‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · EXAMEN · texte numérisé non relu

EXAMEN

Vime brochure qui à pour titre : Sur Vétjmo" logie du mot Attention.

L'auteur de là Dissertation èur la préposition j4, qu'on vient de critiquer , étant le lùême que celui des Héflexions sur Tétymolc^e du mot attention, et 4'un et l'autre écrit ayant été adressés à l'Académie, et étant relatif à son travail sur la langue , on a cru pouvoir joindre ici quelques observations sur la dernière de ces brochures.

Selon l'étymologiste dont je me propose de critiquer le travail , attention ne vient pas du verbe tendere , tendre , mais du verbe tenere , tenir. A la vérité , les deux étpnologies sont , dit-il, lexicographiquement parlant , également admissibles , les deux verbes tendere et tenere ayant pu Êiire également tentas; mais l'analyse, selon lui , conduit à croire que le sens primitif du mot attention n'est pas celui d'action de tendre s>ers , mais celui de tenir a. . •

Avant d'entrer dans la discussion des arguments du grammairien , je ferai un exposé de la manière dont le mot attention s'est formé de

tendere ad , et cet exposé sera si simple , qu'il entraînera , je pense ;, la conviction.

11 faut d'abord savoir ce que M. B*** parait avoir ignore ; c'est que le mot attendere a signifié au sens propre et à l'actif ie/2^re; qu'on a dit attendere arcum , tendre un arc; attendere cœlo m anus, tendre les mains vers le ciel; attendere aurem, tendre^ prêter l'oreille^ et métaphoriquement attendere animum, pour intendere animum , tendre son esprit.

Voyez Facciolati , au mot attendere , qu'il traduit en italien , par le mot stendere, tendre.

Cette seule observation montre dans le mot attention, l'idée de tension de l'esprit^ ce qui fait dire au lexicographe italien , tout de suite après , attentio, id est , intentio animi ad ali^ qiUd ^ et au mot attentus : propriè ad aliquid extensus. Selon le Thésaurus d'Etienne , éd. de Gesner: Attendere, tendere ad aliquid, dirigere aut oculos oui aures aut ipsum animum , où l'on voit toujours attendere , exprimant l'idée de tendance et de direction , et par conséquent la dérivation de tendere , et non de tenere.

. Je montrerai le chemin par lequel s^est faite cette dérivation .

L'homme , en cherchant les images sensibles qui pouvaient lui fournir des moyens d'exprimer les diverses actions de l'esprit, a été conduit

par une analogie qu'on ne peut mécônnalti^e^ à employer ^ pour les peindre , les mêmes moyens dont il s'est servi pour exprimer Faction de voir ^ et ces moyens ont été pris dans presque toutes les langues^ desiniages d'objets perç^/t^^ aigus, lancés, dirigés, tendant s^ers. On a exprimé l'action de voir par celle de percer , de Uncer , de pénétrer , de tendre vers. C'est ainsi que nous disons .* . une \>ue perçante , un coup d'oeil pénétrant ; lancer un regard , un trait d' esprit i un esprit perçant, un esprit droit.

Les mots inspicere , perspicere , conspicere , despicere , suspicere , sont composés d'une préposition et du verbe spicere , spicio , £sdt de spica , épi , d'où spiculum , dard , flèche , arme pointue^ perçante, qu'on lance avec un arc tendu, qu'on dirige vers un point, etc.; et les Latins ont dit : acumen ingenii, animus adcogi-tandum acutus, perspicax, etperspicacitas, etc^

Beaucoup d'opérations de l'esprit ont emprunté leur dénomination de la même métaphore. Conjectura , dit Quintilien , dicta est à conjectu id est directions quâdam rationis ad veriiatem. Lib. III. , C. 6.

Cette idée de direction est bien marquée dans les expressions : intendere animum, et dans pluribus intentus minor est ad singula sensus ; car intendere signifie bien proprement se di-^

riger, tendre vers un objet , et il est impossible

de l'expliquer par tenir à^ ce qu il faut dire aussi

d'attendere , expliqué par Facciolati , comme

nous l'avons vu ci*dessus^ par tendere : intentas ,

tendu f est, dans la meilleure latinité; synonyme

d^attentus , attentif.

C'est l'image, la métaphore employée par

Phèdre :

Ciid rumpes arcum^ sempcr si'tensum habueris: Sic àtsus afdmo débet aliquando dari , ^d cogitandum melior ut redeat tibi.

Enfin , M. B*** cite lui-même l'étymologie bien connue du mot délire et delirium, faits de lira sillon , qui a fourni l'expression des écarts de l'esprit , empruntée de ceux du laboureur , qui ne trace pas son sillon droit , où l'on voit clairement dominante, l'idée de direction et de tendance à un bût , sans aucune relation à celle de tenir à.

Je le demande maintenant , que peut - on opposer à un si grand nombre d'expressions empruntées de la métaphore qui peint l'actioa de l'esprit dirigé sur les objets de son attention , par l'image d'un arc tendu , d'un trait lancé, d'une direction vers un point? Quelle fausse subtilité peut faire méconnaître un fait si manifeste , et rechercher une autre explication , lorsqu'on a sous les yeux celle-là ?

Le grammairien pour com]>attre cette éty-^ mologie si simple , si naturelle ^ allègue d a-« bord cette observation, qu'on rattache la signi* Jicaiion primitive du mot attention à des idée$^ de repos et d immobilité , et non pas à des idées de mouvement et de translatiofi ; que ce qui excède l'attention s^allie plus fréquemment à l'i* dée de tenir à , qu'à l'idée de tendre wrs ; que l'homme attentif est arrêté ; l'homme inattenrtify divagant; que s'appliquer, dans toute la force de l'expression , c'est se coucher dessus ; que la méditation , P étude, entraînent des idées de fixation ; que le mot studieux a la même ra-* cine que stare Jait de st, employé pour provo^ quer l'attention.

i^. En accordant qu'on a pu emprunter l'expression de l'attention de l'idée de tenir à, la métaphore aurait été plus f<M*te et plus difficile à imaginer et à entendre , qu'en la tirant de tendre vers ; il a «té plus &cile de faire comprendre ce que c'est qu un esprit attentif, en disant que c est un esprit dirigé, tendu, se portant çers un objet , comme le regard se dirige, se tend, se porte vers ceux qu'il veut connaître , qu'en disant que c'est un esprit tenant à ce même objet de son attention.

En second lieu, le grammairien avance faussement qu'on rattache la signification primitive

^u mot attention à des idées de repos et <î'îmmobilité ; car ce mot emporte manifestement une idée d'action et d'action soutenue ^snivie^ sur l'objet de Fattentîon. S'il y a utie idée de repos , c'est celle qui présenté l'esprit comme ne quittant pas le lien où il est , agissant , pour ne pas interrompre son action.

On peut dire que les idées de repos , d'immobilité qtii peuvent accompagner celle d'a*tention , se rapportent à la personne , au corps de #elui qui est attentif^ en même temps que les idées d'action^ de tendance^ de direction sont toujours attachées à celle qu'on se fait de l'esprit attentif.

iï^. Dans l'alternative, entre tenir à ou ten* dre à , il est question de savoir laquelle de ces deux idées a fourni l'expression de cette disposition de l'esprit appellée attention. Lorsque de deux étymologies il y en a une qui se présente naturellement / qui ne suppose qu'une métaphore facile et une analogie simple comme celle delà direction de l'esprit vers une pensée, et de celle de l'œil vers un objet visible , c'est manquer de tact que de ne p^s distinguer sur le champ la véritable généalogie du mot,

S*'. Qu'on aît tiré dans quelques mots l'expression de l'attention de l'esprit, de termes qui portent avec eux des idées de repos , d'imyno^

biUié, de juxtorposition ; que. le mot appU^ cation que cite M. B'*'**, soit yn exemple de ce procédé ( non pas en l'expliquant comme Eût M. B^^^ par couché dessus , mais par replié sur lui-même , suivant la même métaphore qui a donné réflexion et réjléchit ) > il ne s'ensuit pas qu'attention vienne d^applicara ou de plicare ni de Jlectere , et il n'est pas plus raisonnable de tirer attention à^attinere. La dérivation ne se fait que d'après quelque ressemblance entre les élémens des mots et qia^l* que analogie entre les deux actions. Flectere et applicare n'ont avec attention aucun élé« ment commun ; mais ils ont quelque analogie avec l'état d'un esprit attentif^ analogie qui peut autoriser à user du mot appliqué comme synonyme de celui d'attentif. Mais quoiqu'il y ait quelques élémens communs entre attinere et tendere , il n'y a entre les idées aucune analogie même éloignée ; et surtout , s'il y en a quelqu'une , elle n'est ni si prochaine , ni si £aicile à saisir, que celle qu'indique Phèdre entre l'arc tendu et l'esprit attentif.

M. B'*'*'*' tire un autre argument en £siveur de son étymologie d'une prétendue analyse de deux expressions tendre vers et tenir à. L'at-^ tention , dit-il , « considérée comme action de » tendre s^ers^ est une conception métaphy-

» sique , qui représente un phénomène interne, » un acte pur de l'intelligence auquel on ne » peut donner un nom qu'a Taide de la méta- » phore , au lieu qu'en faisant venir attention » de tenir à, on n'emploie point de métaphore , » parce que l'attention considérée comme l'ac- » tion de tenir à n'est qu'un trope ordinaire de » grammaire , une simple métonymie , suivant » laquelle le nom de l'action ou de l'état des }} organes est donné à l'opération de l'esprit. »

I®. Quand M. B'*'**, pour prouver qu'il n'y a point de métaphore dans l'expression d'une opération de l'esprit empruntée de tenir à , nous dit que c'est une simple métonymie; il méconnaît un principe reconnu par tous les rhéteurs et tous les grammairiens ^ c'est qu% la métonymie comprend tous les autres tropes , et par conséquent la métaphore elle * même ; car, ditDumarsais : Dans tous les tropes comme dajis la métonymie , un mot n'est pas pris dans le sens qui lui est propre.

2**. M* B**'*' pourrait'il nous indiquer une seule opération de l'esprit, ayant un nom qui ne lui ait pas été donné à l'aide d'une métaphore ? Il Ùluî qu'il «atisfasse à ce défi , pour pouvoir tirer quelque parti de son raisonnement.

3^. En supposant , avec le grammairien , qu'on eût tiré du verbe tenere^ attinere, tenir à.

une expression de 1 attention ^ la différence qu'il prétend mettre entre l'espèce de trope qu'on aurait employé pour cela , et le trope emprunté du verbe tendercy tendre vers , serait tout-à-fait chimérique et même ininteUigible. Si Ton peut exprimer Faction d'un esprit attentif, «n disant qull tient à lohjet de son attention , qui ne voit que ce serait là une métaphore du même genre que celle que fournit tendre vers , c'est-à-dire l'emploi du nom d'une action physique et sensible , pour exprimer un phénomène interne de V intelligence humaine y et par cpn« séquent une métaphore dans toute la force du mot? Lui-même convient que d'après la dérivation de tenir à , l'expression serait prise dm nom de V action des organes , donné à Vopé^ ration de V esprit; mais 1 action des organes, n'est-^clle pas celle d'objets sensibles , et lors-^ qu'on en tire le nom d'une opération de Tesprit , ne Ésdt-on pas ce que tous les rhéteurs , tous les grammairiens et tous les philosophes qui ont étudié l'esprit humain , appellent tine métaphore.

La métaphore n^est rien autre chose que le

transport d'un mot à un autre u&ge que celui

pour lequel il a été d'abord employé. Il y a un

transport de cette espèce dans toute métonymie

' proprement dite. Celui qui a le premier dit

cent voiles , pour cent vaisseaux et une bonne plume y pour un bon écrivain , a donné au mot voile , et au mot plume, un autre sens que celui qulls avaient ayant l'emploi de cette figure ; il a fait des métaphores.

Mais il y a une autre espèce de métaphore qui semble plus hardie , et qui est celle dont il est question ici entre le grammairien et moi.

Dans ces derniers exemples , le transport est d'un objet sensible à un autre objet sensible , de la voile au vaisseau , de la plume à l'écrivain ; mais si je dis de Tesprit qu'il est perçant , qu'il est pénétrant^ qu'il est tendu ^ je tire d'un objet sensible et de son action , la dénomination, l'expression d'un phénomène intellectuel, et qui ne tombe pas sous les sens. Voilà la méta«< phore que M. B*** convient qu'on trouve dans l'expression esprit tendu vers un objets si on &it dériver attentus et attentio , de tendere ad, tendre vers ; mais en la faisant venir Xattinere , il y aura une métaphore forcée ; peu naturelle , mais absolument de même nature que celle-là.

L'étymologiste finit par nous dire que si le mot attention a été tiré du verbe tendere ad , c'est par méprise qu'on a adopté cette étymo* logie , et il nous explique par divers exemples comment le mot attention s'est glissé, selon lui, dans une foule de mots auxquels il est

étranger par sa véritable signification , sans éttUre motif quuné ressemblance trompeuse ^ jointe à des titres assez ingénieusement conrtroussés pour en imposer au plus habile généon légiste.

M. B'*'*'*', comme on voit, emioblît et agrandît tout ce qu'il touche ; mais on peut lui pardonner cette recherche si déplacée , plutôt que les éty** mologies bizarres et fausses , par lesquelles il croit pouvoir justifier sa doctrine sur l'origine du mot attention.

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