LA VIE DE PASCAL PAR M™ PERIER
(éd. Havet, p. xcn). Jamais une personne de piété ne s'est exprimée dé la sorte ; aussi le manuscrit porte-t-il : « mourir sans sacrements après les avoir demandés, » et quelques lignes plus bas il est question des deux sacrements d'eucharistie et d'extrême-onction qui furent effectivement administrés à Pascal la veille de sa mort.
Ces quelques exemples suffiront sans doute à démontrer l'importance du manuscrit de 1684, et par conséquent il peut y avoir avantage à le substituer, dans les futures éditions de Pascal, au texte désormais suspect de l'édition d'Abraham Wolfgang.
Quant à l'orthographe de la copie, je ne vois pas que l'on ait intérêt à la conserver. Tout le monde sait qu'au xvii 6 siècle l'orthographe n'avait aucune fixité, et il n'est pas utile de transcrire fidèlement des formes comme s'apelloity surpi'ennoint , menna, retrailte, elleuer, destourné, affeclionè, etc. Et pourtant c'est grâce à cette orthographe si capricieuse qu'il me sera possible de corriger pour finir un texte de Pascal lui-même, un des plus célèbres, un de ceux qui ont le plus exercé la sagacité des linguistes et des critiques. On lit dans toutes les éditions des Pensées et dans l'autographe même de Pascal : « Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement. Ce qu'il a de mauvais, j'entends hors les mœurs, peut être corrigé en un moment, si on l'eût averti qu'il faisait trop d'histoires et qu'il parlait trop de soi. » Que n'a-t-on pas dit et écrit sur cette étrange construction « peut être corrigé si on Veut averti ? » Or on lit dans notre Vie manuscrite un passage qui permet, sans toucher le moins du monde au texte de Pascal, de corriger une faute de lecture, ou plutôt une faute de logique de tous les éditeurs qui
impriment les Pensées avec l'orthographe du xix e siècle : « Comme on ne s'accommoda pas avec ces personnes-là [dans l'affaire des carrosses], il ne peut exécuter cette résolution. » H ne peut est ici l'équivalent de il ne put, et par conséquent rien n'empêche de dire au sujet de Montaigne : « Ce qu'il a de mauvais put être [aurait pu être] corrigé si on l'eût averti... » La construction de Pascal serait un pur latinisme, comme dans ce texte de saint Luc (xxiv, 26) : Nonne hœc oportuit^dAx Christum ? ou comme dans cet hémistiche du quatrième livre de PÉnéide :
Tum decuit cum sceptra dabas.
L'irrégularité qui trouble le lecteur disparaît du coup, la construction est normale puisqu'on écrivait veu, receu, etc., et même elle offre quelques analogies avec celle-ci qu'on trouve dans la dix-huitième Provinciale : « Ne vous imaginez pas que ce fût (que ce serait ou que c'eût été) manquer de respect au Saint-Siège que de représenter au pape, etc. »
Hors de là, l'orthographe de la copie ne présente pas un intérêt véritable, et il ne faut pas compliquer les choses ; c'est bien assez que ce manuscrit permette de rectifier plus de 400 erreurs de détail que l'édition de Hollande et celles qui l'ont reproduite semblent avoir imputées à tort à la sœur de Pascal l .
* Le texte complet de la vie de Pascal a été publié avec indication des variantes dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 5 e année, n° 4. Paris, librairie Armand Colin.
On ne saurait concevoir de situation plus difficile que celle de Bossuet au xvn e siècle entre les jansénistes et les jésuites : chrétien d'esprit et de cœur si jamais il en fut, mais nullement homme départi, Bossuet a toujours cherché la vérité au milieu des exagérations qui la défigurent, et il a marché droit à elle sans vouloir écouter ni les rigoristes exagérés, ni les docteurs du relâchement. Sollicité toute sa vie par les uns et par les autres, il a repoussé leurs avances pour conserver le dogme et la morale dans leur pureté primitive, et rien peut-être ne lui assure avec plus de raison le beau titre de Père de l'Église. Mais il arrive ordinairement aux modérés de mécontenter les partis qui ne peuvent les attirer à eux, et Bossuet n'a pas échappé à cette loi générale : Port-Royal ne l'a jamais admis dans ses nécrologes parmi les Amis de la vérité, et les jésuites du xvn e siècle, comme les ultramontains fougueux de nos jours, ont voulu flétrir sa mémoire en le traitant pour ainsi dire de janséniste honteux. II n'est donc pas sans intérêt de rechercher quelles furent à différentes époques les relations de Bossuet avec les augustiniens de Port-Royal ; quelques documents inédits fort importants nous permettront de jeter un peu de lumière sur ce sujet obscur.
Ce fut le 4 décembre 1662 que Bossuet se prononça
pour la première fois en chaire sur la question, si vivante alors, des Cinq propositions ; il évitait soigneusement d'y faire allusion dans ses discours, et les messieurs de Port-Royal venaient entendre avec ravissement un prédicateur si éloquent et si sage ; mais il fut bien obligé d'en parler en faisant l'oraison funèbre du P. Bourgoing, général de l'Oratoire. Les affaires du jansénisme avaient cette année même troublé profondément la docte congrégation : trois oratoriens, les PP. Seguenot, Juannet et du Breuil, s'étaient vu exiler à l'instigation des jésuites, sous prétexte qu'ils étaient jansénistes, et ces malheureux n'avaient obtenu leur rappel qu'à des conditions humiliantes, en signant le "Formulaire d'Alexandre VII et en promettant de signer tout ce qu'on voudrait. A la suite de cet éclat, l'assemblée générale de l'Oratoire avait décidé « que ceux « d'entre ses membres qui seraient convaincus de « jansénisme seraient exclus de la congrégation, mais « que l'on chasserait également ceux qui en accuse- « raient témérairement leurs frères l . » Il était donc bien difficile à Bossuet de parler du P. Bourgoing sans faire allusion à ces événements qui dataient de quelques semaines à peine; on va voir avec quelle franchise l'orateur s'exprima en cette circonstance.
Les derniers éditeurs de ses œuvres citent complaisamment quelques lignes de cette oraison funèbre pour accabler Port-Royal sous les coups de Bossuet 2 , mais ils ne soupçonnent pas que la pusillanimité coupable de ceux qui possédaient le manuscrit original,
1 Mémoires manuscrits de Godefroi Hermant, xxx, 1.
v « Soyez bénie de Dieu, sainte compagnie ; entrez de plus en plus dans ces sentiments, éteignez ces feux de division, ensevelissez sans retour ces noms de parti... »
en 1778, nous a dérobé quelques lignes, peut-être une page entière, dont il faut déplorer la perte. Écoutons plutôt le chanoine Hermant, cet historien sévère et intègre dont les mémoires inédits sont une mine si riche, et nous saurons si, en 1662, Bossuet pouvait être considéré comme janséniste :
« Les PP. de l'Oratoire, voulant honorer la mémoire de leur défunt général, le P. Bourgoing, dans leur maison de Saint-Honoré, employèrent M. l'abbé Bossuet, docteur de Navarre, pour relever dans un service solennel par une harangue funèbre le mérite de ce prêtre, qui était mort pour les fonctions de sa charge plusieurs années avant sa mort. Ce prédicateur, qui avait déjà acquis beaucoup de réputation dans le monde par son éloquence, ne manqua pas d'y faire entrer le jansénisme, comme si les plus excellents discours qui se prononçaient en ce temps-là eussent été fades sans cet assaisonnement. Il déclama contre les disciples de saint Augustin en leur donnant le nom de novateurs qui, par des chicanes inouïes, afin de se soustraire de Vobéissance des souverains pontifes, demandèrent en quel endroit sont les Propositions dans un livre, et dit qu'il n'y avait qu'à répondre qu'elles étaient dans tout le livre, et que tout le livre n'était que ces Propositions. C'était néanmoins un mystère assez inouï que ces Propositions se trouvassent dans tout ce livre, et qu'on n'en eût pu encore marquer aucun [endroit] en particulier où on les put rencontrer, depuis tant de temps que l'on disputait de cette matière. Mais M. l'abbé Bossuet s'aplanissait un chemin qui le conduisait aux dignités de l'Eglise, quoique avant de parvenir à ces grands emplois, il dût encore trouver dans la suite quelque pierre d'achoppement. Un prêtre de la congrégation de l'Oratoire dit, quelques jours après, à M. Brousse, que cet abbé avait excellé en une chose, savoir d'avoir bien su dorer les vertus de leur défunt général et d'avoir passé ses défauts sous silence '. »
' Mémoires manuscrits, xxx, 8.
Plus libéral et plus scrupuleux que les éditeurs de 1778, le savant historien de Port-Royal n'a pas balancé à consigner clans ses mémoires un jugement qui lui faisait beaucoup de peine ; ce n'est pas lui qui eût retranché sciemment une seule ligne d'un si grand écrivain.
Quant à Bossuet, on voit par ce curieux passage quelle était alors son opinion sur la question tant débattue du fait de Jansénius : il croyait à l'hétérodoxie de l'évoque d'Ypres, et voulait que tout le monde y crût avec lui. C'est pour cette raison qu'il intervint d'une manière si active dans la lutte, en 1664, et qu'il ne négligea rien pour amener à composition les religieuses de Port-Royal. Ainsi Bossuet n'était rien moins que janséniste, et les trop fameuses Propositions n'eurent point de plus grand adversaire ; mais s'il était l'auxiliaire des jésuites en cette circonstance, il s'unissait bien plus volontiers aux vertueux solitaires de Port-Royal pour rejeter au loin ce qu'il nommait dans son mâle langage les « ordures des casuistes. » Il applaudissait aux Provinciales et flétrissait en Sorbonne l'infâme Opusculum du jésuite Matthieu de Moya ; il traitait rudement les docteurs relâchés dans sa belle oraison funèbre de Nicolas Cornet et refusait de condamner le Nouveau Testament, traduit par Le Maître de Sacy. Enfin, lorsque la paix de l'Église eut été signée, c'est-à-dire en 1668, il se réconciliait pleinement avec ceux que Clément IX et Louis XIV défendaient d'appeler jansénistes. Nous en avons des preuves nombreuses par ses relations d'amitié avec Arnauld, Nicole, et les autres messieurs ; mais voici une lettre de l'évoque de Condom à l'abbé de Haute-Fontaine, Guillaume Le Roi, qui montre en
quelle estime Bossuet tenait alors un ecclésiastique « très grand disciple de saint Augustin. »
Bossuet, dans une première lettre imprimée depuis longtemps *,. avait exhorté Le Roi à ne point publier une vigoureuse Dissertation qui relevait des torts assez graves de l'abbé de Rancé ; Le Roi s'empressa de répondre au prélat, et lui écrivit entre autres choses : « J'ai reçu, monseigneur, avec tout le respect et toute la déférence que je vous dois, ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire touchant la lettre de M. l'abbé de la Trappe et l'éclaircissement que j'ai fait ensuite ; j'espère que Dieu me fera la grâce d'observer religieusement ce silence que vous me recommandez avec tant de bonté, et dont l'observation me paraît si recommandable dans les conjonctures présentes... »
Bossuet, charmé, répondit à son tour, et voici sa lettre, que j'emprunte à une copie manuscrite du xvm e siècle; la première lettre du grand évèque se trouve dans le même recueil, copiée avec une fidélité parfaite:
A Fontainebleau, ce 5 sept. 4677.
« Monsieur,
« J'ai reçu avec joie et reconnaissance les marques de bonté que vous me donnez ; vous m'avez renouvelle un souvenir qui m'est bien cher, qui est celuy de M. votre neveu 9 . J'ay toujours eu regret de ne l'avoir point vu dans sa dernière maladie; mon attachement icy m'en enipèchoit, mais ne m'otoit pas la douleur de luy manquer
* Édit. Lâchât, xxvi, 204.
* Ce neveu, du nom de Le Roi, comme son oncle, était mort en 1673; il parait par la lettre de l'abbé de Haute-Fontaine que Bossuet avait « exercé envers ce neveu, Jusqu'à la fin de sa vie, une extrême bonté et une extrême charité. »
G azur. — Mélanges. ft
en cette occasion. Je loue Dieu, monsieur, de la s t0 résolution qu'il vous donne de garder sur le sujet de la lettre un silence éternel : il sera agréable à Dieu et aux hommes. Je souhaite qu'il se présente quelque occasion de vous embrasser, et je demeure en attendant, avec tout rattachement possible, « Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
J. B., E. de Condom.
«M. l'abbé Le Roy 1 . »
On vient de voir que Bossuet, quoique fort opposé à la doctrine des Cinq propositions, professait une estime
1 Revue sur l'original par M»« de Témêricourt, possesseur des papiers de Port-Royal après 1709. — Je profite de l'occasion pour transcrire ici une autre lettre de Bossuet qui ne figure point dans les éditions complètes de ses œuvres. Elle est postérieure de beaucoup et relative à un objet tout différent, car il s'agit de M»» de la Vallière, que l'évèque de Meaux considéra toujours comme sa fille. Je l'ai copiée sur l'autographe, qui s'est trouvé dans les papiers de Grégoire ; on lit cette note au crayon en tète de la lettre : « Cinq lettres de la main de M. Bossuet relatives à une nièce de M* de la Vallière, » et celle qu'on va lire porte le n° 2; les autres ont disparu.
« A Germigny, 8 août 1693.
<( Voilà madame une lettre de M* de la Vallière qui vous est obligée au dernier point de la grâce que [vous] voulez bien luy faire de recevoir M"« sa nièce. Elle me mande qu'on poura vous la mener dans la semaine prochaine et qu'apparemment M* la princesse de Conti chargera M* la comtesse de Buri de cette conduite. Quoiqu'il en soit madame nous vous devons beaucoup de remerciements et je vous les fais de tout mon cœur. Je ne vous dirai rien d'avantage de cette affaire dont je suppose que M* de la Vallière vous instruit dans la lettre que j'ay l'honneur de vous envoyer. Continuez moi madame celuy de vostre amitié et asseurez-nous que j'y réponds comme je dois.
f J. Bénigne, E. de Meaux.
« M» de Faremoustier. »
très vive pour les prétendus jansénistes ; nous allons maintenant voir ce prélat, que le chanoine Hermant, dans son amertume, accusait de se frayer un chemin vers les dignités de l'Église en dénigrant les disciples de saint Augustin, sacrifier un des plus beaux évêchés de France à cette même estime pour des hommes cruellement persécutés. Ce fait curieux est absolument inconnu des historiens de Bossuet et même de M. FÎoquet; j'ose espérer qu'il apparaîtra dans toute son évidence, grâce aux journaux manuscrits de Port- Royal et à quelques autres documents inédits de la même époque.
C'était en 1679 : la mort de M me de Longue ville avait rallumé la guerre, et Port-Royal recommençait à être persécuté par les jésuites avec une véritable rage. L'évêque de Beauvais, Choart deBuzenval, étant venu à mourir, le Dauphin pria son père de nommer Bossuet à cet évêché qui était comté-pairie et, par conséquent, très demandé; mais il fut refusé. Le fait a été signalé par Lamartine dans sa Biographie de Bossuet, et M. FIoquet s'est demandé, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante, pourquoi l'ancien évêque de Condom ne put obtenir ce siège que Bussy et M me de Scudéry lui croyaient réservé. La seule explication que l'on ait cru pouvoir donner de ce refus singulier, c'est que Bossuet n'était pas d'assez noble race; ce n'est pas la bonne, et il faut chercher dans l'estime de Bossuet pour les jansénistes la cause principale de cette exclusion.
Voici, en effet, ce que nous lisons dans les journaux manuscrits de Port-Royal pour l'année 1679, journaux précieux que Sainte-Beuve n'a pu consulter à loisir, car il en a tiré bien peu de chose :
« Le roi a dit qu'il veut donner (à Beauvais) un évèque qui permette de danser. On fait de grandes brigues... M* r le Dauphin a demandé cet évêché pour M. de Condom, son précepteur. Mais il ne plaît ni à M. de Paris ni au P. de la Chaise ; ainsi le roi a répondu à M« r le Dauphin qu'il avait encore besoin d'un précepteur. Il lui a répondu : « Il est vrai, sire, et c'est pour cela que je demande Beauvais, parce qu'étant plus proche, M. de Condom pourra encore être assez près de moi étant évèque. » Le roi n'a rien répondu, mais son silence est un refus. » [Journal manuscrit de Port-Royal, juillet 4 6*79.)
« M. de Condom a dit qu'il n'aurait pas l'évèché de Beauvais, qu'il n'était pas assez destructeur pour cela. M. de Noyon le demande à genoux. » (Ibid., août.)
« M. de Condom a appris par la bouche du roi qu'il ne lui avait point donné l'évèché de Beauvais parce qu'on avait cru qu'il ne voudrait pas écraser tous les jansénistes; ce fut son propre terme. A quoi M. de Condom répondit que personne n'avait plus d'envie de plaire à Sa Majesté que lui, mais qu'il y avait des choses que la conscience ne permettait pas défaire. La conversation en demeura là. » (Ibid., août 1679.)
(Extrait d'une lettre de M mo de S. I.) 1 .
« Nous avons appris une particularité très considérable sur ce sujet, qui est omise dans cette lettre, savoir que M. de Paris avait eu, on ne sait comment, deux lettres de MM. de Beauvais, dont l'un est M. Hermant, dans lesquelles ils témoignaient qu'il n'y avait que M. de Condom qui pût remplir la place de feu M. de Beauvais et soutenir le bien qu'il avait établi. Sur cela, M. de Paris, qu'on appelle la bète de M. de Condom, a fait valoir ces lettres au roi et lui a prouvé par elles que M. de Condom était regardé comme un soutien et un protecteur du jansénisme. M. de Condom a su cela et en est extrêmement piqué contre M. l'archevêque, et lorsque Sa Majesté lui dit ce qui est rapporté dans la lettre de M m6 de S.-L., et
* Sans doute M** de Saint-Loup, que Sainte-Beuve appelle la grande nouvelliste de Port-Royal.
qu'il lui eût fait la réponse qui y est aussi marquée, il ajouta que si Jes gens qui avaient parlé à Sa Majesté de cette affaire pouvaient lui rendre suspecte une personne qui était aussi connue de Sa Majesté qu'il avait l'honneur de l'être, et qui avait donné autant de preuves de sa fidélité et de son attachement à son service, qu'assurément il n'y avait rien qu'ils ne pussent imposer à des personnes qui n'étaient point connues de Sa Majesté, et qui n'avaient point donné les mêmes marques d'attachement. Le roi ne répondit rien du tout à cela, mais il dit seulement à M. de Condom qu'il se présenterait d'autres occasions où il lui ferait voir qu'il ne l'oubliait pas et qu'il le considérait. » (Ibid., août 1679.)
« M. le chancelier ayant su ce qui s'était passé touchant l'exclusion de M. de Condom pour l'évèché de Beauvais et la nomination de M. de Marseille, dit tout haut devant plusieurs personnes qu'il ne savait à la fin quelle folie ne ferait point faire cette chimère du jansénisme, et qu'il avait peur que, sous ce prétexte, la religion ne vînt à périr en France. » (Ibid. septembre.)
Un des confesseurs de Port-Royal, Claude de Sainte- Marthe, n'est pas moins précis dans quelques-unes de ses lettres à l'abbé de Pontchâteau recueillies et recopiées avec le plus grand soin par M lle de Téméricourt au commencement du xvm° siècle. Voici quelques extraits de ces lettres :
« On dit que M. de Condom est exclu de l'évèché de Beauvais, quoique M. le Dauphin l'ait demandé pour lui, parce qu'il ne hait pas les jansénistes. » (4 août.)
« On a cru qu'il y avait apparence que messieurs du chapitre de Beauvais souhaitent fort pour leur évèque M. de Condom. Là-dessus on a supposé deux lettres écrites de Beauvais, où deux chanoines avaient écrit que dans la désolation où le diocèse était, ils n'avaient d'autre consolation que d'espérer que M. de Condom serait leur évèque. Ces lettres ne manquent point de tomber entre
les mains de M. l'archevêque et d'être montrées à Sa Majesté, et la conséquence qu'on en tire, c'est qu'il leur en faut donner un qu'ils ne souhaitent pas ; et on a vérifié, à ce que l'on dit, que ces lettres sont fausses. Cependant elles n'en. sont que meilleures, car elles disent tout ce qu'il faut qu'elles disent. » (7 septembre.)
« La voix publique donnait cet évèché à M. de Condom, et la raison qu'on lui a dite à lui-même de ce qu'il ne l'avait pas obtenue, c'est qu'on a jugé qu'il ne voudrait pas écraser tout ce qu'il y avait de jansénistes dans le diocèse. »
Enfin, le journal manuscrit de Mathieu Feydeau, dont il existe un exemplaire à la Bibliothèque nationale, complète encore ces renseignements déjà si précis :
« L'évèché de Beauvais étant comté-pairie d'un revenu considérable, à la porte de la cour, ne manqua pas d'être bien brigué. M. le Dauphin le demanda au roi pour M. de Condom, son précepteur, mais il fut refusé. On me mande que le sujet de cette exclusion est une lettre de M. Tristan ou Hermant à M. de Condom, qu'on avait interceptée, où on lui marquait le. désir que les gens de bien avaient qu'il fut leur évêque dans l'espérance qu'il conserverait et maintiendrait le bien et la paix que son prédécesseur y avait établis, et qu'il ne s'éloignerait pas de son esprit. » (Juillet 1679.)
11 fallait que l'estime et la sympathie de Bossuet pour les jansénistes fussent bien grandes puisqu'il refusait si catégoriquement de les réduire, lui qui ne supportait pas la contradiction en matière de doctrine et qui n'hésitait pas à recourir au bras séculier pour défendre l'Église j .
* En voici une preuve nouvelle que j'emprunte à une lettre, inédite également, que l'abbé de Pontchàteau écrivait en 1687 à sa sœur M» e d'fcpernon ; je cite volontiers ce court fragment pour
Il n'a pas voulu se faire le persécuteur de Godefroi Hermant et d'une partie considérable du chapitre de Beau vais, parce qu'il ne considérait point ces austères disciples de saint Augustin comme des jansénistes au mauvais sens de ce mot; il les savait opposés de toute leur âme à la doctrine désolante que contiennent les Cinq propositions, et il ne jugeait pas la question du fait de Jansénius assez grave pour motiver d'injustes rigueurs. Bossuet d'ailleurs, on peut s'en convaincre en lisant attentivement ses œuvres, ne tarda pas à
montrer que ces « cruels » jansénistes n'étaient pourtant pas tous des monstres d'intolérance :
« J'ai appris l'histoire du P. Mège; M. de Meaux, qui est
un des approbateurs du livre de M. de la Trappe, ayant appris qu'il paraissait un livre d'un P. bénédictin qui parlait contre celui de M. de la Trappe, alla s'en plaindre au général, qui lui donna le P. Mège au lieu du livre qu'il demandait. Mais ce prélat ayant emmené avec lui le P. Mège à la campagne et ayant fort disputé l'un contre l'autre, il ne fut pas satisfait du bénédictin, de sorte qu'à son retour il alla chez M. de la Reynie et chez M. le chancelier pour faire supprimer le livre du P. Mège. On alla donc chez le libraire, qui laissa enlever tout ce qu'il avait d'exemplaires, disant en môme temps qu'on était venu trop lard parce qu'il avait déjà débité la moitié de l'édition. Gela est bon, car il y en a donc déjà par le monde, et on en pourra avoir. J'avais appris que le P. Mège avait fait des commentaires sur la règle, et je voulais les acheter sans savoir qu'il y fût parlé de M. de la Trappe. Mais quoique j'aie pu vous dire de ceux qui écrivaient contre cet abbé pour soutenir les relâchements contre lesquels il a parlé, je vous avoue néanmoins que ces manières violentes me déplaisent. Elles ne font point du tout un bon effet ; naturellement on se révolte contre ceux qui agissent de la sorte, et on croit qu'ils emploient ces moyens au défaut de la raison qui n'est pas de leur côté ; la suppression d'un livre donne une envie enragée de le voir, et tel qui n'aurait jamais su que le P. Mège a écrit contre M. de la Trappe en voudra présentement être éclairé et voir son livre- Ce n'est pas l'inquisition de Goa, mais en vérité cela n'est guère raisonnable. Un moine défend sa pinte de vin et ses autres adoucissements ; qu'on lui réponde, à la bonne heure, et qu'on ne prenne pas ces voies qui ne sont pas propres à persuader les gens, au moins ceux qui sont comme moi. »
voir clair dans toute cette affaire; le jansénisme n'était pas à ses yeux un fantôme, une sorte de spectre rouge qu'on agitait pour effrayer les simples; mais il savait bien que les jésuites avaient intérêt à exterminer des adversaires aussi savants que pieux, et il agissait en conséquence de ce beau principe posé par lui-même dans sa lettre au maréchal de Bellefonds : « J'ai appris « de l'Apôtre à ne point trahir la vérité, et aussi à ne « point donner d'occasion de troubles à ceux qui en « cherchent 1 . »
C'est donc calomnier Bossuet que de prétendre, comme l'a fait un chanoine de Meaux, l'abbé Réaume, que le grand évoque fut un partisan secret du jansénisme ; sa vie tout entière proteste contre cette calomnie ; et d'autre part il est bien évident qu'en 1679 et durant les années qui suivirent, Bossuet témoigna plus que de l'estime à Le Maître de Sacy, à Nicole et autres prétendus jansénistes. Gomment donc concilier ces dispositions qui semblent si contraires? Un rapide coup d'œil jeté sur l'ensemble de la vie de Bossuet va nous permettre d'élucider cette question. Élève de Nicolas Cornet, il a toujours taxé d'hérésie VAugustinus de l'évêque d'Ypres ; il allait même, nous l'avons déjà vu, jusqu'à dire que les Cinq propositions sont partout dans cet ouvrage, qu'elles sont l'âme du livre. 11 a signé sans hésiter le formulaire d'Alexandre VII, et il conseillait à tout le monde, même aux religieuses de Port-Royal, de le signer à son exemple. Il blâmait Arnauld « un si grand homme ! » d'avoir passé sa vie à chicaner sur la question de fait, et de s'être constitué ainsi « fauteur d'hérésie. » En 1700 comme en 1660, il
1 Ed. Lâchât, XXVI, p. 210.
s'élevait fortement contre la doctrine de YAugustinus, et il en poursuivait à nouveau la condamnation. Il est difficile d'être plus antijanséniste.
Mais si l'évêque de Meaux n'a jamais été janséniste, a-t-il du moins « favorisé la secte, » comme on l'en accuse ? Avant de répondre à cette question, on devrait bien nous donner quelques éclaircissements préalables, car le monde devient méfiant, comme disait Pascal, et beaucoup de savants modernes — des laïques bien entendu, — se demandent aujourd'hui ce que c'est au juste que le jansénisme. Singulière hérésie, disent-ils, car on n'y trouve ni hérésiarque, ni sectateurs. Jansénius, avant de mourir, a soumis son livre à l'Église et accepté par avance le jugement doctrinal qui pouvait intervenir. Ultramontain déterminé, il croyait à l'infaillibilité du pape, et c'est à lui personnellement qu'il soumettait son livre ; donc il n'a pas l'obstination qui, au dire des théologiens, distingue l'hérésie de la simple erreur. Voilà pour le chef, et l'on sait que le premier ' soin de tout bon janséniste est de rejeter avec horreur la doctrine décourageante qu'on attribue à Jansénius. Pascal, Arnauld, Nicole, Quesnel, Duguet et . tutti quanti n'ont jamais cessé de dire que les propositions condamnées par Innocent X étaient hérétiques ; ils ont déclaré cent fois qu'ils les condamnaient où qu'elles fussent, et lorsque Clément IX admit la distinction si naturelle du fait et du droit, tous les prétendus jansénistes ont signé le formulaire ; ils ont condamné les propositions, sauf à garder respectueusement le silence quand on leur disait que ces propositions étafent dans Jansénius.
Évidemment Bossuet n'a pas favorisé une secte qui n'existait pas ; mais s'il n'y a jamais eu de véritables
jansénistes, il y avait au temps de Bossuet un assez grand nombre d'augustiniens, de sectateurs de saint Augustin, d'adversaires déclarés du jésuite Molina, et il est bien difficile d'établir que Bossuet n'a pas favorisé ces gens-là. A dater de 1668 il a toujours été des leurs, et il leur a témoigné en toute circonstance beaucoup d'estime et beaucoup d'affection. Lorsque Clément IX eut rendu la paix à l'Église parce que les jésuites furent alors tenus en dehors des négociations, Bossuet fut au premier rang de ceux qui tendirent les bras aux solitaires de Port-Royal. Cette paix de l'Église, que les disciples de Molina violèrent aussitôt, il l'observa fidèlement durant les trente-cinq dernières années de sa vie. On ne trouverait pas dans tous les écrits de ce Père de l'Église qui a tant parlé de la grâce, un mot de blâme pour le coryphée du prétendu jansénisme, pour Pascal. En 4669, il conseillait au futur cardinal de Bouillon la lecture des Provinciales, « dont quelques-unes ont une grande force, et toutes une extrême délicatesse. » Vingt-cinq ans plus tard, il invita ironiquement Fénelon à « ramener les grâces des Provinciales, » et l'anecdote que rapporte Voltaire dans le Siècle de Louis XIV doit être vraie. Bossuet aurait voulu avoir fait les Provinciales, non pas à titre de littérateur, car ce grand écrivain n'a jamais connu la vanité d'auteur, mais à titre de moraliste et de théologien.
Arnauld, qui n'était pas payé pour juger favorablement les évêques, rendait justice à Bossuet ; il lui reprochait seulement ce qu'il a appelé dans une de ses lettres un verumtamen; il regrettait que Bossuet n'eût pas le courage de parler fortement au roi pour lui démontrer l'innocence de ses amis. Directeur de con-
science, Bossuet permettait à Mesdames de Luynes et d'Albert la lecture des Lettres spirituelles de Saint- Gyran, et je sais de source certaine que jusqu'à la mort delevêque de Meaux l'admirable La Vallière lisait avec délices les ouvrages de Port-Royal, qu'on lui interdit ensuite à sa grande désolation. Les Carmélites du faubourg Saint-Jacques, formées par lui, ont appelé de la bulle Unigenitus avec une énergie comparable à celle des religieuses de Port-Royal, et elles ont souffert en plein xvm e siècle une persécution analogue. En 1679, on vient de le voir, Bossuet ne fut pas nommé à l'évêché de Beauvais parce qu'il refusa d'écraser les jansénistes qui pullulaient dans ce diocèse.
Vers le même temps, lorsque les oratoriens affolés signèrent sous la pression des jésuites une déclaration moliniste, M. de Condom « leur lava la tête, » au dire d'un contemporain bien informé, M. de Pontchâteau ; il leur reprocha vivement d'abandonner la doctrine de saint Augustin sur la grâce efficace par elle-même. 11 appela dans son diocèse, pour lui confier les importantes fonctions de théologal, le chanoine Treuvé, augustinien déterminé, qui mourut appelant 1 ; et plus tard les curés du diocèse de Meaux qui appelèrent de la bulle Unigenitus se réclamèrent des enseignements de Bossuet. Voici le passage le plus saillant de leur lettre
* En 1679, avant d'être appelé à Meaux par Bossuet, Treuvé s'exprimait ainsi dans une lettre inédite à l'abbé de Haute-Fontaine : « ... Nous avons ici la copie d'une grande lettre écrite par M, l'abbé de la Trappe à M. le maréchal de Bellefonds, qui est fort bonne et fort mauvaise en même temps. Ce qui regarde la morale y est fort bon. L'endroit du Formulaire me paraît misérable et indigne d'un homme qui sait apparemment bien qu'il a blessé la vérité en signant comme il se glorifie de l'avoir fait. » Voilà l'homme que Bossuet a choisi pour prêcher et pour enseigner la théologie dans son diocèse.
au Régent : « Enfants spirituels du grand Bossuet, nous sommes partisans de la grâce efficace par ellemême, de la prédestination gratuite, de la doctrine des Saintes Écritures, de la tradition et de nos libertés gallicanes, comme de vérités dont nous avons juré la défense dans ces assemblées synodales et dans ces conférences ecclésiastiques où il nous instruisait comme un père par ses bontés, comme un docteur par ses lumières supérieures, et comme un évoque qui nous donnait de l'attrait pour le saint ministère et pour toutes nos fonctions... 1 » C'est lui enfin qui, dans ses Méditations sur V Évangile, s'est prononcé si nettement en faveur de Port-Royal persécuté ; il est allé jusqu'à dire : « La régularité passe pour rigueur, on lui donne un nom de secte, » et il a dit encore : « Il faut s'attendre à être persécuté, quand Dieu le veut, par une autorité sainte... Je ne sais pour qui j'écris ceci, et je n'ai aucune vue ; mais afin qu'on ne pense pas que je me figure des chimères de persécution, je suis obligé de dire que celle-ci est très fréquente » {Médit. — La Cène, 2 e part., 17° journée).
Cent exemples analogues seraient allégués, si la chose était nécessaire, pour établir que Bossuet, depuis 1668, a toujours favorisé ceux qu'on appelle couramment des sectaires. En pouvait-il être autrement puisqu'il était d'accord avec eux sur la morale et sur la doctrine ? Il a toujours eu la casuistique en horreur, et ses théories sur la grâce sont de tout point celles de saint Augustin, cité et commenté, sinon par Jansénius, du moins par Àrnauld, par Nicole, et qui plus est par Quesnel. Sa belle Défense de la tradition et des saints
4 Copie manuscrite du temps.
Pères contre Richard Simon respire l'augustinisme le plus pur, et dans ce gros ouvrage il n'a pas cru devoir prendre les jansénistes à partie. Il a bel et bien pris en main contre les jésuites la défense des Réflexions morales de Quesnel, et c'est jouer sur les mots que d'appeler Avertissementla Justification en règle qu'il a voulu faire de cet ouvrage. N'est-ce pas justifier un livre que de lui décerner un éloge comme celui-ci : « Il ne faut que lire ce livre... pour y trouver, avec le recueil des plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour F édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles. » (§ 1, p. 6 de la l re édit.) OrBossuet, dans cette justification, prend la défense des propositions qui ont été le plus nettement condamnées par la bulle Unigenitus, et même il faudrait être un théologien bien subtil pour établir la différence qu'on peut noter entre la première proposition de Jansénius : « Quelques commandements sont impossibles aux justes à raison de leurs forces présentes, » et cette proposition de Bossuet citant le concile de Trente et saint Augustin : «... Il est de la foi qu'on peut dire à pleine bouche, non seulement de l'homme hors de l'état de grâce, mais encore de l'homme juste, qu'il y a des commandements qu'il ne peut. pas toujours accomplir. » (§ 8, p. 28.)
La doctrine de Bossuet sur ces matières est diamétralement opposée à celle de Molina et des jésuites ; il est donc aussi janséniste que l'étaient les adversaires de Molina, c'est-à-dire Arnauld, Pascal, Nicole, Malebranche et Quesnel. La rage des jésuites a transformé ces grands hommes en hérétiques ; Bossuet a mérité le même honneur.
Les jésuites, H faut bien le dire, ont toujours été les
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plus grands ennemis de Bossuet leur ancien élève ; s'ils n'ont pas osé, comme dit Saint-Simon, « aboyer » directement contre lui, du moins ils lui ont toujours fait sentir le poids de leur colère ; ils l'ont empêché d'être évêque de Beauvais, archevêque de Paris, cardinal enfin. De son côté, l'évêque de Meaux éprouvait pour les jésuites en général un sentiment de répulsion qu'il avait peine à dissimuler ; tout en eux lui déplaisait : il réprouvait leur théologie, leur morale, leur politique, leur esprit de domination, leur intolérance et surtout leur habitude de crier à l'hérésie pour ruiner leurs adversaires. Prêchant un jour devant les Oratoriens, il leur adressa la parole en ces termes : « Soyez bénie de Dieu, sainte compagnie... » et vingt-six ans plus tard, en 1688, prêchant chez les Jésuites, il corrigea son manuscrit de la façon la plus significative : « Et vous, disait-il, sainte et savante compagnie... » Puis il s'est ravisé, les mots sainte et savante ont disparu, et on lit dans le texte imprimé : ce Et vous, célèbre compagnie...,» ce qui n'est pas précisément la même chose 1 . Ainsi Bossuet n'a jamais été janséniste et n'a jamais favorisé le jansénisme ; mais il a réprouvé de toutes ses forces la théologie et la morale des jésuites, et il a donné toute son estime, surtout après 1668, à ceux que la compagnie de Jésus ne cessait pas de calomnier en les appelant jansénistes. N'était le désaccord, secondaire en somme, sur la question de fait, Bossuet aurait mérité une place d'honneur dans les Nécrologes de Port- Royal.
* Les oratoriens et les jésuites du xvn* siècle ne s'aimaient guère. Au dire du Père de Saint-Pé, le Père de Condren avouait qu'il ne comprenait pas comment on pouvait se sauver parmi les jésuites. — (Journal ms. et inédit de Pontchateau.)
(SOUVENIR DU 2 e CENTENAIRE DE RACINE EN
La tombe de Racine est aujourd'hui à Saint-Étienne du Mont, près de celle de Pascal, mais ce n'est pas là que l'auteur d'Athalie s'était choisi une sépulture : ses restes s'y trouvent comme en exil, ou pour mieux dire en disgrâce. Racine a voulu être ensoveli, non pas dans une église de Paris à la manière des riches, mais dans le cimetière du dehors d'un monastère de femmes, à Port-Royal des Champs. C'est après un séjour de douze ans dans cette terre bénie, et lorsque l'on détruisit Port-Royal de fond en comble, que les cendres du poète ont été transportées à Saint-Étienne du Mont, paroisse de sa veuve ; la pierre tombale qui recouvrait son corps ne l'a môme rejoint que cent ans plus tard, en 1818. Si Racine a désiré si ardemment de reposer pour l'éternité à Port-Royal, c'est parce qu'il y avait entre lui et cette maison célèbre des liens indissolubles : il lui appartenait par sa naissance, par son éducation, par le caractère de son génie à toutes les époques de sa vie, et enfin par les généreux sentiments de ses vingt dernières années. Alors même qu'on le considérait à Port-Royal comme un enfant prodigue engagé dans la voie de perdition, il déployait les qualités que ses maîtres avaient développées en lui. Racine serait incompréhensible si l'on ne se disait toujours en étu-
diant sa vie et ses œuvres qu'il a été élevé à Port-Royal et qu'il a conservé la marque indélébile de son éducation. Telle est la raison d'être de cette nouvelle étude, où Ton verra paraître successivement Racine écolier, Racine poète de théâtre et pamphlétaire, et enfin Racine pénitent devenu l'ami, le conseiller, le défenseur et l'historien de Port-Royal.
l'éducation
Ce n'est pas le hasard qui a fait entrer Racine à Port-Royal en 1658 ; ce fils d'un bourgeois de la Ferté- Milon était, comme tout bon janséniste, prédestiné à devenir un jour l'élève de Lancelot, de Le Maître et de Nicole. On peut en effet compter à la douzaine les religieuses, les serviteurs et servantes volontaires, les amis du dehors que la Ferté-Milon a donnés à Port* Royal dans la première moitié du xvii e siècle, les Vitart, les Passait, y compris la trop fameuse sœur Flavie, les Dessaux, les Desmoulins et enfin les Racine. L'année même qui précéda la naissance du poète, Lancelot persécuté dut ramener à la Ferté-Milon un jeune Vitart dont il était le précepteur ; quelques jours plus tard, il y fut rejoint par Antoine Le Maître et Le Maître de Séricourt, son frère, et durant treize mois ces trois « messieurs » logèrent chez les Vitart. Les rôles furent intervertis dans la suite, et M me Vitart reçut l'hospitalité pour elle et pour ses cinq enfants dans les dépendances de Port-Royal des Champs.
Quant à Racine, il n'a pas été, comme on le croit ordinairement, élevé dès l'enfance dans les célèbres petites écoles. Dès qu'il fut en âge d'étudier, on le
plaça au collège de Beauvais, plus éloigné de la Ferté- Milon que Soissons et que Paris même. C'était à dessein, et parce que ce collège, surveillé de très près par le saint évêque Choart de Buzenval, était alors un des meilleurs de France, préféré par certaines familles à ceux de la capitale. On y mettait, dit un historien, « des maîtres capables d'enseigner la crainte de Dieu comme les belles-lettres, et de répandre l'onction de la piété sur la sécheresse des premières études. » Hermant, qui fut plus tard recteur de l'Université, y avait fait deux rhétoriques consécutives ; Walon de Beaupuis, l'un des plus excellents maîtres de Port-Royal, y fut trois ans rhétoricien, et suivant toute apparence il en a été de même pour Jean Racine, qui séjourna, dit-on, cinq ans au collège de Beauvais. S'il entra à Port- Royal en 1655, d'autres disent en 1654, ce fut après avoir terminé ses humanités, pour y faire, sous la direction de maîtres éminents, ce qu'on appellerait aujourd'hui une rhétorique supérieure. Les tuteurs du jeune orphelin et les amis de sa famille s'étaient préoccupés de son avenir, qui semblait devoir être très brillant; avant de lui faire étudier la philosophie et ensuite la jurisprudence, ils voulurent lui accorder deux années de travail libre. Racine fut à Port-Royal un étudiant en lettres, et nullement un écolier. La fameuse anecdote du roman d'Héliodore, confisqué deux fois parLancelot et livré finalement par un jeune homme qui déclarait le savoir par cœur, en est la preuve manifeste. Inexcusable chez un écolier, qui se serait vu aussitôt renvoyer, cette frasque pouvait être pardonnée à l'étudiant, qui devait avoir alors dix-huit ans. Il ne faut donc pas dire de Racine, comme on le dit avec raison de Le Nain de Tillemont, qu'il a fait voir au monde ce que pouvait
(Uzier. — Mélanges. 7
produire l'admirable pédagogie de Port-Royal. Lorsqu'il sortit de Beauvais pour aller aux Granges, il savait déjà beaucoup de grec et de latin. Ses nouveaux maîtres eurent néanmoins le mérite de lui en apprendre plus encore et de l'initier, grâce à des explications bien faites et à des traductions très soignées, à l'art d'écrire en français. « On s'appliquait, dit un ancien élève des petites écoles, à ce que les traductions fussent d'un français pur et exact, » et comme « le petit Racine, » élève chéri de l'ancien avocat Le Maître, semblait destiné à devenir lui aussi un avocat célèbre, on ne négligea rien pour lui enseigner la langue que parlait alors même l'auteur des Provinciales.
Chassé des Granges, en mars 1656, par une descente du lieutenant de police, Racine dut changer de demeure et aussi de maîtres. 11 fut logé, sans doute par le duc de Luynes, dans ce château de Vaumurier ou Pascal écrivit quelques-unes de ses Petites Lettres, et l'on aime à penser qu'il put y contempler les traits d'un si grand homme. Alors sans doute il cessa d'expliquer du grec avec Lancelot ; et Antoine Le Maître, qui aimait tant son élève, l'abandonna aussi pour éviter la Bastille ou Vincennes. Les professeurs de Racine, durant ces années si troublées, furent Nicole, le latiniste par excellence, et cet admirable docteur Hamon, médecin de Port-Royal, dontËoileau a pu dire sans exagération qu'il était
Tout brillant de savoir, d'esprit et d'éloquence.
C'est alors que Racine, ayant forcément des loisirs, put s'enfoncer, un Sophocle à la main, dans les grands bois qui entouraient l'abbaye de Port-Royal. S'il gravissait le coteau des Mollerets à l'est, ou celui des
Granges au nord, il avait à ses pieds ce beau vallon, si sauvage et si poétique, ce monastère où priaient pour lui Marie Desmoulins, sa grand'mère, et sœur de Sainte-Thècle Racine, sa tante ; cette église dont les cloches harmonieuses parlaient sans cesse aux échos d'alentour, et l'étang et les prairies bordées de peupliers. Sa jeune âme s'emplissait alors de poésie, et il s'essayait à chanter. Il célébrait en vers bien faibles encore, en vers à peine dignes de M. de Sacy, les beautés d'un tel paysage, les bois, l'étang, les prairies et leurs troupeaux, les jardins de l'abbaye enfin ; et d'autres fois la muse latine lui inspirait quelques vers, d'une facture meilleure, sur Port-Royal persécuté. De retour à Vaumurier, ou à la maison des Granges quand on crut n'avoir plus à redouter de visites domiciliaires, il reprenait ses livres, et tout donne à penser qu'il jetait un regard curieux sur les ouvrages parus nouvellement, sur les Plaidoyers de Le Maître, publiés en 1657, et sur les Provinciales. Il y a plus : si nous en croyons le neveu de Walon de Beaupuis, un ancien élève de Port-Royal en ces années-là, Racine a dû collaborer à la traduction latine de ces mêmes Provinciales. Le bon Nicole donnait en effet des fragments de Pascal en guise de thèmes latins, et les résultats obtenus furent tellement brillants que certains de ces thèmes passèrent sans changement dans la célèbre publication de Nicole-Wendrock.
Telle fut l'éducation donnée à Racine durant les années qui s'écoulèrent entre 1654 ou 1655 et 1658. Elle avait surtout pour objet de compléter des études secondaires très bien faites, et de fournir à un jeune homme admirablement doué les moyens de briller dans le monde. Aussi instruit que pas un, il était de
plus initié à d'excellentes méthodes de travail, et l'on pouvait espérer que les leçons et les exemples de ses maîtres devenus ses amis le prémuniraient contre les séductions du mal. Ne sachant pas au juste quelle profession le jeune Racine pourrait embrasser, car il semblait hésiter entre l'église et le barreau, ses protecteurs décidèrent de lui faire étudier la philosophie, introduction nécessaire à la jurisprudence comme à la théologie, et ils le placèrent au collège d'Harcourt, dont le principal était alors un M. Fortin, ami de Pascal, un de ceux qui imprimèrent clandestinement les Provinciales. Les biographes de Racine déclarent qu'ils ne savent rien de cette dernière année de sa vie d'écolier ; voici quelques indications puisées à très bonne source : elles sont empruntées aux Mémoires manuscrits deGodefroi Hermant, et elles prouvent que l'année scolaire 1658-1659 fut pour Racine une année de crise. C'est alors qu'il prit, sans toutefois oser le dire, la résolution de s'adonnera la poésie. «Les épines de la philosophie avaient peu de rapport à son génie, » lisons-nous dans Hermant, et quatre mois après son entrée au collège d'Harcourt, il écrivait à M. d'Andilly «pour se plaindre d'une occupation qui lui paraissait si désagréable. » Philosophe malgré lui, il cherchait des distractions, ou, comme on disait alors, des divertissements, et celui dont il fait part à son protecteur dans* une lettre du 26 janvier, c'est une visite à l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine 1 . Il y est venu pour se gausser des bons pères ; il rit à perdre haleine en voyant apparaître un jésuite à figure d'Escobar ; il se donne ainsi, moyennant « un sou marqué pour des chaises, » le plaisir de
1 Voir à l'Appendice, n° I, le texte de cette lettre qui est un petit chef-d'œuvre.
la comédie. Encore quelques mois, et sans doute il ira pour quinze sous au parterre du Marais ou de l'Hôtel de Bourgogne, ou même du Palais-Royal, aux premières représentations des Précieuses ridicules.
Un jnois à peine après son entrée au collège d'Harcourt, Racine perdit son meilleur ami, son second père, Antoine Le Maître, qui mourut à l'âge de cinquante ans le 4 novembre 1658, et cette mort le rendit, si l'on ose dire, plus orphelin que jamais. M. Hamon, médecin de Port-Royal et des pauvres d'alentour, ne pouvait pas quitter ses malades ; Lancelot l'helléniste était contraint de se cacher; Nicole se cachait de même pour mener à bonne fin la publication des Provinciales françaises et latines ; enfin la bonne grand'mère Marie Desmoulins et la tante Agnès de Sainte-Thècle Racine vivaient cloîtrées à Port-Royal, à huit lieues du collège d'Harcourt. Ainsi notre jeune philosophe, un provincial qui jusqu'alors n'avait fait que traverser Paris, se trouvait, ou peu s'en faut, livré à lui-même les jours de congé. Le 26 janvier, nous le savons par sa lettre à d'Andilly, il avait pour camarade et pour mentor le grave et pieux Thomas du Fossé, plus âgé que lui de cinq ans ; mais ce fidèle Achate de M. de Sacy vivait ordinairement assez loin de Paris. Racine était donc, toutes les fois qu'il sortait du collège d'Harcourt, ou seul sur le pavé de la grande ville, ou en compagnie de son cousin Vitart, ancien élève du Port-Royal lui aussi, mais attaché à la maison du duc de Luynes et très enfoncé dans le monde. Les principes de morale et de religion que ses maîtres lui avaient inculqués risquaient fort de ^'affaiblir dans de telles conditions, et de fait il se donna carrière durant son année de philosophie. On peut affirmer sans crainte de se tromper que Racine a
fait des verè, et beaucoup de vers, en 1689 ; la prodigieuse différence qui sépare les versiculets des odes sur Port-Royal et les belles stances de l'ode de 4660, intitulée la Nymphe de la Seine, en sont la preuve manifeste ; les premiers sont d'un apprenti, les autres sont d'un jeune maître très exercé.
Mais le fait de courtiser la muse française ne pouvait pas constituer un crime, môme aux yeux des jansénistes les plus rigides. On sait en effet que l'austère Sacy, celui-là même qui enseignait à Pascal à mépriser les hautes sciences, avait rimé les Racines grecques de Lancelot, et versifié les Enluminures de ÏAlmanach des Jésuites, en attendant qu'il composât un Poème sur V Eucharistie. Dans les Heures de Port-Royal, les hymnes étaient traduites en vers français ; M. d'Andilly, poète à ses moments perdus, avait réimprimé maintes fois ses Poésies, et pour qui donc enfin le bon Lancelot avait-il joint à ses savantes Méthodes un Traité de versification française ? Port-Royal ne pouvait pas se scandaliser de voir sur les bancs du collège d'Harcourt « un poète naissant. » Aussi ne paraît-il pas qu'on se soit gendarmé alors, qu'on ait fulminé aux environs de 1660 la plus légère « excommunication. » Quand il rendit à son grand-père Sconin le jeune Racine âgé de vingt ans, Port-Royal pouvait se dire avec justice qu'il avait tout fait pour préparer ce brillant jeune homme à jouer un rôle dans le monde ; il avait jeté dans son âme les semences de vertu qui font les grands chrétiens, et d'autre part il lui avait donné la politesse exquise et l'instruction à la fois solide et variée qui faisaient au xvn e siècle ce qu'on appelait un honnête homme. Racine mourant ne sera que juste quand il parlera, dans son testament, de « l'excellente
éducation » qu'il avait reçue dans la « maison » de Port-Royal.