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Dans la fonction que j'exerce aujourd'hui , je me fiélicite d'ajouter un nouveau lien à ceux qu'a déjà formes entre nous une société suivie depuis près de trente ans , qui m'a fait connait;re en vous un caractère estimable^ des s^ntimen^ élevés y un esprit droit et profond ; je me trouve heureux d'avoir à louer &xi vous un homme d^ lettres ^ qui y constamment occupé de la reçher^ che des vérités utiles , a connu et mis en œuyre le grand art de les répandre et de les persuader^ et dont le caractère et les talens font applaudir au choix de l'Académie , chercJiant à réparer l^. grande peite qu'elle a faite dans la personne .de M. de Laharpe.
J^e serai court sur un sujet que vow avez épuise.
La tragédie de fFaivick , donnée en 1 765 par un auteur de vingt-quatre an^; quelques
épltres en vers et plusieurs autres pièces couronnées par rAcadémie ^ avaient annoncé de bonne heure , dans M. de La Harpe , un talent que l'éloquence vint bientôt disputer à la poésie.
On sait quel heureux effet a produit pour les lettres la résolution prise par l'Académie française , vers 1 760 , de donner pour sujet des prix d'éloquence , l'éloge des grands hommes dont la nation s'honore , au lieu de laisser les concurrens maîtres du choix. C'est depuis cette époque que ses assemblées publiques attirèrent en foule tout ce qui aimait les lettres pour les faire aimer davantage. L'ardeur de vaincre fut plus grande^ lorsque le triomphe eut plus de solennité ; et c'est peut-être à cette heureuse innovation que nous devons l'affluence flatteuse dont nous pouvons nous applaudir encore aujourd'hui.
C'est dans ces brillantes assemblées que furent couronnés les Éloges de Fénélon et de Catinat , lin discours sur les malheurs de la guerre et les avantages de la paix, et plusieurs pièces de poésie f et qu'en une même séance M. de La Harpe obtint les deux prix à la fois. Enfin , dans l'espace de dix ans,, de 1766 à 1776, il avait remporté neuf prix à l'Académie française , où il fut admis dans cette même année : c'était entrer dans le temple de la gloire en conquérant.
Mais , vainqueur , il ne se laisse pas amollir
parroisîveté. Despiècesfijgitives pleines d agrément , Éloges de Racine et de La Fontaine , proposés par d'autres académies, et Mélanie , qui fait verser tant de larmes, et Philoctète, beau de la noble simplicité des anciens, et Menzicoff et Bames>elt y et plusieurs ouvrages dramati-ques , qui , sans être conservés au théâtre , présentent un grand mérite de style et beaucoup de beautés, remplissent avec éclat toute cette partie de la carrière littéraire de M. de La Harpe.
Mais bientôt au mérite d'avoir produit de bons ouvrages il joint celui d'un excellent critique , peut-être non moins rare que des talens qui laissent après eux une trace plus durable de gloire et de célébrité.
Ce fut une heureuse idée , dans les fondateurs du Lycée , que celle d'ouvrir une école où les gens du monde pourraient perfectionner les connaissances communément superficielles et légères , acquises dans la première jeunesse ; et, à cette époque de la ,.vie où l'ame essaye , pour ainsi dire , ses forces et ses goûts , recevoir , ou
plutôt se donner à eux-mêmes cette nouvelle et seconde éducation , si puissante parce qu'elle est volontaire , et plus précieuse et plus importante parce que les impressions qu'elle laisse sont plus durables, et modifient communément,
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pour le reste de la vie , nos opinions et nos sentimens.
Les fondateurs de cet utile établissement avaient compris dans leurs vues étendues toutes les connaissances humaines ; mais nous n'avons à considérer ici que la partie dont s'est occupé M. de Jlia Harpe ^ et qu'on peut appeler l'histoire critique et raisonnée de tous les arts de l'esprit et de l'imagination , depuis Homère jusqu'à nos jours.
Toutes ces richesses de l'esprit humain sont en effet rassemblées , et pour ainsi dire évaluées dans le Cours d'étude de M. de La Harpe. Cette immense carrière ^ il a eu le courage d'y entrer, et l'a parcourue presque toute entière , arrêté seulement; dans ses derniers pas , par les troubles de la révolution , par le dérangement de sa santé f et par une mort qu'on ne croyait pa$ devoir être si prochaine.
La simple énumération des objets qu'a traités M. de La Harpe dans son Cours de littérature est imposante , et donne une grande idée de son application et de son activité , en même temps que de l'étendue de ses connaissances littéraires*
Son analyse de la Poétique d'Aristote et du Traité du sublime de Longin ouvre dignement cette belle carrière.
En traitant des dirers genres de poésie , tant
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cbez les anciens que chez les modernes> avec quelle sagacité il juge les deux grands poèmes épiques que nous a laissés Fantiquité ! avec quel goût exquis^ il discerne et les taches et les beautés !
Le choix du sujet , le plan ^ la înarche , la distribution des matériaux, les épisodes, les transitions, le style ^ rien ne lui échappe de ce qui est propre a l'instruction des jeunes écrivains et au maintien des bons principes.
Dans son travail sur les tragiques anciens , on retrouve la même profondeur d'études et la même sûreté de goût.
C'est là que , ne dissimulant point leurs dé-^ jGgiuts , il fait mieux que pei^onne connaître et sentir leurs beautés , par un moyen qu'il n'e*t pas donné à tout le monde d'employer, je veux dire , en traduisant en beaux vers leurs plus belles scènes , et en se montrant leur rival en même temps que leur traducteur.
Traite-t-il de la tragédie moderne , c'est avec une profondeur qu'aucun critique ne me semble avoir eue avant lui. On le voit observant avec sagacité si le sujet en est bien choisi, le plan bien conçu , les sitfeiations intéressantes et vraisemblables, les caractères conformes à la nature ^ le dialogue vrai , les scènes liées , te style pur, l'expression des pensées* et des senti-
mens juste, la diction harmonieuse. On admire la manière dont il embrasse tout l'ensemble d'un ouvrage dramatique, ce grand 'œuvre de l'esprit humain , et les analyses qu'il a données des tragédies de Corneille , de Racine , de Voltaire, sont, je ne crains pas de le dire, un des ouvrages de critique littéraire le plus agréable et le plus instructif dont aucune langue puisse se vanter.
Le même soin et le même talent se montrent dans les extraits qu'il a donnés des Traités de Quintilien et de Cicéron sur l'art oratoire , et des plus belles harangues de Démosthène et de Cicéron; et lorsqu'il assigne la différence de l'éloquence grecque et de l'éloquence romaine , et qu'il en trouve le principe dans la différence du caractère national et du gouvernement des deux peuples.
C'est dans son analyse de Quintilien qu'appliquant , avec une heureuse adresse, au Lycée les raisons que ce grand maître donne de préférer les écoles publiques à l'instruction domestique , il fait observer à ses auditeurs , et excite lui -même en eux, ce mouvement que donne à l'esprit une action publique, et cette vivacité plus grande des impressions partagées., et cette énergie plus puissante d'un travail général et simultané des esprits , tournant tout
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entier au profit du goût et de la vérité , avantages que nous désirons vivement nous-mêmes de faire trouver aux amis des lettres , qui honorent de leur présence les assemblées de l'Académie.
En donnant danâ son cours quelque* idée des historiens anciens , il ne s'est guère arrêté sur les Grecs; mais il a jugé avec beaucoup de goûj les trois grands modèles , Tite-Live , Salluste et Tacite.
Le premier, selon lui, s'élève sans effort et naturellement jusqu'à la grandeur romaine.
Les couleurs de Salluste sont plus fortes., et sa rapidité plus énergiqye , quoiqu'il y ait dans son style quelque affectation.
Tacite , dit encore M. de La Harpe , parle à la fois à l'âme , à l'imagination et à l'esprit ^ avec moins de perfection de style que Tite- Live , il a plus de profondeur dans les idéca^Il exprime avec tapt de vérité les succès du crime et l'abattement de la vertu, qu'on les voit elj qu'on souffce. Lçs tyrans sont punis quand il le^ peint, . . \
Le temps ne nw permet p^ de suivre M. d^ La Harpe dans tout^e l'étendue de la carrière brillante qu'il a fournie , et je m'arrête ici poui; faire rèmsurquer en lui Un mérite dont il devient ^tous les jours plus important de bien sentir 1q
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prix ; je veux dire la correction , la pureté , la clarté et Félégance continue de son style toujours sans recherche et sans affectation. '
On ne trouve point chez lui de ces expressions enflées qui cachent le défaut d'idées ou la fausseté des pensées , ni de ces associations bizarres , ni de ces acceptions nouvelles et forcées qu'on ose quelquefois assimiler aux hardiesses de Bossuet et de Montesquieu , et qui ne montrent dans l'écrivain que la stérilité de son esprit et l'égarement de son goût.
Enfin un mérite de M. de Là Harpe , qui parait aussi manquer trop souvent aux critiques de nos jours , est sa conviction intime de la doctrine qu'il établit , et un intérêt si vif et si vrai à la conservation des principes de la bohne littérature , que , forcé de blâmer souvent l'aigreur et la dureté de la censure, on voudrait pouvoir y trouver une excuse dans la bonne foi du censeur.
Mais il faut l'avouer , il faut le ,dire > cette excuse serait insuffisante. Un caractère d apreté, âe sécheresse et de roideur, qu'on reprochait à M. de La Harpe de porter dans le commerce de là vie ; se retrouve trop souvent dans ses critiques littéraires : elles sont souvent cruelles eft contre l'intérêt des lettres > plifô propres à décourager les jeunes littéràtelirs qu'à les instruire.
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Cette amerttimé , portée quelquefois jusqu a linjustice , s'est moiifréè surtout dans ses det*-* niers temps contre quelques hommes de lettres^ dont la philosophie contrariait des opinions qui n'avaient pas toujours été les siennes* On ne peut méconnaître , dans la manière dont il les combat ^ l'esi^rit dé parti toujours injuste, même dans la défense dès meilleures causes^ C'est là qu'on le voit attachera ces mots respectables de philosophie et de philosophes les mêtnes liccep* tîons injurieuses et fiaussesque lui ont ddunées^ dès la fin du siècle dernier , les ennemis de la raison > et qu'on fait revivre aujourd'hui avec encore moins de bonne foi que ceux qui les ont employées les premiers. Enfin , en lisant cette partie de ses ouvrages y on ne peut s'eihpécher de lui appliquer une maxitnè qu'il a lui même enseignée : Oh ! qu'il faut se garder d'être en*nemi du talent , quahd on èti à soi-même I
Mais pourquoi m'aiTêterais-je sur .cette époque de la vie littéraire de M; de La Harpe , qui ^ été peut-être celle de qitelque aifoiblissèment de son talent , mais où il a certailaement commencé à s'écarter de son véritable genre , en traitant d'objets éti^àngers au fond de ses con*naistonces.
La littérature était en effet sa véritable caprièrç ; ceDe où il devait remporter toutes ses
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couronnes. Il n'avait guère fait d'autres études. Dans ses liaisons avec les hommes de son temps appelés philosophes , dont il partageait alors SUD beaucoup de points la liberté de penser, ses conversations se portaient constamment sur l'éloquence et la poésie j objets dont il parlait fort bien, parce qu'ils lui étaient Êimiliers. On ne sait point dans l'âge mur, ni dans l'âge avance, ce qu'on n'a point appris dans les années de sa vie où se forme l'esprit, et où il assemble tout le fonds de ses idées.
Malheureusement , et c'est un des fléaux de notre temps , il arrive souvent que pour avoir appris à manier la langue avec quelque adresse, on se croit en état de traiter des sujets graves et profonds , par ce'qu'on sait en écrire , confiance qui mène à de grandes erreurs , et ce qui est pis , à de grandes injustices.
Ce caractère de M. de La Harpe, les formes et le ton de sa critique , lui avaient fait trouver dès son entrée dans la carrière littéraire , beaucoup d'obstacles qu'il avait surmontés. Son cour rage , sa constance et ses succès avaient subjugué ceux-là mêmes qui se déclaraient les ennemis de son caractère; mais il est utile de remarquer ici que les hommes de lettres qui l'avaient ap*précié bien avant que les gens du monde eussent senti ce qu'il valait, s'empressèrent de l'appeler
au milieu d'eux ; exemple encourageant de la justice que le talent est toujours sur de trouver auprès des hommes à talens.
Pour vous , Monsieur , vous n'avez point ciî à vaincre de pareils obstacles. Un caractère facile , une bienveillance obligeante , une indulgence éclairée, s unissant à vos titres littéraires, disposaient les membres de l'Académie à céder au désir que vous montriez d être admis parmi eux , et vous donnaient des droits qu'ils ne pouvaient méconnaître.
Cette compagnie , qui ne se sépare point de celle qu'elle remplace et dont elle avoue les jugemens , ne peut oublier que, dès 1781, l'Académie française a regretté de n'avoir pas un second prix à donnera votre éloge de Montausier , dans lequel vous avez eu pour concurrent un homme d'un esprit distingué, dont vous devenez aujourd'hui le confrère. Je puis rappeler ici le jugement que M. de La Harpe porte de cet ouvrage , où il trouve quelques incorrections , mais où il reconnaît, j'emploie se$ termes , du mouvement et de l'effet , une diction naturelle et animée , et des traits forts et' frappans. On se rappelle avec plaisir aussi que le regret témoigné par l'Académie détermina deux amis généreux des lettres à lui envoyer chacun les fonds nécessaires pour un second
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prix; témoignage flatteur de respérance que donnaient dès lors vos talens> et que vous n'ayez pas trompée.
Je citerai aussi avec éloge une autre produc^ tion littéraire dont vous avez essayé d'enrichir notre théâtre ; je veux dire ce drame d'une foi^ me nouvelle , dont l'étendue est trop considérable pour être renfermée dans une seule représentation. Vous dites que la scène doit pouvoir s'enrichir de nouveaux genres , quand ils sont bons , et que c'est par là qu'elle peut s'approprier chex nous une foule de beaux sujets et de conceptions originales des théâtres des autres nations.
Mais , sans entreprendre de discuter cette théoriegénérale^ je dirai que les applications en sont rarement heureuses ; que les hardiesses en ce genre sont toujours des facilités de plus que l'auteur se domie ; ce qui ôte à l'art un de ses plus grands mérites , celui de la difficulté vaincue , et qu'il est difficile , pour ne pas dire impossible ^ à des Français familiarisés avec les chefe-d'œuvre de nos grands auteurs dramatiques , de se prêter à la violation de ces lois observées par des hommes de génie qui ont su les concilier avec les plus grandes beautés.
Mais , en se refusant à une innovation que vous ne donnez vous-même que. comme un esisai, on
peut vous savoir gré de l'avoir tentée. On trouve d'ailleurs, dans votre drame , un grand nombre de scènes touchantes y des sentimens élevés, des caractères bien tracés; beautés qui assurent le succès de votre ouvrage à la lecture, et qui en font aimer et estimer l'auteur.
Je dirai la même chose , Monsieur , de plusieurs plaidoyers distingués par l'importance et la justice des causes que vous y défendez , et sur lesquelles vous avez su attirer l'attention et rintérêt du public ; de votre Mémoire sur une question importante de l'administration du commerce, la liberté de celui de l'Inde, où vous montrez en même temps la connaissance des lois et celle des vrais principes de l'administration ; de votre écrit contre le préjugé des peines infamantes ; et de votre Discours sur les
détections arbitraires; et dun grand nombre d'ouVrages où vous avez su répandre sur des discussions judiciaires un caractère tout à la fois littéraire et philosophique , et où vous avez Suivi les traces et les principes de cet illustre et vertueux magistrat, S([. de Malesfaerbes j^ qui, après avoir défendu toute sa vie la cause des peuples, la ten^iné son honorable vie eft défendant la cause d'un roi , eit qui vous a mo»iré jusqu'à la finale sa Aoble carrière une estime
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et un attachement garans de votre mérite et de vos talens.
Continuez, Monsieur, d'appliquer l'art d'e'crire à des objets utiles. C'est lorsque l'éloquence est ainsi employée qu'elle est vraiment digne de l'homme. Ce sera seconder les vues du gouvernement sous lequel nous vivons , qui protège les sciences , les lettres et les arts , comme des moyens nécessaires du bonheur d'une grande nation et de la gloire de celui qui la gouverne : car c'est par là que je louerai celui qui mérite d'être loué par tant d'autres côtés.
J'imiterai dans le sanctuaire des lettres l'exemple que je reçois du sanctuaire des lois; et comme dans la fête inaugurale de la statue du grand homme que nous admirons , le chef du corps législatif a présenté ce monument comme érigé , non au conquérant , mais au restaurateur des lois ; et moi aussi , en laissant à des hommes plus éloquens le soin de célébrer le vainqueur de nos ennemis , le législateur de cet empire , le restaurateur de l'ordre public , et bientôt , sans doute , le pacificateur de l'Europe ; dans cette enceinte décorée des images de ces grands hommes qui ont fondé l'empire des lettres françaises , et où se trouvent en ce moment réunis en si grand nombre ceux qui en sont encore la gloire et le soutien ; je louerai dans
laugustechefde la nation le protecteur de no$ travaux et le juge éclairé qui les apprécie ; celui qui veut régner sur des hommes instruits , parce qu'il est assuré d'obtenir leurs suffrages; celui que les sciences et les lettres qu'il a cultivées et protégées^ immortaliseront en donnant son nom à son siècle ^ qui n'aura rien vu de plus grande de plus puissant que lui.