REMARQUES
Sur un ous^rage intitulé : Abrégé d'un cours
COMPLET DE LEXICOLOGIE.
Il a paru , il y a quelques années. Un ouvrage intitulé ; ABrégé d'un cours complet de Léxi-cologie , par M^^^ , annoncé en même temps dans quelques journaux avec de grands éloges.
A en croire lun de ces journalistes , « des j) vues neuves , des idées profondes , uiie iio-^ » menclature lumineuse distinguent cet impory^ tant ouvrage de ceux qui ont paru sur cette » matière encore si peu connue. Ce beau tra- >) vail fait faif e un grand pas à la théorie des » langues , et nous assure les moyens de par- » venir , sans écarts , à là connaissance précise » des mots et de leurs différentes valeurs, m
J'aime la grammaire, et sur cette annonce je m'empressai d'acquérir et de lire le livre dont on disait tant de bien ; miâ surprise fut grande de n'y trouver ni vues neuves et profondes , ni une nomenclature lumineuse , ni un beau travail, etc. ; mais, au contraire, des idées communes ou peu justes lorsqu'elles ont quelque chose de neuf, présentées avec une L ^4
emphase qui ae siérait pas même à des vérités aussi nouvelles qulmportantes ^ une méthode vicieuse et nuisible à la véritable et solide instruction. Enfin , je trouvai qu'appeler cela un beau trasfail qui fait faire un grand pas à la théorie des langues , c^est une indulgence coupable dans un critique y obligé de donner une idée vraie et juste de l'ouvrage qu'il veut faire connaître.
Je croyais cette production bizarre oubliée , lorsque j ai appris que des personnes dont le sentiment peut influer sur l'opinion^ en parlaient encore avec de grands éloges , la mettant à côté de la Grammaire générale de Port- Royal , et au-dessus de l'exceUente Grammaire de l'abbé Régnier des Marais , et de quelques autres ouvrages de même genre , icstimés généralement. J'ai même ouï dire que ces intrépides panégyristes veulent qu'on compte cet ouvrage au nombre de ceux qui ont illustré la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci.
Je l'avouerai ; ce sont ces élevés mêmes qui ont provoqué ma critique ^ et, qui me déterminent à mettre sous les yeux du public les motifs du jugement sévère que je viçns ^'é-^ noncer.
La tâche est aisée pour le critique , lorsqu'i^l
n^a besoia que de rapporter fidèlement le texte de l'ouvrage qu'il censure , pour faire adopter son jugement par ses lecteurs : c'est ce que je vais faire dans un exposé le plus court que je pourrai.
Je commence parla méthode et les principes généraux de l'auteur^ et je parlerai ensuite de l'usage qu'il en fait pour l'instruction de ses élèves.
Sa méthode consiste en une nomenclature nouvelle , aussi immense qu'inutile ^ plus abondante et plus étrange que celle des scolastiques, dont t)n s'est tant moqué , et dans une multitude de divisions et de subdivisions fatigantes pour l'esprit le plus appliqué , et toutes propres à égarer de la route unie et facile qui conduit à la vérité.
L'auteur fait trois ordres de ce qu'il appelle les constructions lexicohgiques.
Xe premier ordre contient deux sous-ordreg« Le premier sous-ordre renferme trois classes ^ dont la première est des initiatifs adverbiaux comprenant dix genres.
Exemple. Les approbatifs : bien , bon, bene; bénédiction ; bienfait , bénéfice , bienr-çenue , bonjour, etc.
Les contradictife : neg , ne, ni, non, etc. , dans négliger , néant , nier , nonryaleur.
Les duplicatiÊ : his ^ bes, dans hissac^ be-^ suce , etc.
Les dimidiatifs : semi-ton , hemi'^hère, etc*
La deuxième classe du premier sous-ordre , les irdtiatifs çerbaujc.
Les custoditi& : garder-côte , garde-fou.
Les transgressifs : passe-port.
Lefs perforatifs : perce^pierre.
Les attractifs : tire^bouchon.
Les giratife : toum evis.
Les préservatif : parachute ^ etc. .
Troisième classe du premier sous-ordre.
, Les initiatifs nominaux.
Les compensatife : équilibre.
Les prédilecti& : beMji temps y beaur-père.
Les représentatifs : vice-^consul ^ çice-pré^ sident.
Les exaltatiâ ; archi^diacre , arch-^çêque.
Le deuxième sous-ordre du premier ordre est formé des déclinatijs y dont il y a dixHsepf genres y parmi lesquels nous citerons :
Les destructif : homicide.
Les cultivatifs : agricole.
Lies portatif : mammifore.
Les confîguratifs : mammi/orme.
Les stabilitifs ijissipède , soUpède*
Les humé£sicti& : hjrdrocèle.
Les capillatiÊ; : Ângtdcomus ^ ayant des serpens pour cheveux.
Les diruptife : saxifrage.
Les dominatifs : armipotens.
Les manducatiÊ : herbivore , etc.
Suivent dans le second ordre , premier sousordre , les prépositions adverbiales , que nous tenons presque toutes des latins^ tant séparables qu'inséparables , telles que ab , ad^ ante , cis , contra , dis , ex , extra , juxtà , ob , intrà , intro , intàs y per , prœ , prœter , pro , post , rétro , sub , super , trans , ultra , etc. , auxquelles Fauteur donne autant de noms distinctîfs et solennels ; de sorte qu'il appelle abitifs les mots dans lesquels entre , en préposition ^ la syllabe ab , comme abcès : aditifs , ceux qui commencent par la syllabe ad, adhéver; antéitifs y ceux qui commencent par ante , antichambre , etc. ; et qu'il fait , par le même procédé, des contraïtifs , contradiction; des désitifs , déporter '; des disitifs , disputer; des excitifs y extraire ; des extràitifs , extras^aguer; des initifs y incorporer ; des intéritifsy intérli-gne ; des introïtifs , introduire ; des obitifs , obtenir ; des péritifs , permuter ; des prceitifs , préposer ; des prétéritifs y prétermission ; des postitifs y post-scriptum ; des proïtifs , produire ; des rétroitifs , rétroactif ; des réditifs , relire ;
des subitifs , subséquent; des supéritifs , su-^ perfide; des transitifs , transmettre; des ui^ tràitifs , ultramontains , etc.
Je m'arrête dans la crainte d'impatienter mes lecteurs , quoique je puisse croire qu'ils ont ri en lisant, et que je rie moi-même en écrivant ceci i
J ai dit que cette nomenclature si abondante est aussi inutile qu'étrange.
De quoi s'agit-il en effet ? De faire entendre à des élèves , que le^ mots français sont souvent composés de prépositions adverbiales , empruntées du latin ; que ces particules se joi^ gnent au mot principal ou racine , et qu'elles en déterminent en partie la signification ; que c'est ainsi que contredire est formé de dire et de contra , préposition originairement latine , signifiant contre , et rappeler formé de re , signe de répétition, signifiant la répétition de l'action d'appeler, etc.
Or, pour cela, il est parfaitement inutile de créer un si grand nombre de dénominations, d'établir des genres, des sortes, des sous-sortes^ des {variétés , etc. , et de charger la mémoire d'un jeune enfant de cette futile nomenclature. Ce n'est pas travailler utilement à l'instruction publique ; c'est semer d'épines et d'obstacles l'entrée même de la route des sciences.
L'auteur de la lexicologie réduit lui-même le nombre des prépositions séparables ou inséparables à une trentaine. Il est bien aisé d'expliquer le sens de chacune y comme le font en effet tous les lexicographes ; et ces sens une fois connus^ on entend la modification que la préposition apporte dans le mot. Si j^ai une fois expliqué que cis signifie en-deçà , et extra , hors d'une limite, je n'ai pas besoin de faire une classe de mots appelés cisitifs , et une autre S^ extràitifs y pour enseigner à mes élèves le sens total des mots cis-alpin et extra-'vagant.
Est-il besoin qu'on nous fasse des perforatifs pour nous faire comprendre la composition du mol perce-pierre ; des giratifs pour nous expliquer celle du mot toumeçis ; des attractifs, pour nous donner une idée nette de ce que c'est qu'un tire-bouchon , et des actijs et des passifs facultatif s ; des ahstractifs perceptifs , et des dbstractif s progressifs y etc. , et enfin plusieurs centaines de mots faits sur le même modèle.
« Rien , dit le judicieux abbé Fleury , blâmant les scolastiques de s'être lait un langage nouveau et particulier , rien n'est moins propre à l'enseignement que l'affectation d'un langage singulier qui ajoute à l'étude principale une étude préliminaire du langage . Je sais que chaque science et ehaque art a ses termes propres
inconnus au commun des hommes^ mais ils ne doivent être employés que pour les choses qui n'ont point de nom dans la langne populaire^ parce que le peuple ne les connaît pas ou n'y fait pas d'attention. C'est une marque de la grossièreté de nos pères d'avoir fait du blason une science mystérieuse ^ qui ne consiste presque qu'à donner des noms extraordinaires aux choses les plus communes , et s'être fait un mérite de dire 'gueule et sinople , au lieu de rouge et de vert. J'en dis de même du jargon de la chasse et des autres semblables qui , sans éclairer l'esprit , ne font que charger la mémoire. Ce langage particulier , conlinue-t-il , n'est point nécessaire , puisque chacun peut philosopher en parlant bien S4 laiigue* Les écrits d'Aristote sont en bon grec-, les ouvrages philosophiques de Cicéron , en bon latin ; et , dans le dei;nier siècle ^ Descartes a expliqué s^ doctrine eh bon français et d'un style net et précis, qui peut servir de modèle pour le dogmatique. Ce n'est donc point la nécessité de la matière qui a introduit ce langage de nos écoles , c'est le mauvais goût du 1 5* siècle et des suivans. » ( l'abbé Fleury , 5« discours sur rHis-toire ecclésiastique. )
On voit que cette critique judicieuse est
parfaitement applicable à la Lexicologie de
Çki prétend justifier cette néologie en Tassimilant à la nouvelle nomenclature chimique de Lavoisier , cette illustre victime des fureurs révolutionnaires , qui a refait en joouème temps et la science et son langage : mais , outre que ses créations en ce genre sont infiniment moins nombreuses ^ le savant chimiste justifie sou travail par des raisons dont on ne peut contester la force. « Nous ne aous sommes permis , /) dit-il , de donner des noms nouveaux que » dans deux cas : le premier pour désigner des » substances nouvellement découvertes et qui » n'avaient point été nommées , ou dont les » noms nouveaux n'avaient point été sanction-
» nés par une adoption générale ; le second , ^) lorsque les noms anciens nous ont paru en*
* » Irainer des idées évidemment fausses , ou faire » confondre la substance qu'ils désignaient avec » d'autres douées de propriétés différentes ou » opposées , etc. »
Il me suffit au reste de renvoyer mes lecteurs au discours préliminaire de la Chimie de Lavoisier ; et ils y trouveront une apologie en même temps modeste et juste de sa nouvelle pomei\clature ^ et pourront s'assurer qu'elle
était aussi nécessaire à la chimie , que celle que je blâme est inutile à la grammaire.
«Tai dit qu'un second vice de la méthode de Fauteur de la Lexicologie , est cet appareil effrayant de divisions et sous-divisions dont il a surchargé son ouvrage. J'ai pris la peine d'en compter quelques portions ; et j'ai vu , par exemple , que sa division des seuls binômes , c'est-à-dire , des termes qu'il regarde comme composés seulement de deux parties , l'une qui est une préposition , l'autre une racine , comprend i54 espèces de mots dont la plupart ont encore au-dessous d'elles un grand nombre de divisions en sortes , en genres et en variétes, etc. ^ ayant chacune leur dénomination particulière.
Mais ce n'est pas tout ; cette seule sousdivision formant le premier sous - ordre du deuxième ordre , qui ne comprend que ce que l'auteur appelle les prépositifs du premier degré, est sous*- divisée encore en genres, sous-di visée en sortes , les sortes en variétés , et les variétés souvent en sous'-variétés . En comptant à vue d'oeil ces divisions et sous-divisions , je trouve de la page lv à la page lx , trente-deux genres, quatre-vingt-trois sortes et cinquante-huit variétés , sans compter nombre de sous-variétés.
Cette rage de division est bien ennemie de
la véritable instruction. Il y a long-temps que Bacon a écrit : (c Je ne parlerai pas de ces » méthodes qui consistent à diviser et subdi* j) viser sans fin. Ce n'est là qu'une ombre fugitive » du savoir; connaissance futile et funeste aux » véritables progrès deTesprit humain dans les » sciences. Ces hommes, tourmentant lès choses » pour les soumettre aux lois de leur méthode, » rejettent toutes celles qui n'entrent pas dans n les cadres de leurs divisions , ou les dénatu- » rent pour les y Éiire entrer. Une telle mé- » thode engendre des abrégés vides de sens, et » ruine la science dans ses fondemens. » De Org. sci. lib. VI.
On peut, ce me semble , assimiler l'usage de cette méthode excessive et minutieuse à la fantaisie de l'empereur Géta , qui , selon OElîus Spartianus , faisait servir sa table par ordre alphabétique ; de sorte qu'un jour tous les noms des mets commençaient par a , un autre jour par 6 ; ce qui, en gênant beaucoup son maltred'hôtel , devait l'empêcher de faire faire à l'empereur et à ses convives aussi bonne chère qu'il aurait voulu. Comme la méthode lexicologique me semble très-peu propre à enseigner la grammaire et la langue à des enfans, je passe à l'usage que le maître fait faire à ses élevés de l'appareil scientifique dont on vient de donfter
une idée. Son but unique est^ selon lui-^même, de les mettre en état de résoudre deux problèmes contenant la science lexicologique.
a Premier problème : étant donné le radical et la formule complète d'un mot latin ou français , construire ce mot dans Tune ou l'autre de ces deux langues.
» Deuxième problème : étant donné un mot latin ou français , déterminer la formule de sa composition , qui est en même temps celle dé son analyse et le moyen d'en extraire le radical. Voyez la Lexicologie ^ vers la fin. »
Exemple du premier problème.
«Quel est rinitif , coïtif^ prœitif, seconi) dairement verbal ^ passif^ Êicultatif ^ modi- » ficatif y adverbial du radical hend , signe yy représentatif de la main et de l'action de tt prendre ? »