‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 20 sur 23 · UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII 6 SIÈCLE · texte numérisé non relu

UNE FEMME ANACHORÈTE AU XVII 6 SIÈCLE

ni du jansénisme, et cependant le bon Père avait des attaches jansénistes, et les copies de leurs lettres se sont conservées surtout dans les bibliothèques jansénistes. C est le quiétisme qui préoccupe exclusivement le directeur et sa pénitente.

Il semble que la doctrine du pur amour ne pouvait manquer de séduire une mystique, une visionnaire aussi exaltée que l'était Jeanne ; c'est le contraire qui est vrai : le quiétisme, le molinosisme, le guyonisme et le fénelonisme n'eurent peut-être pas d'adversaire plus acharné ; Bossuet n'eut pas d'auxiliaire plus ardent, non seulement après la condamnation de 1699, mais dès le commencement de cette mémorable querelle.

Dans une lettre du 12 août 1693, le Père de Bray consultait sa pénitente, devenue momentanément sa directrice, sur cette grave question.

« Demandez à Dieu, je vous prie, lui disait-il, s'il est glorifié d'une dévotion qu'on appelle intérieure, sans agir ni prier. J'appréhende que cela ne devienne tôt ou tard semblable aux illuminés. Mandez-moi ce que le Seigneur vous en fera connaître. C'est pour sa gloire. »

Et Jeanne répondit par des considérations admirables sur la nature de l'oraison, et par des plaintes très vives contre les directeurs fanatiques et ignorants, notamment contre un Père Guilloré, jésuite, qu'elle avait eu le malheur de rencontrer jadis, avant de connaître le Père de Bray.

Encouragé par cette réponse, le directeur lui demanda de dire encore « ce que le Seigneur lui ferait connaître » au sujet de livres composés par une femme « dont elle avait ouï parler dans le monde, » par M me Guyon. Jeanne dans sa réponse, y parle avec force

Gazieb. — Mélanges. 18

« sur là mauvaise dévotion du temps, qui est beaucoup plus grande qu'on ne pense ; et qui se croit dévot en est bien éloigné. » Elle juge sévèrement la célèbre amie de Fénelon, mais elle réprouve les rigueurs dont on use avec elle.

« Je prie le Seigneur, dit-elle, que M mo Guyon ne soit point dans une prison perpétuelle, mais qu'il réclaire par ses miséricordes infinies, et qu'elle puisse détromper tous ceux qu'elle avait jetés dans les ténèbres, et que tous les prélats ne portent point toutes leurs censures à ces grandes extrémités qui tuent et ne vivifient point, pour être poussées au delà des règles de la charité de Jésus-Christ et des justes motifs de son amour. -Dieu y mette sa sainte main, car il est aussi vrai de dire que la pureté de la religion est bien gâtée... »

Jeanne fait ici la femme-docteur, et pourtant elle s'écrie quelques lignes plus bas, ce qui vise directement M me Guyon : « Oh ! que je trouve qu'une femme et qu'une fille sont abusées quand elles se mettent en tête de prêcher et d'enseigner sur la dévotion, Jésus- Christ n'ayant donné aucune mission au sexe pendant qu'il a vécu sur la terre, pas même à sa sainte mère ! »

La sûreté de jugement dont la Solitaire fit preuve en cette circonstance lui attira sans cesse de nouvelles consultations sur le même sujet, et les décisions de Jeanne étaient transmises par le Père de Bray à quelques-uns des ecclésiastiques engagés dans l'affaire du quiétisme. Il ne serait pas impossible que Bossuet même en eût été informé, soit par M. Hébert, curé de Versailles, soit par le docteur Pirot, avec lequel il était en correspondance. Laissant M me Guyon à l'arrière-plan, le curé de Châteaufort voulut avoir l'opinion de Jeanne sur Fénelon lui-même, et le 26 fé-

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vrier 1697, les dates ont ici une grande importance, il lui écrivit :

« Je vous dirai, ma chère fille, que le quiétisme se réveille plus que jamais, et qu'il est aussi combattu de même. Je vous dirai que M* r l'archevêque de Cambrai, autrefois M. l'abbé de Fénelon, précepteur de Messeigneurs les enfants de France, a fait un iivfb qu'il a intitulé Maximes des saints sur la vie intérieure, qui fait bien du bruit. Les uns l'approuvent, les autres ne l'approuvent pas, et d'autres disent seulement qu'il aurait mieux fait de ne le point faire imprimer. Le voilà, je vqus l'envoie; lisez-le à vos heures de récréation, appliquez-vous-y, je vous en conjure et je vous l'ordonne; et je vous commande au nom de Dieu de m'en mander votre sentiment. Et quand vous l'aurez bien lu, vous me le renverrez, si vous ne voulez pas le garder et qu'il vous soit inutile ; et vous m'en ferez un petit recueil à part de votre lettre. »

Ce petit recueil a été fait; il contient une réfutation en règle de presque toutes les propositions avancées par Fénelon ; mais ces dissertations de haute théologie ne sauraient trouver place ici ; il nous suffît de voir comment la Solitaire, au cours de ses lettres ordinaires, parle du livre et de Fauteur.

« Je vous demande en grâce, écrit-elle le 1 5 novembre 1 698, de ne plus me donner de pareils livres à lire... Vous ne sauriez croire les peines, les inquiétudes et les combats que ce méchant livre m'a causés. Je l'ai lu tout entier cinq fois, avec des peines les plus grandes du monde. Premièrement je croyais me tromper, ne croyant pas qu'il y eut tant de méchantes choses que j'y en avais trouvé. Je le relisais, je trouvais encore pis, et toutes les fois que j'y ai lu, j'y ai trouvé, au sens d'une pauvre pécheresse, de pire en pire. Cela m'a voulu donner du dédain pour vous, que vous qui étiez mon père spirituel, vous m'envoyassiez une si méchante nourriture. Puis le teigneux (le diable) me voulait persuader que vous doutiez de moi,

que vous me croyiez une fille déréglée dans ma foi et dans ma religion, et que vous m'envoyiez ce livre pour m'éprouver. D'un autre côté, j'ai été portée plusieurs fois à sortir de mon désert pour aller trouver ce prélat à Cambrai, lui porter son livre, le brûler devant lui et lui faire voir le tort qu'il fait à l'Église et à ses enfants. Cela m'a portée à vouloir faire une infinité de jugements contre lui, contre ceux qui l'ont produit au roi. En un mot, ma pauvre âme a pensé être toute bouleversée par la lecture de ce mauvais livre, en me rappelant toutes les abominations que tous ces malheureux quiétistes ont commises, et sachant, comme je vous ai dit autrefois, combien il est périlleux de tomber entre les mains de ces gens-là... »

Voilà une condamnation en règle ; elle est antérieure de six mois à celle du pape, et la femme qui Ta prononcée n'avait pas un livre à sa disposition, si ce n'est la Bible, Y Imitation et le Bréviaire. L'opinion de la Solitaire ne varie jamais sur ce point; c'est un livre qui ne vaut rien ; ce nouvel évangile est plein d'absurdités ; il ne faut jamais le laisser lire à personne ; loin de le garder pour elle ou de le renvoyer, Jeanne veut l'enterrer si avant qu'on ne le voie jamais. Aussi est-elle heureuse de voir les Maximes des Saints condamnées à Rome :

« Je loue Dieu, dit-elle, que Notre Saint Père le pape les ait condamnées, et que M. de Cambrai y ait souscrit. Je prie Dieu que son cœur soit aussi véritable que sa souscription paraît l'être, et qu'il n'écrive jamais que pour condamner ses maximes. Je ne puis vous en dire davantage, devant toujours bien penser de mon prochain ; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il est très difficile qu'il répare tout le mal qu'il a fait ou fera par son livre qui court le monde, à moins qu'il n'écrive fortement contre toutes ces fausses maximes, ou tout du moins qu'il n'écrive jamais du caractère dont il est composé... »

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Cette affaire du quiétisme occupa longtemps Jeanne, et sa réfutation du livre de Fénelon, dans laquelle tout fut jugé parfaitement exact sauf un petit passage, — et encore elle se justifia en disant que c'était un lapsus et que son brouillon était correct, — la mit en relations, par l'intermédiaire du Père de Bray, avec un nouveau personnage, le docteur Pirot. Il y eut échange de vues entre lui et elle ; l'humble solitaire, devenue malgré elle une sorte de Mère de l'Église, risquait fort d'être tentée à nouveau par le démon de l'orgueil. Mais elle avait alors même, au sein de ses rochers, bien d'autres causes de trouble et d'inquiétude, la dernière partie de sa vie, qu'il nous faut maintenant raconter à grands traits, va nous la montrer au comble de l'agitation.

C'était pour demeurer inconnue à tout l'univers, le Père de Bray seul excepté, que Jeanne s'était enfuie dans un désert ; mais elle confondait naïvement le xvii siècle et le iv°, le midi de la France et le sud de l'Egypte, et elle ne réfléchissait pas aux difficultés inextricables de son étrange situation. Puisqu'elle allait régulièrement à l'église, elle ne pouvait manquer d'attirer l'attention publique, soit par la bizarrerie de son accoutrement, soit par son mutisme obstiné et par son affectation à fuir dès que l'office était fini, soit enfin par l'excès de sa ferveur et par son exaltation, surtout les jours où elle communiait. Le vieux curé auquel elle se confessait la prit en affection, et alla même jusqu'à lui offrir tout ce qu'il avait; mais elle fit la révérence et refusa ; plus tard, il lui demanda des

nouvelles du pays, la croyant tourière dans une abbaye du voisinage; et comme elle le priait de l'excuser, il se contenta de répliquer « Vous êtes bien silencieuse ! Dieu vous a donné ce don au-dessus des autres femmes ; priez pour moi, ma fille ; » et Jeanne fit encore la révérence, et elle promit de ne pas l'oublier dans ses prières. Solitude et silence, c'était son « attrait. »

Un jour de 1 er Janvier, la tourière de l'abbaye de femmes dans laquelle Jeanne allait chercher son pain, lui adressa au sortir de l'église le petit compliment que voici : « Dieu vous donne le bon an, servante de Dieu, vous n'êtes pas si idiote que vous le faites paraître ; je voudrais bien que vous voulussiez me faire part de votre dévotion, car elle me charme. » Cette pauvre tourière, qui prenait la Solitaire pour « une bourgeoise du bourg de là auprès, » était bien digne de compassion. Victime des sectateurs deMolinos, qui pullulaient dans cette région, elle supplia Jeanne de lui apprendre à « faire l'oraison ; » elle fit même intervenir le vieux curé pour qu'il lui ordonnât d'avoir pitié d'elle. Jeanne, émue jusqu'au fond de l'âme, refusa néanmoins; elle changea même de confesseur pour ne plus rencontrer sa tourière, et alla chez les moines qui logeaient de l'autre côté de sa forêt. Mais là encore on chercha à lier connaissance avec elle ; on lui dit qu'on la trouvait « maigre et bien atténuée ; » on lui offrit une place de servante dans quelque bonne ferme.

Inquiète, elle se mit à explorer la contrée pour tâcher d'y découvrir un autre désert; elle partit, accompagnée de son fidèle écureuil, et finit par trouver quatre ou cinq demeures admirables à trente ou quarante lieues des Rochers. L'une de ces retraites lui agréait particulièrement parce qu'elle était située au

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fond d'un précipice; le seul inconvénient, c'était la distance qui la séparait de son voiturier. Elle revint donc après trois semaines d'absence, après avoir rencontré des ours, et aussi des chrétiens, car elle avait vu deux solitaires, dont un, sur le territoire espagnol celui-là, qui était « vieux et blanc comme un cygne. » Décidée à changer de demeure si les Rochers n'étaient plus tenables, elle consulta son directeur à ce sujet ; il approuva en principe, mais défendit à sa pénitente de sortir du royaume; à moins de « mouvements extraordinaires, » elle était tenue, disait-il, de rester dans sa patrie.

Un soir elle rencontra deux hommes qui s'enfuirent en se disant l'un à l'autre : « As-tu vu ce diable, ce fantôme ? Il ne faut plus venir ici ; cet esprit vient de ces grands rochers là-haut. » Une autre fois, elle s'aperçut qu'elle était suivie, et par qui ? par le bon curé qui lui avait avancé les quarante sous de la capitation ; mais elle le dépista de la belle manière et lui fit faire inutilement bien du chemin. Tout danger semblait conjuré; bientôt même, la tourière importune étant allée dans un autre couvent, Jeanne put reparaître à la paroisse et revenir à son curé d'autrefois. Mais un jour, un dimanche a qu'il faisait très méchant, » une veuve chrétienne qui se mettait toujours auprès d'elle dans l'église la pria de venir un moment s'abriter chez elle. Jeanne entra « pour ne pas paraître ridicule, » mais elle sortit aussitôt, et crut n'avoir plus rien à craindre. Son directeur, plus clairvoyant qu'elle, la gronda pour être entrée chez cette veuve. « Vous n'auriez pas fait cela au commencement, lui dit-il ; il me paraît que vous vous relâchez. » En effet la veuve, qui la considérait comme une sainte, la suivit certain dimanche de

septembre et s'accrocha littéralement à la pauvre fille qui n'en pouvait mais. Elle exigea d'elle sa bénédiction, la contraignit d'entrer chez elle, et fit servir devant notre mangeuse de racines le dîner que sa servante avait préparé ; « de la soupe qui paraissait bonne, avec de la volaille et une rouelle de veau entre deux plats. » Jeanne refusa, comme bien l'on pense, de toucher à ces mets succulents ; elle accepta cependant « sa suffisance de bon pain » et un verre d'eau. L'autre lui fit visiter sa maison et sa chapelle domestique, elle insista extraordinairement pour la garder; elle lui déclara enfin qu'elle connaissait sa solitude, qu'elle, sa servante et les religieux de l'abbaye l'avaient découverte. En réalité ils n'étaient allés qu'à ses premiers rochers, à son atelier de sculpture. Jeanne était atterrée ; elle finit par dire à la veuve que n'étant pas maîtresse d'elle-même, elle était obligée de consulter, et elle demanda six mois pour répondre. « Le temps est bien long, » s'écria la bonne veuve qui lui accorda ce délai et la reconduisit fort loin dans sa forêt en lui prouvant qu'elle en connaissait le chemin.

Jeanne versa des torrents de larmes, fit une neuvaine, et crut entendre le céleste Époux qui lui disait : « Quand on m'a voulu faire roi, j'ai fui dans les montagnes... ; fuis, ma fille, les honneurs du monde ! » Dès le lendemain elle abandonnait les Rochers pour une autre solitude, à vingt-cinq ou trente lieues de là, à dix lieues de la frontière espagnole . Il fallut trois voyages pour opérer un déménagement complet, pour emporter ce que la solitaire appelait « ses petites dévotions ; » le petit écureuil accompagna sa maîtresse qui ne marcha guère que la nuit. Cette nouvelle demeure était à trois lieues d'un couvent de religieux ermites où le voisinage allait

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entendre la messe ; les gens du pays parlaient un tout autre langage, et Jeanne s'efforça de parler comme eux et de prendre leur accent. Elle décrit, ce paradis terrestre qu'elle nomme poétiquement l'Abîme des ruisseaux.

« Je suis dans ma jolie vallée où il y a un gros ruisseau qui tombe des rochers... Il y a encore dans cette petite vallée plus de fruit que là où j'étais. Je n'ai que deux demeures dans un de mes rochers, exposées au soleil levant; une petite hauteur d'où sort la meilleure eau du monde. Il faut descendre dans cette vallée de rochers en rochers; c'est comme un abfme ; on ne saurait voir par où on y descend ; mes deux retraites seront fort jolies quand je les aurai appropriées... 11 fait encore plus chaud ici que dans mes rochers ; j'y respire plus d'air; les bois ne couvrent pas tant ma demeure autour de moi jusqu'à demi-quart de lieue. Mais pour y arriver, il y a une lieue et demie durant de bois d'une épaisseur et d'une hauteur extraordinaires, et des rochers d'une prodigieuse grosseur ; et pour arriver à la vallée, ou plutôt à mon abîme, il faut marcher de rochers en rochers. Il y a plusieurs cavernes d'où il sort plusieurs sortes d'animaux, et du fond de ce précipice, qui contient dans le fond comme environ demi-quart de lieue, il en sort beaucoup de serpents qui ne me font rien, et je ne leur dis rien, sinon que je convie toutes ces sortes d'animaux à louer le Seigneur avec moi. J'ai ce que je n'avais pas dans mes rochers, qui est beaucoup de miel sauvage dans ma petite vallée qui est toujours pleine de fleurs, et surtout de chèvrefeuille sauvage, fleuri en tout temps, par gros buissons où on est à l'ombre dessous. C'est comme une forêt où il est impossible de trouver une personne. »

Le régime de la vie fut sensiblement le même. La Solitaire mangeait un peu chaque jour, du moins au début, sauf les jours où elle communiait ; elle reposait cinq heures par nuit; elle allait à la messe, tantôt au

couvent le plus proche, à trois lieues et demie de son abîme, tantôt à un petit ermitage distant d'une lieue et demie seulement. Sa plus grande affaire, c'étaient les voyages pour aller trouver son voiturier, à plus de vingt lieues de là. Ne pouvant répéter souvent de pareilles courses, elle prit une fois le parti d'attendre dans son ancienne demeure le retour du courrier; mais elle fut bien déçue ; sa couche boisée qu'elle y avait laissée à dessein était brisée ; les grands oiseaux étaient revenus ; la veuve avait fini par découvrir la retraite véritable, et une des cellules de Jeanne était transformée en chapelle. La seule consolation qu'elle éprouva fut de retrouver un de ses petits lièvres apprivoisés. Revenue à l'Abîme des ruisseaux, elle y priait, elle y méditait, elle y travaillait de ses mains comme aux Rochers ; les visions, les apparitions de démons, les hallucinations, les extases enfin n'étaient pas moins fréquentes ; les tentations n'étaient pas moindres, les mortifications n'étaient ni moins rudes ni moins bizarres. Elle entreprit un jour, pour se punir d'avoir eu quelques pensées d'orgueil, de se travestir en mascarade, en carême prenant, et de sortir ainsi afin d'exciter par ses folies les enfants à la battre et les chiens à la mordre ; elle s'était mise en route accoutrée de la sorte ; mais l'Esprit suprême intervint et la fit rentrer dans son désert. Une autre fois, elle fit quelque chose de plus extraordinaire encore; elle alla décrocher du gibet voisin le squelette d'une femme pendue pour vol, et résolut de s'attacher au cou ce cadavre toutes les fois que l'orgueil viendrait la troubler.

Le bon directeur, informé de tout avec la plus parfaite sincérité, approuva le changement de résidence, continua à prodiguer les encouragements et les conseils, et

à se tenir sur la plus grand réserve au sujet des choses extraordinaires. Parlant du squelette de pendue, il se contenta de faire observer que c'était une grave imprudence de le garder, et que Jeanne pourrait être accusée de meurtre si jamais on trouvait dans sa grotte une pièce anatomique de ce genre, bien différente de la tête de mort des Madeleines légendaires. Il craignait pour elle le voisinage des serpents, et plus encore celui des ermites qui habitaient dans ces parages ; il défendit à sa pénitente de s'occuper d'eux, même du vieux qui était blanc comme un cygne, de les regarder, de leur parler sous quelque prétexte que ce fût. Son admiration pour la Solitaire allait d'ailleurs toujours en augmentant ; c'est alors, ne l'oublions pas, qu'il lui envoya les Maximes des Saints; c'est de l'abîme des ruisseaux que sortit le vigoureux réquisitoire de Jeanne contre ce « méchant livre. »

Cependant, il s'opérait, et le Père de Bray s'en apercevait, un changement dans l'esprit de la Solitaire ; la vie purement contemplative semblait n'être plus aussi complètement son fait ; elle avait un besoin d'activité physique, un désir de changer de place et de voir du pays qu'elle ne se connaissait pas auparavant. En avril 1698, elle demanda la permission de sortir du royaume, d'aller faire un pèlerinage à Notre-Dame de Montserrat, en Espagne, à sept lieues de Barcelone, et elle insista pour obtenir le plus tôt possible une réponse. Le Père de Bray octroya la permission demandée, et le pèlerinage eut lieu en octobre ; il ne dura pas moins de quatre semaines.

Jeanne a raconté ce voyage qu'elle fit en véritable pèlerine, c'est-à-dire en mendiante. Le diable lui

apparut trois ou quatre fois sous forme de fille, de faux pèlerins, de fausse religieuse, d'hommes qui la battirent à outrance ; elle fut traitée de folle et chassée d'une église où elle venait de communier ; une femme qui lui avait accordé l'hospitalité dans une étable à chèvres la roua de coups en l'accusant de téter ses chèvres durant la nuit ; des filles dévotes l'admirent à prendre part à de véritables conférences qu'elles organisaient entre elles. La Solitaire parla, pour obéir à l'ordre formel de l'Esprit suprême, sur la communion fréquente, et l'une de ses auditrices jugea qu'elle avait parlé « comme un ange. » Durant trois semaines elle mangea, dit-elle, cinq fois en tout, et chaque fois un peu de fruit et des racines crues ; mais par exemple elle buvait chaque jour une fois. De retour dans sa solitude, elle finit même par ne plus manger que trois ou quatre fois par semaine des racines crues et du miel sauvage.

Le Père de Bray avait cru, lorsqu'il avait donné l'autorisation, qu'il s'agissait d'une simple neuvaine, il répondit à la relation du pèlerinage de Montserrat, mais avec moins d'enthousiasme que ne l'espérait sans doute la Solitaire :

« Je vais présentement, écrit-il après avoir pris bien des précautions oratoires et lui avoir parlé de tout autre chose, vous dire mon sentiment sur votre voyage de Montserrat, où je prie Dieu de tout mon cœur que l'ennui du désert ou la curiosité n'aient point eu de part..., car si c'était l'ennui, la langueur, l'orgueil, l'oisiveté, l'envie, l'impatience, le dépit et enfin un essaim de mille repentirs divers qui eussent accablé votre esprit et vous eussent porté à faire ce voyage, votre état serait bien à soupçonner, et ce serait un grand malheur pour vous- Défiez-vous de vous-même, car s'il y a la moindre chose

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de tout cela qui ait fait la moindre émotion à votre àme, le désert vous sera bientôt à charge, la solitude n'ayant rien de médiocre, ni bien, ni mal, ni grâce, ni péché, ni plaisir, ni déplaisir. C'est un paradis ou un enfer, il n'y a point de milieu. Si le content y est bienheureux comme un ange, le mécontent y est misérable comme un diable ; en un mot l'homme ne peut pas demeurer longtemps dans la solitude si elle ne le divinise bientôt ou l'abrutit tout à fait... Si l'amour-propre y a la moindre part, il vaudrait mieux quitter tout à fait votre désert, et vous en revenir pour vous réduire à la vie commune de tous les bons chrétiens, plutôt que de demeurer oiseuse, chagrine ou errante dans un désert qui vous serait plutôt un lieu de supplice qu'un asile pour conserver vos vertus. »

Cette lettre, où le Père de Bray alléguait l'exemple de Loth, qui « était un saint au milieu de l'infâme Sodome, et qui devint incestueux dans la solitude, » mit plus de six mois à faire le chemin. Les voituriers avaient oublié les lettres qu'ils devaient emporter. Il fallut attendre leur retour ; le Père de Bray et dame Euphémie leur donnèrent alors « de quoi boire, » et ils promirent de ne plus « oublier. » Cet intervalle de six mois parut bien long à la pauvre Jeanne ; elle ne savait plus que penser. Ou le Père de Bray était retombé malade, ou bien il abdiquait ses fonctions de directeur. Jeanne écrivit pour demander humblement à « son très cher Père » qu'il eût pitié d'elle.

« Songez, lui disait-elle, que je n'ai que vous, et que je ne puis m'ouvrir qu'à /vous. Ou vous me connaissez méchante, ou visionnaire, ou une pauvre fille hébétée. Si je suis méchante ou visionnaire, vous ne sauriez trop tôt me tirer de ce précipice par vos bons conseils et saintes instructions. Si vous me croyez folle ou hébétée, ayez de la charité pour moi, très cher Père, puisque vos lettres

soulagent mon esprit et animent ma volonté à servir Dieu de plus en plus. »

La lettre tant désirée arriva enfin, et Jeanne, heureuse de la recevoir, ne sentit pas ou ne voulut pas sentir la dureté des reproches qui lui étaient adressés. Elle répondit tranquillement qu'elle n'avait entrepris le pèlerinage de Montserrat « ni par inquiétude ni par ennui de sa solitude. » Elle remercia le Père de Bray « des belles choses qu'il lui disait de la solitude et du mal qui s'y trouvait quand on n'est pas un vrai solitaire. » Elle ajouta même qu'elle comptait finir ses jours dans son désert, qui était présentement à ses yeux un paradis terrestre; elle demandait seulement à Dieu, qu'il lui fit la grâce de n'y pas manger la pomme défendue. En terminant, elle parla de ses colloques, avec l'Esprit suprême qui lui apparut et lui fit manger, dit-elle, une racine délicieuse.

Cependant Jeanne fut bientôt reprise du désir de voyager. Dans sa dix-neuvième lettre, datée du 11 septembre 1699, et dans laquelle il est beaucoup parlé du quiétisme et du docteur Pirot, elle demandait au Père la permission d'aller à Rome pour le jubilé de l'année

« 11 me prend, disait-elle, de forts mouvements d'aller à Rome passer une partie de Tannée sainte; si vous le permettez, j'irai; sinon je demeurerai. J'ai assez de force pour faire le voyage, mais j'ai quelque chose qui me retient, qui me dit intérieurement que ce voyage n'est point conforme à mon état, ni à celui d'une fille de marcher si loin toute seule. D'un autre côté, cette année sainte me charme... Mandez-moi s'il vous plaît ce que vous en pensez, et je vous obéirai. »

Le Père de Bray reçut cette lettre et se mit en devoir

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d'y répondre. Gomme toujours, il suivit pas à pas le texte de Jeanne, et parla successivement du quiétisme, de M. Pirot qu'il lui proposait pour directeur si luimôme venait à mourir, et de bien d'autres choses encore. 11 réservait pour la fin sa réponse au sujet du voyage de Rome ; mais sa lettre, commencée le 4 décembre, ne fut point achevée. Le curé de Châteaufort tomba de nouveau malade, et huit jours plus tard, le 12 décembre, il était enseveli dans son église.

Que se passa-t-il ensuite, et que devint la pauvre Jeanne ? Nul ne saurait le dire au juste, et cette histoire si romanesque n'a même pas de conclusion. Il est probable que dame Euphémie fit parvenir à l'Abîme des ruisseaux l'annonce de la funeste nouvelle, et les relations manuscrites nous apprennent en deux lignes que la Solitaire, « craignant d'être reconnue et approfondie, » se résolut à faire le voyage de Rome. « On croit, disent ces mêmes relations, qu'elle mourut à Trente, en Italie, » sans doute dans le courant de Tannée 1700. Il y a lieu de présumer qu'elle mourut d'épuisement, car cette femme de cinquante-quatre ans ne faisait plus que trois ou quatre repas par semaine et quels repas ! et elle dormait à peine trois heures sur vingt-quatre. Peutêtre aussi mourut-elle parce qu'un changement de régime devait lui être fatal, ou plutôt parce qu après avoir été durant huit années une âme sans corps, elle se trouva être tout d'un coup un corps sans âme ; le Père de Bray l'entraîna dans la tombe comme Richelieu avait entraîné Louis XIII.

Ainsi finit l'histoire du plus singulier peut-être de tous les personnages qui vécurent au xvn e siècle. Porter un jugement sur la Solitaire des Rochers serait chose

infiniment délicate ; mieux vaut en laisser le soin et le plaisir aux psychologues, aux physiologistes, aux aliénistes, aux théologiens ou môme aux hagiographes qui liront ce récit, et qui sans doute voudront lire avec les réponses les dix-neuf lettres de la Solitaire. Mais, quelle que soit l'opinion du lecteur sur le plus ou moins de lucidité de cette femme extraordinaire, il sera contraint d'admirer la grandeur de son intelligence, la noblesse de ses sentiments, la beauté de son esprit, la force étonnante de son caractère et l'éclat de ses vertus. C'était une âme bien trempée, et si la nature avait logé cette âme dans un corps d'homme, la France du xvn e siècle aurait compté peut-être un grand capitaine ou un grand évêque de plus.

Mais ne faut-il pas, après avoir payé à la Solitaire un juste tribut, témoigner au Père Luc de Bray une estime et une admiration sans réserve? Ce n'est pas lui qui a poussé Jeanne au désert, et nous avons vu son parfait bon sens réprouver sans cesse tout ce qui lui paraissait extraordinaire. Mais comme il a su comprendre et diriger dans la mesure du possible une créature qui semblait devoir échapper à toute espèce de direction î Quelle charité ! quelle onction ! quelle douceur de main ! quelle vigueur à l'occasion ! L'éditeur de 1787 le sacrifie sans hésiter à sa pénitente, et déclare qu'à tous les points de vue il lui était inférieur ; c'est le contraire qui est vrai, ou plutôt il faut tenir la balance égale. Le grand siècle a produit beaucoup de nobles caractères et écrivains de race ; il pourrait y avoir place au milieu d'eux pour l'humble religieux qui se nommait le père de Luc de Bray et pour cette inconnue qui s'appelait sans doute Jeanne-Marguerite de Caylus.

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