme c'était au début de sa retraite, elle prit peur et faillit revenir à Paris. Un autre jour elle fut tentée de blasphémer, et cela lui arriva trois fois pendant la messe, à trois dimanches différents.

« Mon ennemi, dit-elle, me voulait persuader que c'était une folie de vouloir croire qu'un morceau de pain devînt Dieu, que ce pain devint la chair du Sauveur, et qu'un

26 Sr MELANGES DE LITTÉRATURE ET D'HISTOIRE

Dieu que toute la terre n'était pas capable.de contenir fût réduit dans le contenu d'une petite hostie pétrie d'eau et de farine...; que c'était lui faire injure de le croire. Puis il me voulait faire naître des envies de fouler aux pieds la sainte hostie pour venger les injures et les mépris qu'elle faisait soufTrir à Dieu. Gela m'a combattue assez longtemps ; mais, par la miséricorde de Dieu, je n'y ai pas consenti, et ai soumis mon esprit à croire tout ce que l'Église croit, et au lieu de blasphémer, j'ai adoré Dieu au Saint Sacrement de l'autel du plus intime de mon cœur et de mon âme. »

Il est vrai qu'elle eut parfois des tentations en sens . opposé, comme le jour où elle conçut la pensée de dérober une hostie consacrée pour la mettre dans son calvaire et l'y adorer jour et nuit.

Un autre démon, celui de l'orgueil, lui inspira souvent des pensées et des sentiments dont elle avait horreur ensuite. Elle eut un moment l'idée que la guérison de son voiturier devait être attribuée à ses mérites; elle eut la tentation d'écrire sa vie pour faire letonnement de la postérité, puis de chercher à ressusciter une morte, mère de six orphelins, puis de se proclamer elle-même aussi grande que saint Jean- Baptiste, le saint précurseur. Ce n'étaient là que des tentations fugitives; sa volonté n'y acquiesçait jamais, et pourtant il faut voir avec quelle rigueur elle se traitait pour avoir eu de telles pensées. Parce qu'elle avait eu la tentation d'aller la nuit à son garde-manger, elle se mit de la terre plein la bouche; pour s'être crue l'égale de saint Jean-Baptiste et n'avoir pu chasser une telle idée même à grands coups de discipline, elle eut recours à un remède singulier.

« Je m'avisai que j'avais vu un cheval mort en revenant de la messe un dimanche ; j'en fus chercher la tête et la

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII e SIÈCLE 265

moitié du cou ; je fis une fosse dans du sable au pied de mes rochers. Elle était creuse d'environ trois pieds, de toute ma longueur. Je me mis dedans tout de mon long, et j'attirai sur moi cette carcasse. Je me dis à moi-même : « Si tu ne peux souffrir cette pourriture et cette puanteur, comment souffriras-tu la pourriture et la puanteur de l'enfer ? Je pleurai beaucoup de douleur de me voir sur le point de m'élever pour tomber en enfer. Je fus bien six heures, toujours priant Dieu et m'humiliant, cette carcasse me sentant mauvais de plus en plus. Enfin le combat cessa, je tombai dans un profond sommeil où je vis pour lors en rêve Jésus-Christ dans sa gloire sur le Thabor, et saint Pierre prosterné qui me disait que pour avoir la gloire, il fallait s'humilier, et bien souffrir pour la posséder. Cela dura peut-être une heure ; je sortis de cette fosse ; j'y laissai la carcasse que je couvris, et je m'en fus chanter un Te Deum laudamus en actions de grâces de me voir délivrée d'un si cruel combat. »

Mais ce qui troublait plus profondément encore la chaste solitaire c'étaient les retours offensifs de la nature. Durant les quatre jours qu'elle passa au chevet de son voiturier malade, il lui vint des pensées terribles.

« En caressant deux petits enfants de cinq ou six ans, écrit-elle, je me suis laissée aller deux fois à un trop grand tendre pour eux, surtout pour une petite fille de six ans. Le teigneux (le diable) s'en est voulu mêler, et m'a en même temps glissé dans le cœur et dans l'esprit que je m'étais privée de ce mérite de n'avoir pas demeuré au monde; que j'aurais eu des enfants aussi jolis que ceux-là, et que j'en aurais fait des petits saints, et tout ce que vous pouvez penser que le diable est capable de souffler dans le cœur. Je fus donc, mon digne Père, si combattue de ces malheureuses sornettes, et si tentée et pénétrée d'un aiguillon infernal que, n'ayant pas mon Calvaire qui est mon asile, je fus obligée, vers l'heure de minuit que je m'étais mise sur mon lit pour me reposer

dans une petite chambre sur un derrière, de me lever, de quitter mes habits, et me jeter avec mon sac et ma haire sur moi dans un fossé plein d'eau où j'en avais jusqu'aux épaules. J'y demeurai près d'une heure, c'était à la Saint- François (le 4 octobre)... Je sortis de cette eau la tentation amortie ; je me rhabillai après avoir pressé autant que je le pus mon sac et ma haire pour en faire sortir l'eau, et je remerciai Dieu de la grâce qu'il m'avait faite de n'être pas tombée dans le plus grand des malheurs. J'ai eu un gros rhume pendant huit jours. »

Une autre fois, Jeanne vit ou crut voir «une fille fort bien faite et autant belle qu'on la puisse imaginer qui était toute fondue en larmes. » Cette fille se plaignait d'avoir été outragée de la manière la plus affreuse par deux scélérats. Jeanne s'efforçait de la consoler, mais l'autre toujours pleurante lui conta fort crûment des choses qu'on ne peut répéter; puis elle disparut, et la solitaire crut voir ou vit à sa place deux hommes effroyables, « d'une nudité épouvantable. » Elle voulait sortir de sa caverne pour se rouler dans les épines et sur les pierres; mais des mains invisibles la rejetèrent avec violence et elle fut rouée de coups. Après cela, la fille pleureuse, qui n'était qu'un démon déguisé, lui apparut encore, mais sous un aspect infâme, et elle faillit amener « une révolte de la chair. »

Enfin, la nuit de Noël 1695, faisant sa méditation à l'église, elle fut tentée contre la foi et la pureté tout ensemble.

« Le démon, dit-elle, me voulut persuader que l'enfant Jésus était le fils naturel de saint Joseph, et point de Dieu ; que cependant sa mère passait pour vierge parce qu'elle l'avait consacré à Dieu en le recevant, que je serais aussi vierge si je concevais de la même manière, et grande comme elle dans le ciel, si je consacrais à Dieu

en le recevant ce que la nature me donnerait. Je vous exprime cette tentation en des termes les plus sages que je puis, pour vous en faire concevoir toute la force et la malice ; vous supprimant mille imaginations sales et vilaines, qui furent si fortes que je ne crus pas devoir communier en sentant mon corps brûler d'un feu d'impureté. Je sortis de l'église et je m'en revins à mon Calvaire d'une vitesse que je ne puis vous dire, car je fis trois ou quatre grandes lieues en peu d'heures, et sitôt arrivée je pris ma discipline de fer, et, ma peau toute déchirée, je me fus rouler sur des pierres et des épines pendant un assez long temps, et j'y aurais été plus longtemps, sans que j'aperçus une grande lumière qui m'obligea de vêtir vite ma tunique et m'en aller dans ma cellule où je me jetai aux pieds de la mère de Dieu, me plaignant à elle de l'abandon que son cher fils faisait de moi. Dans ce moment, je vis clair dans ma cellule, sans rien voir, mais j'entendis une voix qui me dit : « Pourquoi n'avez-vous pas resté à l'église pour me faire un berceau de votre cœur? Qu'aviez-vous à craindre, puisque j'étais avec vous ?Puis-je connaître votre fidélité et votre courage pour mon service, si vous ne combattez pas ? La couronne sera-t-elle donnée à ceux qui n'auront pas combattu? Vous craignez lorsque vous êtes le plus en assurance. Les lis et les roses ne flétrissent point pour être entourés d'épines, et il ne se meurtrissent que lorsque la main les touche. Bien loin, ils n'ont jamais plus d'ardeur que lorsqu'ils sont sur leurs tiges épineuses. Ah ! ma fille, votre cœur ne me sera jamais plus agréable que lorsqu'il sera entouré de toutes ces épines et qu'il n'en sera pas touché. C'est là où il me paraît plus odorant et plus beau. Allez, retournez vite entendre la messe, et me faites de votre cœur un berceau où je reposerai avec bien du plaisir... »

Le Père de Bray vint charitablement au secours de la malheureuse et employa pour la guérir, tantôt la douceur et la persuasion, tantôt même une rigueur bienfaisante. Il la gronda sévèrement pour être allée

soigner son voiturier, parce que l'intérêt se mêlait chez elle aux sentiments de charité. Il lui imposa même une pénitence pour expier cette faute. Mais en revanche il approuva le remède héroïque de la carcasse de cheval, et cela parce que l'orgueil est le plus grand de tous les vices. Voyant que Jeanne semblait assez contente de ses lettres à son directeur, il lui répondit avec une brutalité affectée : « Vos lettres ne méritent que le feu, n'étant remplies que des plus grandes pauvretés du monde. . . Elles sont trop méprisables pour être gardées, n'étant pleines que de rêveries et d'imaginations... » Mais le plus ordinairement il cherchait à la réconforter; il lui conseillait de mépriser la tentation comme le voyageur méprise les aboiements des chiens qui hurlent sur son passage. 11 lui citait l'inévitable exemple de saint Antoine, et, profitant de l'histoire de la fille pleureuse, <i histoire qui paraîtra, disait-il, apocryphe à presque tout le monde, et que l'on prendrait pour un roman spirituel fait à plaisir, » il débitait à Jeanne un véritable sermon sur les tentations. Ses lettres étaient comme un baume versé à propos sur les plaies de la pauvre affligée.

Cette étonnante correspondance contient aussi des détails, trop peu nombreux malheureusement, sur les affaires du temps. Ce n'est pas, comme bien l'on pense, la Solitaire qui cherche à connaître ce qui passe à la ville ou à la cour ; depuis longtemps elle a étouffé le germe de la curiosité naturelle à son sexe. Bien loin de questionner son correspondant, elle témoigne au contraire à plusieurs reprises qu'elle ne veut rien savoir.

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII e SIÈCLE 269

Mais le bon curé de Châteaufort, qui habite aux portes de Versailles et fréquente la société la plus brillante, ne peut s'empêcher de donner de temps à autre quelques nouvelles et veut avoir l'opinion de Jeanne sur tel ou tel, sur ceci ou sur cela. Pénétré d'admiration pour cette femme extraordinaire, il en vient de lui-même à renverser parfois les rôles ; c'est alors lui qui demande à être dirigé, et c'est elle qui donne des conseils et presque des ordres.

Le Père de Bray recommande assez souvent aux prières de la sainte les dévotes de son entourage, en particulier la maréchale de la Mothe et M me de Ventadour, qu'il nomme sa petite reine. Toutes ces dames connaissent Jeanne et la vénèrent; quelques-unes d'entre elles sont admises à entendre lire, mais à huis clos, des fragments de sa correspondance ; il en est même qui voudraient bien obtenir, comme le curé de Châteaufort, un crucifix de cormier sculpté dans la solitude des Rochers *. Jeanne, qui se sait aussi grande dame que pas une d'entre elles, le prend d'assez haut avec ces femmes ; elle refuse de leur sculpter des crucifix. Des croix I mais « Dieu leur en a donné une plus belle que celle que tous les hommes ensemble pourraient faire. Qu'elles étendent leurs bras toutes les fois qu'elles en souhaiteront, et qu'elles les tiennent un demi quart d'heure étendus au pied du crucifix, songeant à la sainte passion de mon Sauveur. Voilà la plus belle croix qu'on leur puisse donner. » Du moins la Solitaire prie volontiers pour elles ; elle les a inscrites dans son

1 Ce crucifix existe encore ; légué par Luc de Bray à M™ de Maintenon, il est aujourd'hui en la possession de religieuses d'Amiens; il est, dit-on, d'une exécution admirable. (V. YIntermédiaire des chercheurs jet des curieux.)

Recordare. Quelquefois même elle répond aux consultations que Luc de Bray lui demande à leur sujet. Voici une de ses réponses où Ton verra que cette femme supérieure aurait pu être, comme M me Guyon. le chef d'un chœur de nobles dévotes.

« Vous avez raison, écrit-elle en avril 1694, de bien aimer votre petite reine (la duchesse de Ventadour). Dieu m'adonne de la tendresse de cœur pour elle; je la connais; je l'ai vue aux jésuites plusieurs fois; j'y ai vu aussi M m0 d'Aumont, sa sœur. Ce sont deux créatures bien différentes, mais il ne m'appartient pas de les singulariser. Je souhaiterais seulement que M me d'Aumont fût bien conduite, et qu'elle ne conduisît pas. Elle deviendrait comme un saint Paul, si elle ne savait, comme lui qu'une seule chose, qui est Jésus-Christ crucifié. Et si M me de la Ferté se pouvait porter à aimer une fois parfaitement Dieu et vouloir connaître les miséricordes qu'il lui a faites, ce serait une vraie Madeleine pénitente. Pour M me la maréchale, leur mère, c'est une dame d'un grand mérite. J'avais autrefois une de mes proches à la cour qui était sa bonne amie et son alliée. Il la faut conduire seulement par son état et son âge, qui est trop avancé pour la porter à l'oraison. Les habitudes de la cour l'occupent, mais qu'elle fasse toutes ses actions pour Dieu, et un demi-quart d'heure de réflexion pour elle au pied de son crucifix, pour lui faire connaître si elle en fait autant pour Dieu qu'elle en a fait pour le monde pendant sa vie. Cela la touchera et la portera toute à Dieu et la détachera de la terre. C'est assez pour elle ; ses infirmités ne sont rien ; qu'elle aime Dieu, et tout lui sera léger. Pour M me de Ventadour, votre petite reine, c'est une âme qui a une grande envie d'aimer Dieu ; mais son cœur est encore attaché à la créature. Elle travaille à s'en défaire ; il y a des moments où tout est rompu pour elle, et d'autres qui l'y rattachent. Dieu la veut encore trois ou quatre ans dans cette balance pour lui faire goûter avec plus de force l'amertume du monde, pour l'attirer tout à fait à lui ; il ne faut pourtant pas qu'elle quitte, non plus que votre M me Nogaret. Le

UNE FEMME ANACHORÈTE AtJ XVII e SIÈCLE 271

Seigneur se servira de ces deux amies pour sa gloire ; ce sont des plantes qu'il faut bien cultiver pour le Seigneur, car il y a encore bien à travailler. »

Quelques mois plus tard, après avoir dit : « Je remercie toutes ces dames; qu'elles ne songent pas tant à moi, et qu'elles pensent davantage à Dieu et à leur salut, » elle s'exprimait en ces termes sur le compte de l'une d'elles : « M me de Moussy, qui se dit vaurienne, n'est pas des plus méchantes. J'ai pensé être de sa communauté. Elle peut faire beaucoup de bien. Je prie mon Sauveur qu'il la détache de tout elle-même et qu'elle ensevelisse, sans avoir égard au sang, tout le monde dans le tombeau... »

Une fois en veine de diriger, la Solitaire se donne carrière, et elle morigène le Père de Bray lui-même. Cet homme excellent ne se donnait pas un moment de relâche ; les quelques instants qu'il pouvait dérober aux fonctions de son ministère, il les consacrait à l'étude des- mathématiques ; aussi n'est-il pas ménagé dans la grande lettre où notre Solitaire, comme une autre Célimène, fait la revue du prochain ; c'est même par lui qu'elle commence.

« Vous vous tuez par le peu de repos que vous donnez à votre esprit et à votre corps, lui écrit Jeanne. Songez qu'il faut que vous viviez pour toutes les âmes qui ont besoin de vous... Croyez votre pauvre sœur et servante, mon très cher Père, et quittez tous vos chiffres et vos nombres; cela vous rompt la tète, vous use la santé, ne vous apporte rien pour le ciel, et ne sert qu'à vous faire perdre le temps en choses inutiles pour votre âme, qui doit vous être plus chère que tout le monde. Puisque vous m'en demandez mon sentiment, (nous parlons l'un etl'autre à cœur ouvert), j'ai regardé toutes ces choses devant mon Dieu, comme vous me l'avez ordonné; j'y trouve pour

vous plus de perte de temps qu'autre chose. Ce n'est pas que cette lumière que Dieu Vous a donnée dans la science des nombres ne vous puisse servir de récréation innocente, lorsque vous n'y intéressez jamais le particulier, et que vous ne lui direz rien qui puisse lui faire perdre la foi en Dieu, parlant seulement sur les événements du temps et du monde, sans rien assurer, mais seulement : Cela pourra arriver ou n'être pas comme on le pense 1 . Et si, avec tout cela, mon très cher Père, il faut en user comme de la ciguë aux oisons, qui leur fait tourner la tète pour peu .qu'ils en prennent trop. »

Elle se prête volontiers à prier pour le roi, pour « notre bon roi, » pour «la personne sacrée du roi, »et aussi pour la paix, pour « la fin de la guerre qui est bien sanglante et qui met tout le monde à de grandes extrémités, » pour la cessation « de la misère du temps, causée par la cherté du blé et l'accablement des maladies, » mais elle ne se gêne pas pour juger sévèrement les conseillers du roi. « Il ne manque, dit-elle, que d'une bonne main pour le conduire et soutenir ; mais tout ce qui l'approche est presque tout corrompu autant en religion qu'en mœurs. » Par contre, elle est fort indulgente pour ce « pauvre archevêque » de Paris, le fameux Harlay, dont on lui annonce la mort. Ce prélat lui avait écrit en la « suppliant » de prier pour lui, et elle avait répondu par l'intermédiaire du curé de Châteaufort.

Ce qui intéresse tout particulièrement la Solitaire des Rochers, ce sont les affaires religieuses de son temps. Chose étonnante, il n'est jamais question dans ses lettres ou dans celles du Père de Bray ni de Port-Royal

* Il semblerait résulter de ce passage obscur que le P. de Bray s'adonnait à une sorte de divination, qu'il cherchait du moins à prédire l'avenir par les jeux du calcul des probabilités.

Page 1