II
( i5o) y> ma^Difesta ; maïs je vis aussi que des pleurs y> au rire le passage étoit l'affaire du moment ^ ^ qu'en variant beaucoup I^ choses, je pou- % vois obtenir quelque attention pour chacune , n et qu'avec de l'adresse , sans trop contrarier i» l'humeur , en passant quelques saillies y je ^ viendrois à bout de remplir le temps de l'é-
1^ tude - Sa mémoire est fecile ; mais peu
» fidèle^ les idées y restent bien plus que les 7> mots. 11 a su plus de géographie que je n'en ^ savois à vingt ans ; il l'oublie si aisément que » je me borne à lui en remettre quelquefois » devant lès yeux leB notions principales. Au » contraire, il se souvient au bout de plusieurs "V luois d'un trait raconté en passant, d'une 7i pomarque dont il ne sent point l'importance. ^ Les idées , enfin , s'accumulent dans sa tête ; » et quoiqu'il les brouille souvent d'une ma- » nière risible, on voit qu'il les combine avec » esprit. Cette sorte de mémoire doit être » excellente quand elle sera secondée par la » raison. Une perspicacité rare le rend aussi I»' tsusceptible d'instruclioh que l'effervescence » du sang l'en peut éloigner. Je l'ai vu d'abord , r> et 3'aii profité de cet avantage. En paroissant o> plutôt converser qu'enseigner, en lui mé- *' nageant le plaisir de trouver soi-même les m çliOses, en éclaircissant tout et demandant
s> compte de tout; en un mot (et cW ma règle )) fondamentale), en parlant toujours raison, y> et mettant toujours la raison à la poitëe de » son intelligence, je suis parvenu sans eSbrt, y> malgré sa dissipation excessive, à lui faire y> acquérir plus de conuoissances et surtout » plus de jugement que je n'en ai vu de ma y> vie dans un âge même plus avancé. » Je me crois certain que beaucoup de lecteurs trouveront à ces détails le même charme que moi.
C'est Plutarque racontant l'éducation de Caton, ^ui fut aussi un boudeur sublime. .
On verra dans la suite de ce fragment à quek moyens l'abbé Millot avoit ordinairement re^cours pour £iire réfléchir le jeune prince sur ses déËiuts , et avec quel succès il les emplojoit. Je ne citerai qu'un seul trait : Le précepteur cherclioit dans toutes les occasions à inspirer à son élève une grande horreur pour le mensonge.
Plein de malice alors, tous les tours que ce* ]ui*ci pouvoit jouer À son maître , il le faisoît avec gaitcj mais l'abbé Millot n'en éboit jamais la dupe. Cependant, comme il ne vouloit pas laisser apercevoir quil crût le prince capable de le tromper , ce n'étoit pas à lui qu'il s'en prenoit d'abord. U étoît convenu avec un dor me&tique afiîdé que quand il reconnoîtroit une des espiègleries de sonélàve, ce seroit ce do«-
tnesttque qu'il en accuseroit. (c J^avois mis là J> telle dhose, lui dïsoitil avec colère. Pourquoi » n'y est-elle plus? C'est vous qui l'avez en- » levée. )) Plus le domestique se défendoit, plus le précepteur insistoit sur ses reproches ^ et quand il alloit jusqu'à le menacer de le faire chasser pour son mensonge, alors le prince tout en larmes, dans la crainte de faire punir un innocent , s'empressoit d'avouer sa faute et de se déclarer coupable. L'en&nt qui, de si bonne heure, avoit la force de rendre hommage à la vérité aux dépens de son amour^propre , saVoit profiter des exemples du duc de Bourgogne, dont l'histoire a consacré aussi la courageuse humilité. Madame de Maintenon raconte que, le lendemain d'un jour où il lui avoit répondu peu sincèrement, il vint lui dire : ce Madame, 3) j'eus hier la foiblesse de vous en imposer; » je n'ai pu dormir de toute la nuit , ayant ce » détour à me reprocher. Je viens vous dire » ma faute et la vérité. y> Ces deux nobles âmes étoient bien de la même &mille.
Mais la ressemblance du duc d'Enghien avec le petit-fils de Louis XIV ne devoît pas se borner à ces {premiers rapports de l'en&nce. Organisé comme lui, un peu gâté comme lui par l'éducation des femmes, parvenu comme lui à se corriger à force de constance et de bon na^
turel de tout ce qu'il y avoit de défectueux dans son caractère, ^ il devoit aussi parcourir une carrière très-glorieuse, mais très-cour' e; il devoit la terminer par une mort cruelle et. à jamais déplorable. C'est au même âge, à dixneuf ans , qu'ils commencèrent tous deux l'apprentissage de la guerre. C'est au mêrnc âge qu'ils se firent remarquer tous deux par l'alliance de la valeur , de la prudence , de la gébérosité , vertus qui paroissent héréditaires dans leur famille , mais qu'où a vues rarement réunies dans une aussi tendre jeunesse. Tous< deux couverts de gloire, estimés des an^iis et des ennemis, chéris des peuples et honorés de l'Europe, ils furent enlevés subitement à l'aur rore d'une vie brillante d'espérances, et déjà brillante de souvenirs, l'uii par une maladie inexplicable qui avoit tué sa femme dans ses
bras-, l'autre , on le sait. Tous deux, furent
soutenus dans ce moment terrible par une véritable piété, et subirent leur destinée avec une résignation digne du ciel. Seulement le sacrifice du dernier fut plus complet, plus absolu. Il ne trouva jK)int de main pour lui fermer les yeux. Les officiers du duc de Bourgogne gémissoient autour du lit de mort, et regrettoieM que la yie d'un François dévoué ne pût pas racheter
la sienne. Les sicaires de Bnonaparte l-ëpondoient à raonseigneur le duc d'Enghien qui daignoît les appeler ses amis : (( Tu n'as point y> d'amis ici! » (( Dieu sait, disoit le duc de )) Bourgogne, les desseins qu'il a sur moi et )> sur ce roy^aume. Je ne v-^ux que ce qu'il veut. » Qu'il ordonne, et je snis content. » Quand jnonseigneur le duc d'Engliien demandoît un ecclésiastique pour lui remettre son âme, on lui reprochoit avec une ironie féroce de mourir coqime un capucin. C'est que les desseins de Dieu sur ce royaume étoient accomplis, et qu'entre le duc de Bourgogne et le duc d'Enghien il y avoit eu une révolution.
Ce dernier ouvrage de l'abbé Millot, un de ceux, selon moi, qui font le plus d'honneur à son caractère, est propre à faire beaucoup réfléchir sous quelque aspect qu'on l'examine. Les Notices qui l'accompagnent offriront un grand intérêt à l'histoire. La f^ie du duc de Bourgogne est un très-bon morceau de biographie, et les Dialogues sont un excellent cours d'éducation pratique qui peut servir de modèle aux instituteurs inteUîgens, et s'appliquer avec succès à tous les objets de l'étude. J'ai déjà dit que l'exécution typographique de ce livre étoit aussi belle qu'exacte , et qu'il se recommaudoit
par un portrait extrêmement ressemblant de monseigneur le duc d^nghien* On m'assure en** fin que l'impression en a été commencée pen«« dant l'interrègne. Cette particularité, honorable pour l'éditeur , jdoit intéresser tous les bons: François au succès de son entreprise.
Mémoires de madame la marquise de Laro- CHEJAQUEiiEiN , écrits par elle-même; rédigés par M, le baron de Barante.
Ji£ me garderai bien d'analyser un ouvrage qui n'est lui-même , au gré du lecteur, que l'analyse trop abrégée des événemens les plus intéressans de l'histoire contemporaine , et des sentimens les plus profonds du cœur humain. Les faits y sont pressés d'une manière si rapide , qu'il ne restoit pas de place dans le cadre de ces Mémoires pour en faire entrer davantage^ et ils sont liés d'une manière si essentielle, que l'esprit ne consentiroit pas facilement à la suppression du moindre détail. Qui oseroit entreprendre d'ailleurs d'exprimer, dans leur ordre et avec tout^ leur force, chacune des sensations que cette lecture fait naître ? Qui pourroit espérer d'en donner une connoissance bien exacte, bien suffisante, sans pousser trop loin la confiance et la témérité? Qui ne trembleroit pas de dépouiller ce précieux monument d'histoire , de cette fleur de naïveté antique, de grâce chevaleresque, de tendresse et de loyauté j de ce coloris tout à la fois simple et passionné, brillant sans apprêt , et pittoresque sans prétention j de cette éloquence entraînante, qui séduit l'imagination par le cœur^ et dont le charme, si &cile k sentir
pour tout le mondcf n'est aisé à définir pour personne? Je doute que Ton y parvienne impar- Ëiitement, même par ces rapprochemens et ees comparaisons qui interprètent ordinairement mieux la pensée que les définitions les plus claires. Une femme de beaucoup d^esprit et de beaucoup de goût disoit, par exemple, il y a quelques jours , que les Mémoires de madame de Larochejaquelein font naître Fidée des J^ies de Plutarque, traduites par madame de Sévigné :
cette expression est ingénieuse sans doute y mais elle est loin d'offrir un sens juste et complet; et certains lecteurs poàrroient bien n'y voir qu'une analogie trop recherchée.
Pour juger les Mémoires de inadame de Larochejaquelein y il &ut les connoitre dans l'on* vrage même, il faut les étudier et les sentir avec son cœur, parce que le critique le plus fidèle n'en feroit jamais passer l'effet dans l'esquisse la plus heureuse. Mon ministère se borne donc à garantir qu'on y trouvera tous les genres de mérite ; l'ordre le plus naturel dans la narration ;ia plus grande justesse d'esprit dans la manière de voir les choses^ le plus grand bonheur'd'expfession dans la manière de les peindre \ une impartialité qui touche et qui étonue toujours , parce qu'elle se conçoit à peine dans une personne qui raconte ses malheurs; une modestie qtû enchaa-
te d'autant plus qu'elle produit un résultat pres^ que opposé à celui que l'écrivain s'est promis, et que , tout en se défendant d'un héroïsme qui n'est pas de son âexe, madame de Larochejaque-. lein prouve, sans le vouloir, qu'elle n'a jamais été égalée en courage et en dévouement par aucune fille , par aucune épouse , par aucune mèr re. Que dirois-je après cela de la perfection de certains détails , qui puisse ajouter k l'idée que )'ai cherché à faire prendre de Fensemble? Je né finirai cependant pas cette ébauche trop légère sans recommander à l'attention du lecteur cer-* tains passages qui lui rappelleront Salluste, mais Salluste embelli , tels que le portrait de M. de Lescure , et celui de Henri de Larochejaquelein. Quant à la description de la déroute du Mans et de ses suites , comme il n'y avoit presque point d'exemple d'une telle catastrophe dans l'histoire des nations , il n'y a peut-être point d'exemple d'une telle narration dans leur littérature. On conçoit que madame de Larochejaquelein ait été plus vivement inspirée encore pour raconter les derniers momens de ce jeune héros* dont elle ](!iortoit alors le nom , de ce vertueux Lescuré dont le souvenir est sacré même pour ceux qui l'ont combattu^ je serœs bien trompé si quel^ qu'un pouvoit lire ce récit sans répandre des larmes* ' ^
J'ai rapporté jusqu'ici mes observations sur lé^ style des Mémoires à madame de Larochejaque^ lein , sans égard à cette ligne du titre qui annon^ ce qu'ils ont été rédigés par M. de Barante. Ce n'est pas que je mette en doute la part que M^ . de Barante a pu prendre à cette rédaction , mai^ parce que je suis convaincu qu'elle â été extrêmement foiblc , et qu'il n'a consenti à la rcconnoître que par condescendance pour l'excessive modestie de l'anteur. Les talens de M. de Baran^ te sont connns, mais il y a un secret que le génie même ne peut pas donner, celui de cette sensibilité divine qui réside dans le cœur d'une femme extrêmement tendre, occupée de tout ce qu'elle a aimé sur la terre, et qui perce à tourtes les pages qu'elle écrit. On a remarqué avant' mol ce mot sublime dans le récit de la déroute, ce Le fidèle Bdntemps, domestique de M. de )) Lescure, ne voyant pas qu'on s'occupât de 30 ma fille , la chercha partout. Il la trouva et la » prit dans ses bras. Au milieu de la foule , il y> m'aperçut, et élevant l'enfant, il me cria : Je y> sauve l'enfant de mon maître. Je baissai la té-' 39 te, et je me résignai. » On a remarqué, dis«^ je, cette résignation d'une mère qui retrouve son enfant pour le voir mourir, et quel autre qu'une mère auroit pii écrire ainsi ? Voici un scuiiment qui porte le mên^e caractère, et quî^
iFait naître la même réflexion. Madame de Làrochejaquelein étoit accouchée dfe deux enfans, après la mort du général, et s'étoit réfugiée avec ces pauvres petites créatures dans une cabane de la paroisse de Prinquiaux, qui étoit alors cens<ée abandonnée de ses babitans. c< On s'aperçut » après quelques jours, dit-elle , que ma petite j> Joséphine avoit le poignet démis. Cela me fit >; une grande peine, et je résolus, quand elle y> seroit plus grande, de m'en aller, en men- >) diànt mon pain , la porter à mon cou jusqu'à » Barèges. Ce projet ne me paroîssoit pas du » tout extraordinaire. Je ri'avois ni espoir, ni » idée de l'àvenîr. Je ne sa vois rien de ce qui se? i> passoit au monde. ^Je nie voyois proscrite et y> misérable, et j'ayois l'âme trop abattue pour 9) songer que ma position pourroit changer.' » Mais la pauVre enfant mourut douze jours 7) après sa naissance. On m'apprit cette nou- » velle sans préparation à la façon des paysans.- )V La fille de Couret, en entrant dans la chara-f >) bre, me cria: Votre fille du Bois-Divet est » morte. Je répondis : Elle est plus heureusey> que moi; et cependant je me mis à pieu- » rer. » •
' Madame de Larochejaquelein pourroit se pas* ser de tout autre motif d'intérêt que son talent çt l'importance de «on sujet. Il suffiroitde direy
pouf exciter la curiosité publique en Êivéur éfi jsoD livre, qu'aucun écrit du même. genre n'a ^réuni jusqu'ici plus de détails singuliers , plus de reuseignemens indispensables, de faits et d'a* , perçus nouveaux sur la guerre de la Vendée. • Ceux mêmes qui ont vu cette guerre de très* près, et qui l'ont étudiée depuis dans le commerce des personnes les plus instruites, et daris les ouvrages les plus distinguos par les lumières et l'impartialité de leurs auteurs , conviendront qu'ils avoient encore beaucoup à apprendre avant de l'avoir lu , et qu'il les a initiés à la connoissance d'une foule de particularités remar* quables. Us s'y formeront surtout une idée plus juste des événemens , des hommes qui y ont piis part 9 et de l'esprit général du pays insurgé qui n'a jamais été apprécié avec plus de sens et représenté avec plus d'exactitude. Cependant madame, de Larochejaquelein n'étoit pas maîtresse elle-même de borner l'effet de ses Mémoires , et de ne produire qu'une impression commune.
Personnage nécessaire du grand drame qu'elle met sous les yeux du lecteur, elle n'a pu se dé«- . rober à ses regards et à son admiration. Comment refuseroit-il son estime à tant de courage, :son intérêt à tant de vicissitudes, sa pitié à tant de malheurs? Madame de Larochejaquelein esit née à Versailles ^ le sS octobre 17729 du mar-
quis de Donnissan : elle épousa M. de Lescuro , le 127 octobre 1791 , à l'âge de dix-neuf ans ; elU ies accompagna bientôt l'un et l'autre au milieu de tous les hasards de la guerre ; elle les suivit au milieu des revers les plus épouvantables j enceinte, déjà mère, portant un enfant dans ses bras, fugitive avec un peuple entier dévoué au ter des soldats où à celui des bourreaux , le plus souvent 'sans asile, sans nourriture, sans vétemens, obligée de laisser sa fille dans une chaumière à la garde de quelques pauvres paysans , l'amour filial , l'amoui^ conjugal, l'amour maternel soutenoient ses forces presque épuisées. Son père, son époux, son enfant lui festoient, M. de Lescure, frappé d'une balle au-dessus de l'œil droit , meurt dans la TCHlure qu'elle escortoit à cheval. M. de Donnissan est fusillé à Angers. La petite lui est enlcH vée à seize mois. Une de ses tantes qu'elle aimoit presque comme une mère , est envoyée à l'échafaud à l'âge de quatre-vingts ans ; et ces funestes -souvenirs ne dévoient pas être les seuls qui -se rattacheroient à son nom ! Décidée par les ins^ tances de sa mère, par le désir de rester encore vendéenne j comme elle le dit éloquemment , et par les vertus d'un autre Lescure que la patrie et l'amilié pleureront long-temps, la veuve du héros le plus justement estimé de l'ancienne guerre est encore aujourd'hui la veuve du héros
de la nouvelle guerre, de la dermèreVendée. Ella avoit épousé en secoades uoces ce brave Laro* chejaqueleia , dont Vâme :nabl0 et simple offroit la réunion de toutes les vertus civiles el de toutes les vertus chevaleresques. On sait quelle mort l'a ravi à une armée dont il étoit l'amour et l'ornemdBt !
Des aventures, si tragiques pouyoient prêter k toutes les hyperboles du style romanesque , et un écrivain médiocre n'auroit pas oianqué cette occasion d'entasser las lieux communs de sensi-* bilité qui traînent dans t^nt délivres de circoQS'tance. Gomme c'est le plus éblouissant de tous les genres d'élocution^ c'est aussi le plus facile^ et il n'est que trop vrai que le plus facile est tou- )ours le plus près du succès dans une littérature qiii s'épuise. Madame de la Rocfaejaquelein a eu Le sens exquis ^e dédaigne^' çi^s v^dns ornejxiens d:U discours • que n'admettoieut ni la sagapité de tQ» esprit, ai la simplicité de sqya cœur. Elle exprime ce qu'elle a^ sçH^ti , et son expression pénètre sans étonner. On sent qu'elle dit ce qu'elle a vu, qu'elle le dit comme elle l'a vu, et c'est ce qui fait qu'on croit le voir avec elle. Un écolier de rhétorique FacTîuseroTt de parler trop froidement de la mort de son père , de celle de sa vieille tante ^ .âe celle de son petit enfant. C( On l'em- » mena à Angers ^ où il fut fusille. Ma mère ne
3D la su que trois ans après Ma pauvre tante
90 fut jugée et fusillée. Mous lui étions bien ten-r 7) drement attachés , à cette malheureuse tante. 7> Elle avoit , à quatre-vingts ans , la piété la plus j) douce et le plus aimable caractère...* » Cette singulière froideur dans le récit de catastrophes «i épouvantables ) est le chef-d'œuvre de l'éloquence naturelle; car c'est l'eipression la plus vraie de la sensibilité. Que le cœur est accablé, quand il exhale de pareilles douleurs sans les accompagner d'une réflexion, d'un regret, d'un cri de désespoir ou d'anathême ! Que sa résigna* tion est terrible ! et quelle éloquence parviendroit à rendre de tels sentimens avec un tel langage , s'il ne les avoit éprouvés !
11 me reste une infinité de choses à remarquer dans les Mémoires de madame de Lawchejorquelein. Je conviens qu'il y a peu d'ordre dans le premier article qu'ils m'ont fourni ; mais l'homme qui seroit capable d'y mettre beaucoup plus d'ordre seroit-il digne de les lire?
Continuation.
Continuation.
QuANS ùâ peuplé a perdu momentanément sa morale et 3on esprit national par Teffet d'une conquête ou d'une révolution , il perd nécessai^ rement sa langue. 11 n'y a plus d'idées justes, et par conséquent il n'y a plus . de mots appropriés aux choses* Pour mesurer certaines folies dans toute leur étendue, il suffiroitde se rendre compte de l'acception révolutionnaire de certaines exprès* sions consacrées , quiavoientété diamétralement détournées de leur sens. Je me bornerai à un exemple. En 1793, à cette époque où l'on ne cessoit de proclamer la légitimité de l'insurrection et la sainteté de la révolte , douze ou quinze dé-» partemens de France, parmi ceux que leur posir* tion topographique mettoit le mieux à l'abri de l'invasion des fausses théories et dé . celle des mauvaises moeurs, osèrent se soulever contre une oppression manifeste, intolérable. C'étoit au moins la septième partie de la population, et pour s'exprimer en termes constitutionnels du temps , june fraction considérable du peuple* Elle fut notée de brigandage ^ eX ce terme injurieux acquit ainsi dans l'usage de glorieuses S}'-^ nonymies. Il n'y avoit pas moyen d'empêcher qu'il ne signifiât courage ^ héroïsme ^ déi'otiement , résistance à la tyrannie, et si l'on avoit II. 10
invente une qualification plu» flétrissante encore pour les Yendéens , elle ne les auroit pas flétris davantage. Us en forent si persuadés, qn'ils reçurent ce nom naïvement, comme les gueux du Brabant, et qu'ils ne Font jamab repoussé. Ce n'étoit point Fironîe d'im esprit amer; c'étoitla franche réôgnatioa de la vertu insultée^ qui vou^ loit bien constater, par ses propre» outragie», FoubU universel des principes. Quand madame de Larochejaqueleia fuyoit de village en village, avec un enfant dafns se» bras, mendiant du travail, on asile et du pain , les paysans se recom-* mandoient les uns aut autres la brigande et sar petite fille* La mère y la tante de madame de Larocfaejaqueleiu, cette respectable octogénaire qui finit par périr sur Pécha&ud, étoient aussi des brigandes. Le vertueux Lescure, FEpaminondas de la Vendée, cet homme dont les répitbUcainsn'auroient pu s'empêcher d^mortalîser le sublime caractère , dans le cas même oii l'histoire n'eût jamais repris ses droits, ce héros de vingt-cinq ans, que les soldats de tous les partis appeloîent le saint du Poitou j c'étoit un bri'gand! Etrange désordre de jugement, qui influe sur les élémens les plus simples de la société, et qui bouleverse jusqu'au langage !
C'était l'art d'un parti qui régnoit par le met»songe, et qu'on auroit dépouillé de tout soni
potivoiir eii rendant les mots dlont il se servoît À leur sens naturel. Les trois quarts de la France sont encore très-persuadés que cette guerre de la Vendée avoit été provoquée par les nobles , que c*étoît la guerre des nobles , et par conséquent la guerre de la fortune et des préjugés contre le peuple. On ne se doute pas que c'étoit précisément le contraire, cW^à-dire, la guerre k plus populaire que les amis de l'indépendance aient livrée aux tyrans. Ce Caton, ce Brutus, cô Cassius qu'on a surnommés les derniers des Romains , côniibattirent aussi contre des Romains ^ et l'histoire n'a pas hésité à leur payer de justes hommages. César ne fit jamais déclarer par le sénat que Ponipéefût un brigand ^ et il llionora quand il Peut vaincu*
Les nobles et les prêtres ont conçouini à la guerre patriotique de la Vendée comme tous les citoyens , parce qu'il n'est pas décidé qu'un no-* ble ou^n prêtre ne soit pas un citoyen^ On eût si peu d'égard d'ailleurs à la noblesse , dans la guerre de la Vendée , qu'elle n'est pas même entrée eu considél^tion à mérite égal entre deux officiers t ce Les principàuxD , dit mâdanoe de La' rochejaquelein , ce étoient alors MM* Forestier , » Ton nelay, Forêt, Vilîenetive du Caseau, les » frères de Cathelineau , le chevalier Dûhotix , j) le chevalier Desessarts, Gtiignard , Odaly, let
i> frères Cadi , Boarrasseau, etc. , les uns geotiLsH » hommes, d'autres bourgeois^d'autres paysans. . • y> Tous youloient le même but, et s'y étoient en- » tièrement et sincèrement dévoués.... La divery> site des conditions étoit oubliée. Un brave y) paysan , un bourgeois d'une petite ville étoient » les frères d'armes d'un gentilhomme. Ils cou-- » roient les mêmes dangers , menoient la mêïne : » vie^éloient vêtus des mêmes habits,, et parloient » desmémeschosesqui étoient communes à tous.
^ Cette égalité n'avoit rien d'affecté; elle étoit » réelle par le fait ^ ellel'étoit de cœur aussi pour y> tout gentilhomme qui avoit du sens... L'égalité » r^noit bien plus dans l'armée vendéenne que y> dans la répubUque , au point que j'ignore eny> core, ou n'ai appris que depuis, si la plupart >) de nos officiers étoient nobles ou bourgeois; » on ne s'en informoit jamais , on ne regardoit » qu'au mérite. Ce sentiment étoit juste et na- » turel ; il partoit du cœur, et , sans être inspiré 7> par la politique , il y étoit trop conforme pour )> n'être pas général. Je n'en rappellerai qu'un 7> exemple très-remarquable. M.^orestier étoit )> ûls d'un cordonnier du village de Chaudron , )> eh Anjou , et il a joué le rôle le plus brillant y> à l'armée , près des princes , dans les cours » étrangères, partout enfin , jusqu'à sa mort , » arrivée vers 1808»» Ce noble roturier ne de-
voit rien k Fintrigue, ni à l'habitude du monde. II avoit alors dix-huit ans.
A côté de Lescure et de Larochejacquelein ée remafquoit Cathelineau , dont madame de Larochejaquelein &it ce beau portrait : (C C'ëtoit y> un simple paysan qui avoit £dt quelque temps 39 le métier de colporteur pour le commerce j> des laines. Jamais on n'a vu un homme plu» y> doux , plus modeste j et meilleur. Chx avoit y> pour lui d'autant plus d'égards^ qu'il se met- » toit toujours à la dernière place. 11 avoit une » intelligence extraordinaire , une éloquence eii- % traînante , des^ talens naturels pour &ire la » guerre et diriger les soldats. Il étoit âgé de » trente-*quatre ans ^ les paysans l'adoroient et yy lui portoient le plus grand respect. Il avoit » depuis long-temps )ane grande réputation de » piété et de régularité, tellement que les sol- » dats se plaçoîent , quand ils le pou voient , au- » près de lui dans les combats , pensant qu'on y> ne peuvoit être blessé à côté d'un sî saint
» homme Quand îl- s'agit de nommer un
2) général' en chef, M. dé Lescure ^ qui étoil alors )> blessé y rassembla chez hii les officiers , et leur » dit : Je donne ma voix à M. CathelineaiK Tout » le monde applaudit ^ excepté Le bon Catheliy> neau , qui fut surpris de tant d'honneur. y> Il périt peu de temps^apm, les armea à la main..
Troisfi'èreS) quatre beaux-frères , et seize cousins de Githeliueau moururent de la même pnanière et pour la même cause^ Il ne reste de lui qu'un fils et quatre filles qui n'ont jamais cessé de Tivre dans la plus extréipe pauvreté. Comme le prineipal caractère de la guerre de la Yeqdée étoit un dévouemeiM^ sans bornes et sazis exemple^ la principale vertu des jguerriers qui s'y sont formés étoit un désintéressement dont l'antiqm- .té même u'offroit pas le modèle. Us. ne portoient ni cordons ^ ni décorations , ni broderies. Les officiers ne se distinguoient des soldats ^ que parce qu'ils marchoien^ les premiers au combat. Qn d^entre eux, frappé à* mort après un ^petit/io^^e^ droit qui. lui avpit été fkij: dans l'armée , expira en disant : i^we le Roii.^uand mémel^l cette phrase de la langue dUrpeuple est .encore au^ )0urd'hui leur devise<4^près s'être battus comme Bayard , ils se sont retirés dans leurs champs , prêts à prendre les armes si la patrW etle Roi les appelgient encore , mais étrangers aux brigues des cours et aux émulations ambitieuses qui di^ visen,t les hommes en fiiveur. On croirôit, à la simplieité de leurs mceurs, qu'ils n'ont jamais quitté les rangs des simples citoyens pour con* duire désarmées et pour protéger, des v^es.
Henri de Larochejaquelein dboit un jour : ce Si 00 «nous rétablissons k Bsfh^Hor son irône , il
9» m^accord^a bien un régiment de hnssairds. » £t l'homme qui parloitrainsi a été sur le point d^ sauvei* la Franoe et la monarchie. A peine ont^ ils du sang' à se reprooher, .poisqo'ila n'en cmt versé que pour la dtfeose J^^meet sur leur ter'riioire aUa^»é.'*Il est de nètoriété publique que le faoraVe Lesctire, tant de fois blessé dans une guerre ^oè les généraux étoient soldats et com*' battoientsans cesseeorps à corpq , n^ pas donxîé la moFtà^un seul homme. Jamùs il dt'a laissé périr ou maltraiter tin prisonnier, tant qu'il a |>u s'y: opposer, xnéiMie ds^^s un temps où de» ttiaasaof es efPropbles • ^ntraincôent ^ les oJEeièifs les .plus-tloux à tts^ d& représaill^. il ii'5r a pas un Fiianiçois dd r««Tnée républîc&ine^ui <>OJi^ souvienne avec attendrissement, et qui n'ait combattu avec estime de si nobles adversaires.
U n'y a donc que la mauvaise foi la plus manifeste qui puisse s'obstiner à nous priver d'une partie de notre gloire militaire , en renouvelant des imputations absurdes et des qualifications qui ne sont injurieuses que pour ceux qui les ont données. La révolution étoit un grand et difficile problème. On a pu se tromper sur sa solution , mais elle est trouvée aujourd'hui, et il seroit inutile et dangerc^ux de la remettre en question. Tous les peuples ont eu des guerres politiques qui ont développé de part et d'autre
de grands talens et de grandes vertas ; tous les peuples sensës , et jaloux de se conserver , ont oublié sagement oes dissensions funestes quand elles ont cessé , et ils n'ont point prolongé, dans des discussions violentes, des alteroalions qui étoient jugées par l'événement. Confondons nos rangs de bonne foi , sous la seule bannière qui puisse rallier les François ; et ne nous souvenons de nos débats q}i|S pour en tirer des leçons utiles. Je m^' bornerai aujourd'hui à remarquer deux de. ces. cc^ii^éqûemces , qui sont .loin d'être a|i nombre des plus importantes: la première Vc^eat qttc les contemporains sont mauvais juges de leur^ intérêts , la seconde « c'est que les oalonriOias des partis ne prévalent pas devant l'histoire.