LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE
On croit généralement que la « conversion » de Racine a été soudaine, et qu'elle doit être attribuée à l'insuccès de Phèdre en janvier 1677; mais il ne faut pas admettre légèrement des transformations qui tiendraient presque du miracle. Puisque l'on démontre aujourd'hui que Pascal n'a pas trouvé son chemin de Damas sur le pont de Neuilly, on peut démontrer de même qu'il s'est opéré dans l'âme de Racine un changement lent, mais sûr, et que ce grand homme a subi, bien avant 1677, ce qu'on peut appeler un retour offensif de l'esprit de Port-Royal. Considérons en effet les différentes phases de la vie dramatique de Racine. Jusqu'au mois de janvier 1673, malgré son ardeur au plaisir, il déploya la plus étonnante activité. Chaque année, il donnait au public un nouveau chef-d'œuvre, et les demi-succès eux-mêmes, bien qu'il y fût on ne peut plus sensible, ne le décourageaient pas longtemps. Irrité de l'accueil que Ton fit d'abord à Britannicus, il imprima sa pièce avec une préface acrimonieuse; même avant de la réimprimer avec une préface plus douce, il s'était remis au travail. Sept tragédies et une comédie en sept ans, tel est le bilan de cette première période. Mais il n'en est plus de même après 1673; c'est à peine si Racine donne au public deux tragédies en quatre ans. 11 met dix-neuf mois à faire fphigénie, et vingt-huit mois à composer Phèdre. Quelle a pu être la raison d'un si brusque changement dans les habitudes du poète? Faut-il croire qu'il s'oubliait auprès de
la Ghampmeslé dans les délices de Capoue ? Faut-il attribuer à des froissements d'amour-propre un ralentissement si étrange ? Osera-t-on dire que l'épuisement ou la fatigue se faisaient sentir chez lui comme chez Corneille ? Aucune de ces explications n'est satisfaisante ; tout s'explique le plus naturellement du monde si l'on admet que l'esprit du siècle et l'esprit de Port- Royal se sont alors livré de rudes combats dans l'âme du poète. De 1673 à 1677, il n'est jamais question de Racine et de ses amours dans la correspondance de M me de Sévigné ; le -nouvel académicien paraît s'être rangé quand il devint le confrère de Bossuet, de Fléchier et de Corneille, et tout donne à penser qu'il eut dès lors ou des remords ou des scrupules de conscience. Corneille en avait aussi , disent ses anciens biographes, et il paraît que ses confesseurs jésuites avaient parfois beaucoup de peine à le rassurer sur ce chapitre. Ils y parvenaient cependant, puisque l'auteur du Cid a travaillé pour le théâtre jusqu'à soixantehuit ans, jusqu'à extinction de chaleur naturelle, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Quant à Racine, il semble avoir été troublé de cette manière au milieu de sa course, dès l'âge de trentequatre ans, et sans doute il commença par chercher ce qu'on appelle des moyens termes. L'idée de renoncer au théâtre ne lui vint pas à l'esprit, mais suivant toute apparence, il résolut de composer désormais des tragédies telles que la morale la plus rigide en pût autoriser la représentation. Ainsi s'expliquerait ce fait qu'au lendemain de Mithridate, qui lui-même succédait à Britannicus, Bérénice et Bajazet, Racine ne soit plus allé demander le sujet de ses pièces à l'histoire ancienne ou moderne. Désireux d'appliquer à la rigueur
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les préceptes cTAristote relatifs à la moralité du théâtre, il se mit à étudier les modèles que ce grand moraliste avait sous les yeux quand il préconisait l'art de « purger les passions. » Il relut alors ses classiques, dont on lui avait fait expliquer les œuvres à Port-Royal, et il entreprit de les transporter sur la scène française. C'est probablement en 1673, comme l'a dit un contemporain, qu'il dressa le plan d'une Iphigénie en Tauride imitée d'Euripide. Mais il y renonça bientôt parce que la modernisation d'une pareille pièce lui parut impossible, et grâce à l'heureuse trouvaille du rôle d'Ériphile, il put faire ï Iphigénie que nous admirons, et qui ressemble si peu à Bajazel ou à Mithridate. Iphigénie, on l'a remarqué cent fois, est une œuvre exquise, tout imprégnée de christianisme. Racine s'est complu à représenter la fille d'Agamemnon comme « une personne vertueuse et aimable, » et l'érudition que l'on remarque dans la préface de cette tragédie pourrait servir à montrer combien les préoccupations du grand poète étaient alors sérieuses.
Avec Phèdre, représentée le 1 er janvier 1677, Racine fit un nouveau pas en avant, et cette fois nous ne sommes plus en présence de conjectures, si vraisemblables soient-elles ; tout le monde reconnaît la parfaite justesse de cette observation de M. Paul Mesnard : « Lorsque Racine écrivit Phèdre, les premières impressions reçues dans les écoles de Port-Royal se réveillaient avec vivacité dans son âme. » Pour se convaincre de cette vérité, il n'est pas nécessaire d'étudier la pièce elle-même, il suffit d'en lire attentivement la préface. Elle présente quelquesanalogiesaveccelled'/p/ttjcwte, mais cette fois les intentions moralisatrices du poète apparaissent avec une éblouissante clarté. Après avoir
insinué que Phèdre est à ses yeux la plus raisonnable et la meilleure de ses tragédies, Racine ajoute aussitôt : « Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n'y sont représentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause, et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose... Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine qui l'ont condamnée dans ces derniers temps , et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie. » /
Voilà bien le langage d'un homme qui voudrait pouvoir demeurer poète de théâtre, poète tragique à tout le moins, et ne plus encourir les censures d'un moraliste comme Nicole; que nous sommes loin de la fameuse lettre de 1666 à l'auteur des Hérésies imaginaires ! Ne semble-t-il pas même que Racine fasse ici amende honorable à ceux qui« dans ces derniers temps ont condamné la tragédie ?» Et l'on s'efforcerait en vain d'affaiblir la portée de ces allégations en disant
que la préface de Phèdre, imprimée en mars 1677, plus de trois mois après l'insuccès de janvier, est d'un homme que le découragement a transformé. C'est le contraire qui est vrai : l'auteur de cette préface n'est pas encore ce qui s'appelle converti. Il voudrait continuer à travailler pour la scène; s'il était assuré de réconcilier la tragédie avec ses « adversaires célèbres par leur piété et par leur doctrine, «Userait heureux de pouvoir composer des pièces encore plus « raisonnables » que Phèdre. Si donc Racine avait été à cette date le pénitent que nous allons bientôt voir, il n'aurait pas écrit la préface de Phèdre. 11 y a plus, cette tragédie elle-même n'aurait pas été imprimée, puisque, par le seul fait de sa publication, elle tombait dans le domaine public, et pouvait désormais être représentée, comme elle le fut en effet, sur tous les théâtres de Paris et de la province. Une dernière preuve de la non conversion de Racine à cette époque, c'est la belle Épître que Boileau lui adressait alors même pour le consoler, et dans laquelle il lui rappelait si complaisamment ses triomphes antérieurs. L'ami intime de Racine eût été bien maladroit s'il avait entrepris son ouvrage après avoir reçu les confidences d'un pénitent. Mais on sait que Despréaux ne travaillait pas vite, etYÉpUre VU fut achevée trop tard, comme cette fameuse lettre de consolation qui parvint jadis à un veuf remarié. Aussi faut-il bien remarquer la conduite de Boileau en cette occasion : il attendit six ans, jusqu'en 1683, avant de mettjpe au jour ce petit poème qui lui lait tant d'honneur./^
On ne saurait donc attribuer au chagrin de Racine en janvier 1677 la résolution qu'il prit bientôt de renoncer définitivement au théâtre. Le succès que Phèdre ne
tarda pas à obtenir aurait suffi à guérir une simple blessure d'amour-propre, et il faut chercher ailleurs là* cause de cette détermination vraiment héroïque. A la transformation morale qui s'était opérée depuis 1673 succéda une véritable conversion, comparable à celles de Pascal, de M me de Longueville, du prince de Gonti, de la princesse Palatine et de plusieurs autres personnages de ce siècle chrétien. Mais nous ne savons rien sur les événements qui s'accomplirent alors, sans doute au temps de Pâques 1677, parce qu'au xvn e siècle les choses de la vie privée pouvaient encore être entourées de silence et de mystère. Tout donne à penser, puisque Racine Ta dit vingt ans plus tard dans une lettre à M me de Maintenon, que le rôle principal fut dévolu en cette circonstance à la sœur Agnès de Sainte- Thècle, à cette vierge au cœur de mère qui à Port-Royal des Champs ne cessait de prier pour celui qu'elle avait banni de sa présence. Il dut se passer alors au parloir de l'abbaye des scènes bien touchantes, que l'auteur de Bérénice seul eût été capable de décrire ; et comme au temps de la conversion de Pascal, en 1654, il y eut à Port-Royal des « pleurs de joie. » Le passé de l'irascible poète de théâtre fut oublié en un moment ; le doux Nicole pardonna le premier, puis ce fut le tour d'Antoine Arnauld, de Le Maître de Sacy, et sans doute de Lancelot, du docteur Hamon, de tous enfin. Racine était si touché, si repentant, qu'il voulait quitter le monde et se faire chartreux ; mais la sagesse de son directeur ne le lui permiUpas. Ceux qui jadis avaient empêché Pascal de fuir au désert, ceux qui obligèrent le prince de Conti à demeurer général et gouverneur de province, exigèrent de Racine qu'il restât dans le monde, et, connaissant le besoin de tendresse qui
remplissait son cœur, ils lui enjoignirent de se chercher sans retard une compagne et de fonder une famille. C'est ainsi que, dans l'intervalle qui sépara le 18 mars du 1 er juin, Racine abandonna sans retour l'Hôtel de de Bourgogne et laChampmeslépour épouser la pieuse et simple Catherine de Romanet.
On voit assez quel fut le rôle de Port-Royal en cette circonstance ; aucun de ceux qui le composaient alors n'avait fait la moindre avande, môme après Iphigénie, môme après Phèdre, la pièce si raisonnable. Tandis que les Jésuites faisaient une cour assidue à Corneille, leur ancien élève, et que leurs casuistes rassuraient l'auteur du Cid quand il avait des scrupules et parlait de ne plus travailler pour le théâtre, les anciens maîtres de Racine affectaient de ne le point connaître ; ce fut lui, le grand poète, le Sophocle de la France, qui revint à eux avec toutes les marques du repentir, et en donnant des gages de la sincérité de ses sentiments. Les Jansénistes ne sauraient être accusés d'avoir frustré la scène française des chefsd'œuvre que Racine pouvait encore lui donner, car il avait définitivement abandonné le théâtre quand il revint à eux. La fréquentation de ces hommes rigides n'étouffa nullement son génie, et de môme que Pascal converti avait écrit les Provinciales et les Pensées, nous verrons bientôt Racine pénitent écrire Esther et Athalie.