LA RÉVOLTE
Nous savons bien peu de chose sur les débuts de Racine dans la carrière dramatique, et Ton ne peut dire au juste à quel moment l'ancien élève de Port-Royal se mit à fréquenter les gens de théâtre. Les Mémoires de Louis Racine ne nous apprennent rien à ce sujet, et la correspondance du jeune poète avec son cousin Vitart ou avec l'abbé Le Vasseur est pleine de sousentendus et de réticences. C'est apparemment dès 1660, et par l'intermédiaire de Le Vasseur, que Racine chercha pour ses premiers essais la protection d'une comédienne ; mais il n'avait garde de s'en vanter, car il craignait les admonestations de sa grand'mère et de sa tante ; et de plus il était alors au service du duc de Luynes, un grand seigneur janséniste, qui n'aurait pas manqué de lui signifier son congé. Sa situation était on ne peut plus fausse à cette époque ; lui-même a prononcé le mot d'hypocrisie à propos des lettres qu'il écrivait alors à sa famille et des sentiments dévots dont il y faisait étalage. On comprend donc, sans pouvoir les excuser tout à fait, ses velléités de révolte en septembre 1660, et surtout en juin 1661, quand il se plaignait de sa tante et quand il se riait des persécutions de Port-Royal. Il était alors dans toute la fougue de la jeunesse, avec une imagination ardente et une sensibilité des plus vives. Il avait conscience de sou talent, pour ne pas dire de son génie ; il était ambitieux, et il pe voyait arrêté à tout moment pat* des
scrupules de nonnes. Sa grand mère et sa tante, qui ne comprenaient rien aux choses de la vie littéraire, lui faisaient des crimes de ses productions les plus innocentes ; un simple sonnet lui attirait des « lettres d'excommunication. » Peut-on dès lors s'étonner si • Racine exaspéré s'en est pris aux docteurs qui dirigeaient ces femmes ? De là ces plaisanteries évidemment regrettables sur la révocation du confesseur Singlin et sur la désolation de ses pénitentes. Racine âgé de vingt-deux ans était trop jeune pour comprendre ce que souffraient alors ces créatures angéliques, ces religieuses d'un autre siècle. 11 ne connut sans doute pas cet interrogatoire du 15 juillet 1661, dans lequel sœur Agnès de Sainte-Thècle Racine répondit avec tant de candeur et de présence d'esprit aux questions captieuses d'un grand vicaire inquisiteur. 11 aurait été touché jusqu'aux larmes s'il avait entendu cette humble fille déclarer que Port-Royal l'avait reçue pour rien, et que néanmoins on la traitait avec autant de charité que les autres ; il l'eût admirée quand elle disait avec une si noble simplicité dans ce même interrogatoire : « Je crains l'enfer, mais c'est à cause que Dieu n'y est point ; et il me semble que je ne me soucierais pas des peines pourvu que je ne fusse pas séparée de Dieu 1 . » Mais peut-être aussi Racine n'aurait-il pas compris alors la sublimité de ce langage, pas plus que la sœur de Sainte-Thècle n'aurait compris ce que son neveu aurait pu lui dire des Bains de Vénus, des Amours d'Ovide, de YAmasie ou même de la Nymphe de la Seine.
Une maladie assez sérieuse que fit alors Racine, et
1 « Que je n'en sois jamais séparé, » telles furent les dernières paroles de Pascal mourant.
son séjour à Uzès, où il semblait devoir embrasser la profession ecclésiastique, retardèrent l'heure des grands éclats. En juillet 1663, après avoir quitté définitivement le Languedoc, Racine écrivait à sa sœur qu'il profitait de tous ses moments de loisir pour aller à Port-Royal des Champs voir sa grand'mère, Marie Desmoulins ; et l'on est bien obligé de reporter plus loin que cette époque la fameuse lettre d'excommunication que fulmina contre lui, en la datant de Port-Royal, la sœur Agnès de Sainte-Thècle. Il avait pu, à force d'adresse, lui dissimuler ses premières relations avec les comédiens ; le moyen de les lui cacher plus longtemps alors que la Thébaïde allait être jouée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne ? C'est donc bien à la fin de 1663, ou même au commencement de 1664, qu'il faut reporter cette lettre dans laquelle, après avoir conjuré Racine « d'avoir pitié de son âme et de considérer l'abîme dans lequel il s'était jeté, » elle ajoutait : « Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai ; mais si vous êtes assez malheureux pour ne pas avoir rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir, car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler... Cependant je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher. » La dernière phrase est bien touchante, mais une telle lettre n'en était pas moins ce qu'on appelle un congé en bonne forme ; et il faut noter, ce qui n'est pas tout à fait à la louange de Racine, que Port-Royal était obligé de l'expulser de la sorte, parce qu'il y venait avec une grande désinvolture, et que ses façons d'agir manquaient par trop de franchise. Ce fut au reste une
rupture complète ; ni la [sœur de Sainte-Thècle, ni Arnauld d'Andilly, ni M. Hamon, ni aucun des autres Messieurs ne conservèrent de relations, durant les quatorze ou quinze années qui suivirent, avec l'ancien écolier de Port-Royal devenu poète de théâtre.
Une fois pourtant, en 4666, Racine se souvint de ses anciens maîtres, mais ce fut pour les outrager. On sait l'histoire de ses démêlés avec Nicole à propos du théâtre, et tout le monde a lu les deux pamphlets, deux chefs-d'œuvre de langue et de style, qu'il composa à cette occasion. Cependant les faits ne sont pas encore suffisamment connus, et bien que ce soit, comme Racine l'a déclaré plus tard en pleine Académie française, « l'endroit le plus honteux de sa vie, » il est nécessaire de les exposer avec quelque détail. C'était dans les premiers mois de Tannée 1666 ; Nicole, prenant la défense des religieuses de Port-Royal contre Desmarets de Saint-Sorlin, avait cru devoir opposer aux invectives de cet énergumène un argument ad hominem. « Chacun sait, disait-il, que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre... Ces qualités, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles, étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, etc. » Dans ce passage de la première Visionnaire, il était question de Saint-Sorlin tout seul ; mais Nicole lui faisait l'application particulière de ce qu'il considérait comme une vérité générale, et par conséquent tous les faiseurs de romans ou de pièces de théâtre pouvaient se considérer comme attaqués. Plusieurs d'entre eux ripostèrent.
Corneille attendit Tannée suivante, et dans la préface à' Attila — il aurait pu mieux choisir — il lâcha quelques mots à l'adresse des jansénistes, qu'il présenta comme des hérétiques et des séditieux. Molière répondit seulement en 1669, dans la préface de Tartufe, et l'on ne voit pas que les autres maîtres de la scène, Quinault, Montfleury et Boursault, aient pris la peine de relever le gant. Ce fut Racine, le plus jeune de tous et le moins célèbre, car il n'avait encore composé que la Thébaïde et Alexandre, qui entreprit de venger ses confrères. Il ne savait pas au juste que l'auteur des Hérésies imaginaires et des Visionnaires était son ancien maître Nicole, mais il ne pouvait ignorer que la voix publique lui attribuait ces deux ouvrages, et c'est contre lui qu'il écrivit, en janvier 1666, une lettre singulièrement vive, spirituelle et méchante. Il ne craignit même pas de s'attaquer dans cette lettre à Port- Royal tout entier, aux solitaires et aux religieuses, aux vivants et aux morts, à la mère Angélique, bienfaitrice de sa famille, et même à cet excellent Antoine Le Maître, qui avait eu pour lui la tendresse d'un père. Le jésuite le plus animé à venger sa compagnie des attaques d'un Pascal n'aurait pu être plus amer ou plus violent que ne l'était dans cette lettre l'ancien élève des petites écoles.
Nicole ne répondit pas ; il continua à s'en prendre, dans les sept Visionnaires qui suivirent, au seul- Desmarets de Saint-Sorlin. Mais deux écrivains subalternes, les sieurs Dubois et Barbier d'Aucour, tous deux amis de Port-Royal, publièrent chacun de leur côté une réfutation de la lettre de Racine, et Tannée suivante, lorsque Nicole fit réimprimer par les Elzevier les Imaginaires et les Visionnaires, il joignit à son
édition, non seulement ces deux réponses anonymes, mais encore le petit traité que lui-même avait composé contre la comédie quelques années auparavant. Une préface générale annonçait au lecteur ces différentes additions, et Racine y était visé de la manière le plus directe. Voici les termes dont Nicole se servait pour le désigner, car il ne le nommait pas, tandis qu'à la page suivante il parlait de Monsieur de Corneille : « Un jeune poète, s'étant chargé de l'intérêt commun de tout le théâtre, attaqua [l'auteur des Visionnaires] par une lettre qui courut fort dans le monde, où il contait des histoires faites à plaisir, et il enveloppait tout le Port- Royal dans ce différend particulier qu'il avait avec l'auteur des Visionnaires. Car il y déchirait feu M, Le Maître, la feue mère Angélique, l'auteur des Enluminures et de la traduction de Térence. Tout était faux dans cette lettre, et contre le bon sens depuis le commencement jusqu'à la fin. Elle avait néanmoins un certain éclat qui la rendait assez proportionnée aux petits esprits dont le monde est plein, de sorte qu'il y eut deux personnes qui crurent à propos d'y répondre,, et ils (sic) le firent en effet d'une telle manière que ceux qui avaient témoigné quelque estime pour cette lettre eurent honte d'en avoir ainsi jugé... Si ces deux personnes n'avaient pris soin de répondre pour l'auteur des Visionnaires, il était bien résolu de laisser ce •jeune poète jouir à son aise de la satisfaction qu'il avait de son ouvrage... »
Le ton de cet avertissement était, comme on le voit, assez dédaigneux ; Nicole ne jugeait pas le «jeune poète » digne de ses coups, et il l'abandonnait à des subalternes. Dans le Traité de la Comédie qui terminait l'ouvrage, il citait force vers de M. de Corneille,
mais il ne faisait pas la plus légère allusion à l'auteur de la Thébaïde et d' Alexandre le Grand. Ce dédain exaspéra Racine plus que ne l'auraient pu faire des injures ; il tira de ses cartons une seconde lettre qu'il avait composée presque immédiatement après la première, et il résolut de publier ces deux pamphlets en les faisant précéder d'une préface encore plus acrimonieuse. Mais cette publication n'eut pas lieu ; Boileau, dit-on, fit comprendre à son ami qu'il s'attaquait aux plus honnêtes gens du monde, et cela quand M. Le Maître de Sacy, l'un d'entre eux, était à la Bastille. Racine se rendit à ces observations ; il regretta même d'avoir fait imprimer sa première lettre, et il s'attacha à détruire les exemplaires qu'il en put retrouver chez le libraire ou ailleurs. Telle est du moins la version qu'ont adoptée avec empressement les deux fils du poète ; mais, tout en laissant à Boileau le mérite de son intervention, on peut malheureusement expliquer la conduite de Racine par des raisons qui ne lui font pas autant d'honneur. Une lettre autographe de Lancelot à Vitart, demeurée inédite jusqu'en 4872, permet de présenter les choses sous un tout autre jour; elle prouve avec la dernière évidence que l'ancien élève de Port-Royal était bien alors, suivant la doctrine augustinienne, un de ces justes auxquels la grâce manque absolument et qui deviennent ainsi de grands coupables. On voit par cette lettre que Racine, en 1667, le prenait de très haut avec ses anciens maîtres, qu'il se vantait de faire sa fortune littéraire à leurs dépens, qu'il les menaçait de sa plume, et que néanmoins il avait la faiblesse de déclarer par écrit qu'il n'était pas l'auteur de sa première lettre. Mais il vaut mieux laisser la parole à Lancelot lui-même, c'est-à-dire à
l'ancien précepteur de Vitart, au maître incomparable qui jadis avait donné à Racine de si excellentes leçons de grammaire, et qui lui donna ce jour-là une si verte leçon de morale. Voici donc les passages les plus saillants de la lettre de Lancelot * :
« Ce 8 mai 1667.
«... Quelque admiration que vous ayez de M. R., il a des défauts qui ne sont pas à estimer, et Ton ne vous saura jamais gré de le soutenir dans une chose si insoutenable. Et en vérité, Monsieur, je ne sais si vous y avez bien pensé. S'il a tort, comme vous l'avouez vous-même, puisqu'il a nommé les personnes et qu'il a commencé le premier, où est la satisfaction qu'il en a faite, et qu'il est obligé de faire, non seulement s'il veut mourir en chrétien, mais même s'il veut vivre en homme d'honneur? Vous savez qu'on n'a jamais d'estime dans le monde pour ceux qui déchirent des personnes à qui ils ont de l'obligation ; et cependant c'est ce qu'a fait M. R., et ce que vous nous représentez vous-même qu'il est encore résolu de faire. Quand on a répondu à sa lettre, on a tenu tout un autre procédé ; on n'a point usé de fictions ni de mensonges, on a fait voir les défauts de la pièce sans rien marquer de la personne. On vous a même accordé ce que vous aviez demandé, de ne le point nommer, et on s'est contenté de la parole que vous aviez donnée, après un billet de sa main qu'on garde encore, qu'il n'en était pas l'auteur. Quoiqu'on fût assuré du contraire, on a bien voulu s'aveugler, et on prévoyait néanmoins qu'il aurait la légèreté de s'en vanter lui-même dans la suite. Vous voyez que l'on ne s'est pas trompé, et qu'on le connaissait bien... Puisqu'il a assez peu d'honneur pour dire sans scrupule le oui et le non sur la même affaire, qu'il ne se plaigne que de lui, et qu'il prenne garde qu'en pensant si fort foudroyer les autres et faire sa fortune à leurs dépens,
'L'autographe de Lancelot est aujourd'hui à Port-Royal des Champs, dans une des vitrines de l'Oratoire-musée ; la lettre ellemême a paru en 1872 au tome VIII du Racine de M. Paul Mesnard, (Collection des grands écrivains.)
RACINE ET PORT-ROYAL lit
comme il s'en est vanté plus d'une fois, il ne se fasse plus de tort qu'il leur en saurait faire. Le vrai honneur ne s'acquiert point par cette voie... C'est pourquoi, Monsieur, si vous aimez véritablement votre cousin, portez-le plutôt à demeurer dans le silence.. C'est une affaire faite, dont apparemment on ne parlera plus qu'autant qu'il en donnera sujet : qu'il s'en tienne là, s'il veut croire mon conseil... »
Il est bien aisé, quand on sait lire entre les lignes, de voir l'effet que dut produire sur Racine une lettre si vigoureuse et si fière, écrite à son cousin et faite pour lui être montrée. Le poète, qui travaillait alors même à Andromaque, se trouvait convaincu par son ancien maître de mensonge, d'ingratitude noire, d'hypocrisie enfin, et il pouvait s'attendre, s'il continuait, à de vives représailles. On comprend qu'il n'ait pas osé soutenir plus longtemps un tel personnage, et que, n'ayant pas assez de vertu pour demander pardon, il ait du moins suivi le conseil de Lancelot, et se soit de lui-même résigné à garder un silence prudent.
Les années qui suivirent s'écoulèrent sans qu'il fût question de Racine à Port-Royal, et sans que l'auteur d'Andromaque parût en aucune façon se souvenir de ses anciens maîtres. Après bien des vicissitudes, les mères et les messieurs eurent la consolation de voir enfin luire des jours meilleurs en 1668. La paix de l'Église, conclue par Clément IX malgré les jésuites, rendit la liberté aux religieuses prisonnières, et parmi elles se trouvait sœur Agnès de Sainte-Thècle Racine, si étroitement surveillée qu'elle n'aurait pu, même si elle l'eût souhaité, communiquer avec son neveu durant ces quatre années de captivité. Nicole, Sacy, Lancelot, Hamon et les autres sortirent de leurs
cachettes ou de leurs prisons et publièrent à l'envi des ouvrages estimés ; Arnauld enfin fut présenté au roi et put voir un de ses neveux ministre d'État. Quant à Racine, on sait qu'alors il marcha pour ainsi dire de triomphe en triomphe, et qu'il donna successivement au théâtre, de 1667 à 1673, Andromaque, les Plaideurs, Britannicus, Bajazet et Mithridate. Vainqueur de Corneille dans la lutte trop inégale des deux Bérénices, il était avec Molière le plus illustre représentant de l'art dramatique français. L'Académie l'accueillit en 1673, onze ans avant Boileau, et si la jalouse rage de quelques méchants auteurs s'efforça de ternir sa gloire, il s'en vengea par de nouveaux chefs-d'œuvre, et aussi par des épigrammes bien cruelles. Il jouissait pleinement de sa gloire, et ce que nous savons de sa vie privée à cette époque montre d'une façon péremptoire qu'il avait oublié les enseignements et les exemples de Port-Royal.
Et pourtant c'était bien l'ancien élève des Petites Écoles qui triomphait de la sorte ; et, s'il était possible de parler ici longuement de l'œuvre dramatique de Racine, on verrait que son théâtre est séparé de celui de Corneille par toute la distance qui sépare Port- Royal du Gesù, et Jansénius ou saint Augustin de Molina. Les héros de Corneille semblent connaître aussi peu que possible ce qu'on nomme en théologie l'état de nature déchue, et ils croient en général avoir la plénitude de leur libre arbitre. Ils imposent silence à leurs sentiments les plus forts, à leurs passions les plus violentes, et quand la voix de l'honneur ou du devoir s'est fait entendre, il n'y a plus pour eux ni maîtresse, ni femme, ni parents ou amis d'aucune sorte. Quoi qu'ils aient pu faire, ils sont inaccessibles
au regret, au repentir ou au remords. 11 n'en est pas de même des personnages de Racine, car ceux-là représentent vraiment les hommes tels qu'ils sont, de faibles créatures livrées à toute la fureur de leurs passions. Hermione, Néron, Roxane, Mithridate, voilà bien la nature humaine abandonnée pour ainsi dire à ellemême. Et Ton ne saurait dire que ces héros de Racine soient comme ceux du théâtre grec les victimes d'une fatalité aveugle, car, aux yeux de Port-Royal et de Racine son disciple, les dogmes de la grâce efficace par elle-même et de la prédestination gratuite ne suppriment en aucune façon la responsabilité. Si malheureux que soient les personnages du drame racinien, leur fin tragique produit dans l'âme du spectateur plus de terreur que de pitié.
Ainsi Racine, « poète de théâtre et empoisonneur des âmes, » devait à ses anciens maîtres une partie de son succès, car il appliquait leurs théories psychologiques et leurs doctrines morales alors même qu'il semblait le plus en contradiction avec eux ; et d'autre part il devait à leur enseignement de pouvoir puiser aux sources grecques ; il lui devait en outre de savoir composer et de savoir écrire. Mais ces rapprochements qui s'imposent à notre examen, Racine ne les faisait pas, et Port-Royal encore moins. Racine poète dramatique ne croyait pas appliquer les principes d'une théologie quelconque, et Port-Royal eût été doublement scandalisé s'il avait vu ses théories appliquées de la sorte. L'antagonisme était donc aussi complet que possible, et cependant l'heure de la réconciliation définitive approchait; bientôt Racine allait être, suivant ses propres expressions, « tiré de l'égarement et des misères où il avait été engagé pendant quinze années. »
Gazikr. — Mélanges. g