‹ Mélanges de littérature et de critiqueChapitre 2 sur 9 · COIS · texte numérisé non relu

COIS

(i) Memorieper la stoHa delta Dàlmazia, Zara^ Battara , 1609 ^ 2 i/t»4*^

(2) Notide Storico^Critiche suite àntichita êtorùi et letteraturci de Ragusei. Ragusa, Marteçchini, i8oa»

Oo cherchera inutilenxeDt dans lé tableau un peu trop abrégé des mœurs illyriennes y la partie qui devroit avoir rapport à Pbistoire de Raguse y et qu'on est porté a y désirer, puisque ce pays a été soumis long-temps k ^administration commune de llilyrié , etqu^il préstote d'ailleurs [dus de particularités sîi^gulières que certaines nations très-étendues, dont les histprieùs nous ont en*^ tretenus^ jusqu'à satiété. Je soupçonne que l'édi*teur s'est réservé ce moyen, d'augmenter un jour son intéressamtecellection dW yolutne qui peut être fort fôquant, si le rédacteur qu'il emploie remonté à de bonnes sources. Raguse est digne à tous égards de ce privilège : comme ville an*^ t^que , par les monuiâens qui attestent son ori^ ^e , par les coutumes^ qui en perpétuent la trah dition jusqu'au sèîn de l'Eglise , par une foule de tircouslances pleines de poésie , qui se ^ rattachent au nom des lieu^ ou k la uaturedes cérémonies; comme ville moderne, parla simplicité, la sagesse et la durée de ses institutions, par l'exactitude de sa discipline intérieure, par la fi- ^ délité de ses citoyens; comme ville savante, par l'éclat de son école et le riorpbre considérable d'hommes distingués qui en sont sortis^ Elle a produit ou cultivé le talent des BoscovicI^, des . Appendini , des StuUi , des Stay ^ des Zamagna , de vingt autres érudits où poètes moins connus

(7) m France , o& l'on fait trop peu de cas des répu<« tatioBs que l'on n'a pas vues uaitre, et surtout de celles que Ton n'a point faites.

JTai peu d'observations contradictoires à opposer à M. le docteur Hacquet. Ce savant, que je crois François d'origine , et cpii est probablement le même auquel on dcHt un ouvrage trèsestimable sur la minéralc^e , devenu fort rare même en Allemagne, a vécu a^ez long-temps dans la Camiole pour prendre des informations justes sur les mœurs du pays. Cependant , il y a beaucoup à ajouter à ce qu'on rapporte d'après lui sur certaines superstitions, et même sur certains usages qu'il n'est pas permis d'ignorer dans un pays qu'on a habité plus d'un jour. Tels sont ceux , par exemple , qui se pratiquent aux fimérailles^ et qui, sans être expressément particuliers auxProvinces-Uly riennes , sont au moins assez rares ailleurs.

. Quelques écrivains ont reproché aux habitans de la Carniole, quelques autres les ont £e-^ licites, et je suis du nombre des lecteurs qui ont considéré la chose sous le point de vue le plus favorable , de porter jusqu'à un certain excès , qu'on est bien libre d'appeler superstition ou marne, les sentimens rdligieux et tendres, mais pli^ particulièrement ceux qui ont pour objet les granfdes catastrophes de la vie ^ la misère ^ la

(8) privation de la liberté , la maladie y la mort. Ea effet, les images qui sont exposées dans les rues, dans les places publiques, et principalement su^ les ponts, sont celles du Christ déchiré de plaies, pu de quelque saint dont le martyre horrible repousse les yeux. Combien de fois, cependant, n'ai-^je pas vu le bon paysan du Guisthal et de la vallée de Krain , avec ses yeux si (iers et si doux, son. teint brun, mais animé, sa chevelure noire et tombant ep ondes sur ses épaules, s'arrêter aux. pieds de la sainte effigie, et couvrir ces pieds, colorés d'un sang mal imité, de ses bai^ sers et de ses larmes; tandis que sa femme ou sa fille, deboxtt, après avoir achevé l'oraison ou le Pisméy laissoit tomber dans le trono la petite monnoie de cuivra percée qui avoit servi à sa parure, et qu'elle venoit de détacher de sesche* veux! Combien de fois jeme serois précipitée côté d'eux , si je n'avois pas eu la honte superbe de Fbomfne trop civilisé, et que j'eusse été sûr qu'un François rie m'aperçût pas î

Je n'ai vu que 4eux fois, et que très-rapide-* peut , l'appareil de^ funérailles illyriennes. C'é* toient des hommes, des célibataires, à qui ou ^endoit 1^ dernier^ devoifs, et je ne les ai point suivis jpsqu'à la consommation de cette çéré-* monie, qui peut se modifier suivant l'âge, sui«* yant l'état du mort, et suivant la fortune, l'a^cc-*'

tion, Pimagination des parens. Seulement, J6 m'en souviens , le dernier des deux a voit vingt* six ou yingt-sept ans tout au plus^ et il venoit d'éti^ emporté par une maladie de consomption, qu'on attribuoit plutôt à l'amour qu'au sortilège, quoique le sortilège se mêle commun^*ment à tous les malheurs dans la croyance d'un peuple primitif. Après avoir lavé le corps ayec des infusions de plantas aromatiques qui en retardent la corruption , on l'exposa sur un lit de parade, vêtu de ses meilleurs habits , dont quel^ ques-uns n'avoient pas servi encore; ses mains étoient croisées sur sa poitrine, au-^dessous d'un énorme bouquet de fleurs, et couvertes de gants blancs, suivant la mode des nouveaux mariés; son lit entouré , couronné, jonché de fleurs comme celui des époux; autour de lui , un jeune garçon et une jeune fille , dans le costume du Drug et de la Drushiza y c'est-à-dire' de ces acolytes qui font les honneurs des noces, chassoient les insectes avec de grosses toufies de fleura, qu'ils agitoient continuellement ; et chaque surve* nant , au bout d'une courte prière proférée a demi- voix , jetoit sur le mort quelques gouttes d'une essence bénite, et quelques poiguécs de fleurs. Cette offrande achevée , il passoit dans la chambre voisine, et y prenoit sa place au ban* quet, où la plus proche parente du mort, dans

(lo)

Tordre (pn n'interdit pa$ le mariage, figure ordinairement en robe d'épousée. Cette fiction du plaisir , de l'amour et du mariage au tom.beau d'un jeune homme qui n'a pas été heureux , est . peut-être la plus touchante des institutions hur maines.

Les figures de la traduction , ou plutôt de l'ouvrage de M. Breton, sont copiées sur celles <le MM. Hacquet et Fortis, à quelques-unes près que l'éditeur doit à une personne distinguée dans l'administration des Provinoes-lllyrienncs. Elles joignent le mérite de l'exécution à celui d'une ressemblance exacte. Le style de la traduction est pur, &cile, et même aussi élégant que le sujet le permet. Je rendrois toutefois cette justice à M. Breton avec plus de liberté , et , s'il &ut que je le dise, avec plus de |Jaisir, s'il n'avoit pas gêné mon impartialité en m'accordant une mention trop honorable, que mes foibles travaux sur llllyrie ne méritent point.

(It )

li* Afrique j ou Histoire ^ Mœurs y Usages et Coutumes des Africains.

Cet ouvrage fait partie d'une collection déjà volumineuse, dont les livraisons se multiplient très-rapidement et sans que la précipitation de l'éditeur paroisse entraîner jusqu'ici Tineonvénient le plus léger pour les acquéreurs , singularité fort nouvelle en librairie, même à Paris 9 où les libraires sont si ponctuels. Non seulement les parties les plus récemment pu-^ bliées ne sont inférieures en rien aux premières, sous le rapport essentiel de la rédaction ; mais l'exécution typographique , celle des cartes, des gravui^es et des omemens les plus accessoires n'ont pas perdu davantage de leur exactitude et de leur élégance. Les exemplaires les plus comn>ttns sont encore dignes , jusqu'à un certain point, de la bibliothèque d'un amateur délicat , et M. Nepveu a fait don à la biblioma-^ nie d'une découverte à laquelle on n'auroît jamais pensé sans lui. C'est à son heureuse imagination que nous sommes redevables du luxe tie la brochure.

L'idée de cette collection étoit d'ailleurs fort ingénieuse et en explique bien le succès. La statistique morale des peuples, l'histoire de leurs religions, de leurft superstitions, de leur»

arts, de leurs contume^, est la partie la plu» intéressante des voyages. C'est ce qu'on y cherche le plus avidement , et ce que les voyageurs ont généralement le plus mal vu. Ils ne manquent jamais de perdre le temps qu'il ëtoit si naturel d'employer à des observations utiles, en dissertations très<scientifiques, mais très-oiseusçs , qui sont comme non avenues pour le plus grand nombre des lecteurs , et qui n'intéressent que fort superficiellement les autres. Le reste de leurs livres est plus communément encore ua tis$a insignifiant de &its particuliers qui n'intéressent personne : et voilà justement comme on écrit les voyages. Il faut rendre à la géographie, à l'histoire naturelle, a la statistique matérielle des lieux , ce qui apparr tient à chacune de ces soiences importantes; mais l'histoire de l'homme moral est le premier but , le but essentiel du curieux qui visite des pays éloignés. La meilleure des Encyclopédies possibles , seroit peut-être celle qui contiendroit l'état exact des connoissances et des mœurs dans tous les âges de la civilisation , en partant par exemple des pays oii elle est à peine commeur cée, et en aboutissant à ceux où elle menace de finir.

On ne sauroit trop dans laquelle de ces catér gories opposées U &udroit placer l'Afrique^ si

Pcrn s'en rappdftoit indistinctement aui notion» plu$ ou moins hasardées que nous avons sur ses côtes mêmes, et aux descriptions bien plus •romanesques encore qu'on a faites de ses parties occultes, de celles où les voyageurs n'ont pénétré qu'un à un , et n'ont résidé qu'un mo^ment. Je n'en excepte pas même la relation de Mungo^Park, qui a parcouru, dit M. R. G. Y.j ce des pays entièrement inconnus, et dont la o) véracité est attestée par tous ceux qui con- .» noissent l'Afrique. » Les pays entièrement inconnus n'étoient probablement pas connus de ceux qui connoissent l'Afrique, et leur attestation n'y fait rien.

Ce qu'il y a de certain , c'est que cette grande , Contrée , si barbare sur tous les points par les^ quels elle touche au monde civilisé, est pour les> observateurs aventureux qui ont bravé tous les périls pour parvenir à son centre, une terre dé merveilles dont les villes réalisent les fables plus vénérables et mieux accréditées déThèbes , deBabylone etdeParsépolis. 11 n'y a presque point de région du Nouveau-Monde, même parmi celles qui ont le moins tenté la cupidké de^ Européens, .qui n'en soient beaucoup mieux connue que cette éternelle Afrique, qui' est pour nous contemporaine de la création , et qui présente sur certains de ses points les* monument les plu6

( i4 ) intéressans et les plus respectables da globe. •Un esprit de terreur , et si l'on peut s'exprimer ainsi, de fascihaâon qui préside , 3 est vrai y à tous les voyages de long cours, mais qui se prolonge rarement au-delà des premières tentatives, a dérobé les curiosités de l'Afrique aux recber- .cbes des voyageurs pendant tine longue ' suite de siècles , et ils ne semblent s'y être introduits depuis peu que pour lui ravir en passant des perroquets et des papillcHià. le stiis amant passionné de l'histoire naturelle ; mais quand un pays nouveau est conquis par la science, je vois quelque chose de miéulx à en rapporter que la peau d'une giraffe.

C'est au commencement du quinzième siècle seulement que lé prince Henri de Portugal, iils du Roi Jean 1.*', entraiisé par la passion des découvertes;, trouva des Portujgiiîs assez hardis pour 'se Tendre jusqu'au csp Boyador , non loin des frontières des États de Maroc. Le bruit ab-* surde, mais fondé sans douté sur (juelque tradition poétique très^remarqùablé ^ qc^ilne mer de feu s'élendoit derrière^ce.isap^rapriêta pendant treize ans le Courage des Portugais; iaUes merveilleuses qui se sont mêlées, comme on sait, à l'histoire tle toufes le» premières navigations. La fermetédu prince Henri, qui ëtoit le Jason de ces nouveaux Argonautes^ finit par triom*

{)lièr de leurs supcrstitioos , et les fit marchef de découverte en découverte. En i444 , on dout bla enfin le cap sans rencontrer la mer de feu 9 qui défendcHt ce passage; on franchit le Tropi* que , et on s'avaBça à plus de quatre cents lîeuès par-delà, îusqii'ttcap Yerd. On reconnut les fles qm portent sdn nom et les îles Aiçorês , et c'est sur un rochçr de l'une de ces dernières qu'om trouva une :statue d-un travail 4rèsrsingulier , qui représoitoit , dit-on ^ un cavalier tenant sa main gauche tar le am d'un cheval) ilioi;i(cant.rOG€adeut.dB la main droite^ et semblant indiquer k. route de l'Amérique. Il est probable que celiè observation ;ii\i :été Êdte qu'après ooUp ^ |et ^ue les .Em^opéens ne devinèrent pas L'Aoïériqixe le jout ;ofa ils Virent le^ Açol:es pour la première &ia. L'inscription de cette statue, gravée en caracfcèlres incc»nous, a &it croire ëm^savans^ qui>crôiènt plus volontiers que personne a des choses incroyables, que ce monument :poaveit être Tonvitige -des Phé- BidenB (m des Carthagitidis. Un peu phis tard, on l'ant*oit fiât cytlûpéen. Il pafoit trèsKdiificilt que les GaplSiag^noié aient pensé à l'expédition de Qirtstophe Colomb , et il y a beaucoup de caractères , inconnus aux savans eux-^mémes , qui ne sont ni Carthaginois ni Pbéniâens.

L'heureux hasard qui avoit donné un monde

à Christophe Colomb, fit oublier VAinque^ pour le plus grand bien de ses babitans^ et parce 4]ue ce pays , où l'on ne connoissoit poiut de mines d'or , ne pouvoit guère présenter à l'ava*^ rice des Européens que l'appât de quelques enclaves de plus. On exploita pendant un siècle sur l'autre hémisphère des mines et des royau^ mes 9 et nos progrès cessèrent de s'étendre où manquoient les richesses. Us sont si peu remar^. quables en Afrique depuis cette époque , que je ne crois pas qu'ils aient enrichi la civilisation de plus de quatre ou cinq découvei^tes, et il y en a certaines , comme la traite des nègres, qui com-^ mèncent à passer de mode.

- . De nouvelles circonsiances rappellent au jour-» d'hui notre àttontioii sur cette partie du monde si complètement oubliée. Le gouvernement du Sénégal est rendu à la France par le traité de paix de x8i4, telle qu'elle le pessédoit avant la révolution , c'est-à-*dire , depuis le cap Bland juaqu'àja rivière de Sierra-Leonal Ont s'occupe déjà à Paris (i) d'un établissement libre etcôlo^ fiial à la côte d'Afrique^ et le savant auteur en examine avec détail les avantagés et la possibilité^ dans un des. chapitres les pkis étendus et les pla$ solides 'de son livre. Personne n'étoit plus

; ' (f) Ceci a éU éùj^i^Qn i8i5.

capable

capable d'approfondir cette question ^ et totitei ceUeâ qui se présentent sur l'Afrique, et qui sont susceptibles d'une solution positive^ Deux voyages faits eu Afrique pendant les années 1785, 86, 87 et 88, avec M. le chevalier de Bouiflers, alors gouverneur du Sénégal 5 deux anis de séjour au Sénégal ou à Gorée^ pendant lesquels il a appris la langue ouolofe; plusieurs voyages faits dans l'intérieur , chez les petits princes du pays, et par ordre du gouverne* ment francois , Font mis à même de connoître à fond tous les objets sur lesquels il écrit, et il a augmenté avec soin ses Mémoires de tout co qu'il a trouvé depuis de très^authentique dansi les auteurs qui ont visité les mêmes paragesi* Ayant toujours conservé des relations avec le^ chefs de la colonie du Sénégal, il a pu rectifier peii à peu ce qui étorit inexact dans ses propres observations , et rétablir les faits qu'il àvoit omis«

Toutes les parties de ce petit ouvrage ^ont traitées avec un soin égal , et dignes d'un égal intérêt. Cependant je croîs pouvoir citer , parmi les détails les ]^lus neu& et les plus piquans y au mokis dans leur opposition avec nos mœurs ^ ce "qtlè le véridîque historien rapporte de certains bardes africains qui n^ont pas encore eii de Macpherson , et qu^on appelle '^uef/él en IL a

langage ouolof , siliki en langage manding y et guiriots en langage de relation. Ces poètes se trouvent presque partout , mais surtout , à ce qu'il pardit, auprès des princes et des grands *, ils ne reçoivent pas de ge^ges fixes , mais ils sont comblés de présens suivant leurs services , et les raffinemens qu'ils introduisent dans Part de flatter. Ils excitent leurs maîtres , les accompagnent au pillage y \& suivent dans les visites qu'ils rendent à d'autres potentats , et recueillent partout une bonne part de ce, qui leur est donné en cadeau ou payé en tributs.

Leur métier -est d'égayer leurs loisirs en ce-, lébrant leurs, grandes actions ou celjes de leurs ancêtres , et leur talent de savoir; tout : mettre .en chansons. Si leur patron reçoit qpdique; présent maguifique sur lequel ils puissent pfétendre un petit droit, à prélever , ils font aus- «itôt retentir ses louanges d'une voix glapisl^nte, avec des inflexions diverses , étendstlit les bras, roulant les yeux y faisant toutç3 sortes de contorsions, et semblables en tout à des * maniaques. Ces éloges , qui ne sont pas bien variés dans leurs formes, consistent à répéter sans cesse que personne ne fut plus cour^\gppx ,, plus riche, plus beau , plus généreux que le maître qu'ils chantent. Souvent ils emploient de certains mots qui se prennent en différentes

acceptions , et qui signifient tour à tour un homme d'origine céleste y ou un aventurier et un bâtard : suivant qu'ils sont satisfaits ou mécontens , ils prennent ces mots en bonne ou en mauvaise part , ce que Ton discerne à l'expression d'humilité ou de mépris qu'ils donnent à leurs grimaces, ce Rien de si plat , continue » l'historien , rien de si ridicule que leurs y^ éloges : je comprenois la langue , et j'ai vu ' » rarement des étincelles de poésie dans leur » bavardage emphatique. Soit vanité , soit amour y> de la flatterie y on leur f^it souvent cependant » des présens considérables, et ils finissent par » amasser de grandes richesses. »

Voilà des aperçus qui doivent paroître fort singuliers dans pos pays civilisés. Mais ce Afriy> que y dit Rabelais y fut toujours coustumière j!) de produire chosesestr^nges et monstrueuses, n

L^HindoustanyOxi Religion y Mœurs y Usages ^ et Métiers des Hindous.

La curiosité des hûmmtô doit être bien sa^ tisfaite sur ce qu'on appelle maintenant une terre classique. Les historiens, les poètes, et surtout les érudits ont tellement épuisé la matière, que le moindre écoKer peut parler de Rome aussi pertinemment que s'il y avoit voyagé du temps des consuls. Aide Manuce ne nous a rien laissé ignorer sur la toge , Théophile Rayuaud sur les bonnets , Baudouin sur les souliers , Sagittariu» oùLarcher sur les portes, Molîn sur les serrures, Gaselius sur les agrafes, Kirchmàhn sur k;s an-^ neaux , et le docte Magius sur l'usage de» sonnettes» On sait positivement dans tous les collèges comment on viyoit il y a deux mille ans à mille lieues de nous^ et on ne se doute pas le ' plus sQUvent des coutumes d'une nation , d'une province, d'une ville voisine où l'on est peutêtre destiné à finir sa vie. Quant aux pays trèséloignés qui n'ont pas l'avantage d^avoir été classiques , ou qui en ont perdu le souvenir , peu de gens en connoissent le nom , très-peu la situation et l'histoire , infiniment peu les pratiques particulières et les uHBurs. L'Inde est placée dans cette dernière catégorie , quoiqu'il n'y ait aucune région de là terre plus fiiite pour exciter la curio-

«té^ mais ce n^est pas uue terre classique > c'est seulement une terre romantique y une terre poétique et merveilleuse , et comme elle paroit s'être dérobée par une singulière eitception à la contaj^on du perfectionnement social , elle s'est sous* traite, par le même bonheur ^ à l'investigation des pédans. « Je vous salue , disoit Saadi, je vous 9> salue, riant empire des roses, qui produisez » en abondance les perles , les diamans, les » fleurs , les parfums, et les plus belles vierges » du monde ! i> J'ajouterois volontiers : Je vous 6alue , heureuse patrie des enchanteurs et des fées, royaume des aventures et des prodiges, si ancien dans l'ordre des temps , si neuf dans l'or* dre des sociétés, qui possédez encore, au milieu de la décadence du monde , les douces erreurs et l'aveugle félicité de vos premiers habitans ! Puissiez-vous les goûter long-temps ! Les illusions du premier âge sont charmantes dans les peuples comme dans les enËins, parce que c'est d'elles que se compose à peu près tout le bonheur cer« tain que l'homme est appelé à connoître pendant sa courte existence. Elles sont tontes aimables , toutes délicieuses, sans en excepter les plus com* munes, les plus grossières, lès plus vaines en apparence. Ce qui nous ravit surtout dans la lecture des voyages lointains , ce qui nous fait éprouver avec vivacité, avec violence, le désir si

répandu , an moins parmi les jeuqes gens , d'habiter un pays nouveDement découvert , c*est bien moins la sagesse de ses lois et la solennité de ses coutumes , que la naïveté de ses supersti* lions et l'attrait de ses &bles. Cet instinct de notre nature n'est pas approuvé sans doute par les grands génies qui ont soumis toutes les règles de la vie sociale à leurs calculs , toutes se» pratiques a leurs théories , et dont les profondes conceptions 9 si supérieures aux Mille et une Nuits en extravagance, n'en approchèrent malheureusement jamais ni en abandon , ni en gaîté. Mais combien ces génies, follement vantés , sont moins spirituels et moins agréables que ceux dont le savant Caylus et le bon M. Galland nous ont raconté les admirables métamorphoses ! Que l'imagination se plaît à ces brillans récits, et avQP quelle ivresse elle se transporte dans ce monde d'illusions, où tout semble s'animer d'une vie magique sous la baguette des fées ! Quel cœur de bronze ne s'est pas attendri aux mésaventures de ces reines de beauté, de ces fleurs de perfection, de ces miroirs de persévérance et de fidélité qu'on trouve encore dans l'Orient ! Quel front d'airain ne s'est pas déridé aux plaisantes vicissitudes de tant d'ingénieuses histoires ! Que sont devenus le vaisseau de SindlDad pour les voyageurs aventureux^ et la lampe d'Aladdin

pour les ambitieux désappointés ? S'il faut réellement des chimères aux peuples vieillis , pourquoi ne retournent-ils pas d'eux-mêmes aux amusantes chimères de leur enfance, qui sont mille fois moins dangereuses et plus jolies que les autres? On croiroît que la nature a indiqué ce symptôme de décadence dans Tindividu , [>our l'instruction de l'espèce.

L'intérêt qui doit s'attacher à V Histoire de VInde et à tous lés ouvrages qui en traitent , résulte de cette foule d'idées imposantes et merveilleuses qu'aucun pays ne peut rappeler dans le même nombre et avec le même éclat. Cette contrée magnifique renferme tout ce qui agit vivement sur l'imagination de l'homme , tout ce qui est propre à émouvoir son cœur et a commander son respect. Située à une distance considérable de notre Europe , elle exerce un prestige encore plus puissant par l'espace qu'elle occupe dans l'histoire des temps que par son éloignement topographique : sa chronologie , ses révolutions, sa religion , ses usages, sont presque aussi extraordinaires que ses' fables, ou plutôt l'histoire et la fable se confondent encore dans tous ses monumens comme aux premiers jours du monde. Non-seulement , en efiFet, les Hindou» font remonter à l'époque d'une création trèsancienne toutes les traditions de leur existence

sociale, mais îîs reculent les bornes de cette antiquité mystique au-delà des temps connus , à travers une succession incalculable de créa* tions , parmi lesquelles la durée du monde actuel occuperoit tout au plus un point presque imperceptible. On jugera de Pimmensité des siècle^ qu'ils embrassent par leur seul âge d^or^ où la vie commune de Tbomme donne quelque idée dePéternité, et qui compta trente-deux gépéra tions de patriarches de cent mille ans. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ces hyperbole^ gigantesques , qui seroient partout l'excès du ridicule et de la vanité , ne sont , dans l'Hin* doustan, que l'effet d'une conviction religieuse, justifiée jusqu'à un certain point, s'il est permis de le dire , par les vestiges de la plu^ ancienne ciyilisation du globe. 11 n'y a effectivement point d'histoire humaine qui ne s'arrête à une époque OÙ l'Inde flprissante jouissoit de tout le îsuperfla de la société perfectionnée , et où les autres peuples alloiecfljfy puiser les élémens de toutes les sciences et de tous les arts , sans en excepter ce-* lui de gouverner. U y a plus : quand les Crées visitèrent ces climats , il y a vingt ou vingt-cinq siècles, ils y trouvèrent déjà les ruines d'un monde ancien , sur lexjuel des siècles nombreux avoient passé \ des villes immenses couvertes de temples sans culte, de palais sans possesseurs >

de maisons sans citoyens , et où il n^ avoit d'faa* bité que les tombeaux ; des monumens qui attestoient l'imagination de leurs fondateurs et la patience obstinée de plusieurs générations , mais dont on ignoroit l'origine, l'auteur, l'emploi même , et dont la construction offroit des secrets que le goût raffiné des peuples les plus industrieux n'a jamais pénétrés depuis. Déjà la connoissance du passé étoit devenue la propriété d'une caste particulière, tant le mystère des tempa écoulés paroissoit profond et impénétrable. A jou« tez à cela que l'Hindoustan est physiquement le plus beau pays de l'univers, que nulle part, sur l'ancien hémisphère , le ciel n'est plus pur, le soleil plus éclatant, le cours des fleuves plus majestueux, la végétation plus abondante, plus énergique, plus pompeuse, les richesses du sol plus nombreuses et plus variées. Joignez à cette inépuisable fertilité d'une nature qui n'a presque pas besoin d'être sollicitée pour être féconde, l'influence d'une religion bizarre s^ns doute, mais pleine de poésie et d'enchantemens qui y comme la Mythologie , vivifie tous les êtres, et semble appeler la terre entière en témoignage de ses croyances. II est évident, je 1^ répète, que les mœurs , les professions , les habitudes privées les plus minutieuses doivent participer plus ou moins de cequ'il y a d'extraordinaire dans le

concours cfe circonstances favorables , et que , d'uoe grande quantité de conditions qui ne se sont jamais trouvées réunies dans aucune société d'hommes, il doit résulter une quantité innombrable de faits et d'observations qu'on ne pourroit recueillir dans aucune autre histoire. Cette carrière est si vaste ^ que les éditeurs de l'ouvrage que j'annonce ne se sont pas flattés de l'exploiter tout entière daiis six petits volumes, et qu'ife se réservent d'en consacrer plusieurs autres à l'histoire , à la géographie et aux monumens de l'Inde. Ceux-ci ne tiennent donc réellement que ce qu'ils promettient par le titre, et c'est plus qu'on ne peut attendre et qu'on n'attend ordinairement d'une entreprise de librairie, surtout quand elle arrive à sa fin , et que sa première ferveur s'épuise. Cef:te nouvelle partie de la collection de M. Nepveu est très-digne de celles qu'il a publiées jusqu'à ce j(iur, et qui ont obtenu les témoignages les plus manifestes de l'estime des artistes , de l'approbation des savans et de la faveur du pubhc. La rédaction , Ou plutôt la compilation des matières, a été confiée à un écrivain estimable qui l'a conçue avec un discernement peu commun , et qui l'a exécutée dans un style clair , correct et souvent élégant.

Les figures, copiées sur d'excellens modèles ou même tout-à-Ëât originales ^ car il y en a un

(«7) grand nombre d'inédites, sont remarquables par la netteté du dessin, et dans les exemplaires de choix, par Pexactitude du coloris. Il est extrêmement rare de voir une spéculation d'aussi longue baleine soutenue aussi heureusement et d'une manière aussi honorable. La petite Encyclopédie topogra phique, dont cet ouvrage dépen d , est un corps d'histoire important pour toutes les études , intéressant pour tous les états, agréable pour tous les âges , et dont la possession est accessible à toutes les fortunes, puisqu'au moyen de certaines modificajdons très-légères qui ne touchent au livre que sous le rapport de sa condition matérielle, et qui ne changent rien à son utilité , il peut convenir tour à tour aux facultés de la médiocrité qui n'achète que l'instruction, et aux fantaisies de l'opulence qui n'estime que le luxe.

Des Celtes ^ antérieurement aux temps his" toriques ; par M. Botidoux.

Jjs suppose qu'un homme entête de paradoxes s'avise de renouveler aujourd'hui celui du P. Hardouin, qui prétendoit que la plupart des livres classiques des latins n'étoient que des pastiches plus ou moins habiles , composés l'ëpoque de la renaissance des lettres , par quelques moines ingénieux , et qu'il entreprenne d'appuyer ce sophisme insoutenable sur la scien* ce étymologique, il ne manqueroit pas de remarquer que , par une de ces inadvertances qui trahissent presque toujours les Ëtussaires , ceux« ci ont imprimé le sceau de leur supposition té-^ xnéraire , au nom même de ces écrivains qu6 leur imagination a créés ^ etil Êiut avouer , ajouteroit-il sans doute , qu'on ne pouvoit désig|Eier la plupart d'entr'eux par des dénomination^ mieux assorties au caractère de leurs ouvrages ^ et plus propre^à faire connoître l'artifice grossier des contrefacteurs. Quelle épithète conviendroit mieux en effet au poète acre et hostile , qui attaque tous les états dans ses épigrammes effrontées , que celle de Martial ? Voulez-vous donner l'idée d'une Muse gracieuse qui ne chante que la tendresse et les plaisirs , par une comparaison &cile à saisir? la flûte de Sicik vous fournira U

|oli nom deTîbulle. Ëst-U question d'un taleafr non moins agréable et plus varié , qui joint le sel de la plaisanterie attîque k la moUesse de la volupté y qui flatte ^ qui déchire tour à tour , et qui offre , dans ce mélange piquant de gaité maligne, de grâce et de délicatesse, l'image d'un petit animal constant et mutin , sensible et capricieux , la nature elle-même l'a nommé Catulle^ Pour Ëdre reconnoitre l'historien concis qui affecte d'enfermer ses idées dans le tour mystérieux d'une phrase elliptique , et dont l'art est de faire entendre beaucoup plus qu'il ne dit y il suffit d'indiquer Tacite. Si un autre écrivain se rencontre , dont le style périodique et pompeux pèche au contraire par une recherche trop sensible de l'élégance , par une profusion d'orjiemens souvent déplacée , celui-là sera Florus. Il en est de même de tous les autres avec un peu plus de latitude dans les rapprochemens* Que pensera-t-on de ce jeu d'esprit , sinon qu'il est trop frivole pour occuper les loisirs d'uu homme sensé? C'est cependant sur des données tout aussi puériles et quelquefois moins spécieu*- Ses que sont fondés la plupart des systèmes étymologiques , où l'on a eu la prétention de rapporter tous les noms et tous les faits. à une origine arbitraire. U ne résulte pas de là que la sciençQ de l'étymologie ; qui prête des illustra^

tioDS si heureuses à toutes les «autres, soit entièrement à dédaigner ; mais qu'il n'en est point qui exige plus de mesure et de sobriété en application , puisque des esprits , d'ailleurs trèssages et très-réservés , ne peuvent se défendre d\m certain excès dans l'extension de ses principes. Je crois qu'il sefoit' difficile , pour ne pas dire impossible , d'indiquer un seul livre en ce genre qui ne fît pas sentir combien l'erreur est près delà vérité , et dans quels écarts peut se jeter nmàgînation quand elle n'est dirigée, que par l'analogie. Les théories les plus vraisemblables des étymologistes , examinées scrupuleusement , se réduiront toujours à quelques propositions certaines, mal à propos étayées d'une ' foule de subtilités dont le goût voudroit les dégager.

L'ouvrage que j'annonce n'est donc pas eïempt d'un défaut inévitable. L'auteur à qui

nous devons une savante traduction de César ,

près d'en publier la seconde édition , et animé du désir dé rendre cet important travail toutà^fait digne des honorables suffrages qu'il a ob* tenus , a cru reconnoître quelques imperfections dans le résultat de ses premières recherches , principalement en ce qui concerne les temps reculés de l'histoire des Gaulois et leurs anciens établissemens en Italie. Depuis , le ha-

sard ayant fait tomber sons ses yeux tin dictionnaire celtique , il y a vu, \à sa grande sur^ prise ^ el à la mienne aussi, je dois en convenir, que ç'étôit-là qu'il devoit chercher la clef des origines, italiques. La question est de savoir maintenant 9 et celte question est d'une grande importance potir M. de Botidoux et pour sa tm« diction de. Gësar , si elle peut gagn^ à cette ^^ ' couverte, ou bien si elle ne fera. que perdre du mérite qu'on lui accorde en se chargeant d'une vaine et stérile richesse. Ainsi, c'est dans le double intérêt de sa réputation et.de la .vérité, que je l'engage à se défier d'un prestige peutêtre tropTacife à détruire, à seborner du moins à qudlques aperçus infiniment heureux et infi** niment justes qui éclairent, étendent ou rectifient très-réellement quelques-unes de nos connoissances historiques. Le reste des hypothèses de M. de Bdtidpux, sur les origines italiques , est présenté avec une érudition piquante et sous le jour le plus avantageux possible; mais le. rapprochement qui a frappé son esprit, et dont on conçoit tr^-bien l'effet sur une imagination préoccupée quand on a l'usage des études étymolo^ques , est un indice trop vague, et tirop équivoque pour fonder une probabilité en hi^ . toire. J'ose lui certifier qu'avec un peu de penchant; à céà^ à cette espèce d'illusion,. om trour

teroit tout aussi alsémeDt les origines italjqueê tlans le Vocabulaire ouolof ou caraïbe ^ que dans le Dictionnaire bas^breton.

Je demande, par exemple, pourquoi chercher dans le celtique hal de préférence à un autr« mot grec qui en est presque l'homonyme , le nom de la ville de Saleute, qui ne vient probablemei^ ni de Fun ni de l'autre ; celui de rhegiurris dans le celtique rhegi^ qui peut signifier déchi^ rement ^ mais qui ne le signifie pas mieux non plus que son analogue grec ; celui â^aigyripa ^ si convenable à un pays riche en mines d'argent| dans la combinaison très-forcée de trois mots de patois armoricain qui veulent dire littéralement Vhomme chet^aJ ^eX qui ne présentent par conséquent qu^un véritable non-sens? Mais voici qui me paroît plus extraordinaire : M. de Botidoux , essayant d'expliquer par la langue celtique le nom du cap Leucopetra ^ à l'extrémité de l'OEnotrie, ou de la Gilabre actuelle, et obligé toutefois de laisser aux Grecs les deux premières syllabes de ce mot , prétend que les dernières s'y réunirent dans l'usage des voyageurs, parce que c'étoit une locution Commune des hàbitans du pays , le celtiquejo^^na signifiant * que demandez - pous ? que voulez - poùs dire ? J'en suis bien fâché pour la science étymologique) maii^ c'est absolument comme si Fou disoit

que

^ue t'rïvas a eu des Allemands polir fondateurf et pour aborigènes , parce que sa dernière syllabe a en allemand le même sens que petra en celtique. Et pourquoi recourir i cette étymologie hybride, à cette alliance invraisemblable d^é-^ lémens disparates ^ quslnd Fétyraologie naturelle de son nom local est si fiicile à trouver tout entière dans le grec , sans aphérèse ^ sans apœ cope j sans syncope ^ sans métathèse > sans aucune de ces figures au nom barbare et pédantes^ que, à l'aide desquelles les étymologistes font d'un mot tout ce qu'ils veulent pour le plier à leurs systèmes? Leucopetra signifie , mot pour mot , saxum album > un rocbeir blanc ; ce qiïi convient merveilleusement à un eap , et spëcia* lement au cap Pktaro , dont il est ici question^ Pour concevoir tout ce que cette manière^ d'etpliquer les origines d'une nation a d'bypo<thétique et de conjectural j pour se faire un6 juste idée du degré de confiance qti^elle mérite , il suffit d'avoir épelé le dictionnaire de quelques langues très-anciennes. Les combinaisons pos-* Sibles des lettres et di^s syllabes sont presqtief infinies, mais^ il s'en faut de beaucoup quel les hommes lésaient épuisées^ d^abord parce qu'il leur est naturel d'affecter les combioaisonâf les plus euphoniques , les plds agréable» à L'o^ reille , et puis parce que tous le& substalKtiâ gé«. H. ^

nérateurs des langaes premières sont ordûiaîrenient monosyllabiques , et par conséquent d'au* tant moins suscep^bles de se modifier à Finfini, que le son vocal n'exerce pas de modifications dans les radicaux. Il peut paroitre étonnant ^ ■mais il est très-vrai que les deux ou trois milr lions de mots que possèdent entre elles toutes les langues connues , ne reconnoissent pas plus de quatre ou cinq cents racines; soit que les langues diverses qui sont à l'usage de la société dérivent d'une langue commune qui s'est subdivisée à l'infini sans s'anéantir tout^à-faitj soit que lesbom^^ mes aient été dirigés partout où une langue s'est formée par les mêmes principes ou la même inspiration , par le même sentiment d'imitation , par le même mécanisme d'organe , il est impossible de citer une expression à laquelle on ne puisse attribuer autant d'étymologies que l'on connott de langues-mères , et qu'il existe d'ac-

• eeptions différentes de son radical primitif. Il n'y en ^ point qui se refusent au premier système

« venu y pas même celles que l'imagination proçlniroit en se jouant^ et voilà comment on a succès-' iivement découvert tous les radicaux des langues Inoderûes , et la clef des. origines dé tous les peuples dans l'hébreu , dans le syriaque , dans le grec, dans l'ancien saxon y dans le has-alleipand , dans l'esclavon, dans lé gallois, dans le bas-bretop et

dans le basque. Je sais bien que Phistôîre s^ s6u<^ vent besoin d'être éclairée par l'étymologie , mais il est réciproquement démontré que l'éty* mologie , quand die n'est pas immédiate et incontestable, ne peut être éclairée que par l'his* toire» Ainsi , un nom de lieu évidemment grec ^ dans un pays ou les Grecs ne sont pas autoçh^ tones 9 m'indiquera une colonie grecque , si la tradition et les rapports des lieux ne s'opposent pas à cette conjecture; mais on ne me prouvera jjamais , si les mêmes circonstances ne concourent à ma conviction , on ne parviendra pas , dis-je , à me persuader sur une simple analogie de consonr nance comme celle des mots sicaniei sequafiij qu'une colonie des bords du Dubis^est établie avant les temps histoiiques sur ceux de la fon:** taine Aréthuse. Il faudroit pour cela d'autres témoignages et d'autres monumensque laresiseoi* blance fortuite de^uelques syllabes.

\vi' ^

J^es changemehs opérés dans toutes leé paf^ ties de r administration de l'Empire Bo* main, sous les rèffies de Dioclétien^ de Constantin j et de leurs successeurs j jus^ qu'à Julien } par M. Naudet»

Si les Journaux influent sur le succès des ouvrages de Kttérature , c^est qu'on suppose qu'un article favorable est l'expression d'une opinion répandue parmi Tes gens de gpût donË le rédacteur s^est rendu Knterpréte , et qui avouent plus ou moins sa missiour Une opinion individuelle ne peut déterminer en effet le jugement du public qu'autant qu^elIe représente et qu'elle exprime un jugement dé^à formé. Les ^ critiques contemporains de nos grands classiques ne leur ont pas toujours été ËivOrables ^ mai» ^ on a oublié leurs censures , parce que le sentiment' de quelques-uns ne prévaut jamais contre le plaisir de tous. Le joumiàîste ne &it donc, en dernière analyse y que reconnoitre et constater le sentiment général ^ et s'il le combat par l'effet de quelque prévention on seulement par prédilection ponr les idées singulières, il ne peut qu'en pallier , qu'en retarder pour quelque temps la manifestation publique. Le mérite des Kvres est une matière sur laquelle la classe éclairée prononce en dernier ressort* Qu'est-ce

( «7 ) 4oD€ ; quand il s^agit des livres qu'une société choisie aveic soin dans h, classe éclairée dont je parle, que Pélite des gens intruits et des gens de goût a honorés d'une approbation éclatante , €t en quelque sorte plaeés hors du report de. la critique? Que reaste-t-il à dire d'un ouvrage qui a été distingué par TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres au milieu d'une foule d'où* 'vrages sur la même sujet, qui a été comblé des léloges les plus flatteurs et des plus nobles ré-- ^compenses par les hommes les plus capables 'd'en apprécier la valeur, et qui apparoit ainsi dans la littérature avec une réputation toute &ite? Il Êiudroit bien de la présomption pour y voir autre chose qu'un objet d'étude , et c'est seulement sous ce poipt de vue que je me suii^ promis de conadérer celui ci. L'intérêt qu'il ip^inspiroit d'avance , et qui s'est augmenté par 6a lecture, reposoit d'ailleurs en grande partie sur une observation que je ne fais jamais sans plaisir :'<i'est que l'instruction et les théories de ja nouvelle société commencenf à se lier à celles de l'ancienne, et que ces tepps intermédiaires^ qui ont menacé le nionde d'în^uçr s\ long^tcmps ftur ses destinées, pourroient bien perdre, de jour en jour , un peu de leur autorité, Toîl^ do jeunes professeurs (je ne parle aujourd'hui' que de M. IVaudet, ^nais on sait qu'il n'est paj Iç

seul qui se distingue. dans cette cacriére^; voila, dis-je, de jeûnes gens d\in talent éminemment recommandable ^ dont Péducation formée à la suite de nos malheurs se rattache par ses pria-cipes.ei par sa direction aux études conserva* triées et aux systèmes vraiment sociaux.

Le titre de l'ouvrage de M. Naudet; annonce^ iout autant qu'il le &ut , et là joature de son sujet, et l'étendue et l'importance de ses recherches. On est étOQiié du nombre des auteurs qu'il a dû consulter, comparer, accorder ensemble, pour rendre un compte exact de ces Vicissitudes incalculables de mœurs et de coutumes qui caractérisent la vieillesse d^s pçupl€;3 . et les iniptiissaiis efforts dé l'esprit social contre l^a élémens de destruction des sociétés. usées. Ce tableau exigeoit des notions {Mréliminaires qu'il a très-habilement présentées dans une introduc* tion historique pleine fixera dition et de mélhod^. C^est la première partie de son vaste. travail^ et celle, peûf-étre qui a demandé le plus d'études en tout genre. 11 y embrasse sous tous leurs as* pects toutes les questions de statistique qui peuvent s*âever sur les temps de l'Empire antérieurs, à Dioclétien; l'économie politique ,^ tes finances, la législation-, Pétat des personpe^,^ l'administration provinciale, le ressort de.Ja justice^ la police du palais impérial^ l'élat miU«

taire , et spécialement la nature' et les modifications du gouvernement. Or, il n'y a rien de plus mobile/ rien de plus sujet à ipodification que la nature du gouvernement Sous le despotisme^^ puisqu'elle dépend alors du caraO.tèi'e derhomtmé sur la tété duquel le hasard oli la naissance fon,t passer la souveraineté. Ainsi Rome subit sous Auguste une tyrannie voilée encore ' des apparences de la république , qui est la plus absolue ^ la plus redoutable de toutes , parce qu'elle ti^it sous son 'joug de fer un monstre qu'elle est toil^ jours prêté à décbaîiler cotftre ses ennèniîs; Le peuple y fut distr$^it d'ailleurs par Féelat de js^ conquêtes et de sa gloire. extérieure; et€olitent d'étonner le monde, il supporta plus aisémei)t l'opprobre de son esclavage. Tibère^ hypocrisie comme son prédécesseur V affecta la même défi»rence pour les anciennes formes tant qu'il ne fut pas assuré d'uh pouvoir inviolable; mais il achevoit de dépraver les meeui^, de profîmer les idées généreuses , d'avilir le caractère natio* nal , et quand le ressort de l'esprit public fat ei9tièrement usé, il arriva sans effort au: despotisme» A partir de là , rijen n'égale la bassesse et la dégénération du grand jieuple. Sous Claude, le âéiiat fut' prisonnier dans Rokne; sous Néron:, il devint tributaire; sous Gàligula, Un cheval lui Dvoit été désigné pour consul; sous Oomitie%

i 4o ) H délibéra sur FassaisonDement d'un turbot. H y a trente ans que.oés turpitudes passoient pour des fables parmi ce qu'on appelle des bons esprits. On n'y croyqit que dans le$ écoles.

II faut voir dans l'ouvrage de M. Naudet le développement de ce» baute» .considérations.

Partout ses aperçus .sont ingénieux , pleins die justesse et de force ^ qudiqu^ois Us sont profonds. Parmi cette fojale d'historiens qu'il a été obligé d'eiplojrer^ içt dont plusieurs oe valent la peine d'être lus que pour quelques fiiits isolés qu'ils ont rapportés avec plus de détails, 0131 .voit qu^il n^en e;i5t aucun qu'il ait lu avec plus djS profit que Tacite. Sans tomber dans l'excès de cette copcisipn affectée 9 qui est un vice dans potre langue , et peut-être dans cette de Tacite y il en a souvent la précision nerveuse et le tour énergique. Je ne citerai pas d'exemples. Ils sont nombreux, et j'aime k les laisser au discerner ment dii lecteur dans un livre que spn sujet , la manière dont il e^t traité, le succès qu-il a ob«tenu, rendent classique en son' genre, JLe seul chapitre que j?aie abordé jusqu'ici , donneroit matière à des développem^s qui outrepasserroient beaucoup ses limites^ Raconter pour fiiire penser , voilà ce qui caractérise l'historien philosophe : c'est le secret de Tacite. Les décla** jnateurs disent tout ce qu'ils savent ou tout ce

quHls croient savoîr; et quand on les a entendus, on est étonné de n'avoir rien appris.

Les qualités distinctives du talent de M. Nau« det sont toutes réunies, selon moi, dans la partie de ce premier livre où il est traité de la grande révolution que le règne d'Adrien apporta d^s les élémens de l'Empire. C'étoit ùue époque bien remarquable ; c'est aussi un paragraphe très-remarquable , et tel que je connois peU de personnes capables de l'avoir écrit, infiniment peu capables de l'avoir conçu , à quelque époque que je remonte. Je voudrois seulement que M. Naudet eût insisté davantage sur l'acte le plus glorieux peut-être , et saris contredit le plus sage de ce règne , sur l'appel d'Antonin au rang de César , et sur la précaution encore plus profondément prévoyante d'Adrien, exigeant du digne héritier de son trône qu'il se choisît d'avance des héritiers dignes de lui. Elle valut à l'univers le règne de Marc-Aurèle. Pendant plus de soixante ans, l'Empire demeura paisible au* dedans, formidable au-dehors; et s'il ne se con* solida point pour des siècles, on ne peut s'en pr^dre qu'à une seule faute de politique qui remonte jusqu'à Auguste , et que des empe*' reurs adorés du peuple étoient seuls capables de réparer, si toutefois elle étoit réparable dans l'absence du cjiristianisme et de tout autre sys«

tème de morale religieuse. IL est évident que le pnnci|)e de la légitiaiité auroit maintenu FEm* pire Romain et assuré son repos , sa pl^ospérité , sa gloire. Qu^manquoit-ildoncà Rome pour ne pas cesser d'être Rome? C'est ce que M. Naudet exprime admirablement dans ces deux mots :

u4uguste at^oit oublié de définir la souveraineté.

J'ai dit que cette, partie du premier livre de M. Naudet dobnoit une idée des qualités principales de son talent. C'est là aussi que son talent peut laisser quelque chose à désirer : les qualités secondaires que donnent l'âg^ et la réflexion ) plus de sobriété dans les conjectures, plus de itiatùrité dans les jugemens, plus <Funité datis l'ensemble du système historique qu'il commence à développer. Il a besoin de ée défier de lui davantage , de céder avec moins dé facilité à un rapprochement spécieux, à une allusion brillante. Son style y pourra perdre quelque chose sous ie rapport de; la couleur , ses tableaux auront moins d^effet*; miais leur effet plus vrai , plus utile, offrira un intérêt plus important à la classe peu nombreuse des lecteurs faits pour l'apprécier. Je ne dis pas que ce petit défaut soit comr mtm dans son ouvrage , je ne dis pas qu'il y soit tellement prononcé qu'on né puisse me contester cette découverte } l'exemple que j'aurois choisi ^

la cocoparaison (TAdrien et de Louis XI , a même quelque chose de séduisant qui surprend, qui entraîne au premier abord ; mais j'y trouve un jeu d'esprit d'un goût trop moderne pour le ton général de l'ouvrage ^ et surtout quelque absence de justesse. La popularité d'Adrien n'a nur cnn rapport avec celle de Louis XL Le premier, par une de ces idées profondes dont la conception prouve du génie, dont l'exécution demande du courage , dépouilla l'état militaire d'une par*, tie de l'influence qu'il exerçoit sur les destinées de Rome , et qui nœttoit l'élection des empereurs à la merci des soldats : il réprima cette anarchie des camps qui meqaçoit à tout moment la tranquillité de l'Empire , et en balançait plus égaler ment les institutions , il sembloit lui donner une sécurité dont il n'avoit pas joui jusqu'à lui. Le second, dominé par un amour excessif du pou7 voir absolu qui lui faisoit prendre çipi .horreur tout ce qui se rapprochoit du trône , et même ce qui ne s'en rapprochoit que pour le soutenir ; plein de mépris pour le peuple , qu'il étoit loin de regarder comme une puissance, et qu'il n'élevoit que pour l'opposer aux grands; frappé peut-être de cet esprit de vertige et d'erreur qui annonce de loin la chute des monarchies , ren-< versa le reste des institutions préservatrices auxquelles le salut des sociétés modernes pouvoit

être attaché. On volt qu'il y a plutôt matière k contraste qu'à comparaison entre Adrien^ donnant aux générations futures toutes les garanties dont le gouvernement étoit susceptible dans l'é-r tat de civilisation , et Louis XI , achevant avec violence l'ouvrage du temps qui avoit commence à les détruire. Il est assez singulier qu'il n'ait pas été mieux traité pour cela par les factieux des siècles suivans, qui n'ont cessé de le citer comme iin tyran , quoiqu'il n'ait jamais Ëiit sentir qu'à là noblesse le poids de son pouvoir , et qu'il ait abattu de lui-même toutes les barrières qui le séparoient du peuple. C'est tout le contrairede la définition ordinaire du mot.

La deuxième partie de l'ouvrage de M. Nau-»

det contient le règne de Dioclétien , la /troisième celui de Constantin. Je n'y suis pas arrivé, quoique je me fosse proposé de tout parcourir aujourd'hui d'un coup-d'œil plus rapide. Leplaisip de lire m'a fait oublier le devoir d'analyser,

mm^mf

Continuation.

Le règne de Dioclétien est une des époques les plus importantes de l'histoire de la politique. C'est à ce règne qu'il £aiut remonter pour trouver la plupart des élémens dont s'est composé dans les âges ^suivans l'art de gouverner les peur ples< Quoique le christianisme ne fût pas eneo** re la religion de Pétat y il semble qu'il commençoit à influer sur la destinée du monde ^ et à Étire connoitre aux hommes de nouveam^ besoins . sociaux. Jusques à Dioclétien , Rome n'a voit fait que passer du gouvernement absolu à la répu-^ blique , ou de la république au despotisme , sans connoitre d'état intermédiaire. C'est de lui qu9 . datent les premiers essais heureux dp^ouverne*- > ment mixte; et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'au-cun prince n'a déployé cependant avec plus de faste l'appareil de la souveraineté. Les conces*^ . sions qu'il crut devoir faire à l'esprit des peuples . ne changèrent en rien les rapports de la puissance impériale avec eux ; elle s'éleva en propor- . tion de ce qu'elle accordoit.

11 y a dans cette époque de l'histoire deux as-» pects très-importans de la civilisation à considé-* rer,safiiiet son commencement. Je doute même qu'aucune autre période des temps anciens et modernes ait montré aussi à découvert tous les

phénomènes qui accompagnent la chute des sô*** ciétés 9 tous ceux qui en annoncent le renouvel* lement. Ce colosse prodigieux de l'empire romain pèse encore de tout son poids sur le monde ; et cependant , à travers le reste de majesté qui Pentoure , on devine sa décadence et sa ruine. D'un autre côté , l'investigation des idées so« ciales devient le besoin de cette foule de peuples barbares qui n'avoîent demandé jusqu'alors ^u'à être gouvernés. La fameuse insurrection des Bagaudes donne aux nations tributaires le signal dé l'indépendance. La distinction des états com<-^ mence à s'introduire parmi ces troupeaux injiombrables de vaincus qui subissoient depuis si long-temps sous le joug de Rome Pégalité de l'esclavage , et cette hiérarchie nouvelle , bien que fortuite et fondée à la manière des sauvages sur de simples dîfiPérences de localités (i), est un moyen sûr de conservation pour les sociétés qui commencent et pour celles qui changent defor^ mes. Il est remarquable qu'il se trouve dans une masse d'hommes sans lumières , qui essaient de se constituer en corps de peuple, upe foule d'idées sociales qui ne sont plus accessibles à Fintelligence des peuples perfectionnés. S'il est , par exemple , ijne espèce d'institution qui repu-

(i) BXLSticard , urbàni , burgenses.

' ( 47 ) gnë à la pensée de rbomme très-civîlisé , c^est celle des démarcations civiles, de la division des castes , de l'attribution des emplois et des rangs déterminée par le hasard de la nai^ance. Cette institution ne peut pas être regardée comme l'ouvrage de la raison humaine , puisque la raison humaine se révolte partout contre elle. Ce* pendant elle «st universelle , parce que le Créateur a donné à toutes les sociétés naissantes l'insr tinct de sa nécessité , et que la nécessité est entre les hommes une espèce de morale relative qui les détermine dans les circonstances aux* quelles les règles de la morale absolue ne peu* vent pas s'appliquer. En effet ^ l'organisation* de l'homme tel qu'il est 9 tel qu'il sera probablement toujours y n'admettoit rien de mieux que le principe de l'inégalité des conditions. Ce principe est même très^&vorable en ce sens à l'égalité mo** raie qu'il ne la met pas en question y ce qui se^* roit absurde, et qu'il porte tout le caractère d'une simple convention sociale, puisque de toutes les choses qui. distinguent l'homme de l'homme , il n'y en a point qui dépende moins de lui que la naissance ; comme personne n'a le droit de s'enorgueillir d'être, né dans une cer» t^ine classe plutôt que dans une autre , aucun homme de sens ne sauroit être humilié de sortir d'une classe inférieure» Ce qu'il y a de inorr

tîfiant quand les premiers raâgs appartienâ^nl en droit à loiU le monde, c'est de les voir emportés d'assaut par l'audace factieuse y ou ùxir* tivement surpris pr la médiocrité rampante, et c'est ce qui arrive probablement quelquefois^ Quand on a fait une révolution pour ôter leurs avantages à la naissance et à la fortune , le grand nombre a pensé que cela étoit juste , et il étoit impossible qu'il pensât autrement, car la nais^ sance et la fortune ne sont pas des droits mo^ raux. Qu'en est-il résulté? Que les avantages du hasard sont devenus le patrimoine de l'intrigue et des passions , et par conséquent un objet de brigues, de déchiremens, d^e convulsions conti* nuelles , parce qu'il n'y a pas de raison pour que l'intrigue et les passions cèdent jamais à la jus-** tice et au bon droit. La société n'a pas été plus ' heureuse, comme on sait; l'inégalité n'a pas été moins réelle j elle est devenue seulem^nt^us outrageante. Quant au mérite, il n'a pas prospère davantage, si j'en crois les plaintes du siècle. Il y a bien de la raison dans la routine des peu-^ pies.

La nouvelle organisation du corps politique date à peu près, comme je le* disois, du règne de Dioctétien, mais elle n'offroit alors qu'une masse inerte ^ informe , attaquée dès sa naissance d'un vice mOrtel. La terre présenta , pendant

quelque

quelque temps , un spectacle fait pour contris^^ ter le cœur de Phomme , une perspective déses*pérante et terrible. La société mou roi t avee le paganisme et l'Empire romain qui Pavoient jusque là représentée tout entière; et, dans cette société 9 à peine dégagée de la barbarie première, qui s'efforçoit de lui succéder, rien u'annonçoit la possibilité d^u^ ^i^ durable. G'étoit l'effort précaire , la velléité d'eiistence d'ui) être imparfait auquel il manquoit une âme. Heureusement le l'ègue de Constantin se préparoit , et le christianisme alloit triompher 3 le christianisme qui , ^ le considérer simplement comme une institu* tion , est la plus puissante sauvegarde que le génie ait donnée aux libertés sociales, et dont Montesquieu a dit qu'il ne sembloit pas moins fait pour assurer notre bonheur dans ce monde que dans l'autre. La spciété ancienne , avec tous ses philosophes et toutes ses lumières , n'a voit enfanté que la barbarie. La société nouvelle, éclairée par cette étoile de Bethléem qui appeloit naguère au berceau du Christ les rois et les bergers , recomposa d'élémens plus purs, et pour un nombre infini de siècles , le grand ouvrage de la civilisation. La théorie des gouvernemens mixtes, éclosô des principes mêmes de la reli« gion , se développoit lentement , mais en s'affer-* Qiissant à mesure que l'arbre de la Croix étea-^ IL 4

(So)

doit an loin ses vastes racines; et les bommés , dit M. Maudet « dont j'emprunte ici les exprès* sions, sortant de la tyrannie d'un gouvernement républicain , s'approchèrent dés-lors plus oa moins k travers diverses sortes d'esclavages de la liberté d^oiie monarchie tempérée. Cette admirable influence du christianisme n'a pas 'été méconnue, même au dix-huitième siècle j mais il £illoit dire, pour la caractériser dignement, .que, sans eUe , la civilisation actuelle n'existeroit pas, et que tous les pays soumis autrefois à FEm*' pire romain , c'ést^-à^ire la moitié du monde connu, seroient encore le domaine de quelque» hordes barbares , sans discipline et sans lois. Le renouvellement de la société ne dépendit ja-* .maisd^une révolution purement politique, comme on a feint de: le croire chez les modernes. Ce sont les religions qui renouvellent les peuples; le feu divin qui vivifie Phomme social ne pèal être emprunt^ qu'au ciel, et c'est le sens vérit»ble de la belle allégorie de Prométhée. Il étoit réservé à notre siècle , et dans ce siècle à des hommes qui ont Ëiit abnégation de toutes les idées morales sur lesquelles repose la société , de jrêver qu'on pût recommencer la civilisation^ en prenant le système de la civilisation à l'inverse, e^està^dire en substituant le fait au droite la f^rC0 à \à justice, et ia majorité dnx gou^eme-^

iUeni. 11 ëeroit plus facile de reÊiiré la création tivec les élémens conftss du chaos*

Je n'ai pas eu Pintention d'analyser l'ouvrage de M. Naudet* Quoique pjein de développemens înléressans et d'aperçus profonds qui forcent à réfléchir , il est extrêmement rapide, et peu susceptible d'être réduit avec clarté aux proportions d'un article de journal. J'ai déjà dit que son importance historique luiassu'roit une place dis-" ti.ngtiée dans tes études classiques^ La ràanière dont il est exécuté ne le rçnd pas nloins digne d'en occuper une dans la bibliothèque des genô du monde les plus étrangers à la critiqué et a la philologie de l'histoire* L'auteur , mait?e de son. âùjet, en a habileméiit déguisé l'aridité so.us deâ formes qui ne sont jamais sans attraits Dans les questions les plus sévères, il a su être érudit îavecJ goût , et joindre l*tîrbâriité q\iî plaît à là doctrine qui instruit. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a deux fois bien' jtigé le livre et l'écrivain. L'uû et l'autre étoient académique» dans toutes les acceptions favorables du mot.

AAMi

Histoire de VEmpereur Julien, tirée des aa-> leurs idolâtres , et confirmée par ses propres écrits ^ suivie du Bécit de la désastreuse retraite des légions romaines j par M. JoNDOT y auteur du Tableau historique des Nations.

Qu'est-ce que cet empereur Julien , si vivement attaqué par les uns, si passionnément prôné par les autres^ que la religion réprouve comme nn misérable apostat , que la philosophie du dixiiuitième siècle assimile à Marc-Aurèle? Voilà la question que M Jondot s'est proposé de résou* dre, en démêlant , à travers les ppqégyiîques intéressés des sophistes, les vérités historiques qu'ils ont altérées à dessein pour flatter leur idole et tromper l'avenir-

Il y a des circonstances dans l'histoire de Julien 9 il y a des parties dans son caractère qui ne peuvent que gagner à être examinées à la lumière d'une sévère critique. Peu de guerriers ont eu plus de courage , peu de souverains ont porté une sollicitude plus active et plus éclairée dans les affaires du gouvernement. Quant au mérite littéraire , qui est beaucoup moins requis dans un empereur , on sait qu'il en étoit assez pourvu pour briller en quelque rang que le ciel l'eût &it naître. Julien , ne fût-il qu'un écrivain, passeroit «ans doute pour un des écrivains les plus iu-

gënîétix de Fantiquîté. Ce n'eat pas cependant sous ce rapport qu'il a mérite d'être appelé par Voltaire le seeond des hommes ; et si cfn ne le iconsidère que dans les qualités morales qui pourr oient justifier un si bel éloge , on l'en trouvera bien indigne* Perfide et intolérant, hypocrite et ambièieux , il n'avoit que le masque du philosophe. C'est à son intolérance même, à âa haine effrénée contre le christianisme, qn^il doit l'en* thousiâsme dont il a été Tobjet dans|e siècle dernier. Il étoit tout simple que ses continuateurs dans le projet S écraser Vinfdme , lui accordas* sent des vertus qu'il n'avoit pas, pout donner plus de crédita son opinion, et plus d'autorité à leur secte. Il faut convenir cependant que, parmi les grandes réputations qu'elle a &ites , il y ea a de plus gratuites.

C'est une entreprise assez difficile que de déposséder Julien de cette réputation d'emprunt. Il en jouit par droit de prescription, même dans les études classiques^ et des écrivains , d'ailleurs judicieux , n'ont pas hésité à composer l'histoire de son règne des éloges emphatiques d'Eunape ^ de Mamertin , de libanius, qui n'étoienl pas des historiens, mais des rhéteurs stipendiés à la suite de la cour. Il est tout simple que Julien ait été flatté , il y avoit de quoi) mais ce sont là de sinr gulières pièces officielles pour fonder Le jugeH^

ment des siècles : si jamais notre histoire est écrite sur des documens du même genre y la postérité sera bien instruite !

Une des choses qu'on est convenu d'admirer dans Julien y c'est son éloignement pour la vie publique, sa répugnance pour le pouvoir. Quand on lui apprend dans Athènes qu'il est associé à la puissance suprême, il pleure, il se désoie, il soupir.^ api es les charmes de la retraite, il re*t grette les ombrages de FAc^démie et la petite maison de Socrate, Sa révolte dans Lntèce n'est pas plus volontaire que sa première adhésion au choix qui l'appelait sur les degrés du trône. C'est avec contrainte, avec douleur qu'il accepte le titre d'Auguste, Quand il ^^t accusé, il proteste dé son innocence à 1^ fs^ce du ciel et de la terre. Jl se plaint que Jupiter ait exigé de. lui qu'il ceignit le bandeau impérial ; et il est clair que Ju7 piter I^avoit exigé en effet. Nos philosophes n'en ont jamais douté. Il jure enfin , par tous ses dieux j qu'il n'avoit point de connoisi^ance du complot tramé par ses légions. Tillemont observé que ce serment ne l'engageoit pas à grand'chose, et il est probable que Julien le. sa voit.

Ce qui donne du poids à cette présomption , c'est le témoignage d'Eunape , que les admira*teurs de Julien ne révoqueront pa5 en doute, |Ce lénéj^reux auteur de VJUistoire des Sophistes^

4lont le savant M* Boissonade fait espérer nne édition bien précieuse, puisqu'elle sera éclairée de ses commentaires; Eudape atteste que le médecin de Julien contribua, par d^autres talens que ceux de sa profession , à la prospérité de son ipaitre. M. Jondot croit qu'il est question ici de la rébellion des Gaules, de l'élévation de Julien à l'empire , et des talens d'Oribase considéré comme négociateur de brigues et artisan de conspirations. Il est possible aussi qu'Eunape ait voulu parler d'autre chose. Le médecin de Julien étoit probablement un politique habile , et un politi^ que habile pouvoit passer alors poifr un magi'cien. Julien lui-même étoit le plus superstitieux des hommes ou le plus impudent des charlatans. 11 aimoit beaucoup la puissance , tout en ayant l'air de la dédaigner; et il n'en disoit du mal , suivant une heureuse expression de Voltaire , que pour en dégoûter les autres. Il savoît d'à* vance , il pressentoit l'apophtegme profond d'un homme qui n'avoit ni phis ni moias d'esprit que lui , de ce fameux cardinal de Retz , \!(S\ disoit tjji assembler le peuple ^ c^ est rémouvoir. Il assembla les habitans de Lutèce , il les émut ^ et les arma contre son cousiil , contre son bienfai-* ^eur , contre son maître. Ce procédé , qui est; celui d'un rebelle et d'un ingrat , n'est pas digne du second des hommes , de l'émula des Anto-

nins* Julien le sentit si bien , quHI ^ut obligé do faire parler Jupiter. M. Jondot ne se paie pas de cette excuse; les panégyristes de JuKen' ne sont pas si difficiles.

Arrivé à l'empire du monde, Julien, désespéré , se réfugie au fond du palais des Thermes , pour y gémir en liberté sur les malheurs attachés à la toute-puissance. II renonceroît peut-être à cet honneur dangereux , si le génie de Pempire ne lui apparoissoit pour implorer son appui:

mais que répondre au génie de Fempire? Ces misérables simagrées d'un usurpateur, assez dépravé dans sa morale pour oser faire parler ses dieux , pou voient réussir encore chez un peuple que Fexcès de la civilisation ramenoit graduellement à la barbarie ; mais elles sont ridicules et odieuses dans l'histoire, et il faut que le philosophismé ait été bien éhonté , il faut qu'il ait bien insolemment compté sur la crédulité dn siècle ^ pour étaler avec confiance les vertus du jongleur illustre qui a fondé son pouvoir sur de si mépri* sables impostures.

Julien avoit appris par expérience qu^on fait les révolutions avec des sophistes et des rhéteurs. Quand il occupa le rang suprême, il se crut obligé à les ménager; il en fît ses ministres , ses favoris , ou plutôt ses admirateurs à titre d'office. Sa cour fut une soFte de lycée où ^ àe tous

les talezis, un seul toutefois se perfectionna beaucoup , celui de flatter. L'histoire ne citera qu'un homme qui ait été aussi bassement, aussi outrageusement adulé en sa présence. Quand on lit les déclamations aniiquelles il daigna prêter une oreille complaisante , on ne sait ce qui l'emporte de l'impassible vanité de Gésar ou de l'opprobre de ses courtisans. Ce gouvernement investi do Êant de genres de gloire ne laissa cependant rien de durable. L'empereur faisoit des livres , les gens de lettres &isoient des lois, «t le paganisme, avec le double auxiliaire de l'épée et delà plume de Julien , tomboit pour ne plus se relever. 11 semble que le christianisme ne pouvoit se choisir Un plus redoutable adversaire. Julien réunissoit pour l'attaquer l'esprit , la mauvaise foi , l'art de manier le ridicule , le pouvoir ' et peut-être le goût de proscrire: une valeur signalée par les . plus beaux faits mUitaires, une ténacité invincible, un bonheur invariable dans ses entreprises; des armées dévouées jusqu'au fanatisme, des conseil* 1ers qui passoient pour les derniers dépositaires de toutes les counoissances des temps anciens^ des affidés comblés d'or , et qui étoient capables de tout pour de l'or ^ c'étoient bien des garans de^ succès. Le triomphe de la cause opposée est au moins un miracle que Julien lui-même ne coniesteroit pas*

Ce tableau rapide a dû &ire naître plusieurs fois l'idée d'un rapprochement très-naturel entre Julien rapostat et un autre dupeur d'hommes fort célèbre chez les modernes. Aux taiens littéraires pi*ès, qui nesoi]ffi*ent p^s de comparaison^ il est impossible de trouver une analogie plus complète dans le caractèrey dans la destination, dans les \ices, dans les qualités, dans les moyens, dans le but , qui étoit de part et d'autre la^es-* truction de la morale sociale. Cette analogie se continue jusque dans les particularités de leur vie militaire , jusque dans les désastres qui ter mi-» nèrent de si longues etde si éclatantes prospérités^ Elle ne cesse qu'à la catastrophe. Julien eut l'avaU"' tage inexprimable de mourir en soldat^ ets'ilre^ connut en effet que le Galiléen avoit vaincu , C9 ne fut qu'en mordant la poussière. M. Jondot n'a pu éviter de remarquer ce rapprochement | quoique étranger à son sujet, parce qu'on au^ roit trouvé sans doute une espèce d'affectation à repousser une observation qui en sortoit si naturellement pour tous les lecteurs. Malheureuse-»^ ment, l'excès est un défaut partout^ et la corn*paraison une fois indiquée ou plutôt reconnue , il&Uoit peut-être assez bien penser de leur péné^ tration pour se dispenser de la reproduire inu-* tilement dans des notés pleines de bon sens et de bon esprit, mais tout-à-fait surabondantes» G?

luxé n'auroit rien d'excessif dans l'enseignement Terbal; la doctrine de la chaire a le privilège d'étriç causeuse et prolixe ; mais il n'y a aucun avantage à en surcharger les livres, surtout quand l'objet de la discussion est si près de nous qu'il se présente delui-ménie^ et qu'il tend continuel* lement à distraire l'attention de l'étude principale^ Telle chose qui seroit l'objet d'une discussion in* téressante peut être oiseuse et de mauvais goût dans une histoire. Je retrancherois donc volon* tiers de l'ouvrage de M. Jondot les allusions trop développées*; j'y diminuerois la part de l'érudition philologique partout où elle ne sert à rien pour éclairer la pensée, de Pauteur ; j'excepteroîs les détails tr^-étendus, mais trèspiquans et très-' ingénieux y darîs lesquels il est entré sur les ou« vrages de Julien, parce qu'il est naturel de donner dans son histoire une grande place à lalittérature^ qui a occupé une si grande place dans sa vie; parce que cette analyse jette d'ailleurs beaucoup de clarté sur le systènie reli^eux de Julien, sur la sincérité de son dévouement au paganisme , et que la solution de cette difficulté importante peut seule donner la mesure de la bonne foi d'un homme extrêmement imposant, sur lequel lès philosophes ont sciemment trompé l'opinion pu» blique. Comme M. Jondot a apprécié dans toute son étendue la nécessité de cette discussion et

les résultats qu'il pourroit en obtenir, il n'y a, suivant moi, aucune partie de son livre qu'il ait traitée avec plus de succès* Après avoir suivi Julien dans le domaine de l'histoire avec l'auto* rite de la critique , il s'en est emparé aussi heureusement pour le moins dans celui de la littérature , en faisant sortir de ses écrits mêmes la révélation de ses pensées les plus secrètes. Cet examen est un ouvrageégalement neuf et curieux sous le raport littéraire et sous le rapport moraL Les ouvrages de Julien sont connus de si peu de personnes hors de la classe dea ^udtts , que leur analyse pouvoit offrir jjuscpi'à un certain point l'attrait de la nouveauté. On sait que l'attrait de l'esprit n'y manque pas. Il faut rendre à César ce qui appartient à César.

Hispoire de Jeanne d'Arc^ surnommée là Pu-*, celle d^ Orléans , tirée de ses propres déclarations , de cent quarante-quatre dépositions de témoins oculaires , et des manuscrits de la Bibliothèque du Roi et de la Tour de Londres: par M. Lebrun des Charmettes.

Iii n'y a rien à comparer, ni chez les anciens^ ni chez les modernes , ni dans la &ble , ni dans l'histoire , à la Pucelle d'Orléans. Donnez à la Muse épiquele choix de l'invention la plus'touchante et la plus merveilleuse , interrogez les tiaditioos les plus imposantes que les âges d'héroïsme et de vertu aient laissées dans la mémoire des hommes, vous ne trouverez rien qui appro* che de la simple , de l'authentique vérité de ce phénomène du quinzième siècle. La France , i la suite du règne le plus malheureui: dont les annales de la monarchie fassent mention jusqu'alors, envahie par ses ennemis^ et à pein9 soutenue sur le penchant de sa ruine parla vail* lance de quelques preux , n'oppose plus à la force de ses destinées qu'uùe vaine résistance. Paris est occupé par le duc de Bedfort , régeqt pour un roi anglois. L'infortuné Charles YII , errant de ville en ville sans espérance et bientôt çans royaume, cède à Tinfortune qui l'opprime* Près, dei chercher un asile dans luie cour étran-»

gère , îl jette un dernier regard , un regard dé désespoir sur la belle France qui ne lui offre de toutes parts que d^affreux déchiremens , les dis« 5ensioDS civiles auiiliaires et complices des vain-* queurs , et un petit nombre de braves mourant sans vengeance sur les ruines des villes incen* diées qu'ils ont défendues* A peine quelques places arrêtent encore pour un moment les progrès de Fennemi. A peine une vieille prophétie qui auuonce qu'une jeune fille venue des environs du Bois Chenu délivrera le royaume, sou-» tient encore la confiance des esprits foibles de ce temps peu fertile en esprits forts. Tout va pé* rir quand celte jeune fille paroît. Cest une pay-^ sanne de seize à dix-sept ans , d'une taille noble et élevée , d'une physionomie douce mais fière, d'uii caractère remarquable par un mélange de candeur et de force , de modestie et d'autorité , qui ne s'est jamais trouvé au même degré dans aucune créature ; d'une conduite , enfin , qui fcit l'admiration de toutes les personnes qui l'ont connue. Les mères ne désirent point dé fille plus parfaite, les hommes n'ambitionnent |ias le cœur d'une femme plus digne d'être aiméej mais dès l'enfance elle a renoncé au bonheur d'être épouse et mère. Appelée à une vie d'héroïsnie et de sacrifice par la voix même des anges , die a voué sa virginité à Dieu à l'â^e de treize

ans. On ne sait rien autre chose de ce temps4à| sinon qu'elle a mené une vie toute pastorale dans le hameau qui Fa vu naître, conduisant les trou*> peaux de son père , ou s'occupant à coudre et à filer le chanvre et lalaine, exercices dans lesquels elle surpassoit toutes ses <Sompagnes. Seulement k certains jours de fête , on la voyoit proster née à Phermitage de Bermont , devant la sainte image de la Vierge , ou bien elle se réunissoilr aux jeunes filles de son âge , pour chanter et pour daÊiser sous' Vu^rbre des Fées. Cétoit un hêtre magnifique , oii , pendant toute la belle saison , les bergères alloient suspendre les chapeaux de fleurs et les guirlandes qu'elles avoient tressées dans la prairie ; mais Jeanne d'Arc les réservoit pour la chapelle de Donremy. On dit aussi qu'elle dansoit peu , mais qu'elle chantoit avec un charme inexprimable , probablement des hymnes et des cantiques à la louange des Saints, de celui , par exemple , dont le village de Donremy porte le nom , et qui , accoutumé à présider à l'onction sacrée de nos Rois, implo^ roit peut-être pour ,elle là faveur d'y conduire bientôt Charles Vît. Quand les habitatns de son village furent interrogés, quelques années après sur ces dBfifêrentes circonstances , ils affirmèrent presque tous que , quand elle étoit bien petite et qu'elle gardait les brebis, on avott vii souvent

les oiseaux des bois et des champs venir manger son pain dans son giron, comme sHls fussent privés. Telle est la puissance que Dieu suscite tout à coup pour lever le siège d'Orléans y faire sacrer le roi dans une yille occupée par les Anglois 9 et réduire leurs armées , si long-temps triomphantes , à abandonner la France. Les rebuts réitérés qu'elle essuie d'abord ne £itiguent point son courage. Elle insbteavec ardeur parce qu'elle sait qu'elle a peu de temps pour accom* plir ses desseins, et qu'elle ne doit pas voir le succès tout entier de ses travaux et de ses promesses ^ mais elle ne se révolte point contre les refus , parce que les refus sont du nombre des difficultés qui lui ont été annoncées. Enfin ^ ses instances l'emportent sur les objections de l'in crédulité ^ elle part , et cette villageoise transformée en guerrier devient^ dés ses premiers pas dans cette nouvelle carrière , le par&it modèle du chevalier chrétien j intrépide , in&tigable j sobre , pieuse ^ modeste , habile à dompter les coursiers , et versée dans toutes les parties de la science des armes comme uu vieux capitaine , il n'y a rien dans sa vie qui ne réyèle une haute inspiration , et qui ne porte le sceau d'une autorité , divine. Les élémens eux-mêmes paroissent lui obéir. Obligée de parcourir , pour se rendre auprès de Charles ^ une route de cent-cinquante

Ijtlanle lîeues ^ coupée de rivières pro^oncîei ^ dans la plus mauvaise Maison de l'année , et au faiiliéù d^un pays couvert par les troupes eioue-^ ïnies y elle fournit cette course périlleuse en onzd jours , ^ns accident et presque sans obstacles^ Conduite daûs l'appartement du roi , elle le distingué du premier coiip-d'oeil parmi les grands de sa Cour , c[uôiqu il ne diffère d'eux pak^ aùcua attribut particulier; elle ^e fait reconnoîtré de lui à un signe Dû à tme Confidence qui ne laisse point dedouteàCharlessursa missiohi Depuis ceiempsîà , tous ses jours sont tifai*qués par les plus bril-^ lans faits d'armes. Objet d^amôui^, d'espérance^ de vénération pour les peuples, de terreur pour l^arméeângloîse, elle Combat près de Dunois , de Saintrailles, de la Hiré , et c^eist elle tjui rem^ porte partout la palme de la VàleUr. L'étendard de Jeanne d'Arc , ainsi qu'elle l'a dit elle-même^ lest toujours où est le dangei^;] mais , avat*e dé .êang , elle conduit les soldats dans la mêlée ^ i)rise devant eut Tefiort de l'ennemi , et ne tUô jamais. Tout au plUs , cbmine elle lé disoit en-" Core devant ses juges , àveC Cette naïveté soldà-^ tesqué dbnt il n'est pas permis d'altérer les elpressiôns, elle se &isôit jour ail travers des Anglôis , en les frappant de la tété dé sa faaclie d'armes , ou du plat de sa fameuse épée , qui était propre a oonniBr de bonnei bujffès et d» II. 5

bons torchons. £n peu de mois toutes: ses pré* dictions s'accomplissent* Blessée k hk défense d'Orléans d'vme flèchp C[uilui traverse l'épaple, elle l'arrachfi .de sesmai93, retourpe quelques mini^te^ après au milieu àe^ conibattans^ achève la déroqte des Anglois, et délivre ces murailles qu'elle avoit promis de délivrer. Çharlçs doit être sacré à Rdims j elle lui ouvre un chemin vers cetjbe ville , et les villes qui se trouvent sur ,sQn passage se rendentsaps se défendre. A compter de ce moment I la puissance des Anglois^ ébranlée, chancelante , prête à s'écrouler, n'est plus digne d'intéresser .à sa chute une puissance plus qu'bumaipe. La mission héroïque de Jeanne d'Arc est fkiiej il ne lui reste plus qu'à la couronner par le martyre. Après quelques nouveauiL .prodiges de valeur , elle tombe dans les mains de ses implacables ennemis , et monte au l;>ûcher avec la résignation d'qne:Saiinte. On assure qu'à l'instant où les flammes qui l'entouroient étouf fèrentle nom de Jésus d^ms sa bouche innocente, ^ne colombe s'éleva du bûcher aux yeux épou^ vantés des Anglpû» , et prit sga vol vers le Gel. Telle fut du moins l'iUusiop du remords pour les misérables qui Pavpient condaipnée. J'ajouterai un sf^ul tr^it ;à cette esquisse impar&ite : c'est qu'elle ne dpiit rien à ^'imagination , et que l'histpire la moins prnée neseroit pas plus sabre

d'embellissemens poétiques que ce sommaire ra« pkle , extrait d'après l'important ouvrage de M. Lebrun des Gbarmetteà y des dépositions de cent quarattte-cjuatre témoins oculaires.

On avouera qu'il ne manque rien dans ce ré* pitdetout ce qui recommande une grande re* nommée à la postérité. Il a l'intérêt delà vert u, celui de là gloire et celui du malheur, qui, pour oertaioes âmes tendres ) est le plus imposant de tous. Comment se &it*il donc que le nom de la JP ocelle réveille si peu de souvenirs dans la foule des François , ou qu'il n'y réveîUe que des souvenirs indignes d'elle? 'Le dirai^je! un poète, l'honneur de la nation par son génie , l'opprobre de la nation par l'usage qu'il en a fait trop souvent , bésita , jeune encore , entre deux sujets d'épopée , Jeànoe d'Arc ^ H^m iV . 11 eut le «nalfaeur peut^re de dioi^ le ^cond , qui , l>lacé dans un ordre d'insfâraëpns moins mertVeiUôusies , dans un siàcde .motos iCbevaleresque, .liK>îns poétique , moins religiëuiL^ dAll^ un sjs- ,tèide.de içoeùrs jpoilis convenable ht la Muse épi- ,que , -ne pouvoit fournir que la matière d'une bistoioe dégante et pompeuse. La haine du chris^ tîaQââfne<qqî dévoroit son coeuf le dirigea pro* •bBifa^mei:kt dans ce dboix mal entendu. 11 ôrai- \gait.d'aJQUtor am pompes dé cette religion , eu 'substituant les merveilles de i» croyaûce aux

nbstractioDS glacées delà reli^on philosophiqiié> Cette fois^là , ses passions le trompèrent aupré^ judice de sa gloire et de son bonheur j car je ne . suis pas éloigné de croire , qu'en se familiarisant aveo les hautes pensées de cette religion divine , il auroit pu devenir digne de mourir chrétien. U paroît qu'efiEirayé du parti que pouvoit tirer du même sujet le génie éclairé par la foi , il crut avoir un grand intérêt à le flétrir dans sa fleur^ à lui ravir ce charme délicat qu'il est si £icile de . détruif e eu France , qu'une plaisanterie altère y qu'une équivoque avilit*

Gomment m^ferois-je comprendre maintenant par ccuK qui ne connoissent pas ce monstrueux chef-d'œuvre où l'esprit le plus ingénieux s'allie 0U cynisme le plus dOProntépour déshonorer la vertu? L'héroïne de Donremy , cet ange d'inno^^ Cence et de grâce ^ qui a coûté des larmes à seç bourreaux, et quel'histoire ne. nommera jamais sans respect ; qui a répandu tant de sang pour la patrie} qui lui a conquis tant de drapeaux et redonné tant de villes...»,; cette pauvre jeune fille, qui avoit délivré la France , et que les Anglois ont brûlée à dix-huit ans, Yoltaire en a&it le principal personnage d'un roman de prostitution, d'un roman dont l'exécution inimitable a peut^ être donné un rival à l'Arioste , mais qui souille tàolf^ littérature d'une tache ineffaçable. Qu^

genre de gloire littéraire peut jamais compenser la gloire morale, la gloire historique d'une nation? Il vaudroit mieux que tous les beaux^arts périssent chez un peuple qu'une seule idée noble.

Que seroit-il arrivé dans la république romaine, si un poète , du temps de Caton-le-Censeur ou des Scipions , avoit fait le même outrage k la mémoire de Lucrèce ou deCléUé, toutes deux si peu dignes d'ailleurs de soutenir la moindre comparaison avec Jeanne d'Arc? il eût été précipité dans le Tibre , noué de couleuvres vivaiv* tes, comme un parricide public, comme l'assassin de la gloire de Rome. Nos républicains étoient moins sévères : mais quels républicains que les nôtres!

Je ne différerai pas jusqu'à mon prochain âr-« ticle à rendre à Fauteur une partie de la justice qu'il mérite. Son ouvrage , à le considérer sous le rapport de la composition littéraire, offre sans doute quelque prise à la critique* Sous le rap^ port de son utilité, de son im[)ortanoe pour l'histoire , on n'a rien publié depuis long-temps de plus digne de l'attention des hommes studieux et de la reeonnoissance des bons François qui saluent attacher un juste prix aux véritables titres de notre gloire nationale. Un tel livre n'est pas seulement la preuve d'une vaste , curieuse et sq- !lide instruction , c'e$t une action honorables

(76) Continuation.

Après avoir parcouru dans toute son éten*»

due l'histoire de Jeanne d'Arc , sans négligei* xxn de ses détails, sans dépouiller le moindre de ces détails de ses moindres développemehs , et de manière à ne rien laisser à désif er à ces esprits curieux qui veulent tout savoir dans ce qui les intéresse , il restoit à M. Lebrun des Charmet-* tes à satisfaire l'esprit du lecteur philosophe qui compte pour peu dé chose les événemens quand il ne peut pas se rendre raison de leurs causes. Cette classe de lecteurs , infiniment plus nombreuse aujourd'hui qu'autrefois , a changé sous ce rapport le système de composition de l'histoire ; et je ne sais pas si l'esprit humain^ y a ga* gné beaucoup de notions positives. Quoi qu'il en soit , l'auteur de l'histoire de Jeanne d'^c ^ parvenu à ee^ qu'il semble à la fin de sa tâche , a été ol)ligé de b reprendre en sous- œuvre pour satisËdre à cette question ^ qu'il est si difficile de résoudre avec les simples lumières delà raison : Qu'étoit-ceque Jeanne d'Arc? Il n'y a pas moins de quatre hypothèses sur ce point.

La première' estr celle des Anglois du quinziè* me siècle, qui aètribuoient tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie : elle ne mérite plus d'être combattue , et il est bien pro*

(70 baUe que, du temps même de Jeanne d'Arc , elle ne fut que le prétexte d'une lâche vengeance et d'un horrible assassinat. La secondé est celle qui consiste à regarder la Pucelle comme une ambitieuse adroite et courageuse , que le désir de la gloire militaire et d'une grande influence politique sur son siècle arracha à l'obscurité de la yie de la campagne , et qui couvrit ses projets d'ime fausse apparence d'inspiration, pour tromper une cour crédule^ Dans la troisième , ce n'Sâtoit qu'une jeune fille ignorante , et , comme on diroit aujourd'hui, ^/ia/^^(^^ mais désintéresséeet vertueuse , dont une politique habile jse servit, comme d'un instrument, pour jeter la terreur dans l'armée angloise , rendre le courage aux François, 0t relever la monarchie di^ ses ruines. Dans la quatrième , enfin , c'étoit une héroïne vraiment suscitée par Dieu pour la conservation d'un royaume qu'il protège , pour le salut d'un peuple qu'il aime : celle-là n'obtiendroit de beaucoup de geas que le sourire d'une Jiaute dérision ; aussi Ml ]!iel!u*un des (^harmet" tes a l'excellent esprit de né pas la discuter.

A près avoir examiné ces différentes questions avec autant d'impartialité que de goût , âpres les avoir soumises à l'analyse la plus fine et là plus judicieuse , sans rien dissimuler dès j^ré^ somptions qui appuient chacune d'elles ein par-»

( 70 ficufier , sans ciaindre Diéme d'ajouter de nour. veaux aperçus, quelquefois plus piquans que les premiers, h ceui( sur lesquels ces. hypothèses Qot été dVbord établies.^ après aToir combattu avec p]u$ d'avantage encqre une supposition infinimezut moins digne de considération quoi-: qu'elle puisse offrir quelques ressources, au roman historique ''et même à l'épopée, celle qui fait naître Jeanne d'Arc du sang des rois, et qui lui doQne pour frèire le briive bâtard d'Orléans , l'auteur de l'histoire de Is^ Pucelle résume sou jugement dans une phrase simple et noble , qui e$t plutôt renonciation d'un sentimeqt que la splutiqa d'une difficulté de critique , mais qu\ n'ei^ est que plus imposante et que plus persua*' sive ; (( Je ni'aperçois , dit-il , qu'en réfutant lc% yi systèmes qui attribuent les faits de la Pucelle >> ^ l'inyçnUon huuiaine , j'ai suffisamrnent exr y> po^ le système contraire qui consiste à y re-: D coDPoitre la maîp de Dieu. Je u'entrerai donc >> pas k cet égard dans de plus grands détails, » Que si Fou deniai^de ma^^enant à l'auteur ^ de cette histoire quelle est çoq opinion par- 9 tiçulière mv Jeanne d'Arc , il se contentera, >> de répondre dans toute la simplicité de soxk $ cœur : Je suis François, jesuis chrétien. »

Ce n'est pas là, je le répète, une exphcatioa luffi^tnte pour tQut le iqQRde} mais je doMt»

qne les hommes les plus éclaires de ce siècle éclairé par exceUence, en trouvent une autre k l'histoire de Jeanne d'Arc* Il seroit peut-être plus court de la nier. En effet , quand on pense (|ue ces grandes inspirations politiques et mili^ taires qui ont soutenu la Franceisur le penchant de sa ruine émanoient d'une jeune fille innocente et simple , revêtue, de tout ce que la beauté a de plus enchanteur , de tout ce que la candeuc 4e l'adolescence a de plus touchant , et en même temps d'un courage et d'une grandeur d'âmQ incomparables } quand 9 sur la foi de ses con-* temporains et des images qui nous restent d'elle, et qui ont été tracées d'après nature , on se la représente si semblable dans l'expression angé-i lique et cependant terrible de sa physionomie ^ QU Saint^Michel de Raphaël, qu'on croiroit qu'elle lui a servi de modèle; quand on la suit avec l'historien au n^ilieu de ces mêlées san-* glantes, sur ces mnrailles ébranlées, qui vont un instant plus tard couvrir Tennemi de leurs inines , et qu'on la voit , impassible , n'opposer ^ l'effort des soldats furieux que son étendard bottant ou le revers de sa hache d'armes ; quanc) on entend cette paysanne haranguer les premiers chevaliers du royaume, les hommes les plus polis et les plus distingués de son temps , ^n$ dç$ termes qui les remplissent d'étQunç*

(74) meiit et de resped; ; quand on développe cette longue suite de faits si difficiles à prévoir , qu'elle a pourtant annoncés, et qui se sont toujours vérifiés suivant ses paroles y soit pendant qu'elle étoit à la tête des troupes, soit depuis même que^ tombée dans les mains des Anglois et livrée à leurs bourreaux , elle cesse d'exercer la moindre influence sut' les événemetis ; quand on retrouve l'héroïne d'Orléans dans cette procédure mons^ trneuse, dérdièire épfeuvé de tant d'innocence et de vertu; (|tiând bii Teûtend invoquer encore, au milieu de^ fiattimès ptêiès à la dévorer, les benoîts Sainte et Saintes , dont elle a raconté avec une conviction si profonde, avec des détails si ingénus , la merveilleuse assistance*, quand on se rappelle qu'à ce moment suprême elle n'avoit que dix-huit ou dix*neuf ans, et qu'elle venoit de passer , doùs les yeux du monde , une jeunesse pleine de pureté et dé gloire, qui n'avoit pas même laissé de prétexte au plus léger soupçon , il est malaisé, j'en conviens, de se refuser à dire avec M. Lebrun 4^5 Charmettes :

Je suis François j je suis cHréiien ! et de ne pas croire que PéCre le plus éConnant qui ait jamais honoré l^humànii^é , âvoit recju sa mission d'nne puissance' supérieure à l'humanité^

J'ai eu occasion , dans cet article et dans le précédent, de rendre quelque justice a l'esprit de

(75) critique et an bon esprit de Fauteur. On* a pu ]vl^ ger , par certains des détails dànsiesqueb je suis* entré , et qui sont justifies dans son li?re> par uike infinité de recherches , de la variété de ses Ira** vaux , du zèle , de la patience qu'ib ont exigés ^ du patHotisme qui Fa dirigé dans des inivestiga-» tions si laborieuses et si difficiles. L'ouvrage de M ^ Lebrun des Charmettes a le dé&ut sensible , au premier coup-d'œil , d'être d'une longueur démesurée ; mais il s'agissoit de Pépîsode le plus' curieux de notre histoire , et , ce qiîi est fort étonnant , d'un épisode si peu connu on si mal connu, que les personnes qui se croient le plus versées dans ce genre d'études ne jtigeoient guère la Pucdle que d'après la cotnpilation toutà-lait insignifiante de Lenglet-Dufresnoy , où d'à* près les pièces reeneillies par M. de Saverdy, et qui sont noyées dans un recueil immense et rare. Je ne parie pas de ceux qui la jugent d'après Voltaire , quoique ce soit le grand nombre. II faut donc savoir gré à Fhistorien de Jeanne d'Arc' de n'avoir négligé aucun des matériaux qui se présentoient à lui , de les avoir réunis , accumulés sans beaucoup de choix, et comme pour préparer les élémens d'un monument qu'il sera très-digne d'élever lui - même s'il lui en prend envie , et qu'il veuille sacrifier à l'unité d'un plan bien entendu les richesses superflues de l'érudi-

('76) tion. Je crois qae la gloire histonque delà France rédame ce livre, et qu'il ne sera pas inutile dans l'ëtat de nos connoissanoes. Il n'y a pas plus de vingt-quatre ans que quelques pierres amasses dans une rue d'Orléans, a la mémoire de l'ht« roïne qui avoit sauvé cette ville, devinrent l'objet de la haine la plus effrénée pour des gens qui n'en avoient jamais entendu parler j et qui ne se doutoient pas que son sapg eût racheté la vie e% la liberté de leurs aïeux,

Cet événement a concouru cependant avec le triomphe des lumières; car il est de 1793,

Au reste, un journal annonçoit, il y a peu de

temps , quelque chpse de plus extraordinaire : la

chambre où la Pucelle est née sert maintenant

^ d'étahle. A Rome, on en auroit &it un temple.

Le style étoit la partie la moins importante de- IV)uvrage de M. Lebrun des Charmettes , puis**^ qu'il n'avolt pas le projet d'en faire une histoire régulière et définitive , mais seulement d'ouvrir les voie$ au Xénophon, au Quiute-Curce à venir de la vierge de Ponremy, Cependant, sou élocutioD s'élève souvent avec le sujet. Toujours correcte, elle est souvent noble , pittoresque ^ élégante. Quelquefois même, trop prodigue d^omemens^ Fauteur tombe dans l'excès de ce style descriptif qui s'allie mal avec la sévérité de l'histoire ^ mais doqt il n'étoit paa facUe de. se dé«

in)

fendre eti se rappelant la jeunesse pastorale àû Jeanne d'Arc y les belles campagnes de son pajfs natal , et les merveilles de l'arbre des fées*

L'exécution typographique de cet ouvragées!

digne d'éloges , à quelques négligences près dont personne ne s'avisera de rendre l'auteur respon* sable» Dans un endroit où il parloit de Y^rmo^ riquCy le prote qui ne connoissoit pas cette pro*^ vince, a spirituellement remis V Amérique} ce qui change un peu notre système départemental^ et ce qui anticipe de quelques années sur les déi couvertes de ChristQphe«-Gok>mb«

MépuÂres du çcardinai de Reix 9 suif/is dea Mémoires de Guy-Jolf et de ia duchesse de Nemours.

JHous n'avoDs pas les Mémoires du cardinal de Metz tout entière. La délicatesse de l'abbé de Saint-Miliiël ^ son coofessear , nous a fait perdre une partie -de ^on histoire , qui ne seroit |>as la moins curieuse pour une certaine classb de lecteucs , celle qui contenoit les aventures galantes de la jeunesse de Son £niinence. On peut croire par ce qui nous en reste , et par ce que nous savons d'ailleurs de l'extrême liberté de ses moeurs , qu'elles dévoient être fort nombreuses , mais en même temps fort insipides pour les honnêtes gens. Il est assez remarquable que les conspirateurs célèbres , les grands diplomates y les politiques déliés , c'est-à-dire les trompeurs d'hommes par eicellence , aient été généralement d'habiles trompeurs de femmes.

C'est aux philosophes à chercher ce qu'il y a de commun entre les facultés qu'exigent l'art de profiter des foiblesses du beau sexe et celui de mystifier les peuples. On se contente ici d'établir un fait qui souffre peu d'exception. Cette idée n'a pas échappé à Schiller , dans sa belle tragédie de la Conj^uration de Fiesque,

dont , par parenthèse , il devoit probablement l'idée à un morceau d'histoire trés-intçressant , écrit à dix-huit ans, sur ce sujet ^ par le cardinal de Retz. Le poète y suppose qpe son héros conduit de front la grande conjuratiop de Gènes et une petite intrigue adultère digne des scélérats les plus consommés. Tout cela seroit trè$* instructif, si l'on prenoit la peine d^y réfléchir un peu. Il n'est pas mal de pouvoir s'assurer, par le propre aveu de ces ^riiuds réparateurs de torts qui viennent de temps en .temps renouveler les empires au nom de la morale et de l'humanité , qu'ils ne se sont avisés de leur mission pour le plus grand hi^n de la société qu'après en être devenus le rebut et l'hprreur. Si le nom du premier et du plus célèbre de nos tribuns pplitiques , réducteur et ravisseur de la femme de son hôte et de spn ami , n'avpit pas été attaché par le boarreau au ppteau de Pinr famie , npus ne l'^u1^iol^ p^ut-étre pas vu briljer sur la bannière de la révolution. On ne peut jpas dire dn mpin^ qu,e jia mi^ipP de^ régénérateurs du mpndp.^); apCPBopigiïé^ de quelque prestige : ils ne prélude^t p^ i l^ur^ grandes dçstiqées par vffi appre^ti^^^ biw altère j et s'ils ont acquit le 4i'<# /^i^apifoaer d^ lois aux natioQS ^,çe p'e^t pas^p.pi^tiqnapt l^Jie^çpn^ de l'Académie ejt d.i^ Parti^i;i^. Il fyfA dMM^ "69

revenir ^ la forcé des choàes : admirer les voieâ d'une, certaîne philosophie qui a ses raisons pour ne pas être difficile sui* le choix de ses apôtres y et pour les porter sans scrupule de Bicétre au Gapitole; teconnoitre enfin qu'une dévolution peut être fort bonne , qiioiqu*il n*y ait souvent rien de plus tnéprisable que les gens qui s'en mêlent. J'espèi*e qu'on m'accorderai ce dernier point en échange de toutes mes con-^ cessions ; et , en honneur , je n'en demande pad davantage.

Pat*mi le^ aneédotes qui ont échappe à là Censure de l'abbé de Saint-Mihiel , il en est une à laquelle je m'arrêterai un moment, quoiqu'elle soit de très-peu d'importance dans l'ensémblê de cette histoire, et qu'elle ne tienne eti rieii à l'objet principal , mais parce qu'elle peint à merveille le cardinal de Retz au sortir de l'adolescence , et qu'elle Êiit pressentir tout ce qu'un homme pareil pouvoit devenir dans le cours de sa vie. Appelé à l'état ecclésiastique tout-à-fait contre sa vocation , il n^avoit à la vérité rien épargné pour convaincre sa famille et le monde ^ qu'il étoit né pour, un autre genre dévie. Déjà plusieurs duek éclatans lui avôient fait une réputation de bravoure qu'on ambitionne rarement <lans le sacerdoce , et qui donne dans touà los cas plus de droits au bâton de cotnmande-

ment

ment ()q'à la crosse pontificale^ Rien ne lui avoit réussi : et sa soutane , criblée de ,coups d'épée y n'en étoit pas moins une soutane. 11 commençoità sentir enfin qu'il ne pouvoit sortir de l'Eglise que. par un de ces expédiens hardis que sa tête fertile lui fournissoit en abondance ^ et pour lesquels il n'avoit manqué jusqu'alors que de moyens d^exéoution , quand le duc de Ketz , chef dé cette illustre maison ^ vint préyé-^ nir le père de l'abbé qu'il avoit rompu un mariage concerté entfe sa fiUe aînée el; le duc de Mercœur , pour réunir les deux maisons, en la donnant à l'aîné de ses fils. L'-abbé de Gondy

ii'étoit que le cadet ; mais mademoiselle de Retz

avoit aussi une sœur cadette qui possédoit plus de Qo,cxx) livres de rentes , et il savoit. trop, bien qu'on ne . s'occupoit pas de la pourvoir , pont négliger une occasions! brillante de se pourvoir , lui-même. Pour &ire, réussir cette double al-^ liance • il falloit setdement obtenir d'être mené en Bretagne , où se faisoit le manage des aines ^ et oùil comptoit arranger le sien , mais.comment y décider son père , qui avoittoute la pénétration nécessaire pour se défier du résultat de ce voyage ? C'est le cardinal de Retz qui nous l'apprend. Iljit semblant de se radoucir à l^égard de sa profession , il feignit d'être touché de ce qu^on lui avoit représenté tant de fois sur ce sujet, il

ti. é

couinit sonjeiù^ il fit Vecclésîastique et te dé* vot; et il parvint à être conduit auprès de mademoiselle de Retz, qniavoit le teint du plas grand éclat du monde , des lis et des roses en abondance, les yeux admirables, la bouche trésrbelle^ et seulement un déËiut k la taille qui étoit beaucoup cout^ert par la mie de quatre-vvngl mille livres de rentes. On devine que M« l'abbé de Gondy ne perdit pas le temps à Êiire Vecclé* siastique et le déi^oi devant sa cousine. Ilsou^ pira^ gagna la. duègne, touchais maîtresse, et la décida à s^enfuir avec lui en Hollande. Rien ne paroissoit plus aisé. Machecoul, où la £iniille étoit venue de Beaupréau , n'est qu'à une demilieue de la mer , et Pabbé pouvoit disposer de quatre mille écus , produit d'un marché usnraire et nn pen entaché de simonie qu'il avoit Êtit sur ses bénéfices avec une espèce de juif que cette al&ire enrichit* Tout étoit arrangé , et Dieu sait Combien cet événement ^ hi indifférent en apparence , Fescapade d'un abbé libertin et d^une jeune fille étourdie , am'oit influé sur les événemens les plus remarqi!iableè diu siècle ; mais il n'en fut pas àinsL Albdemoî-^ selle de Retz , dit l'historien , qui avoit ks plu» beaux yeux du monde , et ceux auxquels h langueur donnoit le plus de grâce , ne les avoit ]àmai^ si beaux que lorsqu'ils se mouroientr

Un put qii^elle dÎDoit ave(5 son cousin et hekti^ doup d'autres pet^onnes chez Une dame du pays^ elle montra , en se regardant dans un miroir qui ëtoit dans la ruelle , tout ce que la mofbidezza des Italiens. a de p)u^ tendre , de plus animé , de plus touchant ; et malheureusement celte tnùrbidè^^e délicieuse frappa des yeux qui n^étoient jias si beaut que ceux de mademoiselle dô Retz ^ mais qui étoieht plus clàirvoyans. Le lendemain , Pordinaire de Paris arriva ; On sup posa des lettres pressantes , on dit aux dames tin adieu fort léger et fort public , de peur de laisser Bouer de nouvelles intelligences , et on mena coucher à Nantes M; Uàbbé de Goody, qui en fiit cette fois-là pout' ses sembians j pour ses fkintès et pour sa tarttiferiei On ne sr'atteudroit pas ^ m^e aujourd'hui , k trouver , à dix-huit ans , \m esprit d& conduite ausM' raffiné^ un tnsliffcjt de cori^uption , si Poil peut ^^éxprimer ainsi', qûi-tiélit lieu de tonte Vëxpéfience d*une mauvaise vie ^ étsurtbut-une perfection d*bypodrisiè qui setnblôit' ne devoit être donnée qu'à l'^âge. Un <SoUiçoit' \nffsk c(u'on ne soit pas un bon prêtre à dii-hmt au» quand on a embrassé la prêtrise pdrféc^e ; tnàîâ'Se' filtre passer pour tel dans le dessein d'ân^eolèveoient ^ c'est f effort et le triomphe rfùné aboansable sciebce. De tous le$ tices , il« rfy eff a pepftrt qttï

suppose davantage \ine vicieuse maturité, et Molière,, qpi çonnoîssoit si bien le cœur humain, ne fait îouerVecolésiastigue et le dévot à don Juan qu'après, qu'il a usé tous les autres genres de. scélérat^se. On voit que l'abbé de Retz étoit un homme très-avancé sur son siècle. C'est pour cela qu'il l'a mené si; loin. Après) cet essai infructueux, il se mêla successivement de quelqucf autres menées d'un genre beaucoup plus se* rieux qui n'eurent pas toutefois, contre toute apparence, des. suites plus, fâcheuses ; et , par exemple , de trois ou quatre tentatives, d'assasr sinat contre le cardinal de Richelieu , auxquelles ce grand ministre n'échappa que par un effet de la faveur particulière de son étoile, car il est difficile de voir des complots mieux concertés et .d'une exécution plus Ëiqile. La dernière de cest entreprises qui n'échoua que par l'événement du mondé le plus inopiné , }a. mort, du . cpnit;^

deSpiffîon^ tué. aiyi, milieu v des siens au ixipment

desa victoire sans./qu'on ait Jamais pu dire comjman( la. chose, arriva j cette dernière çonjuràtioffi ^ dis-je , qui ne devoit éclater qu'à la. no]xircJile de l'a£&ire , et dont le .succès ja'étoit pas doilit^ux , ^uroit Q^ert une particularité bien . Êxtraoïrdipaire , et ^ye crçis sans exemple ^ à cette époque dans aucune^ , histoire. Lesk principaux Qonspiratçurs étoient le comte de C^^ainail^ le

maréchal de Bassotnpierre , et le maréchal de Yitri ) celui-là même qui avoit tué le maréchal d'Ancre , et dont l'aptitude à l'exécution des coups d'Etat pouvoit passer pour éprouvée. Ces tirois gentilshommes étoient prisonniers a la Bastille pour difFérens sujets ^ et c'étbit à la Bastille qu'ils avoient formé tout le plan de cette tragédie ; c'étôit de là qu'ils dévoient sortir pour l'exécuter , c'étoit avec des moyens tirés de leur captivité tnéme qu'ils s'étoient assurés de pourvoir à toutes les difficultés et de triompher de *ous les obstacles. Nous avons vu depuis ce complot audacieux renouvelé avec les mêmes circonstances par le général Mallet , et conduit jusqu'à ce point où il ne manque , pour aboutir au résultat le plus favorable , que je ne sais ^' quel concours de fortune qui n'est pas à la dis-

^position des hommes , et qui joue toujours un grand rôle dans leurs affaires. Ce qù^l y eut cependant de plus surprenant dans cette conspiration de la Bastille , ce fut moins cette conspiration en elle-piênie , que ' le secret dans lequel elle re^ta depuis , quand les événemens

• l'eureht fait échouer. Personne ne parla, quoique beaucoup de monde- fût instruit; et elle ne

' ïïi^anroit pas fourni Pobjet de ce rapprochemont , si le cardinal de Retz ne l'avoit rapf^ée

dans ses mémoires, parmi les jeux d'esprit âe sa jeunesse.

Jusqu'iiH , en effet , je n'ai parlé que de là jeunesse du cardinal de Retz , et par conséquent que de la partie de ses Mémoires qui est la moins propre à satis&ire la curiosité d'un lecteur avide de &its remarquables et de grande traits historiques. J'avoue que je ne conçois pas la possibilité de prés^»ter d'une manière bien piquante oefte éternelle histoire de la Fronde , qui a été racontée tant de fois , et qui l'a été sour vent avec beaucoup de charmes, surtout dansé les Mémoire^ particuliers du temps, qui sont presque tou$ des che&*d'oeuvre. Le^ iperson* nages que les récits pleins d'intérêt du cardinal de Ret^ , de Guy-Joty, de madame de Ne* mOurs , de mademoiselle de Moutpensier , de Montrésor , du duc de la Rochefoucauld nous ont rendus si familiers , ont une }>bysipnomia copsacrée , dont il n'est permis d'altérer aucun accessoire f le fond même oji ils sont placés contribue si fort à les faire valoir les uns par les autres^ qu'on ne peut les en détacher sans leur ôter quelque chose de leur effet. Ce sont d'anciens portraits historiques^qui n'auraient plus le même caractè^ , si on les transportoit dans 4e$ isadres recrépis , quel qu'en fut l-éclat et U

(8?) ficfaesse.Ce sont des mëdaifles d^un goût , d'une expression , d'une vérité de ressemblance ex-* traordinaire , sur lesquels il faut respecter la rouille , et ce qu'on appelle le fmsle de la vieilleslse. Je m'attache donc, dans le compte >que j'ai à rendre des Mémoires du cardinal de Metz y non pais à ce qu'y devroit chercherun compilateur d'extraits historiques , non pas à l'ana^ Ijsç scrupuleuse des év^nemens de la Fronde 4&t à la narration spéciale des &Tts , mais seule* ment à ce qui me présente dans cette nouvelle lecture des résultats <[ue de nouvelles circonstances ont rajeunis 9 des rapports qu'elles ont Élit naître , des observations aussi anciennes que l'état social , et que les révolution^ ont au moins l'avantage de rendre plus importantes et plus sensibles. J'essaierai de faire voir , autant qu^ j'en sius capable , ce qui indique dans les moteurs des a^tations révolutionnaires , depuis l'époque de la Fronde où elles ont commencé à se manifester ^ un esprit de suite qui n'a jamais varié y qui s'est toujours signalé par les mêmes apparences extérieures , et qui a toujours été secrètement dirigé par les mêmes intentions* iVbztô sortirons du parterre , ou tout au plus de l'orchestre , oà nous ayons été jusqu'ici à jouer et à badiner avec les violons ,pouf monter sur le théâtre j où se préparent dessce^

' nés beaucoup plus dignes de notre attention. Cette comparaison n'eât pafi de moi ; je ne me 8erois pas donné une liberté aussi étrange avec un grand prélat qui a tenu le sort de la Fraùce dans ses mains, et qui y a marché de pair avec ks ministres et les Rois. Elle est du cardinal de Retz lui-même , qui étoit certainement bieQ^ le maître de Ëiire les honneurs de son caractère , et de montrer, sous le& attributs les plus restpectables dont un homme puisse se couvrir une espèce d'histrion très t distingué par son habileté , mais dont le talent lé plus éminent nV été, en dernière analyse, que celui de juger les circonstances , et qui a dû beaucoup à son bonheur de pouvoir appliquer à de grandes Choses le génie des petites âmes , Fes)>rit à^mr Irîgae.

11 sera inutile de considérer le cardinal de Retz sous un autre rapport, sous celui du mé^ rite littéraire , qui , plus que tout' autre chose , à maintenu la réputation de son livré , et rendu nécessaire cette nouvelle édition , qui est d'ailleurs fort belle et fort correcte, Chénier l'a très-bien apprécié , commeil fait toujours quand fl n'est pas prévenu, en disant ce que , si quelque » auteur françoîs rappelle la manière brillante » et ferme de Sâlluste, c'est assurément le car- * (Çpçil de Relz lorsque son style s'élève j et que;^^

» dans lés récits d'anecdotes , madame de Se- » vigne n'est pas plus naturelle , ni Hamilton » plus plaisant. » Il pou voit ajouter qu'aucun écrivain ne lui a été supérieur dans les aperçus politiques et dans la connoissance des ressorts qui font mouvoir les factions , pas même Tacite et Machiavel, Ses Mémoires sont > semés de maximes quWe stricte morale approuveix>it ra*remedt , et qui ne seroient peut-être pas venues à un^ honnête homme , à lumières égales, mais qui étonnent par leur justesse et par leur vi^ gneur. Il n'y a rien de plus propre à caractériser la politique des révolution^, qui est, à la véritd^ fort étrangère à la morale.

wi^'iF^^'mmmk

(9^) Continuation.

Quand la révolution arriva , la Froade étoit à peu pi^és oubliée^ Elle l'étoit à ce point, qu'on ne pensa pas même à voir dam cette révolution nouvelle une continuation de la Fronde , Von-^ vrage d'un parti qui existe en France depuis trois siècles , qui n'a cessé d'y attaquer les piin* cipes fondamentaux de notre organisation sor cdale , et qui seroit d^à parvenu à la détruire ^ cela é toit possible sans étendre cette des* traction à tous les étab qui nous avoisinent et qui ont une civilisation analogue à la nôtre. Cette conspiration n'est plus le secret de quel* ques particuliers plus ou moins obscurs : c'est la destination d'un nouveau peuple formé de la lie dQ tous les peuples , qui couvre, qui infeste l'Europe , qui seroit depuis long-temps debout sur ses ruines si des événemens extraordinaires n'avoieût , à deux reprises , eatravé- sa marche , et retardé son triomphe ; car il est permis de ne pas croire à la possibilité de son anéantisse* ment absolu , quand on a vu cette faction anti-* sociale renaître d'ello-méme et développer les ressources les plus effrayantes après cent cin* quante ans d'inaction. La première fois, ce fut le règne imposant de Loqis XIV qui , par son seul éclat , par son seul ascendant ^ et sans Fatta*

qoer d6 front ni dans les principes , ni dans les personnes , comme si Part de réduire les partis n'étoit que celui de les étonner , la contraignit à rentrer dans une obscurité si profonde, que lorsqu'elle en sortit , sous la Régence , avec les ^rits des philosophes du siècle suivant , mar» chant audacieusement au bot qu'elle n'a atteint que vers sa fin , on ne la reconnut plus. Un: bomme a vécu depuis , qui avoit observé , ou qui devina qu'on ne pouvoit la (fistraire ds ses projets qu'en occupant sur une multitude de points son infatigable aotirité , et qui eut le talent ou le bonheur de l'assoupir pour la seconde fois, en divisant ses forces à l'infini dans des entreprises gigantesques qui auroient peut-être fini par les user. Dès l'instant où cette action suspendue lui a permis de se réfugier , de se rassembler sur elle*-méme , elle a repris son unité , son attitude menaçante ; elle attend : et , pour elle , attendre c'est agir , tant que des circonstances extrêmement rares ne trompent pas ses espérances et ses calculs. Au reste , ce qu'il y a de plus étonnant dans ce rapprochem^it , c'est qu'il n'ait pas été fait ; c'est qu'il ait pu bisser un doute , et qu'on se soit perdu en dissertations pour trouveç une origine contémporaiile à ime révolution que nos aïeux avoiant déjà vue si ' hideuse. Ce

(ga )

n'est pas ici une vaine hypothèsel Qu'on jette les yeux sur l'histoire , et qu'on dise ce qu'étoient les Frondeurs , s'ils n'étoient pas identique-^ ment la môme espèce d'hommes qui a renverse de nos jours , autant qu'il étoit en elle , la reU^ gion et la mooarchie. A l'examiner dans ses comtnencemens , on verra que la ressemblance n'est que trop parfaite pour demander le plus léger effort d'esprit , et que si les membres de la comparaison pèchent par quelque chose y c'est à force d'uniformité. Seulement , sous la minorité de Louis XIY , la faction compta , pour saisir l'autorité et bouleverser l'Etat , sur la foiblesse d'un ,roi enfant; sous le règne de Louis XYI , elle profita plus cria!iineUément ^ ce me aemble , de la bienveillance sans mesure y de la condescendance toute paternelle d'un Roi qui ne savoit rien épargner pour répondre aux espérances de son peuple, et pour ang-^ il^entcr ses libertés. D^illeurs , vous verrez en tout lés mêmes causes , souvent les mêmes résultats : opposition des pai4emens sur des ob^ jets de peu d'importance , que la malveillance exagère; popularité arrangée de quelques au-« tomates méprisables y que des. actes de répressions peut-être mal entendus avoient en quelque sorte désignés à la & veur des séditieîix ; mouvement subit et simultané de tout le rebut

aé ta société , de tous les hommes sans mœurs , sans état j sans aveu, que l'approche d'une révolution avertit , et qui se lèvent tumultueuse* ment de. la boue pour profiter des désordres qui se préparent ; concours adroit et mesuré des esprits déliés qui pressentent dans ces grands cfaangemens de grandes ressources pour l'ambition , et même: de quelques esprits généreux qui y voient des occasions d^acquérir de la gloire; enthoiosiasme des gens de bonne foi, que l'espérance d'être utiles éblouit toujours , qui se précipiteot de toute leur foiblesse dans les.afiËiires^et qui s'ycfofoncént d'autant plus avanli^que la droiture de leurs intentions n'a pas. permis .qu'ils.- se ménageassent des moyens d'en sortir à: propos ;:. qui devienqent dangereùit par amour pour l'bumjanité , et. que le désir aveugle, d'un bien: incdhou finit par pousser au: mal. Joignez à toujt cela quelques gens de cour y ixkJ.vus de la cour, qui oïlit , aux yeux des classeSi ioféiieuDes., > je mérite d'une, disgrâce y et qui ne, sotit pas friches de se servir de la fermentation populaire* pour montrer aux couetisansi ôcf faveur qu'un homme disgracié p^Ùt êtœ encoi;e redoutable.; quelque3uns de ces géfiies. turbulens >qui' s'impatientent de la régularité . d'un^ vie p^isibje , et qui ne deman* deat qu'à . s'dg}ter » dut l'E^Jt s'ébranlei* et tom-

ber avec eui ; quelques-uns de ces intrigans dé^ considérés par une conduite louche et une pro-* bité suspecte , qui se flattent d^échapper , dans le bruit d'une révolution , à la rumeur du scaO'-' dale , et de cacher les ruines de Ibur réputation sous celles des empires ; quelques femmes ^ enfin , qui ont long-temps &tigué la médisance avant de penser à exercer la renommée , et qui ne se sont avisées du besoin d'occuper le Monde que depuis qu'elles ont perdu le secret de lui plaire. Assemblez tous ces élémens au milieu d'un peuple jaloux de nouveautés , qui se soucie peu de l'endroit où il- va , pourvu qu'il sorte de place , et qui ne connoît de mal absolu que le repos ; supposez qu'à travers cette. foule d'in* téréts divers dans leur principe , unanimes dans leur direction , s'élève tout à coup >ce grand cri de liberté qui rappelle un but aux uns. y qui offre aux autres un grand prétexte, qui sert de ralliement pour tous, vous aufez une jaste idée de la Fronde et de la révolution , qui n'est , je le répète , que fat Fronde continuée et oonsommée.

Rien de plus facile que de suivre ces ana-logies jusque dans les plus petits détailsé 11 n'y aurbit le plus souvent que des dates et des noms à changer pour substituer une histoire a Fautre ^ dans tous les endroits où nous avons eu le bon-

heur de ne pas outrer le ridicule et l'atrocité. Une particularité essentielle à remarquer qui explique cette difiBérence , c'est que la Fronde ne tomba jamais entièrement à la discrétion du peuple ; que ce fiit une révolution suivant la cour dont les catastrophes s'arrangeoient dans les salons. Elle est du temps oh les démagogues montoient dans les carrosses, et parloient volonlontiers d'égalité aux petits , moyennant qu'ils n'entreprissent pas de deyenir grands.

Les Mémoires du cardinal^ de ^etz ont donc cet intérêt de comparaison y qui est Un des plu» singuliers et des plus piquans que l'on puisse imaginer. On y voit les premières hostilités de» parlemens , les premières défections des troupes , celle d'une partie de k noblesse , le sié^ et la prise de la BastilLe , la consécration , Fapo*théose des mannequins populaires j et parmi tous ces symptômes de dissolution, tous ces pronostics de mort, lax confiance , la sécurité du gouvernement qui se croit immnaMe parce qu'il est légitime , qui cède son pouvoir ou 1^ reprend pied ^ pied , et qui s'imagine qu'on traite de puissance à puissance avec lies con*- ]Urations comme avec les cabinets On trouvera y dès cette époque , des^ teltâtés seoi^ttes de république , hk doctrikie du régicide , les s4*

( 9^ ) tjuêstres étales proscriptions. Si on pénètre dans le monde , on, n'y entendra parler que d'a&ires d'Ëtat mises à la portée de tous les rangs , de tous les sexes ^ de tous les âges, et que les ignorans décident beaucoup plus hardiment que les autres^ ce sont les .expressions de madame de Nemours. Ofi n'y observera que des actions sans. dessein , des desseins saps action , des entreprises sans, effist ^ des entretiens de générosité «ans honneur , des discours magnifiques y et point de bon Sens ; ce sont les paroles de .M. de la Rochefoucauld* La plupart des che& de la Fronde se dîsânguoient seulement de la foule par l'excès de la débauche et de l'impiété : ils appellent le christianisme Vennemi comme depuis on l'a appelé Vinfame ; ils en tretenoient desintelligences et&isoient cause commune avec les factieux des pays vobius j ilstiroient un grand. parti du genre des carica*^ tureset des pamphlets , pour lequel il faut leur reconnoître un talent particulier. Très-habiles à saisir le côté ridicule des choses , et pourvus de . quaUtés indispensables pour réussir dans Ja satire personnelle , c'est-à-dire , d'un, extrême dévergondage d'eSprit ,'d'un profqnd oiépris des .bienséances morilles, et de cette a];>négatiQU de pudeur et de délicatesse qui fait qu'on ne

r^pecte

(97) tespecte ni son caractère y ni celui des autres , ils se jouoient très-gaîment de l'honneur et de la réputation de leurs adversaires , à l'abri de Tanonyme. On rempliroit des bibliothèques de C0 qu'ils ont produit en ce genre j leurs vau-^ devilles ne sont pas moins célèbres que leurs libelles»

Le chansonnier de la Fronde étoit un certain Marignj y cynique jtisqu'à l'impudence , mais dont les couplets d'un tour spirituel et plaisant ont souvent survécu aux circonstances qui les avoient produits. Les Frondeurs avoient ^ comme on s'en doute , des signes y des chiffres , des couleurs. Us se reconnoissoient à un ruban tourné en frondeautour.de leur chapeau y à une écharpe isabelle y et ce qui est plus singulier y parce qu'il n'y a rien de plus opposé à leur ca-* ractère véritable , à une prédilection affectée pour les emblèmes de la simplicité et de la modestie , un bouquet de fleurs des champs y un nœud de paille. On est étonné des ressources qu'ils employoient pour compromettre et pour perdre leurs ennemis y mais l'accusation de calomnie leur étoit si &milière , qu'on osoit à peine prononcer . le mot de pol j de meurtre , ou de trahison , de peur de Messer l'irritabilité d'im Frondeur. Presque toutes leurs maiimes avoient pour objet l'art de tromper ^ 11.- V '7

4e peuple , qui étoit leur principale étude. Cellejr qui ' déterminoient presque toute leur conduite étoient ceUes^ci : X^ue la motnle estplzi^t ^rge dans *les affaires publiques que dans *lespûrticiplières^ et que descendre aux petits est 4e sUrmoytndes^'égalerauxplus grande. On efi a beaucoup profité depuis. Comme ils avoient fbeaucoiïp die pénétt^tîoti , qu^îls jugeoient très^ ^sainement dès choses j et que ce qui leur man- ^quoit pour être honnêtes gens , n'étoît pas , *tant s^n Ëtut , (e di^eriiement 'du bien et du nmal , ilssavoient fort bien apprécier les hommes 'qui leur étôîeïit opposés ; ils admiroient secrè* tement en -^eux la bonne foi , le courage et la vertu j et quand ils attaquoient un sage , comme le président Mole , par exemple , ils avoient trop d'adresse pour avouer hautement une agression aussi imprudente. C'étoit Touvrage de quelques écrîvaîlleurs effrontés , de quelques gazetiers scandaleux qui auroient décrié la vérité même s'ils s^étoienl nommés. Quant à la constance des Frondeuh» dans leurs opinions , elle étoit phis qu'équivoque. Ils s'accusoieht 'eirtr^eux de gircniétterie y comme dit le c^rrdin&lt de Retz , car cette heBe métaphorei n'est pas plus de notre invention que le reste , et on verra dans liés Mémoires secrets de ces mesitieurs à quel prix Us mettoient leurs infidëHtés.

Ud cluLpeatl de cardinal, wbl commaûdeinent ^ tin mariage avantageux y un peu de &veur y un peu d'argent , faisoit du soir au lendemain un royaliste d'un frondeur , au moins jusqu'à nouvel ^rdre , et en attendant que la Fronde eut repris âes avantages^ Le coadjuteur insista une foia contre l'intérêt de la Fronde , sur la nécessité de prolonger une. paix plâtrée dans laquelle il a voit agi comme, intermédiaire : <x C^est que » cela me donnoit y dit-il, le temps de &ire y> venir mon bonnet. » Voilà une grande cou« ndératiou politique y et un patriotisme bien entendu 4

Le cardinal de Retz , qui a peint avec soa talent ordinaire le caractère des principaux Frondeurs , n'a pas jugé à propos de parler du ^ien y sans doute parce qu'il a cru aVeo raison ^e l'idée qu'il pourroit en donner ne seroit jamab aussi pette «t aussi complète que celle >qui résulte de la lecture de ses Mémoires. Ce ^u'il est difficile de cctmprendDe , «d'après ces ^émoires^et d'après totls ceux qui fious viennent rdu même parti, cW le but ultérieur et définitif' de >la faction ; .car la destruction n^eat pas un i>ut. C'est une singularité bî^ étrange et ce^ «pendant Jbien invai^iable dans l'Jbistoire des ré^ volulioanaires ^ qu'ils ne puissent pas dire eu ji^ mêmes où ib voudsoiwt^eT} et où ils aei^otent

( loo )

résolus de s'aiTéter si on les laissoit toujours Élire. Us ont été souvent puissans et même tout' puissans ; et dans cet état^ ils n'ont jamais eu de volonté déterminée. Ou a vu seulement que , dans l'impossibilité de se fixer à aucun but y pas même à celui vers lequel ils avoient paru tendre le plus souvent durant le cours de leurs entreprises , ils finissent par rétrograder sur le point tl'oii ils étoient partis , et souvent bien par delà ; de sorte qu'il n'y a point de révolution qui n'ait abouti en dernier résultat y tant qu'elle a pu disposer des résultats , à une forme de^ gouvernement presque semblable à celui qu'elle avoit détruit , ou infiniment pire y et cela de sa propre direction y et sans que la moindre forcé étrangère à la sienne s'en mêlât. C'est une observation â constante et si universelle, qu'on ne peut se défendre, quand on la voit se répéter partout , de penser qu'il y ait des {hommes et des réunions d'hommes qui ont une mission, une destination indépendante de leur choix , et qui ne font pas le mal librement ; des ^/Tz^^ya/a/^^ dit le sage et vertueux Balzac, qui viennent ^ sans le savoir ^ renouveler le monde et changer la face de leur siècle. Le cardinal de Retz étoit certainement une de ces âmes fatales. Rien n'annonce qu'il ait eu de. ttès-grandes vues d'aizibiftion : il ne paroît pas

( loi )

À'étre formé des idées bien distinctes de la gloire. Ses goûts étoient de ceux que Ton coa^ tente aisément dans un rang élevé , avec une grande fortune. Sa passion dominante ne fut peut-être qu'une activité inconcevable sans objet fixe 'y et cette passion est un agent » extraordinaire et si merveilleux, qu'il n'a pas même de nom parmi les moralistes. C'est cependant lui qui renverse les Etats , et qui Ëiit ressentiir la secousse de leur chute à tonte la terre.

Je ne veux pas omettre ici une autre remarque , qui me semble décisive dans le jugement cpi'on doit porter des gens de cette espèce , hors de la scène hbtorique dont le prestige les enveloppe , et vus dans la seule intimité de leur Conscience. J'ai lu presque tout ce qu'ils ont écntpour expliquer celles de leurs résolutions et de leurs démarches dont le moiide et la postérité pouvoient leur demander compte, et sur des milliers de résolutions qu'ils ont été obligés d'embrasser , je les ai vus balancer des milliers de considérations avec une dialectique si éclairée et si vigoureuse , avec une perspicacité si profonde et si prévoyante , qu'on jureroit que la question s'est présentée à leur esprit sous tous ses aspects possibles. Hé bien ^ dans cette immensité de raisons pour et contre , qui sont à la vérité admirablement débattues »

il n'y a qu'une chose d'oubliée y niais elle l'est toujours ; c'est la morale et le droit. Ils savent positivement tout ce qu'ils peuvent et tout ce qui arrivera ; mais ils ne se demandent jamais ce qu'ils doivent , et ce que feroit à leur place un honnête homme , simplement honnête hom* me , qui ne seroit pas un homme d'Etat j quoi* qu'il n'y ait rien de plus &cile à décider dans toutes les occasions de la vie ; et comme , sur une quantité innombrable de chances , on ne peut attribuer cet oubli obstiné au seul hasard ^ il faut bien le regarder comme l'effet d'un système. Qu'on les étudie scrupuleusement, depuis le premier jusqu'au dernier, non pas dans l'impartiale histoire, elle leur seroit trop peu &vorable, mais dans leurs livres et dans ceux de leurs amis. On s'assurera qu'il n'y a pas une de leurs actions , la plus propre de toutes à recevoir uùe couleur avantageuse et à se couvrir du prétexte du bien public , derrière laquelle ne soit cachée une considération personnelle , et qui n'ait eu quelqu'intérét particulier en vue, ...le temps défaire i;enir le bonnet.

f iû5 )

Soiiçenirs et Portraits; par M. le duc de'

LÉyis.

Iii n'y a point de pays qui ait autant de livres que le notre sur son histoire particulière ; et ce« pendant, il n'y a point de pays qui s'en occupe nioins. 11 fallut au P* Lelong un grand volun^e in-folio pour le catalogue de cette seule partie de notre littérature. Un demi-siècle après, M. de Fontette y en ajouta quatre autres d^un format tout aussi imposant; et si on vouloit complëteir ce catalogue maintenant,* on n'y parviendroit pas à moins de dix. Mais l'histoire de France ^ qui surcharge d'un poids, si fQrn^dable les tablettes de nos bibliothèques, n'entre pour rien dans l'éducation nationale. On apprend p;3tssa- ,blement dans nos collèges la guerre du Péloponèse et les disputes du Forum y quaind on y apprend quelque chose; mais on ne s'y doute pa$ de la France ancienne ; et c'est ce qui fait que tant de puissans génies , fr^is émoulus du coUége^j^ ne veulent plus être François à la , manière de leurs pères. Quand Buonaparte fut xa mené de l'île d'Elbe^ il reçut, entre autres faomms^ges mémorables , une députation d'étu- . dians fatigués du joug de l'Université, qui venoient de leur autorité privée lui dévouer la pa- /trie yparcequ^ils ne connoissoientpas lesBour^

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Bens.Cemoûfy emprunté de la stupideignorance d'une génération mal élevée, fait nnttre un sourire plus doux que celui de Fhorreur; et c'est autant de gagné pour ceui qui liront un jour le déplorable récit de nos malheureuses folies.

En général , le lecteur françois , volage dans ses goûts et impatient dans ses études , s'attache de prédilection à ces détails superficiels, mais brillans , à ces événemens singuliers , à ces personnalités piquantes qui contribuent pour quelque chose à la physionomie de l'histoire, mais «dont la lecture ne demande ni méthode ni réflexion, et offre un délassement plus agréable qu'utile. C'est de là que vient chez nous le succès immémorial et soutenu des Mémoires, des Portraits et des Souvenirs, Comme il est natu • rel d'ailleurs de ne jamais réussir aussi bien que <îaus les choses qu*on entreprend par goût et par caractère, ce genre secondaire a produit jje ne sais combien de chefe-d*œtlvre qui unissent !e charme du talent à IHntérêt de b vérité, tandis que nos grandes hîstoires.sont presque toutes ennuyeuses, diffuses et mal écrites. Philippe de Commînes a conservé dans son vieux langage un attrait que ]e croirois indéfinissable, si Mon* taigne ne Tavoit défini : c< Vous y trouverez le » langage doux et agréable d'une naïve sîmpli- 31 cité , la narration pure et en laquelle k^ bonne

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y> foi de l'aùtheur reluit évidemnient, exempte dé f> Vanité parlaat de soy , comme d'affection et » d'envie parlant d'autruy ; ses discours et enfaor* y> temens accompagnes plus de bon zèle et de vë« » rite que d'aucune exquise suffisance ; et partout y> de l'authorité représentant son homme de bon » lieu , eslevé aux grandes affaires. » La gravité un peu austère delà Rochefoucauld ne l'empécfae pas d'étré lu avec plaisir. Le cardinal de Retz et le maréchal de Bassompierre attachent beaucoup plus que tous les romanciers de leur temps. Les Souvenirs de madame de Caylus ont un carao^ tère plus remarquable encore , le sceau inimitable qu'une femnje pleine d'esprit , de délicatesse et de grâce, imprime sans effort à ses pensées et à ses écrits. Mettez dans lesSouf^enirs de madame de Caylus un sentiment tendre et moral que le sujet ne comportoit pas,q); madame de Sévigiîé aura une* égale ; mais les petits événemens qui n'ont pas cette espèce d'intérêt ne sont pas relevés par les plus grands personnages , et divertissent l'esprit «ans occuper le cœur, hes Mémoires de M.™« de laRochejaquelein,qui le renferment au contraire à un degré trop éminent pour ne pas sortir de la classe commune des souvenirs historiques ^ s'en rapprochent par cet abandon entraînant de sen* timent , et par cette politesse exquise de mœurs qui composent peut-être le génie des femmes.

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La solennité doulourease de sa narration n'^sl pas l'effet d'une pompe arrangée comme celle des historiens de profession. Elle est entièrement dans les faits. C'est une simplicité toujours naïve, toujours dégagée d'ornemens, et toujours sublime.

Cette digression ne m'a presque pas éloigné do M. le duc de Lévis. L'estime publiquc^a donne deppislong-te«i|>& nne place honorable à tousses ouvrages; et,, em parls^ut, de celui-ci , je pouvois citer ce que mn cdém^e me rappeloit de plus par&it dans le même genre, sans qu'il eût rien souffiir delà comparaison. Une circonstance particulière et toute nouvelle dans les souvenirs d'un honime de l'âge de M. Lévis y ajoute à son intérêt. Il embrasse un espace beaucoup plus étendu que lés bornes de la vie humaine , parce que certains souvenirs de M. de Lévis sont des tradi-; tions. Trop jeune encorç pour se livrer au tourbillon delà cour quand il y fut présenté, il y rencontra le maréchal de Richelieu , qui étoit déjà trop vieux pour plaire , et qui vivoit en grande partie dans le passé. M. de Lévis profita des négligences et de l'ingratitude du monde pour recueillir de la bouche d|A vieux maréchal une foule d'anecdotes précieuses sur le grand règne dont il avoit vu la fin. C'étoit l'âge de Nés- , tor sans son autorité morale , niais embelli des

( 107 ) plus beaux exploits de Paris , et de quelques-uns des exploits d'Achille. Ces comaiumcatioo&, sai* sies avec le tact par&it de M. Lévis , et racontées avec son style naturel et fin ^ produisent une iU lusion singulière qui répand son prestige sur le livre entier. On aime à voir , par les yeux d'un homme également spirituel et judicieux , se suc* céder sur le théâtre du monde les personnages et les événemens qui ont occupé les deux extré* mités d'un siècle ; et on s'étonne que le berceau du vainqueur de Port-Mahon soit si près du tombeau de Bamave. Ce qui ajoute à cette magie , c'est un mystère du style de M. de Lévis y qui participe d'une manière sensible de l'une et de l'autre époque. Il n'y a certainement aucun de nos contemporains qui se soit plus heureusement approprié la manière élégante et franche h la Ibis des prosateurs du siècle de Louis XIY , dans le genre Ëimilier. C'c^t bien avec ses Sçuvenirs que M. de Lévis écrit , et sans autre but que d« se rendre compte des sensations et des idées que 4)ertains noms plus ou moins fameux réveillent dans sa mémoire. Une fois entré dans son sujet, il s'y livre avec une facilité pleine de grâces, selon le cours des événemens, ne cherchant point les digressions, mais né les évitant pas, et soute» nant en quelque sorte avec lui-même un libre entretien , qui a quelquefois l'inégalité d'une

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conversation très-vive 9 mais qui en a la variété etrentraîncment. On voit qu'il se joue de sa matièrcj qu'il ne l'approfondit qu'autant qu'il prend plaisir à en passer la sur&ee^et qu'il ne craint pas de la perdre de vue quand il trouve un attrait plus piquant à s'occuper d'une autre idée, amenée par la succession involontaire des idées qui la précèdent. Souvent même il s'aperçoit que cette diversion l'a conduit trop loin.de l'objet princir pal pour qu'il puisse y revenir sans transition ; et cette transition , d'une brusque et charmante naïveté , contient ordinairement l'aveu de l'agréable erreur qui l'a rendue nécessaire. Dans un autre ouvrage , ce seroit là un dé&ut que l'auteur n'auroit pas manqué de corriger. Dans les iliemoires , et surtout dans les Souvenirs ^ c'est une perfection de plus ; c'est cette espèce de parure qui sied aux grâces de l'esprit comme à celle de la beauté, et qui exerce un empire plus sûr, une séduction plus aimable que là coquetterie de la beauté et de l'esprit , la négligence enfin à mon gré si requise y comme La Fontaine la nomme.

M. de Lévis n'ignore pas le prix de cette effusion ingénieuse d'idées, de cette liberté d'imagination et de style , qui laisse si loin d'elle l'enflure et la recherdie des écrivains à prétentions, et il la recommande à tous ceux qui courent la carrière des lettres : (c Montr^a^vpus tek que vous

JBT êtes , leur dit-il dans sa préface ; c'est le seul » Dioyen d'avoir de la grâce. » Ce conseil est fort bon h donner^ et même il n'est pas difBcUe k suivre pour des. esprits de la trempe de celui d'Hamilton et de M. de Lévis ; mais cette facilité, cette liberté si précieuses ne sont pas des faveurs banales de la nature, et on ne se montre pas tel que l'on est avec l'assurance de plaire si l'on n'en a reçu le privilège. L'auteur des Soupenirs auroit poussé trop loin la modestie s'il avoit pensé qu'il sufBsoit de vouloir pour profiter dis son secret. 11 peut le répéter sans danger, et se .faire plus d'un émule sans redouter un rival.

Si le précepte de M. de Lévis est classique, c'esjt surtout pour ces articles dé pplémique fugi* tive qui naissent et meurent du jour au lende- .niain, dans des feuilles destinées à occuper un loisir d'un moment, suivi d'un oubli éternel. On n'y doit chercher ,. en effet , ni la maturité d'une •longue étude , ni la solidité d'un jugement réQé- . çhi , mais une causerie plus ou moin^ féconde , . qui attire l'attention s^nsla fixer*, et mon préam' bule m'a mené si loin ,.que j'ai privé le lecteur . d'une distraction beaucoup plus agréable , en oubliant de me réserver une place pour > quelques extraits dès. (Sbm'^/?/riS que, je voulois ras- , sembler sous ses yeux. Mais n'aurois-je pas risqué d'en enlever la fl<^ur et de nuirç à leur efiibt

|mr une dîsposilion maladroite? Le mërite d^un bon conte ou d'un tfait délicat est pour beau^ coup dans les circonstances qui Famèuent, dans les détails qui le préparent 9 dans les précautions littéraires qui Tentourent^ dans l'ensemble entier de la Composition où il est placé ; et cela n'est jamais plus vrai que dans les genres d^observa*lion^ comme les Mémoires et les Portraits 4 U est certain , par exemple , que les Souvenirs de M. de Lévis fourmillent d'anecdotes neuves, sin* gulières etplaisantes. Je n'ai pas essayé d'en copier une seulesans la sentir se glacer sous ma plume. Je ne détruisoîs pas le tableau , mais je le détachois d'un cadre éblouissant , et je le plaçois hors de son jour. Les ciseaux du compilateur sont plus meurtriers et plus funestes que ceux de la Parque elle*méme : ils coupent le fil de la vie intellec-^ tudtte , ils tuent l'esprit.

Je n'entreprendrai donc pas de détacher quelques phrases d'un livre charmant qui vivra pour notre littérature et pour notre histoire. J'y re^ "viendrai pour m'occuper de quelques passage» qui, sans être plus remarquables en eux-mêmes, s'approprient mieux à notre situation actuelle^ et sont susceptibles par conséquent d'un intérêt indépendant de tout tnérite littéraire. Tel est le «norceau singulièrement recommandable qui a pour objet Y Etat de Vopùiion publique en

France à Vépoque de la révolution ^ morceau supprimé dans la première édition par la censure ^ <de Buonaparte, et que ne aauroiasttrop méditer ^us les bons esprits qui s'occupent de l'affermis* 'Siement de notre législation et du rétablissement ide notre morale. £n attendant, les Som^enirs auront été k» par les uns, relus par les autres^ "et faurai en Êivêccr d'un nouvel extrait la reoomr mamfation de l'ooviraffe.

»-rtM^MM»M««i

Continuation*

Quand laprenûère édition de cet ouvrage fut souimse à la censure de Bonaparte , le mor* ceau remarquable dont j'ai parlé dans rai:ticle précédent, et qui a pour objet l'opinion pu^ ilique en France à V époque de la répolution, &îsoit partie de: la notice rektivc au duc de Biron, où l'auteur l'avoit inséré en fbrœe.de digression , pour le soustraire à la surveillance ingénieuse de certaines vi^s littéraires. Mais le gouvernement de ce temps-là, qui avoit au moins autant d'égard aux principes de ses agens qu'à leurs facultés , et qui ne croyoit pas qu'on pût le servir avec chaleur , si on n'avoit pas un grand intérêt à l'aimer, se reposoit avec tranquilKté sur le zèle officieux de ses censeurs. Ou sait qu'ils l'ont porté quelquefois à un excès trèsplaisant , et qu'ils ne se sont presque jamais compromis par l'excès contraire; c'est que de ce côté , ils encouroient la dé£iveur de leur maître , toujours prête à suivre la plus légère désobéissance, l'omission la plus insignifiante, et qu'ils ne s'exposoient de l'autre qu'à être injustes, ridicules et méprisés, considération qui n'arrête pas beaucoup de monde dans le chemin de la fortune.

]La digression de M. Léyis fut supprimée , et

cette

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Cette ^récàùtioti £iit honneur , si Ion peut ié servir de 6e terme, à la pénétration du censeur; car il n'y avoit pas, dans les vingt pages dont elle se compose , une phrase , Une ligne, un mot^ dont le sens , considéré en lui-même, pAt alar-> mer l'inquisiteur le plus ombrageux. M< de Lévis avoit rattaché ses souvenirs par un seul iàtef^ médiaire au grand sièele de Louis XIY ; mais il ne les avoit pas ramenés jusqu'à cette époque ambitieuse de notre histoire qui a eu les préten-» lions d'un grand siècle , qui en a eu quelqud temps les trophées , qui n'a duré qu'un moment^i et dont la durée si éphémère est cependant k plus étrange des phénomènes. Ge dernier pé-»

riodei a été signalé par des hommes de guerre incomparables qui auroient racheté nos Êiutes à force de gloire , si cette compensation étoit pos*' sible , par des hommes d'Etat subtils qui savoient mettre avec succès l'instinct de l'habileté et l'es-^ prit de IHntrigue à la pbce de l'expériencfe de la jfolitique, par toutes les folies romanesques et aventureuses d'un peuple amoureux de gloire ^ âvide de tnouvemeilt , prompt i oublier toutes les leçons du pa^é , toujours mécontoit du pré« ' sent, toujours impatient de l'avenir, et ne le prévoyant jamais comme il doit être, crédule dans ce qui flatte ses désirs, obstiné dans ce qu'il croit propre k les servir > et auquel il n'a

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toaûqué jusqu'ici, pcmr être le premier peuple du moniie, que de bien connoitre ses intérêts. Ce temps , fertile en grands événemens et en sensations profondes, enfantera nécessairement à son tour des Soui^enirs très-curieux pour U postérité; mais le jour n'en étoit pas venu quan4 M. dé Léyis prit la plume. Exercé à toute&.les bonnes études, et familier avec tous les âges, il auroit pu peindre les circonstances qui «e pasr soient sous ses yeux avec les couleurs de Tacite ^ qui ne lui paroissent pas étrangères , au lieu da trader au crayon de La Bruyère ou de Duclos quelques croquis de la vieille cour 3 mais entraîné comme tous ses contemporaiqs par une tem-* pête dont le terme n'étoit pas connu , il a trouvé un plaisir bien naturel à se rappeler le rivage. Ses Mémoire^ datent, comme je l'ai dit, de 1^ TieUlesse élégante et vraiment françoise de Ri* chelieu à la jeunesse aveugle et effrénée ,de Ban nave. C'eat là qu'ils s'arrêtent, et qu'ils , niiir^ quent la limite qui sépare notre histoire de no» aventures.

Le tableau que M. de Lévis avoit tracé né pouvoit donc exciter les inquiétudes de la cen-- #ure que par les rapproehemens qu'il Ëôsoit naître; mais combien ces rapproehemens étoient désavantageux pour cette prétendue dynastie qui menaçoit déjà d'envahir le monde et de

déshonorer tous les trônes? M. de Lévîs présentoit des &its simples qui étoient bien loin de le disputer en éclat aux renommées théâtrales et aux pompeuses extravagances de son temps.

Cétoient lès mœurs d'une nation éclairée et polie, que la grâce de ses manières, la finesse de son esprit et Fétendue toujours croissante de ses connoissances rendoient le modèle et le désespoir de tous les peuples ; c'étoit le bonheur d'une population immense, gouvernée par des lois sages et paternelles, que le temps avoit consacrées sous une longue suite d'excellens Roisj c'étoient là liberté, la sûreté des personnes et des propriétés, le repos intérieur, la paix du dehors, le progrès des sciences et des beaux arts dans les parties où nous n'avions pas encore égalé nos voisins, tous les bienfaits de la civilisation très-perfectionnée , mais contenue dans de justes bornes par des institutions politiques bien conçues , par Fascendant alors non méconnu de la religion, et surtout par l'exemple d'un souverain avec lequel toutes les vertus étoient assises sur le trône. D'iin autre côté, et cette opposition que l'auteur s'étoit bien gardé d'indiquer, ne pouvoit échapper a aucun lecteur, c'étoient les entreprises gigantesques et les Ruineuses conquêtes d'un peuple en proie à quelques ambitieux, prodigues 4^ ses ressources et de son

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gëmg; c'étoit l'a^tation continuelle d'une mut» titude ^rëe , dont les liens sociaux n'exîstoient plus y qui ne voyoit dans la religion et dans 1» morale que de simples instrumens de la politique, et dont la direction, funeste à elle-même , au moins dans dlnévitables résulta4;s^ n'étoit détermina que par l'émulation de la fortune et des grandeurs; c'étoit enfin le pouvoir humiliant d'un parvenu qui n'étoit connu de la terre que par une glonre meurtrière ou des crimes heureux , et dont l'usurpation ne paroïssoit maintenue que par un jeu singulier du hasard , ou par une vue secrète de la Providence. Jamais il n^avoit été plus vrai que lé passé fut Fennemi du présent; jamais la tyrannie n'avoit eu plus d'intérêt à mutiler l'histoiro pour éviter une comparaison accablante, et jamais, par conséquent, cette espèce d'exécution Kttéraire ne fut mieux commandée par le .sujet aux aristarques de la police. Il £iut donc tenir compte à leur esprit de cette marque particulière d'intelligence, d'ailleurs très-obligeante pour l'état de choses qu'on appeloit Yancien régime f et qui auroit inspiré moins> d'inquiétudes à la poKce , s'il eût inspiré moins de regrets & la nation. Les précautions que prend le voleur d'un empire pour faire oublier son maître légitime , sont un hommage involontaire à ses droits et à ses vertus.

JTaî essayé de caractériser , âsms mon articlô précédent ',1e style de M.Lévis, tnaîs c'étoitsout le seul rapport par lequel il me fut alors connu, M. Lévis a le don très-rare d'imprimer un cachet différent à chacun de ses ouvrages qui diffèrent beaucoup par leur objet , et quoiquHl se rapproche ^ns ou moins dans tous des principaux modèles du genre , il n^y a rien dans sa manière qui ne sente Paisance et la liberté d'un écrivain original. Penseur ou romancier y conteur , histo* rien ou publiciste, il rapelle , qudquefois de manière à faire illusion , certains écrivains qu'il s'est lïxercé à imiter par plaisir y mais il les rappelle ^ans cesser d'être lui, comme ces esprits dont parlent les vieux romanciers, et qui combattoient les paladins sous leurs propres armures avec des forces par&itement égales, de manière à Uisser le spectateur indécis entre deux héros semblables en tout , sans qu'il put reconnottre k ^ucunsigne lequel étoit Amadis. J'aurois dû peut* ^tre éelaîreif ma pensée par des citations; mais j'aurois été gêné par l'espace, et surtout embarrassé pour le choix. Comme après avoir écrit tant de lignes sur M. de Lévis, je dois cependant quelques lignes *de M. de Lévis à mon ïeo^ teur , à titre d'indemnité , je prendrai , de préfé* rence, un petit morceau qui offre un sens com«

plet 9 et surtout un sens eiLcellent. II est intitulé : Le batelier du lac de Genèi^e.

(( Je me troi^vois en i8o5 à Laus<nne , » dit M. le duc de Lévîs. ce Je voulus visiter les fk- ^) nieux rochers de Meilleraye avant que le pic ^ et la mine leur eussent ôté leurs formes pitto- » resques^.car on commençoit alors à construire » eette belle route qui conduit de Genève à Mi- » lan , en raccourcissant de trente lieues la dis- » tance de P^ris àla capitale de la Lombardie. Je y> descendis donc au faubourg d'Ouchy , et je y> louai un bateau pour traverser le lac. Nous » étions au commencement de Pautomne j le y> temps étoit superbe , une brise légère enfloit » la voile ,^ et. le soleil couchant dardoit ses » rayons sur .les premières neiges qui cpuron* yi noient les montagnes du canton deFribourg ^ )) et cette dent de Jamant que le chantre de la » Nouvelle Héloïae a rendue célèbre. Les bate- » liers me montroient successivement Vevay , » Saint-Gingoux à l'extrémité orientale du lac^ y> et sur la côte de Savoie, ils me nommoient y> les châteaux à tourelles carrées, dont la blan- T> cheur éblouissante contraste avec le vert foncé y> des grands châtaigniers qui ombragent cette » rive. En m'approchant du port, je questionnai » le patron de la barque, qui me parut plus in*

( "9 ) y> telligent que les autres^ sur la situation àà

00 pays de Yaud depuis le changement de sa

y> constitution. Le peuple avoit sûrement gagné

]> à ne plus dépendre du canton de Berne , de

y> ce gouvernement paternel pour les citoyens,

y> mais oppresseur , disoit-on , de ses sujets. I)

» ne me sembla pas persuadé de cette améliora^

'i> tion , et comme je lui faisois observer qu'ik

9 étoient du moins libres^^t égaux , il me répon-

D dit, en me montrant d'une main un écu et

» Pautreleclocber de son village^ ce&mot&qui ne

3> sortiront jamais de ma mémoire : LA lilBEATi

» EST DANS MA BOURSE ET l'ÉGAUTÉ AIP CI-

» METiâRE. Grands pliilosophes , dissertez pé« » niblement sur ces questions difficiles, acon* » raulee les Volumes; pour moi, la justesse, la » précision énergique de cet homme grossier nie yy découragent , et je quitte la plume. » '

Après avoir copié Fauteur des Saut^Cî^hf^ j'aurois fort mauvaise grâce à la garder :

Par où saurois-je mieux Unir?

Dialogues et Vie du duc de Bourgogne , père de Louis X/^/ ouvrages composés par l'abbé MUiLOT , ponr l'éducation de S. A. S.

W^ le duc d'Engbieu,

L'abbé IGllot ne sera pas cité parmi les historiens remarquables , mais il est digne de l'être parmi les écrivains bien intentionnés qui ont appliqué les notions d'une philosophie tolérante i l'étude 4^ l'histoire , dans l'éducation des jeunes gens. Quoiqu'il eût le malheur de vivre avant les beaux jours de la révolution , d'avoir de Pinstruction et d'être abbé , il ne paroît point <iu'il ait été étranger à ces idées libérales dont on n'îgnoroit alors que le nom» CTest, aia con* Croire, à ce cajractère particulier de. ses ouvrages qu'il dut les premiers succès qu'Us obtinrent dans le monde , à un^ époque où tous les eçr {>rit3 tendoient plus ou rnoin^ vers le changement. On ne naanquoit pas alors d'abbés philor aophes ; mais Raynal , GondîUac et Mably avoient abjuré FËglise trpp ouvertement dans leurs livres, ppur plaire aux âmes honnêtes qui yeulent qu'on respecte la convenapce des mœurs et des états. Il n'en étoit pas de même de Milr lot, qui étoit resté un prêtre, et un digne prêtre, 4Qnt les habitudes sociales, très-simples, très? sévj^r^ , et même un peu sauvages , ne dçmei?*

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toient en rien les principes écrits, et auquel lés esprits contemplatif ne pouvoient reprocher que d'avoir poussé Pamour et la recherche de la vérité jusqu'à ce point où l'étude des £iit6 perd en intérêt et en solennité ce qu'elle gagne en exactitude. A l'élojfuence , à l'onction prés , Millot étoit le Rollin des philosophes. Abon» danty mais prolixe; grave, mais froid; métho* dique , mais compassé , il montre du moins partout rhomme droit, judicieux, sincère, qui cherche le vrai pour le dire, et qui le dit pour être utile. Le mérite réel d'un tel écrivain, quelque modeste qu'il fut, quelque éloignement qu'il eût toujours manifesté pour l'appareil iur commode des grands emplois, ne pouvoit pas échapper aux regards des princes qui occupoient les premiers degrés du trône.

Cette auguste famille des Bourbons à qui la France est redevable de la plus grande partie de sa gloire littéraire, toujours empressée d'en fiivoriser , d'en assurer les progrès , d'accueillir, de répandre, de protéger les germes de toutes les idées élevées , de tous les systèmes &vo« râbles aux droits et aux libertés du peuple, s'étoit fait.une obligation particulière de confier les en&ns, qui naissoient d'elle aux hommes le» plus éclairés de leur temps , pour les initier dès les élémens de l'instruction à la science da

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siècle, Cest ainsi que le sage Amyot , le grand Bossuet, le divin Fénélon avoient présidé tonr à tour à Téducation de» héritiers du trône, avant que la perfectibilité fut parvenue à' don** ner pour précepteur au descendant de tant de Rois, un cordonnier qui m savoit pas lire! L'abbé Millot fut appelé eu 1778 à l'éducation de monseigneur le duc d'Ënghien , de ce jeune prince y depuis l'objet de tant d'espérances et de tant de Regrets. Rien de plus touchant que les détails donnés par IHnstituteur lui-iïiême sur ses premiers rapports avec son illustre élève , dans un fragment qui fait partie de la Notice sur monseigneur le duc d'Enghicn, et que je regarde comme un des ornemens les plus précieux de cet excellent volume. Je ne sais si tout le monde éprouvera le même charme; mais j^ trouve joint au naturel , à la franehe simplicité , k IVimable bonhomie de Plutarque, un inté« t*et que ne peut avoir pour nous au&un de ses personnages. Le dernier rejeton du grand Condé , le premier martyr de la tyraunie im^ pénale , la victime que l'usurpation ofirit pour gage au régicide, un jeune héros beau comme l'espérance , terrible à la tête des sol* dats, adorable daus sa vie privée, si brave, si bon , si malheureux! Je me fais un douloureux plaisir d'épier ses vertus, ses passions naish

C Ta3 ) santés, et ses bouderies généreuses, et ses étour? deries, et ses caprices dans un enfant dont l'historien n'est pas suspect de partialité. Le ciel qui devoit quelque récompense à la piété éclai* rée,à la morale pure, aux qualités solides et éprouvées du bon abbé Millot , lui fit la grâce de mourir quelque temps avant la révolution ^ monseigneur le duc d'Enghien n'ayant encore que treize ans. Aussi cette peinture n'a rien de l'enthousiasme d'une apothéose, elle n'a même rien des préventions d'un précepteur. Cest à lui seul que l'abbé Millot semble rendre compte et des succès et des obstacles^ et s'il a exagéré quelque chose , il séroit très-naturel qu'il se îùt exagéré les obstacles pour &ire valoir les succès^ L'esprit très-vif et très-mobile, la mémoire £icile et peu fidèle ; mais une perspicacité d'ailleurs si rare , une disposition si heureuse à com^ biner les idées , qu'une dissipation excessive n'a*» voit pas empêché l'élève de l'abbé Millot d'acquérir rapidement des connoissances fort rares dans l'âge le plus avancé ; avec tout cela , une pétulance, une légèreté, un continuel bouillonnement dé sang qui se manifestoit par les boutades de l'humeur , par les saillies de l'indocilité , par une agitation habituelle du corps, par une volubilité inexprimable de sentimens '^ et puis une bonté , une bienveillance universelle , une amé*

nité de cœur dont rien n'approche, voilà ce qu^on remarqubit dans le duc d'Enghien âgé de d» ans. ce Plos tard )), continue l'abbé Millot y a qui j'emprunte ces traits de crainte de les affoiblir y a l'instruction fructifiera abonda m- » ment chez lui. Le désir de plaire, joint à un D grand fonds d'idées , l'excitera à se distinguer » par des qualités glorieuses. C7est la princiy> pale espérance de ses parens. J'ai osé leur ré^ » pondre qu'il seroit instruit , qu'il aimeroit >} surtout l'histoire , qu'il auroit du goût et dé » la littérature. Pour me rendre digne de la » confiance particulière dont ils m'honorent, » je désire infiniment de lui inspirer, avec les » meilleurs principes , l'amour de l'étude et du D travail. Quels avantagés n'en tireroit-il pas un » jour! » Ces dernières paroles ont je ne sais quoi de prophétique. Le travail a été en efiet la seule consolation des grands de cette malheureuse génération. Quant à ce prince dont vous avez formé la jeunesse, honnête et respectable Millot, il à rempli toute votre attente! il s'est montré Phomme que ses parens espé-* roient en lui ; aucune des qualités glorieuses que vous lui promettiez ne lui'^a manqué^ il les a relevées par la pratique de tous les principes que vous lui aviez enseignés, mais il n'en a point retiré d'avantage sur la terre , et

G*est dans le ciel que le reste de vos voeux s'ac^ complit. Ce héros que vous aimiez a été assassiné par cinq ou six bandits féroces, dans 1« château de ses aïeux^ et ils ont brisé sa tête dans un fossé à cinq cents pas du chêne soud lequel Saint Louis rendoit la justice.

L^en&nce de monseigneur le duc d'Enghien rappeloit si parfaitement «elle du duc de Bour* gogne, que je ne suis point surpris que Pabbé Millot y entraîné par la ressemblance y ait osé étendre le rapprochement jusqu'à lui , et se soit mis, en pensée, à la place de l'admirable au* leur de Télémaque : c'est le rôle qu'il joue dan» les Dialogues composés pour l'éducation du prince*^ et s'il manque beaucoup à l'Ulusion sous le rapport de la conception et du style , si le prêtre Franc-G>mtoîs n'est pas, quant k l'expression , l'interprète bien fidèle du prélat de Cambrai, il est certain du moins que Féné- Ion lui-même ne désavoueroit nf son système d'enseignement, ni ses principes. Cet ouvrage ingénieux, qui sera un modèle très-utile pour les instituteurs , la f^e du duc de Bourgogne qui le suit , et qui est un modèle d'une tout autre importance pour les grands, me fourniront le sujet d'un second article. Aujourd'hui je n'ai pas eu la force de quitter la Nojtice sur monseigneur le duc d'Englôen; et l'intérêt qu'eU«

m'inspire est trop général sans doute pour avoir besoin d'être expliqué. Rédigée d'après celle de la Biographie nnif^erselle^ qni est due à un écrivain recommandable, elle a été augmentée par M. le baron de Saint-Jacques , témoin oculaire du forfait d'Ëttenheim , d'anecdotes curieuses qui seront nouvelles pour tout le monde.

Celle-ci est déchirante :

Arrivés dans un moulin à quelque distance d'Ëttenheim, on s'y arrêta, parce que le prince avoit obtenu la permission d'envoyer de là chercher du linge par un valet de pied. Le baron de Saint-Jacques j >qui connoissoit toutes les issues , savoit qu'une planche propte au passage d'un homme à pied traversoit le bras d'eau qui fait aller le moulin. U y conduisit le prince, dans l'espérance presque in&illible de le Ëiire évader. Mais le bruit de l'arrivée de tant de monde avoit effrayé les enfans du meunier : un malheureux verrou sie trouvoit derrière cette porte j ils Favoient poussé pour la première fois de leur vie , en sorte qu'on ne pût ouvrir. A queUes causes tiennent les destinées ! Monsei' gneur le duc d'Enghien seroit encore un des plus illustres appuis de la dynastie que le ciel a rendue à nos vœux , si des en&ns n'eussent fermé un verrou inutile!

.X|e».sain6 que cette éditioti a reçus méritent

toute sorte d'éloges. Publiée en province, elle rivalise cependant avec les productions des meilleures presses de la capitale. Le portrait de monseigneur le duc d'Enghien qui la décore^ est bien &it pour en relever le prix : c'est nonseulement une gravure remarquable , c'est une image chérie qui se Ëiisoit vivement désirer, et dont l'expression noble et déchirante s'adressç au cœur de tous les honnêtes gens» Je ne parle pas de la ressemblance^ elle est authentique j elle a, été reconnue , elle a été consacrée comme elle pouvoit l'être , par des sanglots et par d^ larmes.

Continuation.

J'ai dit dans mon premier article que les Dialogues du duc de Bourgogne et de Fé^ hélon étoient une espèce de fiction sous la-* quelle le bon abbé Millot avoit représenté son élève et lui-même. Ces leçons , d'ailleurs gené^ ralement intéressantes par le fond, sont, très>^ précieuses surtout, à les considérer comme études du caractère d'un jeune prince qui a laissé de si grands et de si douloureux souyenirs; Il s'y montre tel que Fabbé IVCllot la peint dans ce fragment qui &it partie de la Notice , et qui est d'autant plus touchant , d'autant plus inestimable dans sa naïveté qu'il a été écrit pendant le cours même de l'éducation du prince ^ c'est-à-dire long-temps avant qu'il put &ire naître autour de lui les préventions qu'impose la gloire , ou légiter à ceux qui lui ont sur* vécu l'enthousiasme qui suit le courage malheureux. Dans le livre de l'abbé Millot , mon^ seigneur le duc d'Enghién n'est qu'un enfant } mais cet en&nt promet un grand homme«

Ce n'est pas sans dessein, au reste, que le précepteur du prince lui Ëtisoit prendre dans leurs entretiens le personnage du duo de Bourgogne, et on conçoit l'effet que cette supposition longtemps continuée a dû produire sur un esprit

ardent

( 1^9 ) ardent et mobile, disposé à recevoif toutes les impressions avec la plus grande facilité. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce rapprochement étoit bien loin d'être gratuit , et que le duc d'Enghien, comme le duc de Bourgogne, com*roençdît une des plus nobles vies qu'il soit possible d'imaginer, avec de petits défauts dé caractère qui opposoient beaucoup d'obstacles au succès de son éducation. « Je ne tardai pas à J!> ni'apercevoir , dit l'abbé Millot , que le petit 3> prince étoit d'une extrême vivacité , indocile, » contrariant, plein de caprices, gâté par les y> femmes subalternes , et dès-lors très-diflïcile )> à gouverner. Il faut avoir avec lui autant de » fermeté que de douceur, autant de prudence » que d'esprit. Trop de sévérité le révolter^oit; » il abuseroit de trop d'indulgence. Il a lui-r )) même trop de pénétration pour ne pas s'a- » percevoir du foible de ses instituteurs, et trop » de malice pour ne pas s'en prévaloir. Gomment » réussir dans une tâche si difficile? Joignez à » cela l'aversion naturelle de l'enfance pour la y) gêne et le travail. Faire étudier dêui heures » de suite, matin et soir, avant même l'âge » dé six ans, une tête pétrie de salpêtre ,: e'ë<- » tait de quoi m'effrayer. Les premiers jours » me causèrent de l'inquiétude 5 je vis des lar- :» mes , une répugnance fâcheuse } l'indocilité m .

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