‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Prononcés dans Pjicadémie française f le jeudi 16 juin ijSS, à la réception de M. tabbê Morellet , élu à la place de M. VabbéMilloL

Messieurs»

Lorsque ce ministre à jamais célèbre > qui sauva l'Europe du joug des successeurs de GharleS'-Quint ^ et guérit la France des maux de l'anarchie ^ voulut ajouter encore à sa gloire par l'établissenftnt de Tacadémie £rancaise , les écrivains qui les premiers composèrent cette compagnie ^ n'étaient connus que par des pro« I. I

ductions purement littéraires ; la grammaire , l'éloquence, l'histoire, la poésie, la critique semblaient former alors toutes les richesses de l'esprit. Le plus grand nombre de ceux qui, sous le nom de savans ou de philosophes , cul« tivaient le vaste champ des sciences , employaient; à l'instruction de la nation française la langue des anciens Romains ; ou s'ils daignaient adopter la langue vulgaire , ils ne cher* chaient point à donner à leurs écrits une pureté et encore moins une élégance qu'on croyait réservées aux ouvrages dont l'objet principal était moins l'utilité que l'agrément.

On ne peut douter cependant que le cardinal de Richelieu , en vous établissant , Messieurs , les gardiens fidèles de la langue française, les témoins authentiques de ses usages , les conservateurs éclairés de ses principes , et enfin les dépositaires et lès interprètes des lois du style et du goût, n'ait porté ses vues jusque sur les avantages que les plus hautes sciences retireraient un jour de cette belle institution , qui, eji perfectionnant, chez un peuple ingénieux le grand instrument des connaissances, l'art du discours, devait étendre si loin les conquêtes de l'esprit et Tempire de la raison. S'il ne prévit pas en détail tous les effets utiles de l'établissement qu'il formait, on doit croire

qtt'il les pressentit : car lorsque k génie cdu* çoit une grande idée y s'il n'en suit pas tout le développement^ il a du moins le sentiment dô la fécondité qu'elle doit avoir après lui. Cet heureux instinct caractérise tous les hommes qui s'élèvent au-dessuS: de leur siècle ; ils font de grandes choses ^ opèrent de grands chan-* gemens^ et semblent charger l'avenir du soin de tirer de leurs institutions ^ des biens plus précieux encore, qui seront toujours leur ou-^ vrage, et appartiendront à leur gloire, comme les fruits de leurs hautes pensées et l'accom'^ plissement de leurs vastes desseins^

Une révolution ainsi préparée par votrô illustre fondateur , a distingué ce siècle et le règne de Louis xv , lorsque les sciences et la philosophie qui, en adoptant la langue française^ avaient déjà levé depuis quelque temps le voile dont elles s'enveloppaient , ont commencé ài rechercher une parure noble et simple , et n ont pas craint d'empi*unter de l'imagination même les couleurs dont elle sait embellir la vérité.

C'est alors qu'on semble avoir plus généralement reconnu parmi nous que l'art de répandre les connaissances du genre le plus sévère , de-^ mandait aussi de l'écrivain un emploi savant et réfléchi de toutes les ressources de la langue ; que le style du philosophe avait ses lois rîgou-

r^uses^ sa théorie délicate^ ses difficultés^ ses omemens; qu'il deyoit en même temps être simple sans négligence ^ et soigné sans affec-* tation, et réunir avec mesure l'agrément à la solidité y et l'élégance à la profondeur.

Ce fiit alors qu'aux productions brillantes de l'imagination , aux merveilles de l'art dramatique, aux chefs-d'œuvre de l'éloquence dont cette compagnie avait à se glorifier , on vit se joindre les écrits de ce philosophe aimable ( * ) dont vous venez , Messieurs , de couronner l'éloge , qui sut faire quitter aux sciences l'air austère qu'elles affectaient , leur donner Une douce affabilité , et les rendt*e at-trayantes pour tous les esprits , en leur prêtant une parure qui jusque-là leur était inconnue.

A peine son exemple eut-il appris ce que Fart d'écrire pouvait ajouter de charmes à la vérité^ que d'autres esprits du premier ordre se saisirent à l'envi de ce moyen puissant. Bientôt on vit paraître cet ouvrage immortel où le génie, remontant jusqu'aux premières causée des lois , et s'élevant ainsi à une plus grande hau« teur que les législateurs eux-mêmes, nous présente les idées les plus abstraites sous des

(*y Fontenelle.

images tout à la fois justes et frappantes , et revêt les conceptions les plus hardies des plus belles formes du style. Bientôt notre langue fut enrichie de cette histoire de la nature où toute la fidélité d'une description s'aUie avec le coloris , la vie et le mouvement d'un magnifique tableau ; et presque en même temps fut élevé, par les mains de la philosophie et du goût ^ ce noble portique du vaste édifice des connais^ sances humaines , digne de la grandeur et de la majesté du temple auquel il conduit. Enfin , c'est depuis cette époque que sont sortis du sein de cette académie tant d'ouvrages ihgé* nieux et profonds , où la raison ne se montre qu'accompagnée des grâces , et qui présentent touJMrs l'intérêt à côté de l'instruction.

Au moment où vous daignez , Messieurs, m'admettre dans ce sanctuaire plein de la gran» deur de ces hommes célèbres , pourquoi vous rappelé - je le souvenir de leurs triomphes ? et ne dois- je pas craindre d'en être accablé?

Je ne dissimule point la distance infinie qui me sépare de ces grands maîtres. Mais^ en recevant de vous une grâce si précieuse , ma reconnaissance même m'impose le devoir d'excuser , s'il est possible ^ l'ambition que j'ai témoignée , et l'heureux succès qui l'a suivie ; et c'est en vous parlant de leur gloire qui est aussi la vôtre ,

que je cherche à justifier l'indulgence qui me permet aujourd'hui de la contempler de plus près. Je dirai donc ^ Messieurs y que ^ depuis que je suis entré dans la carrière des lettres, ce sont là les modèles sur lesquels mes regards ont été sans cesse fixés , et les guides que j'ai choisis^ même sans espoir de les atteindre : je dirai donc que y dévoué à des études utiles , et surtout à celle de l'économie publique, si intéressante par ses rapports avec le bonheur des citoyens et la prospérité des nations , après le soin de découvrir la vérité, je n'ai rien eu de plus à cœur que d'aplanir les sentiers qui peuvent y conduire ; que je ne me suis cru dispensé , ni par l'importance ni par la sécheresse des questions que je discutais, de la soumissioi^|due aux lois inviolables de la langue ; et quienfin dans une entreprise pénible , depuis vingt ans formée et constamment suivie , en m'occupant du développement de la théorie générale du commerce , un de mes soins a été de rectifier et de compléter le vocabulaire de cette science, et de contribuer ainsi de loin , sous le rapport de mes études , au grand travail dont vous vous occupez. Tels ont été sans doute les moti& de l'indulgence que vous m'avez montrée , et d'une faveur qui force ma reconnaissance à s'accroître de tout ce qui manque à mes titres et à mes talens^

'Cri*

En recevant de vos mains ^ Messieurs, k plus glorieuse des récompenses littéraires , je ne suis qu'un nouvel exemple de Tencouragement que vous voulez donner aux travaux utiles ; et c'était un mérite du même genre, plus distingué sans doute, que vous aviez déjà couronné dans l'estimable académicien dont je viens occuper la place.

On a dit que la vie d'un écrivain sédentaire était dans ses ouvrages. Cette maxime n'a jamais pu s'appliquer à aucun homme de lettres avec plus de justesse qu'à M. l'abbé Millot. Il fut élevé chez les jésuites, qui, sachant mieux discerner les talens qu'ils ne savaient se les conserver, l'appelèrent au soutien de cette gloire littéraire qui leur était si précieuse, et qui commençait à leur échapper. Il entra dans cette société fameuse , que ses malheurs dispensent désormais de juger , mais à laqueUe je ne saurais refuser , dans sa disgrâce , un témoignage qui tourne à l'éloge de mon prédécesseur. Les jésuites en se dévouant aux travaux les plus durs et à toutes les privations de la plus rigoureuse frugalité , sans autre salaire qu'une gloire de corps dont ils étaient idolâtres , fournissaient à la jeunesse une éducation inférieure sans doute à celle qui fait la gloire de cette capitale dans cette université* célèbre adoptée par nos roi^ ;:,

mais éducation la moins dispendieuse et la plus étendue que des institutions puissent donner à la masse d'une nation.

C'est en remplissant ces laborieux devoirs que se forma M. l'abbé Millot ; car un des plus grands avantages des établissemens destinés à l'instruction des enÊms^ est peut^-ètre de donner aux maîtres eux-mêmes une seconde éduca^ lion qui les rend propres à instruire des hom-* mes faits. L'instituteur , 'après avoir étudié l'art d'exciter et de soutenir l'attention toujours mo* bile et faible de cet âge léger y se trouve n'avoir appris que celui d'enseigner lés bommes mûrs en qui reste tant de cette inapplication ^ un des caractères les plus marqués de l'en&nce. Aussi beaucoup de bons écrivains, au nombre desquels mon prédécesseur sera désormais compté y sont-ils sortis de l'obscurité des écoles pour répandre dans le monde la lumière et l'instruction . Heureux l'homme de lettres qui , en commençant sa carrière • connaît sa vocation littéraire et distingue son vrai talent» hes jésuites avaient compris toute l'importance de ce premier choix. Ils imposaient à leurs régens l'obligation de s'essayer en difierens genres , et ils les appliquaient successivement à tous , afin que leurs jeunes esprits^ dans cette incertitude d'une activité qui ne connaît pas encore son véritable

objet f pussent le distinguer et le saisir. Cette méthode a du plus d'une fois avoir l'inconvénient de faire une trop longue diversion au talent naturel , ou celui de tromper les esprits disposés à s'exagérer leurs forces ; mais au moins , dans cette occasion, l'épreuve éclaira M. l'abbé Millot* Son emploi de professeur d'éloquence le condamnait à faire tous les ans une tragédie latine i il avait la docilité de la iaire , et la sagesse de la brûler.

Bientôt , débutant sur le même théâtre où le . célèbre Rousseau de Genève s'est montré avec tant d'éclat , il concourut à un prix proposé par lacadémie de Dijon , cette société littéraire qui p par le choix des sujets qu'elle a offerts à l'ému*' lation des gens de lettres , a &it souvent em<« ployer l'éloquence à la discussion des plus importantes vérités.

Est-ilplus utile d'étudier les hommes que les libres ? telle était la question de l'académie. Qu'il me soit permis, Messieurs, d'observer qu'elle porte sur une distinction purement idéale. En e&t , comment opposer entre elles l'étude des livres et celle des hommes? Les bons philosophes , les moralistes profonds ne sont-- . ils pas les peintres et les historiens fidèles de la nature humaine? Quel observateur, doué de la sagacité la plus heureuse , eut pénétré seul dans

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le cœur de ITiomme aussi ayant que les Essais de Montaigne , les Comédies de Molière , les Traite's de NJcole , les Sermons de Massillon , et ces Caractères de La Bruyère, dont Madame de Sévigné a dit avec une justesse si ingénieuse : a Voilà un livre qui connaît bien les hommes. »

Le discours de M. l'abbé Millot se ressent du défaut de précision de la question proposée ; on n'y reconnaît point la marche droite et sûre de son esprit; mais on y remarque une singularité qui intéresse en faveur de l'écrivain. M. l'abbé Millot n'avait encore vécu qu'avec les livres , et c'est au commerce des hommes qu'il donne la préférence. Il fait plus : il trace presque en satirique le caractère de l'homme retiré et sauvage , qui fuit la société pour se consacrer tout entier à l'étude des livres ; et ce caractère est le sien. Ce contraste, Messieurs, rappelle l'éloquent misanthrope, homme de lettres, décriant les lettres devant le même tribunal, l'académie de Dijon. Mais si l'on a pu soupçonner le citoyen de Genève de sacrifier , dans cette occasion , l'intérêt de la vérité à celui de son éloquence ; en voyant M. l'abbé Millot prononcer en faveur du genre de connaissances auquel il pouvait le moins prétendre, on ne peut douter qu'il n'ait cru sacrifier l'intérêt de son amour-propre à celui de la vérités

MJ'abbë Millot annonce dans son discours le courage , qui fut le caractère dominant de son esprit. Du sein d'une société qui ne rendit pas toujours justice aux écrivains les plus estimables, il osa louer Montesquieu et défendre l'Esprit des lois. Cette noble hardiesse indisposa contre lui ses confrères, et ne lui laissa plus l'espérance de trouver parmi eux les premiers biens de l'homme de lettres , le repos et la liberté j mai$ cette disgrâce lui fut utile, en le faisant sortir du vaisseau devant le naufrage.

En quittant un état qui ne lui convenait plus , il en conserva tout ce qui s'accordait avec les heureuses qualités de son esprit et les vertus de son cœur : l'habitude de vivre de peu , qui donne l'indépendance ; le goût de la retraite , qui économise le temps ; l'amour du travail , qui rend tout facile ; et le désir d'çmployer ses talens à l'instruction publique, le plus noble objet des travaux de l'esprit.

Maltrç de lui'-même et du choix de ses occu^ pations , il s'exerça d'abord dans l'art si difficile d'écrire , par la pratique la plus utile de toutes , la traduction, qui, laissant à l'écrivain la li-' berté de concentrer toutes les forces de son esprit dans la recherche de l'expression , Taccoutume à découvrir et à mettre en œuvre toutes les ressources de sa langue pour rendre à la fois

et la pensée et le sentiment , et l'image et le mouyement de son auteur ; et qui ^ tenant ses yeux attachés et fixés de plus près sur les bons modèles , lui apprend par Fimitation à devenir lui - même un écrivain original : comme ces grands artistes modernes^ dont nous admirons les che&-d'œuvre , ont d'abord copié l'antique , et^ par l'étude de l'art ^ s'élevant à l'expression de la nature , ont mérité d'être copiés à leur tour.

J'avouerai cependant. Messieurs, que, dans le choix de ses modèles , M. l'abbé Millot consulta plus son admiration pour euxque ses forces. Démosthène fut l'un des auteurs qu'il essaya dé traduire. Ce même sentiment qu'accompagne spuvent en secret la trompeuse espérance d'é-» galer ce qu'on admire , fut peut-être ce qui le jeta dans la carrière des Bourdaloue et des Massillon, où le poussait sans doute encore l'espoir de servir les peuples , en portant dans le coeur des rois les vérités de la morale publique , environnées de l'autorité de la religion. Mais il reconnut bientôt que des idées saines, un style pur, une marche sage , ne suffisent pas à l'homme qui veut émouvoir et persuader. Le caractère de son âme et celui de son talent se refusaient à ces mouvemens passionnés , sans lequels il n'y a point d'éloquence. La ûiiblesse

de son organe ^ sa timidité ^ rembarras même de son maintien^ l'empêchaient de prendre l'empire que doit exercer l'orateur sur ceux qui l'écoutent. Use rendit justice; et, après avoir prêché sans succès un Avent à Versailles et un Carême à Lunéville , il se livra tout entier à la littérature, qui lui promettait plus de gloire et qui n'a pas trompé ses espérances.

Parmi les différens cJ>jets qui s'offraient à sa constante activité , il choisit l'hiâtoire ; et le désir qu'il eut toujours d'être utile à la jeunesse, borna son travail à des abrégés. Je dis des abrégés et non des élémens,quoiqu'il ait donné le titre d'élémens à ses ouvrages historiques. L'histoire , qui peut choisir les faits, a des abrégés, les sciences seules ont des élémens ; encore est-il difficile d'assigner aucune différence réelle entre Téten* due que doivent avoir des élémens et celle qu'on peut donner à des traités complets ; puisque dans ceux-ci on ne doit rien laisser d'inutile , et que dans ceux-là on ne peut omettre aucun des anneaux de la chaîne qui lie entre elles toutes les vérités. En abrégeant ainsi l'histoire, M. l'abbé iMillot semble, Messieurs, n'avoir fait que se soumettre d'avance à l'inévitable loi qu'imposera le temps. Lorsque je jette les yeux sur ces vastes dépôts des productions de l'esprit humain , qui découragent déjà la curiosité la plus e&énét

et le plus ardent désir de savoir , je ne puis më défendre d'une pensée moins douloureuse sans doute , mais semblable à celle qui frappa Xerxès à la vue de son innombrable armée ; il pleura sur cette multitude d'homimes qui^ avant la révolution d'un siècle , ne seraient plus. A l'aspect de nos grandes bibliothèques ^ ne pouvons-nous pas dire aussi: un jour viendra, après qu'une inépuisable fécondité aura augmenté sans mesure ces immenses collections , et que la seule nomenclature des ouvrages et des auteurs sera devenue l'objet d'une étude sans bornes ; un jour viendra où tous ces milliers de volumes seront ensevelis pour jamais dans le tombeau d'un éternel oubli.

J e sais qu'à cette espèce de destruction échap* pera un petit nombre de chefs-d'œuvre dictés par le génie et conservés par le goût, comme, au milieu des ruines de Thèbes, la maison de Pindare fut épargnée par Alexandre. Mais tous

les ouvrages volumineux, toutes les grandes compilations , tous les livres remplis de ces détails qui perdent leur importance par l'éloîgnement, resteront inconnus ou dédaignés dans la poussière , faute de temps pour les lire et d'intérêt pour les rechercher. Le seul moyen d'en sauver quelques débris utiles sera dé tout abréger. Les historiens surtout doivent s'attenr

ûre SL subir les premiers cette réduction , et il est aisé de la prévoir, quand on considère que toute l'histoire du genre humain jusqu'au seizième siècle , forme à peine trente yolumes ; tandis que la plus longue vie du plus in&tigable lecteur ne suffirait pas pour dévorer ce que nous avons de livre» sur l'histoire de France seule depuis François l". Pline le jeune a dit que l'histoire amuse et intéresse de quelque manière qu'elle soit écrite; M, l'abbé Millot ne s'est point prévalu de cette maxime , pour se dispenser de l'écrire avec soin : concis avec clarté , pur sans récherche , ni trop précipité ni trop lent dans sa marche , son style est précisément celui qui convient à des abrégés.

B évite d'abord le grand écueil vers lequel le projet d'un abrégé semble entraîner un historien , je yeux dire , une trop grande brièveté. Il avait conçu , en homme de sens , que si les faits , accompagnés de trop de détails , surchargent et rebutent le lecteur, trop dépouillés aussi des circonstances qui les entourent , ils ne donnent plus de prise à la mémoire , et ne se gravent point dans l'esprit , le fait principal ne s'attachant , pour ainsi dire , au sol où l'on veut le planter, qu'à l'aide des faits accessoires qui en sont comme les racines Conduit par ce principe, M. l'abbé Millot prend un juste milieu

entre cette prolixité qui décourage la mémoire^ et cette concision sèche qui ^ pour ne pas &ti<tîguer Fattention du lecteur^ ^eint l'intérêt sans lequel il n'y a point d'attention.

A ce premier mérite , M. l'abbé Millot ajoute un goût sur ; il choisit avec sagacité , dans le nombre infini d'événemens que présente l'histoire , les £adts cpi ont tm caractère de grandeur ou d'intérêt ^ ou qui , sans offrir au premier coup d'œil la même importance^ peuvent four* nir des réflexions utiles et des résultats intéressans.

Qu'il me soit permis de le dire , Messieurs, grâce aux progrès des lumières dont notre siècle peut s'honorer , on connaît mieux aujourd'hui les vrais devoirs et le vrai but de l'histoire.

Dans le choix des faits publics qui doivent former l'histoire d'une nation, les historiens anciens , admirables sans doute par la grandeur de leurs compositions , par la vérité de leurs tableaux , par la perfection de leur style , semblent avoir négligé beaucoup d'objets essentiels. Us ne nous font guère connaître que Tétat successif des formes des gouvememens et de la puissance de la cité ; ils ne nous racontent que des guerres domestiques ou étrangères; des , troubles au dedans ou des négociations, des révolutions ou des conquêtes.

Mais ils né nous disent presqtie rien dé la législation , de la police intérieure > de l'administration économique , de l'état de la culture, de l'industrie y de la navigation , du commerce, du reyenu national , de ses sources et de son em^^ ploi, des travaux et des établissemens publics, de l'état des arts et des sciences ; et il faut convenir que l'histoire , qui embrasse de nos jours tous ces objets, a acquis un grand caractère d utilité puUique , en s'associant ainsi à la phi-* losophie, qui semble lui avoir reccMmmandé les vrais intérêts de l'humanité**

M. l'abbé Millot^ en imàat^ ainsi Hume, Voltaire , R<^rtson , dans le choix des grands &its et des grands résultats de l'histoire ^ montre encore tout le courage d'un historien qui sait remplir ses devoirs et user de ses droits.

n dit la vérité sans âtiblesse , et la dit toute entière, selon la maxime du sage Fleury, persuadé qu'on la trahit quand on la déguise , et quW l'outmge quand on la suppose dangereuse.

Étranger aux préjugés de corps , d'état , de secte , de nation , il ne flatte aucun parti , au risque de déplaire à tous , et ne craint de choquer ni les esprits outrés , par sa modération, ni les esprits timides , par sa sincérité.

Les abus du pouvoir, les désordres de Fanar* chie f les vices des lois , les fausses vues de la L a

politique^ Fatrocité et llnutilîté des gaerreâ^ les erreurs de l'administration , les maux qu'a Êiits l'ignorance ^ les entreprises de la puissance ecclésiastique , les tristes efièts de la superstition , les horreurs de l'intolérance , il révèle tout , dévoile tout , et dénonce à la postérité , marqués d'un sceau d'ignominie , tous les enne* mis du genre humain.

Enfin, Messieurs, il exécute le noble projet qu'il annonce dans la préûice de son Histoire de France , de répandre ( j'emprunte ici ses ex-< pressions ) cet esprit vraiment philosophique , ç[ui n'est que la raison même , libre des erreurs vulgaires, qui, en respectant les lois divines et humaines sans leisquelles il ne resterait ni ordre, ni paix, ni sûreté dans le monde , dissipe tous le$ préjugés pernicieux, pour établir sur leurs ruines les idées justes qui peuvent seules conduire les sociétés au bonheur.

Les abrégés historiques de M. l'abbé Millot ont tousVes caractères intéressans, moins mar« qués dans son Histoire de France ^ le premier de ses ouvrages en ce genre; plus sensibles dans son Histoire d'Angleterre dont il existe deux traductions anglaises; preuves décisives de l'estime qu'ils ont obtenue dans lé pays où l'on peut le mieux en apprécier le mérite.

C^ deux productions annonçaient déjà leur

auteur comme un bon écrivain et comme un bon esprit , lorsque M. le marquis de Fe'lino , minisU*e de Parme, que j'aurai assez loué en rappelant ses liaisons avec un des plus illustres membres de cette compagnie , désirant de répandre l'instruction parmi la jeune noblesse de Parme, voulut établir une. chaire d'histoire, et

reçut des mains de M. le. duc de Nivernois

M. l'abbé Millot comme l'homme de lettres le plus capable de seconder ses vues*

Ce projet du ministre était digne d'un homme public. C'est un besoin pressant aujourd'hui d'éclairer cette classe d'hommes, qui , dans tous les pays et sous toutes les formes de gouvernement , eiGerce un pouvoir si réel sur toutes les autres classes des citoyens. Destinés à l'état militaire , et pressés d'y entrer pour arriver aux grades , la durée de leur éducation s'abrège tous les. jours , et se termine avant ces années si pré-* cieuses qui s'écoulent entre le conunencement de l'adolescence et la virilité. Une éducation prolongée, qui embrasserait toute cette époque^ développerait les forces de l'esprit et le carac-< t^re de l'àme. Loin de la dissipation du monde, la pensée s'exercerait, et le sentiment prendrait une énergie que l'usage. précoce. de la société affisdblit ' toujours. Plus long -* temps en£mt , rhom]nie formé à loisir , en serait plus homme {

no

et, si Ton aie permet de le dire, peut-être cette nation ardente et réfléchie qui s'^t donné parmi les autres une existence politique plus grande que celle que la nature semblait lui avoir des» tinée, et qui emprunte plus de force de'son caractère que de ses moyens réels ^ ne doit-elle ces avantages qu'à lliabitude heureuse de prolonger plus qu'aucun autre peuple le temps de l'éducation.

Etabli à Parme , M. l'abbé Milldt , par son exactitude à remplir les devoirs de sa place, par une réserve dont les étrangers sayent d'autant plus de gré au Français , que nous la leur montrons plus rarement , et par la sagesse et là bonté de son esprit , obtint bientôt la considérati<m qu'il méritait.

C'est des leçons qull donnait à la jeune noblesse de Parme , que se sont formés ses élétnens d'histoire générale , ancienne et moderne , où son plan s'agrandit , et où il ne demeure point au'-dessous de son sujet.

Bans cet ouvrage , il a suivi plus régulièrement et perfectionné cette méthode utile , inconnue aux anciens et due à quelques historiens philosophes, de résumer à chaque époque les* circonstances qui la caractérisent , et qui sont conune les grands traits du tableau des nations.

Le mérite qui distingue ces observations gêné-

ai

raies est une philosophie saine qui éloigne de l'auteur toute exagération^ même Icnrsqu'il s'élève contre les vices et les erreurs de l'humanité. U nous montre de siècle en siède les progrès réels, quoique lents, des nations vers le bonheur, et nous ramène à cette vérité consolante qu'a si bien développée avaqit lui Fauteur ingénieux et profond de h Félicité publique , que le sort des hommes est meilleur aujourd'hui que dans les siècles vaiftés par de faux politiques , par des moralistes exagérés , ou , ce qui est plus commun encore, par des misanthropes mécontens.

M. l'abbé Mîllot s'occupait de ce grand travail, lorsque des divisons intestine^ vinrent troubler le pays qu'il habitait et le calme de ses études,. M. le marquis de Félino devint l'objet d'un mouvement populaire qui. alla jusqu'à mettre en danger sa personne et le petit nombre d'amis que lui laissait le malheur.

L'homme de lettres était de ceux que l'adver* site n'écarte pas. Le ministre n'osait plus se montrer en public ; il était menacé d'être brûlé dans sa maison ; dès lors M. l'abbé Millot ne le quitte pliK. O131 a beau l'avertir des périls auxquels il ^'expose , et Ipi annoncer la perte inévi" table de sa place ; Ma place ^ dit -il , est auprès d'un homme vertueux , mon bienfaiteur , et qu'on persécute ; je ne perdrai point celle-là :

sorte de courage qui , pour être passif et sans action^ n'en est peut'-être que plus difficile et plus rare , et qui se montre plus intéressant dans un homme que son caractère froid et des occupations paisibles semblaient n'appeler qu'à de plus douces et de plus faciles vertus.

Cette conduite ne pouvait qu'augmenter dans sa patrie la considération que lui méritaient ses talens. De retour en France avec les récompenses de la cour de Parme, il obtint encore des grâces du feu roi. Il reçut bientôt une marque distinguée de l'estime qu'il avait inspirée , par la confiance que lui témoigna une illustre maison , en lui ouvrant le plus riche dépôt de l'histoire de notre siècle , et en l'engageant à se charger de la rédaction des mémoires du maréchal de Noailles.

' On rie peut douter du mérite de la collection déposée entre les mains de M. l'abbé Millot , si l'on pense qu'elle fat formée par cet excellent citoyen qui possédait à un degré rare les talens de l'homme de guerre et ceux de l'homme d'état ; savant dans l'art militaire , surtout dans la partie de cet art la plus difficile et la plus importante , le plan des campagnes et la marche des armées j digne de l'hommage que lui rendait Maurice de Saxe , en l'appelant son père et son maître; a qui il n'a manqué qu'un succès

que ses dispositions assuraient y si elles avaient été suivies , pour être compté au nombre des plus grands généraux de la nation ; et qui y dans la science de l'administration portant un e&* prit éclairé et les meilleures vues qu'on eût de son temps y fîit l'âme et la lumière des con^ seils jusque dans sa viellesse la plus avancée. Je ne dissimulerai point y Messieurs y que ce travail de M. l'abbé Millot n'a pas rempli l'idée qu'on en avait conçue , et j'en chercherai la cause, sans craindre de juger avec trop de sévérité un écrivain, estimable qui me pardonnerait, s'il était vivant, de n'être que juste envers lui , même dans son éloge.

Dans tous ses écrits , M. l'abbé Millot montre une sorte d'esprit qu'on peut appeler philosophique , pour le distinguer de l'esprit d'érudition ; non pas que l'un et l'autre ne puissent se concilier dans un homme de lettres , mais parce que l'un ou l'autre peut faire son caractère dominant. L'esprit d'érudition aime les faits pour eux-mêmes ; l'esprit philosophique ne les observe que par le rapport qu'ils ont avec quelque vérité générale. Pour l'un l'histoire est un tableau d'événemens ; elle est pour l'autre un recueil d'observations et de maximes : l'un ne voit que les détails ; l'autre voit en masse. Ainsi l'histoire générale , féconde en grands ré^

sultats y convient mieux à celui-là i lUstoire particulière , riche en anecdotes , est mieux placée entre les mains de celui-îei.

Aussi y M. Tabbé Millot ^ qui ^ travaillant d'après des papiers de £amille , a du y trouva: des traces du^ caractère et de la vie privée de toutes les personnes qui jouent un rôle sur ce théâtre ^ ne les présente-t-il ^ non plus que le maréchal lui-même ^ que comme des hommes publics ; et, trompant l'attente de ses lecteurs , il ne les fait jamais voir dans cet intérieur où les hommes pensent, agissent, parlent ^ans appareil et sans contrainte, et se montrent au naturel.

Mais, quand même le caractère d'esprit de M. l'abbé Millot l'aurait rendu propre à écrire des mémoires particuliers , il lui manquait une disposition nécessaire pour donner à un ourvrage de ce genre le mérite qu'on y désire.

Cette disposition est l'intérêt, qui ne peut se trouver que dans l'acteur ou le témoin. •

Depuis les commentaires de César , que sont tous les mémoires connus , sinon les souvenirs de celui qui les a écrits ? Et, pour ne citer que ceux qui appartiennent a notre nation. Cornmines, Montluc, Rohan, La Rochefoucauld, Retz, Villeroy , Torcy, ont tous vécu au milieu des événemens qu'ils racontent ; ils nous inté-

ressent parce qu'ils se peignent eux-mêmes^ et n^ retracent quedes objets dont ils ont été constam* ment entourés. Leurs regards ont été frappés^ leur imagination saisie^ leur âme émue : lorsqu'ils entreprennent d'écrire, ils trouvent toutes leurs idées présentes^ toutes leurs passions encore vives , tous leurs sentimens en activité ; et , com-^ muniquant à leur style l'intérêt dont ils sont remplis , ils peignent toujours avec énergie ; et ceux mêmes qui nous laissent entrevoir la partialité des passions^nous attachent encore à leurs récits, lorsque nous les soupçonnonsd'altérer la vérité.

C'est ce caractère qui rend si attrayante la lecture des mémoires du cardinal de Retz : cet écrivain dut son éloquence à la passion de Fin* trigue et des factions qui l'anim^ait , et qui ht à la fois le ressort de son âme et celui de son • génie. Il écrit en conjuré; et quoiqu'il conjure en se jouant, il est plein de chaleur parce qu'il parle de lui et de ce qu'il aime : deux moyens sûrs de donner à son talent tout ce qu'il peut avoir d'action et d'eflFet.

Je n'ai garde , Messieurs , de présumer que des mémoires écrits par le maréchal de Noailles lui-même eussent été passionnés; mais l'honune qui avait joué un si grand rôle dans les événe-* mens qu'il raconte , les eut sans douté animés du plus grand intérêt; il y eût épanché son

&me; il y eût rendu compte des impressions diverses qu'avaient faites sur son esprit les grands objets qui l'avaient frappé ^ la cour de Louis xiv dans la vieillesse de ce monarque ^ celle d'£s* pagne dans ses adversités ^ celle du régent dans sa dissipation ; il nous eût peint les divers per- *sonnages en action sur ces trois grands théâtres^ leurs passions , leurs caractères ; il nous eût dévoilé les ressorts cachés des événemens d'un demi-siècle ; il eût donné de la couleur à tous . ses récits et de la vie à tous ses tableaux. C'est ce qu'on ne pouvait guère attendre d'un écrivain qui ne voyait tous ces objets que dans l'éloignement et par les yeux d'autrui.

Mais , en convenant qu'il manc[ue aux mémoires de Noailles ce qui donne l'àme à des mémoires particuliers, l'intérêt de l'écrivain, je ne dois pas négliger , Messieurs, de rendre justice à cet ouvrage, estimable par l'étendue du travail qu'il a demandé ; par la manière dont il est écrit ; par la liberté avec laquelle le ré-dacteur y juge les honunes et les affidres; enfin par le tableau intéressant qu'il nous trace de ce roi dont la gloire s'augmente à mesure que s'accroissent les lumières de la nation qu'à a formée , et qui , loué déjà pendant un siècle entier, fournit encore de nouveaux traits à la louange , . lorsqu'on pénétre plus avant dans

rintérieur de sa vie et dans le secret de ses conseils.

Louis xiY, dans les mémoires de Noailles, n'est plus^ a la vérité , le monarque con<)uérant et partout victorieux ^ menaçant de son joug l'Europe alarmée; ce n'est plus le souverain animant tous les arts^ imprimant un grand mouvement à tous les esprits^ et donnant , comme Auguste , son nom à son siècle; mais on y voit encore le législateur qui , au milieu d'une gâerre malheureuse^ sait maintenir l'ordre et l'empire des lois ; donnant à son administration cette stabilité qui augmente sans mesure l'utilité de ses sages institutions ; ayant toujours dans les affaires l'esprit de suite sans lequel rien ne se fait^ parce que rien ne s'achèvej ne retirant point sa confiance à ceux qui l'avaient utie foisobtenue ,• le^défexulant lui-même contre leurs ennemis^ et réservant pour ses affaires tout le temps qu'ils auraient perdu à se débattre contre l'intrigue ; gouvernant une grande monarchie avec la vigilance d'un pro{Hiétaire et rintérêt d'un père . de &mille , etÊdsant^ dans toute la force naïve de ce terme populaire , le métier de roi; expression qu'il a ennoblie Inimème dans le mémoire écrit de sa main , rap< porté par M. l'abbé Millot. On y voit enfin le monarque , grand dans ses revers , compatissant

aux maux de son peuple , avouant les &utes qui les ont causes , reconnaissant des services reçus 9 Tamide ses serviteurs, Honnête homme dans le roi ; et quel Français ne saura gre a l'auteur des mémoires de Noailles, de nous avoir montre Louis xiv sous des traits si intéressans?

L'homme de lettres qui avait si bien étudié Louis xnr^ était propre sans doute à former un prince du sang des Bourbons^ Aussi cette auguste £uxiiUe , dans laquelle on voit se perpétuer une heureuse alliance des talens militaires , de Tariiouffdes lettres , et delà passion pour la ^oire , quifitle caractère du grand Gondé, jetat - elle les yjeux suir M. l'abbé Millot^ au moment ou il s agissait pour elle, du plus grand in*^ térêt, celui de rendre Théritier de tant de héros digne de ses ancêtres. Ce fut alors qu'admis par l'illustre chef de cette maison à une sort de fatniliarité qu'à cette distance de rang l'homme médiocre n'accorde jamais, il put admirer de plus près tout ce que ce prince a de discernement et de lumières , et , malgré la modestie qui lui était naturelle , s'enorgueillir d'avoir fixé son choix.

Quelles sont . belles ces' fonctions qu'eut à remplir M. l'abbé Millot ! £f combien est nécessaire , Messieurs , l'instruction dans ce petit nombre dlioqimes à qui une haute naissance impose de grandes obligations, et dpnne en

même temps de si puissans moyens de s'y sou^ traire ! £a vain Téducation les aura formés aux plus grandesi vertus^ si l'ignorance^ qui égare les plus droites et les plus élevées^ les laisse exposés à devenir les jouets des erreurs et de la seduc' tion <pii les environnent.

«Tajoute, Bfessieurs y que les lunodères sont en eux un besoin public. Que leur raison soit éclairée^ et aussitôt, en rassemblant autour d'eux un grand nombre de citoyens distingués par leur naissance, leur tdensl ou leurs emplois, ils donneront à l'opinioa publique un centre au-* tour duqu€;)i elle se fbnmera et se fortifiera , et ils accéléreront ainsi le mou;vement général des ei^its, qui entraîne insa:âiblement les gouvernemens eux-mêmes , et conduit les nations au degré de bonheur auquel la natur6 leur a permis d'aspirer.

Mais qu'ai-^e besoin , Messieurs , de prouver ici l'importance' de l'instruction dans ce rang élevé , tandis que vous en voyez vous-mêmes les avantages attestés par d'iUnstres exemples ? quand vous voyez si près du trône Famour passionné des lettres, le choix et la variété des connaissances et jusqu'à' l'étendue du savoir ? Le sage et vertueux instituteur (*) qui a jeté

{*) Vabbé de RadonyiUiers.

dans l'àme de ses augustes élèves les premières semences de ces qualités précieuses , est assis au milieu deyous^ Messieurs , et M. l'abbé Mil* lot s'applaudissait de trouver dans cette compagnie le plus digne modèle qu'il pût imiter.

C'est en remplissant avec la plus vertueuse exactitudece ministère intéressant^ que M. l'abbé Millot a terminé sa carrière; et son caractère offire des singularités plus piquantes peut-être que ses écrits*

11 eut pour la retraite et la solitude un goût , ou plutôt une passion qui lui a été commune avec d'autres gens de lettres; mais il y joignit une manière qui lui fut propre , de se rendre solitaire au sein même des sociétés. Au milieu des hommes il avait l'air d'un étranger qui entend la langue du peuple chez lequel il vit , et qui n'a pas l'habitude de la parler. En s'adres^ santàlui^ on s'apercevait qu'on interrompait ses pensées^ et qu'on lui demandait un effort; et il avait autant de peine à sortir de lui-même, que la plupart des hommes en éprouvent à y rentrer. Aucune discussion ne décourageait son silence ^ parce qu'aucun désir de briller ne tentait son amour-propre.

n pratiquait à la lettre la maxime de quelques moralistes outrés^ et du grand monde , aussi sévère qu'eux, de ne laisser jamais paraître,

comme de ne laisser jamais entendre le moi. 11 BQ parlait ni de ses projets , ni de ses ouvrages^ ni de ses espérances, ni de sa fortune , ni de ses peines, ni de ses plaisirs. Il eut sans doute une âme sensible , puisqu'il fut vertueux ; mais cette sensibilité ne se montrait pas dans les sociétés ; et I sll goûta les douceurs de Tamitié , il ne connut pas l'agrément des liaisons , qui ne se fait sentir que dans le libre épanchement des entretiens.

Mais ce silence habituel ne pouvait ni inquiéter ni déplaire : M. labbé Millot avait Tart d'écouter auquel Fontenelle attachait un si grand prix, et €[ue dans sa vieillesse il trouvait déjà rare. Ce mérite , car c'en est un , £siisait rechercher M. l'abbé Millot par cette classe d'esprits féconds et actifs , qui , toujours prêts à donner le mouvement à la conversation, ne demandent que des auditeurs attentif et des juges, éclairés ; et son absence laissait un vide dans ces mêmes sociétés où , présent , il ne paraissait tenir aucune place.

Cette habitude de s'isoler au sein même de la société fut pour lui une source d'avantages inappréciables. Elle écarta de lui les préventions de toute espèce et cette multitude d'opinions fausses ou exagérées qui naissent , se nourrissent et se propagent dans la société par

le seul besoin de parler, et que trop souvent on se donne à soi-même en parlant de ce qu'on ne sait pas encore bien. Il s'accoutuma à ne penser et à ne sentir que d'après lui ; aussi a-t-il traversé la vie et passé par des situations diverses^ sans laisser modifier ni son caractère ni ses opi^ nions. Une compagnie qui donnait une couleur à tous ses membres, les cours , les maisons des grands , un pays étranger , les provinces , la capitale , les sociétés littéraires semblaient ne lui avoir donné aucune de ses opinions , ni aucune de ses formes ; et c'est après l'avoir bien observé qu'un bomme célèbre dont vous avez senti si amèrement la perte, et dont l'amitié fut trente ans utile à mon esprit et chère à mon cœur , M. d'Alembert , disait que de tous les hommes qu'il avait connus, M. l'abbé Millot était celui en qui il avait vu le moins de préventions et le moins de prétentions.

Avec un pareil caractère, M. l'abbé Millot fut-il heureux? J'aime à répondre ici à cette question pour la gloire des lettres.

Oui, Messieurs, M. l'abbé Millot, se réduisant ainsi à lui-même , fuyant la société, et seul encore au milieu des hommes, trouvait dans ce genre de vie des douceurs qui compensaient les privations dont elle est accompagnée. L'homme de lettres, ainsi retiré au- dedans de lui , jouit

mieux de la satis&ction intime et douce que donne Texercice des forces de l'esprit ; il trouve un plaisir plus vif dans la méditation^ parce que son attention est plus profonde , et que ce plaisir est toujours proportionné à l'énergie de l'attention. Il rassemble et conserve plus près de son âme ses sentimens et ses pensées^ que le tourbillon de la société étouffe à ieur naissance ou emporte avant leur développement. Enfin , dans le silence qui l'environne^ la voix de la gloire, qui l'appelle et le soutient dans des routes pénibles , se (ait entendre plus distinctement et avec plus d'empire à son cœur.

Mais si l'état de l'homme de lettres solitaire a de si puissantes consolations , c'est surtout lorsque , occupé d'objets grands étudies, il peut se flatter que ses travaux auront sur le bonheur des peuples une salutaire influence; lorsqu'il peut penser que , de l'obscurité de sa retraite , il est entendu de ceux qui dispensent sur la terre et les biens et les maux ; que , sans pouvoir^ il défend les droits des honmoies ; que , sans autorité , il réforme les abus ; que , sans magistra*^ ture , il perfectionne la législation , et qu'avec l'espérance courageuse et réfléchie que les nations seront heureuses un jour, il a le noble orgueil de penser qu'il aura lui-même concouru à cette lente et désirable révolution.

Souvept , il est yrai , se mêle à ses jouissances la douleur de Toir trop d'o|>sUc}es arrêter encore les progrès des Imnières ef l'application même ^es principips <]u'on n'ose plus contester. 11 s'a^Biîge à la vue <^es erreurs ^'i^ ne peut dissiper^ et 4es maux qu'il ne peut guérir : mais ses peines sont adoucies par l'espoir 4'un avenir plus heureuic^ sans qu'il se flatte d'en être le témoin , et par le charme secret que la nature a répandu sur tous les sentimens honnêtes • lors même qu'ils sont douloureux.

p ^'appartie^t qu'aux che& des nations de trouver un plaisir sans mélange 4ans l'étude des moy ejis qui peuvent assurer le bonheur des peu*pies. La vérité^ une fois arrivée à leur esprit, emprunte de leu|r seule conviction une force nouvelle ; et dès que les sentimens de bienÊiisance ont trouvé accès 4ans leur 4me , ils y acquièrent une entraînante autorité. Leucs projets sont des jouissances y parce que l'exécution est dans leurs mains ; ai^cune de leurs pensées n'est perdue pour rhuma,nité y car le bien qu'ils conçoivent y ils peuvent le iaire; enfin, leur pitié seule est un secours , puisqu'en se mon* trant , elle met aussitôt en activité les dépositaires de lieur pouvoir^ qui se hâtent 4^ soulager )es maux publics dès que )'^e du souverain ep est émue.

Pans ce momçnt; Mjeçsj^ur?, ^ yoi^ publiquf inïayite à vous montrjer en ^cJtioQ un heux^eux exemple dç ces jouissances de la royauté , §J Iç tableau que ie yieos de vous offrir, vou? retrace le portait d,e votre auguste protecteur. ^'hpiJiLr pâjge qnie je lui cjois nç se^a point souillé p^ l^ flatterie. pansTà^e ^es écarts pt jdpç errei^rs^ il n'^ montré ni passions ni préjugés, pu haut k .^^n trône, il donne ? 3es.fu]ete fe^^làf touchi^t des vertus dom.e3tic[uep, et sait jouir de k récompense <jiji'il ep trouve il^? ^^ î??^"" lités précieuses de sc^ augjyislç compagne j^t dans les fruits désirés de leur union. Npus yenons de le voir , combsJiant avec son peuple les fléaux de la n^iturp , W^seigper au?c l^ou- ^çurs les m.oyçn^ de rç^m^diw' auy désastres 4'uiie sécheresse alfirp^ant^. Il répand s^s &y^ufs sur les lettres pour lep ^re concourir ^yçc lui au bonheur de ji^ nation. ]Q[ yient de tracer de sa propre main , et d une main guidée par des connaissances sûres, la route d'une nou-' velle navigation autour du monde , pour avancer les progrès de cet art admirable , à qui tant d'arts et de sciences doivent leurs progrès. Il assure , par la liberté du commerce , la prospérité de ces colonies peuplées de ses sujets et de nos concitoyens , et qui n'ont pas réclame en vain cette protection égale que doit un roi juste

k toutes les provinces de son empire , quelque séparation que mette entre elles l'immensité des mers. Il prépare dans sa sagesse , entre ses sujets et le peuple nouveau qui lui doit sa liberté, une communication réciproque de ces biens que la nature semble n'avoir diversifiés , d'une contrée à l'autre , que pour les lier toutes entre elles , malgré les vues bornées d'une politique jalouse. U traite cette république naissante dont il a protégé le berceau , avec les égards d'un ami et la générosité d'un bienfaiteur : en écartant de ses conseils , dirigés par une sagesse expérimentée , tout projet d'étendre sa domination , il a mérité de l'Europe une estime et une confiance personnelles. On lui donnera un jour le nom , plus beau que tous ceux qu'achètent les victoires , de Roi pacificateur. Enfin , il embrasse, dans l'étendue de sa bien&isance et dans Mfk système général de félicité publique , et son peuple et tous les peuples.

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