‹ Mélanges de littérature et d'histoireChapitre 5 sur 23 · ÉTUDE CRITIQUE D'UN ANCIEN MANUSCRIT · texte numérisé non relu

ÉTUDE CRITIQUE D'UN ANCIEN MANUSCRIT

La Vie de Pascal, écrite parM me Périer aux environs de 1667, est encore aujourd'hui la source à laquelle puisent de préférence ceux qui veulent bien connaître l'auteur des Pensées. Réimprimée sans cesse, elle est destinée à trouver place dans une infinité d'éditions nouvelles, et par conséquent il importe d'en bien établir le texte. Or cette notice biographique n'a pas été publiée en 1670 par les premiers éditeurs des Pensées; ils craignaient de donner lieu par cette publication à des discussions irritantes, et ils ont cru devoir attendre des temps meilleurs. Elle a vu le jour pour la première fois quatorze ans plus tard, en 1684, et c'est un libraire d'Amsterdam, Abraham Wolfgang, qui Ta imprimée sur une copie dont il ne faisait pas connaître l'origine. L'éditeur de 1684 était-il d'accord avec le libraire de Paris, Guillaume Desprez, mandataire de la famille Pascal, ou donnait-il alors ce qu'on appelle généralement « l'inévitable contrefaçon de Hollande ? » il serait difficile de le dire. Toujours est-il que la publication ne souleva point de tempêtes, que Bayle écrivit même alors qu'une telle Vie lui paraissait plus convaincante et plus édifiante que cent volumes de sermons, et que Guillaume Desprez, désormais rassuré, joignit cette Vie de Pascal à toutes les éditions des

Pensées publiées par lui après 1688. C'est d'après ces anciennes éditions qu'on la donne encore de nos jours ; c'est d'après elles que Sainte-Beuve en a cité des extraits; ce sont elles qu'ont fidèlement transcrites MM. Havet, Brunschvicg et autres éditeurs de Pascal. Mais ne peut-on soutenir a priori que cet opuscule a dû participer dans une certaine mesure aux graves défauts que la critique moderne reproche aux anciennes éditions des Pensées ? N'est-il pas vraisemblable que le premier éditeur a pris avec son texte les libertés grandes que l'on avait prises avec celui de Pascal même, et qu'il a, par exemple, corrigé, embelli, rajeuni,. académisé le style de M me Périer? C'était l'usage au xvn e siècle, et encore au xvm e ; on n'avait à cet égard aucun scrupule ; on croyait même rendre un service signalé aux auteurs que l'on travestissait ainsi. L'existence du manuscrit autographe et de ses deux copies authentiques a seule permis de reconstituer d'une manière satisfaisante le texte des Pensées; mais on n'a pu exécuter le même travail pour la Vie de Pascal parce que le manuscrit original a disparu, et qu'on n'en connaît pas, que je sache, une seule copie ancienne. Ni Sainte-Beuve, ni Victor Cousin, ni M. Faugère n'ont rencontré parmi les innombrables pièces qui leur ont passé sous les yeux un manuscrit quelconque de cette vie de Pascal, et il n'en est pas fait mention dans les catalogues de nos grandes bibliothèques. Et cependant il y a certainement des corrections à faire, et même les éditeurs modernes se sont vus contraints d'en faire quelques-unes. M me Périer avait transcrit deux passages des Pensées dont on a les autographes, et ces deux passages ont été fort mal publiés jusqu'en 1842. Dès la première ligne du premier on trouve une faute énorme qui constitue un véritable

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non-sens : « Il est injuste qu'on s'attache, quoiqu'on le fasse avec plaisir... » On doit lire, d'après l'autographe, « qu'on s'attache à moi. » De même le célèbre passage sur la pauvreté finit dans les anciennes éditions par deux grosses bévues, et c'est d'après l'autographe qu'on a pu les corriger. 11 y a, dans ces éditions : «... un homme exempt de tous ces maux par la force de la grâce à laquelle tout en est dû (lisez : toute la gloire en est due); n'ayant de moi que la misère et Y horreur (lisez Y erreur). »

Dans ces conditions, l'existence d'une copie ancienne ne saurait manquer de présenter un véritable intérêt, et j'ai eu la bonne fortune de trouver, parmi les papiers de Port-Royal, un manuscrit qui, sans être parfait, offre des garanties d'authenticité et d'exactitude très suffisantes. C'est un petit cahier de vingt-deux pages in-4° intitulé : La Vie de Monsieur Paschal, sans autre indication et sans nom d'auteur. Ce manuscrit est à coup sûr de la fin du xvn e siècle ; l'écriture, qui est fort belle, l'orthographe archaïque, les abréviations, la forme des v, tout l'indique de la manière la plus précise, et le filigrane du papier donne la date de 1682. On peut donc, sans risquer de se tromper, affirmer que cette copie a dû être faite aux environs de 1684, c'est-à-dire vers le temps où la Vie de Pascal parut pour la première fois en Hollande. Or les bévues signalées plus haut ne se rencontrent pas dans la copie en question , nous y lisons : « 11 est injuste qu'on s'attache à moi;... toute la gloire en est due... la misère et Y erreur, » et c'est là un témoignage en laveur de cette copie.

Encouragé par ce premier résultat, j'ai comparé le texte du manuscrit avec celui des éditions, et, sauf de rares exceptions, j'ai constaté qu'il leur est très

supérieur à tous les points de vue. Le style en est plus simple, plus familier, plus négligé ; c'est bien l'œuvre d'une femme de la plus rare distinction, mais qui avait appris de son directeur à ne porter et à ne faire porter à ses enfants, suivant une expression de sa fille Marguerite, « ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni frisure, ni dentelle. » On y lit par exemple, et dès la première page, des phrases comme celle-ci que les anciens éditeurs ont modifiée : « Il donna des marques d'un esprit tout extraordinaire pour les petites réparties qu'il faisait tout à fait à propos... Mon père se retira à Paris, où il nous mena tous et y établit sa demeure. » La salle où, d'après les imprimés, le jeune Pascal allait parfois se divertir est dans le manuscrit une salle où il avait accoutumé de jouer. La machine arithmétique, qui sert, d'après les imprimés, à faire des supputations, ne fait d'après le manuscrit que de simples opérations. Et c'est la même chose depuis le commencement jusqu'à la fin.

Mais ce qui est bien plus important que les nuances de style, ce sont les modifications qui portent sur le sens même des phrases, et notre manuscrit nous fournit à ce sujet beaucoup de leçons très heureuses ; on en jugera par les quelques exemples que voici. Nous lisons dans les éditions (éd. Havet, p. lxiv) : « Après ces connaissances, mon père lui en donna d'autres; il lui parlait souvent des effets extraordinaires de la nature, comme de la poudre à canon et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir à cet entretien. » Ne voit-on pas ce que ce passage gagne en précision si l'on substitue, grâce au manuscrit, donnait h donna; des autres à d autres ; et surtout si l'on écrit, au pluriel, ces entretiens? Il

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s'agit en effet de choses qui se répétaient fréquemment; c'étaient des entretiens de tous les jours.

Ailleurs (éd. Havet, p. lxxiïi), il est question de l'amour de Pascal pour toutes les vérités de la foi, « soit pour celles qui regardent la soumission de l'esprit, soit pour celles qui regardent la pratique dans le monde. » Les commentateurs seraient sans doute fort embarrassés pour expliquer ces trois derniers mots ; leur embarras cessera s'ils lisent avec le manuscrit : « la pratique dans la morale » ; c'est bien ainsi que devait penser et agir l'auteur des Provinciales, le moraliste de Port-Royal.

Pascal auteur d'une apologie du christianisme se proposait, disent les anciennes éditions (éd. Havet, p. lxxiv), de réfuter « les principaux et les plus faux raisonnements des athées. » Mais à ses yeux tous leurs raisonnements sont faux et ceux qui paraissent tels sont les moins difficiles à réfuter; qui ne voit ce qu'on gagne à lire avec le manuscrit « les principaux et les plus forts ? »

M me Périer, voyant l'extrême délicatesse de son frère sur la pureté, dit dans les anciennes éditions (éd. Havet, p. lxxxii) : « J'en étais même dans la crainte, car il trouvait à redire à des discours... que je croyais innocents. » Gilberte Pascal, une sœur aînée, ne craignait pas son frère; d'après le manuscrit elle était simplement dans la contrainte, ce qui est l'expression tout à fait juste.

Ailleurs (éd. Havet, p. lxxxiit), on dit que Pascal s'observait régulièrement sur les amitiés même les plus innocentes; le manuscrit dit religieusement, et cette fois encore il a raison.

Parfois aussi la leçon donnée par les anciennes édi-

tions prête à M me Périer, et subsidiairement à Pascal même, de véritables sottises que la lecture du manuscrit permet de leur épargner à tous deux. Pascal avait, lisons-nous dans les imprimés (éd. Havet,p.Lxxxv), « un si grand zèle ponrla gloire de Dieu qu'il ne pouvait souffrir qu'elle fût violée en quoi que ce soit; c'est ce qui le rendait si ardent pour le service du roi... » On ne voit pas bien ce que le service du roide France peut avoir à démêler avec la gloire de Dieu. Il ressort de ce passage même que Pascal se serait considéré comme criminel si, étant né citoyen de la république de Venise, il contribuait à y mettre un roi. Et d'ailleurs la gloire de Dieu peut-elle jamais être violée? Lisons donc, avec le manuscrit : « Il avait un si grand zèle pour ïordre de Dieu qu'il ne pouvait souffrir qu'il fût violé en quoi que ce soit. » C'est la véritable leçon, et la preuve en est qu'on lit quelques lignes plus bas : « On ne peut s'opposer [à la puissance royale] sans résister visiblement à V ordre de Dieu *. »

Quand Jacqueline mourut en 1661, à l'âge de trentesix ans, son frère se contenta de louer Dieu, disent les imprimés (éd. Havet, p. lxxxiii), « de ce qu'il l'avait si fort récompensée... » Pourquoi fort? Ne faut-il pas, avec le manuscrit, écrire si tôt ? L'imprimeur a mal lu le mot qui était écrit tost.

Enfin, car on doit éviter d'avoir trop longuement raison, nous lisons tout à fait à la fin de cette Vie si touchante que M me Périer avait un extrême déplaisir de voir son frère « mourir sans le Saint-Sacrtmeni après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instances »

1 C'est la traduction littérale de ce passage de saint Paul (Ep. aux Romains, XIII, 2) : Qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit.

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