‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · ÉLOGE DE M. MARMONTEL · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. MARMONTEL

Secrétaire perpétuel de V Académie française ^ prononcé à une séance publique de la se^ cohde classe de V Institut , le 12 thermidor*

an i5. — i8o5.

iiiN entrant dans le lieu qui nous rassemble encore aujourd'liui , la plupart de ceux qui m'écoûtent^ instruits du noble projet formé par

l'empereur de jéparer et d'achever le Louvre , et sachant que les travaux qu'on y prépare vont forcer l'Institut de s'en éloigner, auront pensé , non sans un sentiment pénible , que c'est peutêtre aujourd'hui la dernière fois que la compagnie tiendra son assemblée publique dans cette antique demeure des rois , devenue depuis près de deux siècles le palais des sciences , des lettres et des béaux-arts.

Ces regrets sont bien légitimes. Dans ce sanctuaire décoré des. statues des hommes célèbres qui ont fondé l'empire et la gloire des letti^es françaises, nous sommes , pour ainsi dire , sous leurs yeux, et nous ayons pu jusqu'à présent les prendre à témoin de notre zèle à imiter leur exemple et à pratiquer leurs leçons.

Ce nest qu^ayec peine, sans doute , que pous pouvons nous éloigner de ces monumens con* sacrés à la gloire de nos malù«s et àa nos. modèles; mais nous emporterons avec nous les souvenirs intéressans qui y sont attachés. C'est dan3 leurs ouvrages que ces grands hommes vivent , plus ericore que dans le marbre et sur la toile qui conservent leurs traits. Au défaut de , leurs images, leur gloire demeurera présente au milieu de nous. Nous continuerons d'étudier et de pratiquer les moyens qu^ils ont si heureusement employés pour étendre l'empire de la vérité et multiplier les jouissances de l'es^ prit ; et , comme dans l'Elysée de Virgile y nous èeindrons de couronnes brillantes, les fronts de ceux qui, en suivant les'traces^ de ces hommes célèbres et en cultivant les arl&, charmes de la vie f ont mérité comme eux d'être mis au nombre des bienÊiiteurs du gemre humain. •

Ce fut une belle inslituticm de l'ancienne Académie que l'obligation imposée à chaque récipiendaire , de 'mettre sous les yeux du public assemblé les travaux et tei» succès de son prédécesseur, pratique religieusement observée jttsquà l'époque où la révolution a rendu l'arche muette, et fermé le temple après en ayoir dispersé les ministres. Ce temple s'est rouvert à l'époque de l'établis^

sèment de l'Institut ; mais , dans <iette réorganisation , la classe qui comptait parmi ses travaux ceux dont s'occupait l'Académie française^ avait cessé jusqu'à çps derniers temps d'observer cette pieuse coutume.

Ce n*est que par une^élibération récente que, jaloux de ramener tout ce que les anciens usages ont d utile et de bon , nous nous sommes distribué les âoges des académiciens morts sans avoir eu de successeurs immédiats y et dont la tombe négligée attend encore qu'on y jette quel-' ques Heurs.-

Dans cet honorable partage , une ancienne et constante liaison avec M. Marmontel et une alliance qui « rendu cette liaison plus étroite , revendiquaient pour moi le droit et me prescrivaient le devoir de payer à sa mémoire le tribut que s'imposait l'Académie , d'autant plus que ce travail semble présenter de moindres difficultés à celui qui a passé sa vie a ve<î l'homme qu'il s'agit de foire connaître , tandis que le respect du à la ^rité , et à des auditeurs dont un grand nombre l'a connu , me garantira du danger de flatter son portrait.

Jean-François Marmontel , l'un des quarante et secrétaire perpétuel de l'Académie française , historiographe de France, naquit à Bort , petite ville du Limousin , sur les confins de TA»-

vergne, en 17^5 , de parens peu aisés et d'un état obscur.

Après avoir reçu les premiers ëlémens des lettres et de la langue latine d'un prêtre de son bourgs instruction presque générale ayant la révolution et qui sera difficilement remplacée , îLfiit envoyé à Mauriac , petite ville de la Haute- Auvergne, où était un collège tenu par les Jésuites, et où il fît, depuis onze ans jusqu'à quinze , ses humanités et sa rhétorique. De là , ayant passé au collège de Clermont , il.y étudie la philosophie , en pourvoyant à sa subsistance par des répétitions que lui payaient des écoliers moins avancés que lui; trouvant ainsi , dans un travail assidu , des ressources que s^ famille ne pouvait lui fournir, sorte de courage contre l'infortune qui se montre dans tout le reste de sa vie , et qui fait un des principaux traits de son estimable caractère.

Soutenu par ce courage , et sans doute aussi par ce sentiment caché qui avertit l'âme de se» forces, il se transporte à Toulouse, où, se faisant répétiteur de philosophie , il entre en même temps dans la carrière littéraire , en composant pour les jeux floraux. L'ode qu'il avait mise au concours n'ayant point eu. le prix , il prend cette occasion de se mettre en correspondance avec Voltaire , en lui envoyant son ode et «n se

plaignant a lui de Thorrible injustice de Tacadémie de Toulouse; Une réponse obligeante animant le jeune provincial d'une ardeur nouvelle, il concourt bientôt avec plus de succès, remporte plusieurs prix; et, plein de confiance et d'eapoir, il cède aux invitations de l'homme célèbre qui l'appelait sur un plus grand théâtre. Voltaire l'accueille avec bonté , ne dédaigne pas dé lui servir de guide, et lui en donne un autre non moins éclairé que lui-même, en lui faisant connaître l'intéressant Vauvenargûes.

Le disciple, guidé et encouragé par de tels maîtres , docile à leurs leçons , passiôhné de l'amour des lettres , donnait d^a de sûrs garans de ses futurs progrès. Bientôt , sous leurs auspices , il compose ses premiers ouvrages , rertiporte deux prix de poésie à F Acàdémie'fiîançaise, et, à peine âgé de vingt- quatre ans, met au théâtre une tragédie , Denis - fe - Tyran , qui obtient un grand succès. '

La plupart des hommes de lettres qui se croient quelque talent pour la poésie s'essaient dans le genre le plus difficile , les ouvrages dramatiques; semblables en cela au jeune abbé dont parle M™«. de Sévigné, qui, près d'entrer au séminaire pour faire ses études , commençait à prêcher en attendant.

Mais pourquoi blâinerions^nous le jeupe écrî*-

vain de se laisser aller à une impulsion natu-relie qui n'égare pas toujours celui qui s'y livre? Voltaire avait fait Œdipe à dix-huit ans , et il n'en a pas fourni avec moins de gloire la carrière dramatique. Peut-être, pour l'intérêt de l'art, est-il utUe que les jeunes athlètes tentent d'abord ce qu'il y a de plus difficile, pour s'assurer de toutes leurs forces* Quoi qu'il en soit, Marmontel , ayant déjà mis au théâtre quatre tragédies avant vingt -huit ans, malgré le succès de la première , recoiiliut bientôt qu'en ce genre il restait au-dessous .des grands modèles*

U convientique', lii»rsqu'il a composé Cle0^ pâtre , il ndmit pa$i encore senti combien il est diffieile de bien écrire , et que cette pièce eût besoifi^de toute' V indulgence du public pour obtenir tfid^ni-suciiès. Il dit , de ses Héraclides, que tfest de ses tragédies la plus faiblement écrite^ U raconte avec naïvieté comment la <^hute de cette pièce , rapprochée du succès des premiers écrits de J^-J. Rousseau, qui ne s'était fait auteur qu'à quarante ans passés , lui fît faire sur lui-même un retour salutaire, et comment il se reprocha de ne . s'être pas donné le temps de penser avant que d^ écrire , et surtout de s'être trop hâté de prodiâre dans le genre le plus dif- Jicile et le plus périlleux ; modestie rare dont l'exemple est bon à rappeler encore aujourd'hui.

Je suis néanmoms disposé à croire qu'il sf est logé lui-même trop rigoureusement > et je renverrai les optiques trop sévères à plusieurs de ses pièces où ils reconnaîtront ^ j'oâe le dire ^ de véritaUes beautés^. J'ajouterai un témoignage qpû ne sera pas suspect y celui de M. de La Harpe qui ^ après avoir employé soixantedix pâ^^ d.e son {jôttrs de LiUéttUure k critiquer avec beaucoup de dureté les trois |Nre« mières tragédies de Matmbntel ^ dit de la quatriètinte^ les Hetaclidesy que c'est tme pièce irès-réguUèré j Â&U le fond est vraiment tra-' gique , Vejùécution géls^cdement bonne et quel^ quefois belle ^ et 'qui ^ rehiise sous bss fèmx d'un pub&c impartUdy s^'éèahllrâit sur la scènes oà elle méiiie île rester; et, de JVwnitor^ que cet i>uvr«ge estdigne d'estime, et qu'il serait àsou^ Imiter qu'on ie remû uu ikédtte. Sur quoi j'ob* serrerai que ^ si l'on doit savoir gré au critique qui loâe ce qui est bien après avoir blâmé ce qui est mal , on peut lui reprodier avec justice f àpreté avise laqudle il Va poursuivant les productions de la jeunesse d'un auteur presque ôûtôgi^aife > p&r?e&u par le travail à mûrir et à pét*feetî«Mlifiet snmi tldeht , et qui n'a parlé luimétbe de éês ouvragei^ dramatiques qu'avec une grâikde modestie*

Marmoatel nous âf^^tid que le peu de succès

de ses dernières tragédies donna à son esprit un caractère un peu pkis mâle et même une teinte de philosophie ; et en effet il contracta dès lors avec les éditeurs et les auteurs de ÏJËnc/clopédie une liaison et une amitié qui n'ont fini qu'avec sa vie , et il commença à coopérer lui-? même a ce grand ouvrage.

hes principes de la littérature entrant dans le tableau des connaissances humaines tracé par Bacon , les hommes de lettres qui dirigeaient ce travail^ et qui avaient apprécié les talens dq Mar* montel ef connaissaient son activité^ lui confié* rent le soin de traiter cette partie. Les articles qu'il a fournis à Y Encyclopédie, sont ceux-là mêmes qui ont formé depuis ses Élémens de Littérature y doiit je parlerai tout à l'heure ; mais je m'arrêterai ici un moment pour, considérer en lui le coopérateur de cette grande entreprise, monument qui conservera la mémoire du siècle qui Ta élevé, et celle des hommes de lettres qui ont concouru à le construire.

Je sais qu'en présentant Marmontel comme l'ami des éditeurs de V Encyclopédie et le compagnon de leurs travaux, ^e lui £aiis partager. lejs anathèmes auxquels est en butte aujourd'hui ce que certains zélateiu*s appellent la philosophie du dix-huitième siècle , sans s'être janaais bien défini ce qu'ils entendent par ces parojifis. On leur

demande en eflfiçt depuis long-temps : Qu'est-ce que cette philosophie dont vous faites tant de bruit ? Est-ce celle de Fontenelle , de Vauvenargués , de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, de BufFon , de Condillac , de Mably , de d'Alembert , de Thomas , de Turgot , de Saint-Lambert , etc. ? Tous ces écrivains sont en efiFet des philosophes du 1 8® . siècle ; mais , comme dans ce nombre il n'y en a pas deux qui aient eu exac-* temeiit les mêmes opinions , il est impossible , si Yoti veut s'entendre et être entendu , de trouver en eux une philosophie commune à tous.

Mais je me trompe. Oui ! tous ces hommes ont eu une même philosophie j c'est cette ardeur de savoir , cette activité de l'esprit qui ne veut pas laisser un effet sans en rechercher la cause , ua phénomène sans explication , une assertion sans preuve , une objection sans réponse , une erreur sans la combattre, un mal sans en chercher le remède, un bien possible sans tacher d'y atteindre ; c'est ce mouvement général des es^ prits qui a marqué le dix-huitième siècle et qui fera à jamais sa gloire; c'est par là que ces hommes utiles se ressemblent tous : voilà la philosophie qui leur est commune.

Ah I si leurs ennemis conviennent que c'est là le bût auquel tendent leurs traits , rendonsleur grâces de leur franchise ; car leur aveu I. 5

équivaut à celui-ci : nous ne voulons pas que Thomme devienne plus éclaire^ de peur qu'il ne veuille aiussi devenir plus libre et plus heureux; et je ne puis croire qu'ils puissent mettre à Gn une pareille entreprise , ni qu'une, grande nation laisse jamais poser de telles bornes à ses progrès.

Oui , je le dirai sans détour , lorsque dans r&ge où rame a sa première énergie , où tous les penchans sont ^bons , où la vérité a pour nous des charmes si puissans ^ on a été témoin de ce grand et beau mouvement , de cette tendance vers le bien et la vérité , universelle sans être concertée; lorsqu'on a connu et pratiqué les principaux moteurs de cette noble entreprise; lorsqu'on a partagé leur enthousiasme et secondé leurs efforts selon la xnesure de ses talens, on ne saurait lire et entendre ^ je ne dis pas sans indignation , parce que le mépris lempêche de naître^ mais sans dégoût , ces injures grossières qui n'avilissent que ceux qui les proférait ^ et ces déclamations vagues dont l'effet véritable h 'est autre que de détourner l'esprit htimain de la recherche de la vérité, ou de retarder sa marche vers ce noble but. Si quelques philosophes ont enseigné quelques erreurs, le plus souvent métaphysiques et spéculatives ^et par là nécessairement étrangères

à la multitude ^ combattez -les dans des ou* vrages que le peuple ne lira pas plus que les leuri; mais reconnaissez dans l'ensemble de leurs travaux y dans le but qu'ils se sont pro« rpùt^ , daiis te mouvement qu'ils oot imprimé à leur siède ^ un des pliïs grands bienfaits qu'ait ismaifi neçus le genre humain.

En composaiit pour YEnùfciùpédie les articles de iîtAérature • Manmontel commenta vers le même tkemps' à donner au Mercure des contes monaox> genre qu'il a cr^ë> car les pl*emiers de ses contes datent de près de cinquante ans, et il en a {Produit ntt Baâea grand nombre pour qu'on piïijfiae en former dalns l'histoire d^ la littérature une classe à part*

& mt&utf pirnr en reeonnai^è le mmte; qu'observer la mdltitade d'imitations qu'on en a laites^ et de pièces de théâtre qu'on en a tirées plus ou moins heureusement , sans que, dans ce ^dernier cas, ce sok la fatiite du conte auquel f auteuris'a pas été ohlî^ de donner tou<* fours nik caractère dramatique.

Ge ^tÊte a son mérite et s«s diffîedtés. On «Wf peot fM mettre k conte mordl k côté du gl^ând fxjiââkti qui peint la naissance^ lespro^ grès , les effets des passi^ttis f «t qui ^ pi^sque à régal de la ^agédie^ i^em^lit à son gré notice àme de sentkfiieM doùâc où terribfes. .

11 est plus difficile , sans doute , de Êiire agir un grand nombre de personnages et de caractères difTërens , «d'inventer beaucoup de situations intéressantes en les subordonnant à un plan re« gulier f d'élever devant soi de grands obstacles et de les surmonter heureusement ; mais il n'est pas aisé non plus d'imaginer une fiction de peu d'étendue , de la bien conduire çans le secours du merveilleux et par une suite d'événemens pris dans la vie commune p de faire naitre l'inté* rêt en un petit nombre de pages ; et ces difficultés , Marmontel les a toutes vaincues*

. Un mérite non moins recommandable de cet agréante ouvrage ^ est la moralité dont il est empreint^ non celle qui se fait l'ennemie des doux sentimens et des innocens plaisirs , mais celle •qui enseigne à jouir avec mesure des biens préparés à l'homme par le bienfaisant auteur de la nature.

Dans tous ses contes , l'auteur a pour objet de rendre la vertu aimable. Les momens de joie et de bonheur y sont toujours le prix d'un sentiment vertueux ou d'une action de bienfiaiisance > et le lecteur est toujours conduit à sentir qu'il n'y a rien de mieux à faire pour être heureux cpie d'être bon.

Quelque forme que les écrivains moralistes donnent à leurs ouvrages , ik sont eiqposés au

reproche d'avoir fait des satires personnelles, La Bruyère n'a pas échaj^é à cette imputation, qui n'a jamais été Êdte à Marmontel , et il nous apprend lui-même qu'il a pris quelque soin pour éviter cet écueil.

Jamais dans ses contes il n'a peint des hommes de la société , de manière à les faire reconnaître et à donner lieu à des applications , différant en cela de quelques auteurs en ce même genre, que nous voyons ne pas se faire scrupule d'introduire dans leurs fictions des personnages réels et connus, pour leur faiçe débiter des maximes odieuses et commettre des actions viles ; coupable emploi de l'esprit et du talent ; et j'en appelle à ceux qui m'écoutent, dans les contes de Marmontel , les caractères sont-ils moins vrais , quoiqu'on puisse les regarder comme pris dans la nature abstraite de l'homme en général?

Entre les premiers et les derniers c^ontes de Marmontel , quelques personnes croient voir une différence. Elles disent que ,. dans ses anciens contes, il y a' un peu d'apprêt et quelque chode de ce qu'on appelle manière et qu'on sent mieux qu'on ne peut le définir , et que les nouveaux ont plus de simplicité et de naturel. On pourrait renvoyer ces censeurs à la charmante iable de cet auteur inimitable qu on n a

plus besoin de nommer. Contre ceux qid oiU U goût difficile ; mais , en supposant dans leur critique quelque chose de yrai, j'imaginerais deux causes de cette difierence^ qui en seraient en même temps Fexcuse.

L'une est l'influence de l'exemple que lui donnaient les écrivains de son temps ; car dans les romans , les comédies , et presque tous les écrits de cette époque , le style avait quelque chose des formes contournées qu'on, donnait à l'ameublement et aux parures; et il es[jt devenu moins apprêté ^ j'entends celui des bons écrivains, en même temps que nos vêtemens et nos meubles ont repris beaucoup de choses de l'antique simplicité.

Une seconde cause de cette légère différence entre leè anciens contes' et les nouveaux , serait le changement survenu dans la situation de l'auteur , entre les époques de ces diverses compositions. En écrivant les premiers , il vivait dans une grande dissipation , au milieu de sociétés bruyantes où Ton cherchait le plaisir sous toutes ses formes et l'esprit dans toute sa parure; il a composé les derniers , lorsque son- mariage lui avait faitconnaîtjre une vie intérieure moins agitée et plus mors^le.

Ses anciens contes , fruits d'une imagination jeune et vagabondç , se riessentent d'une sorte

de libertinage de l'esprit. Les nouye^aux 9 écrîjts dans une situation plus calme > auprès de sa femme et au bruit des jeux de ces enfans ^ sont plus près de la nature^ qui se fait n^ieua^ en* tendre à la maturité de Fàge et dans le ^ilence des passions.

A. ces productions a^ëables ( ses premiers contes ) , le laborieux Marmontel joint bientôt la rédaction du Mercure. On voulait &ire du privilège de cet ouvrage, l'un de nos plus anciens journaux, un fonds sur lequel seraient établies des pensions pour un nombre de g^ens de lettres. Il était de l'intérêt de tous que ce fonds fut porté à toute sa valeur, et c'est à quoi parvint promptement Marmontel par des moyens qu'on n'a pas toujours employés après lui dans quelques ouvrages périodiques. Parler aux gens de lettres le langage de la décence en même temps que celui de la vérité; justifier la liberté avec laquelle on observe les défauts , par l'attention avec laquelle on relève les beautés ; se refuser à ces traits d'ironie sanglante et pourtant facile, qui ne prouvent rien et qui n'éclairent personne , quoique plus amusans pour le peuple des lecteurs qu'une critique honnête et sensée ; parler le ton^ modéré de la raison, au lieu de consoler l'envie et d,6 flatter la malignité; enfin, et surtout, ne paé prosti-

tuer sa plume à Fesprit de parti : telles furent les lois qu'observa constamment Marmontel dans la rédaction de son journal.

D'heureux eflfets de ce genre de critique se firent bientôt sentir. Les brillans essais de Malfilâtre furent encouragés. Thomas, rebuté par ' des censures malveillantes , fut ranimé par les justes éloges donnés à son poème de Jumons^ille. Les prémices de la traduction des Géorgiques furent annoncées avec les espérances qui ont été depuis et remplies et surpassées. Colardeau , La Harpe, Lemierre, et tous les jeunes écrivains qui pronlettaient quelque mérite , furent guidés dans la carrière par des critiques tout à la fois sévères et bienveillantes , en même temps qu'animés à la poursuivre par la justice rendue à leur talent.

Quoique la littérature soit ici notre objet principal , je ne dois pas oublier que Marmontel fit aussi du Mercure tout ce qu'il devait être pour les sciences et les arts , en mettant à contribution toutes les acadéhiies de France et tous les hommes instruits, qui s'empressèrent de concourir au succès d'un ouvrage devenu le patrimoine des hommes de lettres.

Malheureusement pour les lettres et pour celui qui les servait si bien , à peine quelques années s'étaient écoulées que le Mercurelm fiit

♦té à la suite d'un événement qui doit tiî'ouvet sa place dans son éloge , parce qu'il a été pour lui l'occasion d'une action dont on peut le louer autant que de son meilleur ouvrage.

Je dirai donc ici que Marmontel, accusé faussement d'avoir fait une satire contre un homme de la cour; après avoir été mis à la Bastille malgré ses dénégations, pressé de nommer l'auteur sous peine de perdre le Mercure ,

c'est-à-dire , i5 à 18,000 liv. de rente, garda le secret de sa société ; car ce n'était pas celui dun ami. Ce n'est là sans doute qu'un devoir rempli; mais, pour le remplir, il faut un courage et un désintéressement peu communs , qu on peut louer en tout temps , et qu'on ne doit pas omettre de louer dans celui-ci.

La perte du Mercure ne découragea pas Marmontel ; et , recourant aux ressources que lui fournissait son talent, il donna bientôt deux ouvrages , qui ont beaucoup contribué à étendre sa réputation littéraire , Bélisairé et les Incas.

Le premier est la morale des rois, mise dans la bouche d'un homme d'étîrt , à qui ses services , son expérience, son âge, donnent une grande autorité. Elle est partout élevée et noble jusqu'à la magnanimité. Mais celui qui donne ces

leçons ne néglige pas de tracer d'une main ferm<j| la morale et les devoirs des peuples.

Bélisaire eut dès Tabord un assez grai;id succès ; mais la sorbonne et le cierge &'étant alarmes de la doctrine de Fauteui^ sur la tolérance des cultes établie dans son quinzième chapitre , et le menaçant d'une censure , Touvrage fut recherché avec encore plus d'empressement : on en fit en peu de temps plusieurs éditions. Il attira à Marmontel des lettres flatteuses de plusieurs souverains^ et fut traduit bientôt dans presque toutes les langues de l'Europe.

La question agitée dans ce quinzième chapitre n'était pas oiseuse.

Depuis plus d'un siècle ^ la saine philo^phie ' avait commencé à combattre cette doctrine fausse et funeste^ qui donne aux souverains le droit d'établir une religion de l'état et celui de forcer leurs sujets à l'embrasser. On avait bien apporté en France quelque adoucissement à lexécùtion des lois contre 1^ protestans : cependant la plaie &ite à l'état par la révocation de Fédit de INantes saignait encore; quelques , administrateurs en maintenaient les dispositions dans les provinces du midi ; on en faisait l'apologie dans des ouvrages de parti et dans quelques journaux du temps ; enfin y on touchait encore à une époque où le gouvernement , intervenatit dans

les querelles des ^aménistes et des molinistes ^ avait prodigué les lettres de cachet et donné de violentes atteintes à ce droit naturel de l'homme^ la liberté des opinions religieuses.

Cette intolérance politique , condamnée également et par l'Evangile et par la raison^ ramenée et C9.nonisée au milieu du dix •^huitième S:iècte y avait excité une réclamation puissante de tout ce qu'il y avait d'esprits raisonnables et cultivé^» et surtout de ces philosophes , qu'on calomnie aujourd'hui avec tant d'ingratitude , et qui s'efforçaient d'obtenir ^ès; lors cette même tolérance civile que vient d'établir un gouvernement éclairé et bien&isant.

C'était un service rendu à la nation et à l'humanité que de déférer de nouveau au tribunal de la raison cette grande erreur morale et politique. C'est ce que disait Marmontel dans J^e/isaircy et ce qui lui attira ranimadveraion des théologiens.

En ce temp&^ une censure théologique avait encore de fâcheux effets cwih (je ne parle que de ceux-là). Buffpn en avait eu peur. Marmontel occupait ^ quoique Êiiblement^ de conjurer Vorage ; mais Voltaire et d'autres amis le défendaient y en portant la guerre dans le camp ennemi par des brochures piquantes qui se succédaient sans relâche^ et qui éteignaient la

foudre jusque dans les mains qui la lançaient. Vingt mille exemplaires de Bélisaire ^taiient rëpandus'dans toute l'Europe ayant que la censure parut.

Les théologiens, défenseurs de l'intolérance, servirent mal cette cause en poursuivant Béli^^ saire avec tant d'obstination; car cette obstination même porta Marmontel à reprendre ce ^sujet, et à le traiter avec plus de développement dans les Incas , dont le but est de Éaire détester ce fanatisme destructeur qui a porté au nouveau monde les crimes dont il souillait l'ancien , et d'établir sur un grand exemple ce principe énoncé par le vertueux et éloquent Fénélon ; que le prince doit accorder à tous la tolérance civile , non eh approuvant tout comme indifférent ^ mais en souffrant tout ce que Dieu souffre f et en ii employant y pour ramener les hommes j que la douce persuasion.

L'auteur des hucas atteint ce but ; et , dans cette fiction ingénieuse , embellie de tous les charmes du style,' il prouve avec force l'absurdité , l'iniquité de toute intolérance civile , et le droit qu'a tout homme de s'attacher au culte et d'adopter les dogmes religieux qui lui paraissent les meilleurs parmi ceux qui se concilient avec les bonnes mœurs et les bonnes lois ; et en cela il a contribué à avancer cet heureux

moment ou un législateur éclairé* a pu opérer enfin, entre Tempire et le sacerdoce, cette heureuse union qui rend les disciples des doctrines diverses citoyens du même état et enfans de la même ûimille.

J'arrive aux Élémens de Littérature de Marmontel , un de ses plus beaux titres à la gloire littéraire.

Cet ouvrage est le résultat de trente ans de méditations sur l'art d'écrire et sur les divers genres de compositions. L'auteur nous apprend qu'il n'avait été d'abord qu'un recueil d'obsei> vations à son usage , qu'il a retravaillées avec soin y pouren &ire dans Y Encyclopédie la théorie générale de la littérature , et qu'il a revues encore et améliorées dans ses Élémens.

Les élémens de toute science doivent être, ce semble, exposés dans un ordre méthodique, puisque ce n'est qu'à l'aide de la méthode qu'on peut faire saisir l'enchaînement des idées et le rapport des parties. L'ouvrage de Marmontel est cependant formé d'articles disposés par ordre alphabétique, ce qui rompt toute liaison.

Marmontel, qui n'ignorait pas que cette marche avait des inconvéniens , lui connaissait aussi des avantages qui la lui ont fait préférer. Il donnait ainsi à une longue suite.de préceptes l'attrait de la variété. Dans chaque article 1

présentait son objet sous tons les rapports. II offrait à une jeunesse dissipée et aux gens du monde , qui n'ont pas le temps ou le courage de suivre de longues lectures , une instruction plus facile ; enfin , il faisait , pour ainsi dire , de cette étude , une conversation libre et variée , dans laquelle il paraissait s'entrçtenir et causer avec son lecteur , et qu'on pouvait quitter et reprendre à son gre.

Mais ces ra^sons^ qui eussent suffi à beaucoup d'autres ; n'apaisaient pas entièrement les scrupules de Marmontel, qui , pour me servir d'une expression commune, que je vous prie de me pardonner, travaillait en conscience. Il imagina donc d'ajouter à son ouvrage une table méthodique , à l'aide de laquelle On pût le lire comme un traité suivi et complet , où les chapitres seraient placés dans leur ordre naturel; et sa table est si bien Êiite, qu'elle est à elle seule une preuve sensible du mérite de tout son travail.

Dans notre avant-dernière assemblée publique , vous avez entendu louer le Cours de Litté" rature de M. de La Harpe , qui est en efifet bien digne d'éloge.

Je me garderai d'instituer, entre deux ouvrages utiles , une comparaison qui tendrait à rabaisser lun ou l'autre ; mais je puis assigner ce qui distingue chacun des deux.

En épargnant à M. de La Harpe les reproches qu'on peut lui Êdre sur les derniers volumes de son Cours y que les hommes raisonnables et libres de tout esprit de parti regardent comme bien inférieurs aux premiers; et, en ne comparant dans les 46ux ouvrages que ce qui est relatif à la littérature proprement dite, je dirai : Que, dans le Cours de M. de La Harpe, on recueille les jugemens sains que lui-même a portés et qu'on adopte , pour ainsi dire , tout faits ; et que , dans celui de Marmontel , on apprend à juger soi-même. Le premier Êdt d'excellens écoliers, le second fomiè des maîtres. La Harpe vous enseigne à saisir tous les détails, à ne laisser échapper ni^ une faute ni une beauté ; Marmontel , à faire un ensemble d'après une connaissance approfondie du caractère et du genre des diverses espèces de compositions. Celui-là Vous conduit dans la pratique de l'art ; celui-ci vous en donne une savante théorie. Les auditeurs naturels de La Harpe étaient et devaient être des gens du monde et surtout des jeunes gens et des jeunes femmes ; ceux de Marmontel peuvent être des honmies destinés à professer euxmêmes, qui recueilleraient de ses leçons' les premiers principes de l'art qu^ils ojit à enseigner»

De ces travaux utiles de Marmontel , je ne craindrai pas de rapprocher ceux auxquels' il

s'est livré pour perfectionner deux genres de spectacles ou de plaisirs^ qui^ pour les sociétés civilisées ,■ sont devenus de véritables besoins.

Je le vois d'abord ramenant dans Fopéra comique et la décence et le bon goût , donnant des règles à cette espèce de drames , et fournissant à Grétry ces charmans poèmes, dans lesquels cet agréable compositeur a su exprimer par des chants si heureux , et les finesses de la pensée et les délicatesses du sentiment ; c'est le mérite qu'offrent LucUe, Sylvain^ VAnd de la Maison , Zémire et Azor, spectacles qui ont charmé Paris dans leur nouveauté, et qu'on ne redonne point aujourd'hui sans faire dire aux dépens de qui il appartient : Ah ! voilà comme il faut écrire , et voilà comme il faut chanter!

Enhardi par le succès de ces essais , Marmontel tente le pren^ier d'introduire en France et d'appliquer à nos grands opéras cet art charmant , qui paraissait en Italie une plante indigène qu'on ne pouvait naturaliser dans notre sol. Dans cette* vue , conservant avec un respect religieux les beautés des poèmes de Quinault, il y ajoute des paroles coupées à la manière de Métastase , et susceptibles des formes piquantes et variées du chant, et surtout de ce que les Italiens appellent un motif. C'est ainsi

qu'il a disposé- les poèmes de Roland et ^Aijs. C'est p«ur cela que je l'ai vu combattre de toute son activité l'indolence du napolitain Piccini y qui y cessant d'être animé par la douce influence d'un délicieux climat^ et trouvant ici les rigueurs du notre y se déterminait difficilement à mettre les mains sur le piano ^ et qui eût dit volontiers, comme les Hébreux transportés sur les rives du fleuve de Babylone : Comment chanterai-je les cantiques de mon pays dans une terre étrangère?

Mais bientôt Marmontel fait un pas de plus y et un grand pas y en composant et faisant mettre en musique par Piccini le bel opéra de Didon , qui a pour nous l'intérêt d'une tragédie , tous les charmes du chant y et toutes led séductions de ce spectacle magique où tous les arts concourent pour assembler tous les plaisirs.

'3e sais qu'à l'occasion des soins qu'il s'est donnés pour naturaliser chez nous la musique italienne y et de la lutte établie entre les deux compositeurs qui se disputaient la scène y on a reproché à Marmontel de s'être laissé aller à trop de vivacité contre les admirateurs passionnés de l'antagoniste qu'on opposait à Piccini. Mais n'avait-il pas été provoqué? Ne faut-il pas pardonner quelque chose à cette espèce d'hommes qui est irritable , comme Horace le T. 6

dit de lui-même et des poètes ses confrères?

enfin , ne doit-on pas le juger avec quelque indulgence lorsqu'il défend les principes qu'il s'était faits sur la nature du mélodrame , c'est-, à-dire 9 une opinion réfléchie et un système auquel il tient comme à sa création.

Parmi les ouvrages de Marmontel , on trouve encore un assez grand nombre de discours en vers , dont plusieurs ont remporté les prix de l'Académie , et les autres ont été lus dans ses assemblées.

Entre les premiers , on peut distinguer celui qui a pourjitre : È pitre aux poètes , ou les Charmes de l'étude^ qui a suscité à son auteur beaucoup de querelles , et dont je dirai quelque chose pour qu'on ne puisse pas me reprocher d'éluder les difiicultéâ de mon sujet. Dans cette Épitre, on a cru voir des hérésies littéraires : Boileau copie y et je ne \K>is jamais Boileau sensible ^ a dit Marmontel , et on a crié au blasphème.

Je ne crois pas qu'il soit impossible d'excuser Marmontel , en expliquant bien ce qu'il entend par l'invention et par l'espèce de sensibilité qu'il refuse à Boileau ; mais il faudrait ^ pour cela , passer les bornes de ce disccMirs ; je me conten-^ terai de dire que^ si son opinion est une hérésie littéraire > son talent n'en a pas été infecté ; car cette J^pitre, oix il est^ dit-on^ injuste en vejs

Boileau ^ est faite à la manière de Boileau , et on peut dire qu'il a ressemblé en cela à des héretiques en matière plus grave , dont la morale pratique et individuelle est quelquefois meilleure que celle des orthodoxes les plus purs.

Quant aux discours en vers que Marmontel a lus aux séances publiques de F Académie ^ je dois dire , à son éloge , qu'il est un des membres de cette compagnie qui ont le plus contribué à donner à ses assemblées Téclat dont elles ont briUé jusqu'aux premiers mouvemens de la révokition. On doit à Duclos , et surtout à d'Alémbert, d'avoir, les premiers, pris quelque soin pour y attirer ces amis des lettres non moins éclairés que bienvéillans qui les honoraient de leur présem^e , et que j'y vois rassemblés encore aujourd'hui. Les moyens qu'ils employaient pour cela , étaient d'engager les académiciens à lire ou de lire eux-mêmes des pièces de prose ou de Vers dignes de l'assemblée qui venait les entendre.

. Marinontel seconda constamment ces intentions de la compagnie et de ses officiers ; et , lorsqu'il eut succédé k d* Alenibert dans l'emploi de seo^étaire , il montra le même zèle que je rappelle ici comme un modèle que nous nous eiforcerons toujours dHmiter.

Les pièces de vers de Marmontel ainsi desti-

nées à deâ lectures publiques ^ sont toutes intéressantes par le choix des sujets , par les circonstances dans lesquelles elles ont été lues^ et quelquefois par les effets qu'elles ont produits. C'est ce que je montrerai par quelques exemples.

En 1 772 , sonDiscours sur Vincendie de V Hôtel-Dieu fut le signal d'une réclamation universelle en laveur des pauvres , et réveilla pour eux une attention du public et du gouvernement^ qui eut des effets heureux et prompts pour lamélioràtion des hôpitaux.

Son Discours sur l'éloquence , en 1776, convenait à la séance où fiit reçu M. l'archevêque d'Aix , dont vous avez entendu naguère louer ici dignement et avec justice le^ talons oratoires^ et qui, dans deux grandes occasions, a .parlé des devoirs réciproques des souverains et des peuples avec une force et une vérité dignes de L ministère.

Le Discours sur rhistaire , lu à l'Académie en 1777 , dans une séance particulière que l'empereur d'Allemagne honorait de sa présence t et depuis dans l'assemblée publique pour la réception de l'abbé Millot , est plein de leçons courageuses pour les maîtres du monde, et de traits de la plus noble liberté.

Enfin , son Discours en vers sur r espérance de se survivre , lu à la réceptipn. de M. Ducis

succédant à Voltaire , ne pouvait être mieuK" placé qu'en cette circonstance; car, pour établir la maxime qui est le but de cet ouvrage ,

Rien de grand sans l'espoir de l'immortalité ,

quel moment pouvait être mieux choisi , que celui où nous venions de perdre l'homme célèbre à qui ce même sentiment a inspiré tant de chefs - d'œuvre qui demeureront immortels malgré tous les efforts des ennemis du goût et de la raison ?

Ici , Messieurs , finit ce que j'avais à vous dire des ouvrages de Marmontel ^ imprimés de son vivant ; mais il nous est resté de lui plusieurs écrits posthumes , dont quelques-uns sont déjà publiés ; tels sont ses Mémoires en quatre volumes , et deux volumes sur la Régence; et les autres ne tarderont pas à l'être , et comprennent un Traité de morale , un Traité de métaphj^ sique , une Grammaire , et une Logique.

Je parlerai d'abord de ses Mémoires.

Il y a long-temps que le sévère Pascal a dit : Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre^ non pas en passant , m^is par un dessein pre-^ mier et principal! A cela , tout le monde répète la réponse faite par Voltaire : Le charmant pro« jet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a Eût , car il a peiat la nature hu-

maine^ et On aimera toujours le philosophe qui peint sous son nom nos £ûblesses et nos folies ! Des censeurs qui j ayant moins d'autorité que Pascal y sont aussi difficiles que lui ^ font à Marmontel un reproche de même genre ; je leur répondrai d'abord en invoquant ce sentiment naturel au cœur de l'homme ^ ce désir de se survivre dont Marmontel a si bien parlé dans le discours en vers qui porte ce titre ; ce sentiment , dis-je , ne l'excuse-t-il pas d'avoir voulu laisser après lui quelque aliment aux souvenirs de l'amitié ? L'homme sensible qui met dans la bouche de l'époux pleurant sur la tombe d'une tendre épouse ^ ces touchantes paroles :

On ne me répond point , mais peat-étre on m'entend ,

a bien pu croire , comme il le dit lui -même y

Que la mort ne rompt pas tous les nœuds de la vie.

Mais la première phrase de ses Mémoires en e^t une suffisante apologie. C'est pour mes enfans , dit-il , que f écris Vhistoire de ma vie ; leur mère Va voulu. Si quelque autre j jette les jeux y qu'il me pardonne des détails ndnun tieux pour lui y nuds que je crois intéressans pour eux. Et qui peut blâmer y en effet y ua père d'écrire pour ses'enfans son histoire , celle de ses Maisons ; de ses travaux^ des obstacles

qu'il a rencontrés , des succès qu'il a obtenus ? Tous ces détails doivent leur être précieux j et > si Ion demande pourquoi les rendre publics , j'ose dire que , parmi ceux qui blâmant cette publication , il n'en esft point qui , possesseurs du manuscrit , eussent voulu le brûler pu le garder inédit , et que ce n'était pas à la veuve et aux enfans de Marmontel à juger ses ouvrages avec {Jus de sévérité.

On s'est plaint^ et peut-être avec quelque raison, de la manière dont Marmontel a parlé de quelcpies personnages connus ou célèbres , qu'il a f dit-on , mal jugés , soit en les rabaissant audessous , soit en les élevant au-*4|issus de ce qu'ils valaient. Quant aux torts du premier genre , je suis tout prêt à reconnaître ceux dont il peut s'être rendu coupable; car si j'aime Platon , j'aime encore plus la vérité. Je verrai donc avec plaisir les ai^îs de ceux envers qui il a été injuste , et qui les ont mieux connus que lui , redresser des jugemens dictés par quelques préventions dont personne n'est tout- à- fait exempt. Je dirai seulement que Marmontel , en se trompant ainsi , a toujours été de bonne foi, et, mérite peu commun au temps oii nous vivons , qu'il a jugé et blâmé , non suivant l'esprit de telle et telle coterie et les opinions de tel ou tel temps , mais suivant sa pro-

pre conviction et son sentiment ; ce qui n'excuse pas Terreur, mais ce qui affaiblit , aux yeux de l'homme juste et bon , les torts de celui qui se trompe.

J'ajouterai que, s'il a jugé quelques homfnes en place avec des préventions trop favorables, j'aime encore mieux cette erreur qui compense^ pour ainsi dire , l'autre , que le dénigrement universel de ces frondeurs in&tigables, détracteurs nés de tout homme public , parce cp'ils ne croient ni à la vérité ni à la vertu.

Mab ces torts de Marmontel une fois écartés ou pardonnes, quel agrément et quelle instruc^ tion ne trQ|ive - 1 *• on pas dans ses Mémoires ! Quelle variété , quelle vie dans cette galerie de portraits de tant d'hommes célèbres et de femmes aimables avec lesquels il a vécu ! Quelle franchise et quelle vérité dans les récits de ce qui lui est personnel ! Quelle tolérance des opinions et quelle justice pour les personnes ?

Comme il peint le mouvement de ces sociétés brillantes et animées, dans lesquelles il était luimême toujours en action, et cet heureux temps où tous les esprits se portaient à la fois vers toutes les vérités , en agitant toutes les questions sans troubler la paix de la société , en mémç temps que les progrès des sciences , des arts utiles et des arts agréables multipliaient pour

elle tous les genres de jouissance dont se compose son bonheur !

Le public semble avoir accueilli les Jfemoîre^ sur la Régence comme un ouvrage bien fait et bien écrit. Je vois seulement assez généralement établie l'opinion que l'auteur n'a pas été juste envers Louis xiv et M"*- deMaintenon ; et cette opinion, je la partage. Marmontel s'est laissé égarer en cela par les Mémoires de Saint-Simon , source où il a le plus puisé et dont il ne s'est pas assez défié , en nous avertissant lui-même qu'il fallait s'en défier beaucoup ; mais y à cette erreur près , je le vois observer la loi prescrite à l'historien de ne rien dire qu'il ne croie vrai , et d'oser dire tout ce.qu'il croit tel. Quant au style, il est remarquable parla rapidité des récits, la netteté des discussions, la vérité des portraits.

Entre ses ouvrages posthumes qui n'ont pas encore paru , sa Grammaire pourra être consultée par les hommes les plus exercés dans l'art d'écrire et de parler j eUe a le mérite d'une grande clarté, qui résulte tant de la manière d'écrire de l'auteur , vque de la richesse et de l'abondance des exemples par lesquels il explique et appuie ses leçons , et dont l'ensemble est une sorte d'extrait de nos meilleurs écrivains , que les person*

nés les plus instruites retrouyent toujours cités avec un nouveau plaisir.

SsL Logique sera étudiée arec fruit. La forme en est nouvelle : on pouira en contester quelques notions préliminaires sur l'origine des idées et l'analyse des sensations ; mais , lorsqu'il en vient à l'art de raisonner, il fait l'emploi le plus heureux des Topiques de Cicéron et des Analj" tiques d'j4ristote. Une élégante simplicité , une justesse soutenue, une clarté par£ûte, et, comme dans sa Grammaire , une grande richesse et un beau choix d'exemples aplanissent les difficultés et font oublier la sécheresse du sujet.

Dans sa Morale , après en avoir lié les principes avec la doctrine de l'existence d'un Être Suprême , il compare celle des païens avec celle de l'Évangile , et donne tout l'avantage à celle-ci. U traite ensuite en autant de chapitres de toutes les sortes de devoirs , et finit par expliquer et démontrer l'intérêt qu'ont tous les hommes^ chacun dans leur état , à observer les lois de la morale, qui consiste, selon lui , à être bon pour être heureux.

Dans tout ce traité , on trouve l'abondance et la fiaicilité de l'écrivain ; et , en le lisant , il est impossiUe de ne pas lui savoir gré d'avoir rendu si agréable une insftruction si utile.

L'existence de Dieu, l'immatérialité de l'ànae^

son immortalité ^ sa liberté y la solution de l'objection tirée du mal physique et du mal moral ^ les notions que nous pouvons nous former de la Divinité et de ses attributs^'la nature des ÊKmltés de l'entendement hnmain : tels sont les sujets importans traités dans sa Métaphysique qui me semble avoir^ ainsi que sa Morale ^ le grand mérite de n'être pas un livre Êiit en copiant d'autres livres , mais l'ouvrage d'un bon esprit qui y dans de longues études et de profondes réflexions , ayant rassemblé une grande quantité d'idées , les dispose avec ordre, et les verse avec autant d'abondance que de facilité.

Jusqu'à présent y je vous ai peint dans Marmontd l'homme de lettres ; il me reste à vous montrer en lui l'homme moral.

Dès sa première jeunesse y il lutte avec courage contre la pauvreté y et parvient à l'éloigner de lui par le travail. Fils tendre et respectueux, il console la vieillesse de sa mère , et devient pour ses frères et sœurs un véritable père.

Entré dans la carrière littéraire y il acquiert et conserve jusqu'à la fin l'amitié des gens de lettres les plus distingués de son temps y ainsi que celle de plusieurs honunes estimsd>les dans les rangs les plus élevés de la société.

Marié , il se livre avec un entier abandon aux devoirs que lui prescrit sa nouvelle situation ;

commerce des femmes , sociétés brillantes, spectacles et liaisons avec les artistes , voyages de plaisir , séjour à la campagne , tout cela cède aux chaimes de la vie intérieure , et à ceux de la compagne aimable , spirituelle et vertueuse à laquelle il a uni sa destinée. Heureuse manière de calmer les agitations d'une vie dissipée, en cherchant le bonheur où il est.

Devenu père , il est le modèle d'un amour paternel aussi tendre qu'éclairé. L'instruction et l'éducation de ses enifiuis l'occupent tout entier. Avec une fortune modique , il n'épargne rien pour remplir ce devoir. ^

Lié avec beaucoup de gens en place et aux approches de la révolution avec un grand nombre de personnages qui y ont joué des rôles importans, il n'use de la considération qu'ils ont pour lui que pour les éclairer de ses vues et leur inspirer sa modération , et demeure exempt de toute ambition au moment où toutes les ambitions sont réveillées.

Membre de l'assemblée électorale de Paris en 1789, il y porte son excellent esprit ; et ceux de ses collègues qui lui ont survécu attestent en-^ core aujourd'hui la sagesse qu'il y montra et le courage avec lequel il combattit les violences de l'esprit de parti qui alloit devenir bientôt lesprit dominant; sacrifiant ainsi à la vérité

et à la cause du bien public les espérances fondées qu'il avait d'être nommé député aux états généraux.

En 1 79a f aux premiers jours du mois d'ao&t f témoin des mouvemens qui agitaient la capitale j et conjecturant qu'ils iraient en augmentant et renverseraient tout ce qui se trouverait sur leur passage ^ il se retire avec sa femme et ses enfans dans un hameau près de Gaillon ^ en Normandie ^ où il achète une petite maison de paysan et environ deux arpens de jardin ^ en se résignant avec courage à la perte de la plus grande partie d'une fortune acquise par de longs travaux y et à une vie obscure , privée de toutes les dissipations.de la sodiété à l'âge où elle est plus que jamais un besoin^

En germinal de l'an 5, nommé memlnre du conseil des anciens par le département de l'Eure^ diargé par ses commettans de solliciter auprès ^u gouvernement le libre exercice des cultes , c'est -«^à- dire ^ ce qui est bien remarquable ^ de demander pour la religion catholique la même tolérance qu'il av;|it invoquée dans Bélisaire pour les rëligionsdissidentes^ il écrit sur ce sujet un discours impritoé dans le quatrième volume de ses Mémoires,^ qu'il n'a pas pu prononcer; où, se défendant d'employer les inoy ens de l'art oratoire qui ne sont plus, dit-il , de son âge, il

est eocore éloquent > parce qu'il parle le langage du sentiment et de la yérité.

En fructidor de la même année , les élections de son département ayant été cassées avec celles de quarante •* huit autres^ après avoir échappe au danger d'aller périr dans les marais de Sinamary, il retourne k sa retraite et à ses livres avec autant de joie que le Berger de la £d>le ^ appelé par le monarque à être pasteur de gens^ en éprouve à retrouver dans son coffi^ les instrumens de son premier métier, et à reprendre la vie champêtre dont il a connu les douceurs.

C'est la qu'au sein de sa famille ^ aimé et res-^ pecté de ses voisins , répandant autour de lui le bien que sa modique fortune, lui permet encore de £ubre, travaillant avec assiduité pour laisser à ses enfans ses dernières instructions dans les traités dont j'ai £aiit ci-dessus mention , iji coik ronne une vie honorable et laborieuse en mourant y pour ainsi dire , sur le champ de bataâle et les armes à la main.

Maintenant, Mesâeurs, je vous le demande, rhomme dont je viens de vous tracer le portrait, n'a-^t-il pas! des droits à votre estime par son caractère moral, et à votre reconnaissance par ses ouvrages? Ces sentimens ne sont-ils pas justement dus à celui qui, d'une part, a rempli

tous les devoirs de la vie soeiale ^ et de Fautre f employé ses talens à nous ouvrir des sources abondantes d'instruction et de plaisir?

Je sais qu'on se plaint souvent de l'ingratitude des hommes envers ceux qui les ont éclai-> rés et servis. H y a long-temps qu'on à peint la justice des siècles f les attendait assise sur leur tombe, et ne se montrant à eux que là. Souvent . leur vie entière est un combat. Comme tous les hommes à talens , Marmontel a été long-temps en butte à ce que la c:|itique a de plus injuste et de plus amer de la part des écrivains éphémères qui vivent du mal qu'ils disent , car je ne^ saurois convenir que ce soit du mal qu'ils font.

Enfin f le temps de la justice est arrivé pour lui ; mais , que dis-je? elle n'a pas été si tardive; et , bien avant de le perdre , nous avons vu ses ouvrages et son caractère prendre dans l'opinion publique une place distinguée qui leur restera. *

Oui, Messieurs, j'aime à penser que si Marmontel , octogénaire , était venu vous ap*^ porter ici les finiits de ses dernières veilles , et présider, peut-<être, cette respectable assemblée, avec l'autorité de l'expérience et de l'âge , il eût reçu de vous les témoignages de la considération naturellement attachée à la vieillesse

d'un homme dé lettres qui a rempli sa vie de .travaux utiles ; vous l'auriez vu avec intérêt , près de la fin d'une longue carrière, conservant encore quelque chose de cette énergie du jeune âge f qui est Fàme de l'âme et la vie de la vie. Vous auriez applaudi à ses derniers efforts , et cet accueil qui eût payé tous ses travaux , je pourrai croire qu'il l'eut obtenu de vous d'après l'indulgence avec laquelle vous avez bien voulu m'entendre.

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