‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · RECHERCHES · texte numérisé non relu

RECHERCHES

Sur Vorigine et le sens de quelques Proverbes français et de quelques Locutions proverbiales.

Détenir <f^(^ue meunier. L'auteur dont naos Tenons de eon^ttre quelques opinions , dans une dissertation sur le mot attention qu'il a adressée à r Académie , prétend que ce proverbe est aUéréy et qu'il £nxt lire et dire è!wêque tvur' marner.

Il n'y a point de raison de faire cette prétendue correction ; il est bien plus naturel de laisser le proverbe comme nous le donnons. L'étymologiste craint de ravaler la di< gnité de Févêque , en le Êdsant devenir meu-' nier. Mais y est-ce qu'on n'a pas vu des métamorphoses aussi étranges? et, quand on n'aurait jamais vu celleJà, n'est-il pas fort naturel qu'en cherchant l'exagération pour peindre plus fortement les jeux de la fortune , on ait opposé à l'évéque , non point l'aumônier , qui est après tout un prêtre ou un homme d'un état honnête , mais le meunier , précisément parce qu'il y a plus loin du palais épiscopal au moulin y que de la dignité d'évêque à l'état d'un aumônier?

Mais voici une raison de croire que cela a

été ainsi. Dans un Recueil de proverbes fran-*» çaîs rassemblés pai* Nicot , imprimé il y a plus de deux cents ans ^ avec son Dictionnaire français-latin , on trouve celui-ci : Pape et puis musmeTf ce qu'il expli<jue ainsi : Ilarri^ beaw coup de disgrâces defcrUme aux, grands , qui peu\^ent fournir au peuple ce prwerbe j témoin Denjrs le tyran , réduit à Sére mattre d'école* Voilà le proverbe dans sa primitive leçon ; il est manifesteineot le plus aticien. C'est lemi^mer qu'on a d'abord o{^p^ au pape , et non pas ï aumônier f foncticm particulière auprès de Té^ vèqué , et dont il n'a jamais été questi<m pour les papes. Le proverbe eist nieux &it , parce que l'opposition ei9t pius £Enrte ; tuais» après avoir >êil pape et puis mxismer, on ne peut pas se &TPe scrapule de dire 4'évéqfie meu* nier. Ce n'est pas qu'on n'ait pu dire aussi d'^vêque mmiiônier; et Nicol lui-mênie l'a dit au mot ^épêque dans son Dic&omiaire » d« sorte que M. B***. «'est pas i^iVênteiilr dic cette explication ; mais , «n <:ela , ISfiool; ^'«^ 'laissé conduire par la même &usse diârtilité qui a égaré M. B^et, et on peut ^alemefit <ippoder à tôusies deux \eftchreA^papè^p^s musmer, qui pardft être le 'prèmitr et le plus ancien.

Malgré vous et ms dents. Lctnêmé grarn*mairien prétend que le proverbe originaire est

malgré vous et ifos aidons , et que le mot ai» dans est devenu dents par la figure que les lexi-cographes appellent aphérèse ^ comme AnUA^ nette est devenu ToineUe.

Je dirai que Fëtymologiste assimile là des cas très-différ/sns. Que Ton abrège les mots qui se répètent à tous les momens y ceux dont on fait un usage habituel , tels que les noms des personnes avec lesquelles on vit j et des objets avec lesquels on a des relations fréquentes ou continuelles , c'est ce qui arrive daiis toutes les langues. La servante d'Argan sappeUe Toinette y et non pas Antoinette ; et le grand Frédéric y dans sa famille \ s'appelait Fritz y ce qui était une forte aphérèse.

Mais qu'on accourcisse un mot entrant dans une locution qui n'est point d'un usage habi** tuel y et qu'on raccourcisse en l'altérant de manière à le rendre inintelligible y c'est ce qu'on ne peut croire et ce qui aurait eu lieu cependant , si on eût employé l'aphérèse de M. B'^*» £n effet y selon lui ^ on a retranché la première syllabe Saidans* }1 est donc resté dans au moins pour ceux qui savaient lire et écrire ; mais alors la locution n a plus eu de sens y et il faut aussi que l'étymologiste nous explique comment dans est devenu dents.

Dans beaucoup de locutions ^ les dents ^ qui

sont dans l'homme et les animaux une arme naturelle y sont prises figurément pour tous les moyens de défense et d'attaque qu on peut employer. On dit montrer les dents , avoir une dent contre quelqu^un ^ le déchirer à belles dents y etc. ^ toutes phrases dans lesquelles aidons j substitué à dents y serait ridicule.

Se faire blanc de son épée. Au propre et dans la langue de l'escrime , se couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouyemens ; au figuré , se vanter de son crédit y de ses moyens de toute espèce. On a pr<itendu que cette expression était tirée des anciens jugemens par les armes , le vainqueur demeurant absous y blanchi du crime imputé^ ee qu'on aurait appelé ^e blanchir avec son épée y et se faire blanc de son épée.

J'observerai d'abord que l'explication générale de l'expression, se vanter dun pouvoir, d'un crédit qu'on n'a pas y et le sens de Êmfa^ ronnade qui y est attaché y né tiennent aucunement au jugement par les armes.

L'expression se faire blanc de son épée est manifestement plus nouvelle, et n'est pas du même temps que les jugemens de Dieu.

Je suis bien assuré d'avoir entendu cette expression employée au propre pour signifier l'action de celui qui fait avec son épée ce qu'on

appelle le moulinei y qui s'en couvre pour ainsi dire tout entier , et qui éblouit son adversaire par la rapidité de ses mouvemens*

L'expression se faire blanc de son épée, expli* quée comme je le fais £^u propre ^ prépare bien mieux les sens figurés que celle de se blanchir pour se laver d'un crime par la voie des armes et par un combat , et les sens figurés viennent après le sens propre*

Au sens que je icombats , on aurait dit se blanchir a^ec son épée , et non se faire blanc de son épée. Se faire blanc ûgm&e paraître tel y ce qui arrive à celui qui se couvre tout en^er de son épée , et celui qui se justifierait par la voie du combat^ se blanchirait , eine paraîtrait pas seulement blanc.

Ënfin^ et encore une fois^ tous les sens figurés attachés aujourd'hui à se faire blanc deson épée, comme se vanter d'un pouvoir^ d'un crédit qu'on n'a pas , promettre plus qu'on ne peut tenir, ne pourraient avoir été donnés à cette expression, si elle était dérivée des anciens combats judiciaires*

Se débattre de la chape à Vévêque p c'est de la part de deux personnes se disputer une chose qui n'appartient à aucune d'elle, mais à un tiers y comme la chape de l'éyéque qui li'appar^ tient qu'à lui seul.

Faire des châteaux en Espagne ; on a dh que cette expression proverbiale venait de ce qu'après Fe3C{Hilsk»n deâ Maures , il fut défendu dans les pays' qu'ils habitaient encore , et où un grand nombre demeuraient cachés^ de bâtir des châteaux sur les hauteurs dont l'Espagne abonde ^ et où les Maures s'étaient défendus long-temps. Ces Mfures étaient , comme nous ayons vu depuis nos émigrés ^ désirant ardemment de recouvrer leurs châteaux brù|lÀ et détruits par la révolution , et de les rebâtir > pro*jets dont Tévénement a trop bien prouvé qu'ils ' étaient chimériques^ autant pour nos émigrés que pour les Maures d'Espagne.

Je ne suis pas content de ces explications.

Peut - être l'expression est -elle faite d'après cette idée que rien n'est plus chimérique que de bâtir en imagination un château dans un pays où Ton ne possède pas un ponce de terre. En ce sens , on pourrait croire que le proverbe est français.

Voici /Je pense , la véritable explication.

D^uis l'époque où l'Espagne est devenue maltresse des mines du Mexique et du Vétou , les hommes accoutumés à voir les métaux pré* cieux, comme la grande et l'unique richesse, ont vu l'Espagne comme le pay^ïe plus riche , et la soïirce des richesses la plus abondante. D'après

cette opinîon^dont l'exemple de f Espagne même a fait voir la fausseté , Ip désir et lespéraace de Élire fortune ont été fort naturellement exprimés par cette locution faire ifes châteaux en Espagne.

La fraîcheur de M. de J^endôme. J'ai ouï des gens d'esprit prétendre que ce proverbe qui a pris son origine dans.nq^ armées faisant la guerre en Espagne , venait de ce que ce M. de Vendôme profitait du moment où la brise de mer se faiit sentir sur les côtes d'Espagne , pour • faire mfip*cher ou manœuvrer ses troupes.

Cette explication ne vaut rien ; l'expression est ironique ; la fraîcheur de M. de Vendôme était la chaleur du jour, M. de Vendôme faisant marcher ses troupes et marchant lui-même à leur tête par tous les temps. Enfin , ce qui achève d'établir cette explication, c'est une autre expression proverbiale du même temps, et ironique dans le même sens, le brouillard de M. de F^endôme pour la pluie et la grosse pluie; au reste , le Vendôme du proverbe n'est pas celui qui a fait la guerre de la succession ; car on trouve le proveribe dans des livres antérieurs au milieu du dix-septième siècle, comme le Dict. de Nicot.

Grains. Catholique à gros grains , c'est celui qui ne dit que les pater de son chapelet qui

sont plus gros que les ave^ et laisse les ave aux plus dévots.

Courir le guilledou ^ fréquenter les filles publiques. Sur cette expression , Ménage extravague absolument. Son origine est anglaise ou allemande. Le propos d'un coureur de ce genre est tout naturellement Will do y ou ? Le s^oulezn vous ? Si l'on considère maintenant que le double W anglais et allemand se change souvent en gui; qu'on dît PFiUelmus et Guillelmus; que tvar est devenu en français g-werre,- que s^aste ou, si l'on veut, vastare diîûïguastare et gâter ; que, d'un autre côté, dou^ pu remplacer dojou pour la plus grande facilité de la prononcia-* tion^ on comprendra aisément comment courir le guilledqu est mener la vie d'un libertin demandant aux filles : willjou ou will do jou?

Larigot , boire à tire larigot. On a donné de fort ridicules étymologies de cette expression. XapvyÊ > grec , signifie le gosier , d'où nous avons fait larynx ; tirer, c'est distendre , fatiguer , et il a ce sens particulièrement en anglais tire. C'est donc boire jusqu'à fatiguer son gosier. Xapvy^ fait , au génitif, Xapuyyoç,

Donner a quelqu'un un coup de peigne , le battre ; et des gens qui se sont battus , ils se sont peignés. Le même grammairien prétend

qu*il txut lire : un coup de poing et se poignet, de pugnare et de pugnus.

La fausseté de cette eiq^ilication saute aux yeux de celui qui sait qu'en d'autres langues, où les mots qui signifient peigne et peigner , ne peuvent pas avoir été , ou n'ont pas été corrompus de pugnus et pugnare, ni de poigne et de poignée ^ la même métaphore se trouve employée dans le même sens que le peuple dit chez nous : Je te donnerai un coup de peigne, et, ib se sont peignés.

Dans les Captifs de Plante , act. iv, se. u , un parasite qui , apportant de bonnes nouvelles , compte sur un bon dîner , dit : Nisi maniisci" natus probe ero ,fusti pectito. Si je ne vous dis pas l'exacte vérité , rouez-4noi de coups ; et lit* téralement : Peignezrmoi à coups de bâton»

Dans ÏHeautontimorumenos de Térence, Chrêmes , indigné d'être le jouet de son esclave Syi*us , dit à Ménédème :

Sjntm , si viyo , adeo exornatum dabo ,

Adeb depexum u/, dUm vivat , meminerit semper méi.

Ce que M. Dacîer traduit : Si je vis, je V ajusterai si bien, je V étrillerai de manière qu'il ne sera jour de sa pie qu^il ne se souvienne de moi. Qui ne voit là la figure commune que le peuple emprunte de l'ajustement , du soin qu'on

donne à sa parure , à §a coîffiire , pour exprimer le soin qae le vieillard prendra pour que son esclave soit fouetté sans miséricorde.

La même figure s^emploîe en italien et selon

La Crusca ^ qui en cite des exemples tirés de

Bocace : PéUinar per metaphora w/e graf-^

fiar^ conciar mUlè , et condor signifie ajuster y

accommoder.

Ty brûlerai mes> Usures. Ce proverbe est une allusion à la folie d\in alchimiste qui ^ cherchant la pierre philosophale , après s'être ruiné , en charbon et n'ayant plus que le dernier coup I '■ ^ "" de fèû à donner pour obtenir le grand oeuvre , emploie à chauffer son fourneau jusqu a ses livres y dont il n'aura plus besoin.

// tte faut pas clocher dewtnt les boiteux^ Quelques personnes disei^t que le proverbe si-gnifie : Il ne faut pas cotxtre&ire les gens qui ont un dé&ut corporel.

Cette explication du proverbe n'est pas la^ vraie. Devant a là le même sen^ que dans l'ex-. pression proverbiale : // ne faut pas parler la^ * tin dewznt les clercs. Le sens est : Il ne fkut pas. faire une friponnerie devant un fripon , parce qu'il s'en aperçoit plus Êicilen^nt qu'un autre. Un boiteux s'efforce communément de dissimuler son infirmité y et ses confrères sont ceux; qu'il peut tromper le pli]^ difficilement. C'est çç

qu'on peut dire aussi des bossus* L'abbé Huber , bossu y de beaucoup d'esprit^ ami de madame Geoffrin^ et que j'ai connu, disait à un bossu qui se cachait de Tétre : Monsieur avoue-t-iU. .

Hrdever comme un corps saint. On donne à cette expression proverbiale une origine ridi-' cule , en disant que corps saint est une corruption de Cahorsin , nom' d'usuriers venus de Cahors à Paris , et qu'on fit enlever en une nuit. Il faut écrire corps sairU. Dans des temps de désordre et de superstition, rien n'était plus fréquent que les vols que se faisaient les uns aux autres , des reliques des saints , les villes et les bourgs jaloux des avantages qu'apportait un corps saint à ceux qui en étaient possesseurs , en attirant à leurs foires , à la fête du saint , les habitans des villages et lieux circonvoisins. Mais , pour exécuter un vol de ce genre , il fallait beaucoup d'adresse et quelquefois de violence; il fallait prendre. le temps de la nuit. Un débiteur que ses créanciers font arrêter, est enlevé comme un corps saint.

Entre chien et loup. Le temps de la journée où le jour est tellement baissé , qu'on a de la peine à distinguer un chien d'un loup.

Mâtin. Qui a bon wisin a bon rruitin, et non pas mâtin. Cette dernière leçon est une subtilité. L'auteur a cru faire une découverte ;

le proverbe qui a bon voisin est des gens de ville I et non des gens de campagne y qui ne mettent pas autant de prix à une politesse ^ à un bon jour ; et quant au mâtin , les gens de ville n'en ayant pas , ils n'ont pas pu s'en aviser. 11 n'est pas vrai qu un fermier , un métayer f qui ont des mâtins pour la garde de leur maison , de leur basse-cour ^ soient des chiens de garde les uns pour les autres ; car ils sont , généralement parlant , isolés. Il faut donc borner le sens du proverbe à signifier les politesses , les légers services que des voisins reçoivent les uns des autres dans la vie commijjie.

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