DE L'ACADEMIE FRANÇAISE
Ou Réponse à V Écrit de M. de Chamfort, qui a pour titre : des Académies.
Il parait un discours contre l'Académie française , par M. de Chamfort , de l'Académie française, dans lequel il dénonce^au public et à l'assemblée nationale cette compagnie comme « inu- » tile, ridicule, méprisée, dégradée jusqu'au plus }) coupable avilissement, créée pour la servitude, » école de flatterie, de servilité, d'abjection; » prolongeant les espérances insensées du des- » potisme, en lui offrant sans cesse des auxi- ^) liaires , des aflldés , et , si les circonstances le » permettaient, des complices; faisant payer » aux rois ses paroles ou son silence ,* sacrifiant » le bonheur des hommes à des places acadé-»
i) miques , à des faveur^ de cour , prime hon- » teuse dans le plus infâme des trafics , celui de » la liberté des nations; n'ayant pour défen- }) seurs que des ennemis de la révolution , etc. »
Lorsqu'un homme , membre, d'une compagnie où il a désiré et sollicité d'être admis , et 4ont il n'a jamais eu à se plaindre personnellement , attaque son corps avec tant de violence.
il est I ce me semblé , soumis à deux obligations indispensables.
La première est d'être bien assuré de la réalité des abus qu'il révèle , des délits qu'il dénonce.
La seconde , en supposant qu'il ait reconnu cette dénonciation comme un devoir envers la société , de s'être assuré qu'aucun autre que lui ne se chargerait de le remplir.
Quelques observations me persuadent que M. de Chamfort n'a observé ni l'une ni l'autre de ces règles.
Depuis son entrée dans la carrière littéraire^ c'est-a-dire depuis plus de vingt années , M, de Chamfort a eu cotistamment l'Académie de vant les yeux avant d'y être admis. Il ne manquait aucune des assemblées publiques ; il concourait pour les prix ; il passait sa vie avec les liomi^es' de lettres dont il ambitionnait de de*^ venir le confrère ; il a été plusieurs fois couron* né de leurs mains.
Depuis son admission ^ c'est-à-dire, depuis dix années révolues, aucun académicien ne s'est montré plus assidu que lui aux assemblées.
Trois fois par semaine il a partagé les occupations de la compagnie ; b^ois fois par semaine il a vécu près de deux; heures en société avec ses confrères»
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La sagacité de M. de Chamfort est trop connue pour cju'on puisse supposer quaidé d'observations faites au sein même de la compagnie , il ne fût pas parvenu de bonne heure et dès long^temps à fixer ses idées sur cette institution.
Or, nous avons droit de supposer et de croire que jusqu'à ces derniers temps au moins , ces idées étaient favorables. Son assiduité et son silence pendant plus de dix années , ne permettent pas de penser qu'il ait vu l'Académie sous l'aspect odieux sous lequel il voulait la montrer à l'assemblée nationale par l'organe de M. de Mirabeau.
Avec le courage qu'il affiche , l'esprit de liberté qu'il annonce , le patriotisme qu'il professe, s'il eût vu dans l'Académie tant d'inutilité et d'ineptie d'une part , de l'autre une si basse flatterie, une complicité si criminelle avec les tyrans, un trafic si infâme de la liberté des peuples etc. ; comment se serait-il tu si longtemps? comment aurait-il dissimulé des véritéi^ si importantes et des dangers si grands ? comment n'eùt-ilpas dénoncé i'Académie,sinon au gouvernement qui était complice de ses iniquités, au moins à l'indignation publique^ à la nation , à l'Europe entière ?
Quelle nouvelle lumière a donc éclairé M, de
-Chamfort sur les vices de l'institution qu'il déj:ionce à la nation, après avoir passe dix années dans son sein sans les apercevoir? comment setrouve-t-il tout à coup si sûr qu'ils sont graves, et que le seul remède qu'on puisse y apporter est la destruction de l'Académie ? Comment ces sentimens sont-ils nés en lui précisément au moment où il a vu l'Académie attaquée, et où Ton a mis en question à l'assemblée nationale : Si elle serait conservée ou détruite ? Je doute que M. de Chamfort puisse donner une réponse satisfaisante à ces questions.
J'ai dit en second lieu que M. de Chamfort, en s'élevant ainsi contre la société dont il est membre , peut être blâmé de ce procédé , parce qu'il n'y était pas obligé , parce qu'il ne pouvait pas douter que la dénonciation dont il s'est chargé n'eût été faite par beaucoup d'autres zélateurs de l'intérêt vrai ou prétendu de la nation à la destruction de l'Académie.
J'ai du moins vu jusqu'à présent cette morale établie. Quelques exemples récens que M. de Chamfort a préféré de suivre, m'apprennent qu'il yen a une toute nouvelle , selon laquelle ce genre de délation est appelé patriotisme , et vaut à ceux qui se montrent «insi une sorte de gloire appelée popularité , qui les conduit souvent k dçs avantages plus réels.
Mais l'opinion publique , qu'il faut distinguer de l'opinion populaire, n'a pas encore consacré ce nouveau genre d'héroïsme; de sorte qu'on pense encore assez généralement parmi les gens dont le suffrage peut être compté, quun homme de quelque délicatesse ne peut pas se faire le délateur , l'accusateur , l'instrument de la destruction d'un corps dont il s'est fait honneur d'être membre , et que , s'il faut abattre l'arbre qui lui a prêté son ombrage, il doit laisser à d'autres le triste emploi de frapper les première coups.
D'après ces observations , on peut , je crois ,
déclarer à M. de Chamfoii; que son procédé envers l'Académie sera blâmé par toutes les personnes pour qui la décence , l'honnêteté , les convenances sociales ne sont pas des mots vides de sens.
Mais ce n'est pas des torts personnels de M. de Chamfort que je prétends m'ôccuper ici. Us sont , je crois, aussi indifférens à l'Académie qu'à moi-même. Je ne veux qu'examiner les prétendues preuves sur lesquelles il appuie le jugement qu'il porte de J' Académie. Ce n'est pas qu'il ait rien trouvé de neuf sur ce sujet ; il na fait que répéter Desfontaines ,'Fréron , Sabathier , et d'autres auteurs de feuilles périodi-
ques de nos jours , illustrés dans la même carrière. Il a seulement revêtu de formes quelquefois nouvelles les pensées brutes qu'il a empruntées de ces messieurs j mais je suis obligé de dire, et je me flatte de prouver, qu'il ny a mis ni plus de justice , ni plus de décence et de politesse qu'eux.
M. de Chamfort commence par établir que Richelieu , (( en formant l'Académie de -quelques hommes de lettres qui s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis , fut conduit à vouloir influer sur cette société naissante , et à la constituer sous l'autorité publique , par cet instinct rare qui l'éclairait sur tous les moyens d'étendre et de perfectionner le despotisme, w
Le despotisme €st une fort mauvaise chose ; mais il ne faut pas le voir partout et le poursuivre où il n'est pas : car alors lamour de la liberté dégénère en une véritable manie , a moins qu'on ne puisse soupçonner pis.
Les vues du cardinal de Richelieu dans rétablissement de l'Académie ont été , selon tous les gens raisonnables , et jusqu'à M. de Chamfort, de perfectionner la langue et d'encourager les lettres par la distinction que donnerait l'Académie à ses membres , et surtout par l'égalité précieuse qu'il établissait entre eux.
de quelque rang et condition qu'ils fussent ^
<^alitë qui ne peut faire partie d'aucun plan de
tyrannie.
Je dirai y en second lieu y que si Richelieu eût
eu un instinct si rare sur les moyens d'étendre et de perfectionner le despotisme, cette lumière l'abandonna dans la fondation de TAcadéraie. II a manqué de cette grande sagacité > s il n'a pas vu ce qu'ont vu les plus sots tyrans ^ que la culture de l'esprit dans ses plus faibles degrés est ennemie née de la tyrannie y et que tôt ou tard elle la détruit.
Richelieu , avec des projets de tyrannie ^ eût donc dissipé cette association naissante plu* tôt qu'il ne l'eût favorisée j et lev€nement. a parfaitement prouvé qu'il eût mieux calculé , puisque l'Académie française et les académies en général ont préparé ethâté certainement les progrès des lumières et de la liberté publique.
Enfin j'ajouterai une réflexion qui pourra paraître un paradoxe à M. de Chamfort , et que je n'en crois pas moins vraie ; c'est que Richelieu a plus fait pour la liberté de la nation , que beaucoup de nos modernes Brutus.
Le despotisme qui opprimait alors la nation était celui des grands. Il l'attaqua avec vigueur, l'afTaiblit, l'extirpa presque. Mais, quoiqu'il no pût le combattre qu'en fortifiant l'autorité des
rois, qui pouvait dégénérer en despotisme à son tour , la liberté des peuples gagna pourtant prodigieusement à ce grand changement.
Au lieu de tyrans disséminés sur toute la surface du royaume, et le pressant , pour ainsi dire ,. sur tous ses points , la puissance royale domina seule, et ne comprima plus que les têtes élevées. Or , abaisser et contenir les grands , qu'était-ce autre chose que détruira cette aristocratie à laquelle on reproche aujourd'hui des torts anciens, plutôt que des in justices. récentes dont ce même Richelieu nous avait préparé les moyens de nous défendre ?
J'ai dit que l'égalité académique établie par Richelieu , et le mélange des gens de lettres et ^des gens de la cour , peut servir à justifier Richelieu du plan de tyrannie que lui prête M. de Chamfort. On a de tout temps loué cette heureuse idée. Cette opinion est trop générale, trop bien établie , trop de bons esprit Font défendue , pour qu elle ait besoin de l'être encore contre les déclamations de M. de Chamfort. Il faut cependant l'entendre sur ce point.
« On a trop vanté , dit-il, cette prétendue égalité académique, qui , dans l'inégalité politique et civile , ne pouvait être qu'une vraie dérision $ car qui ne voit que mettre Racine à côté d'un çai'dinal , était aussi impossible alors qu'il le
I!i4 serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côte de Racine? »
La malignité devient risible lorsqu'elle ne s'entend pas elle-même, parce que nous y voyons une finesse déjouée et un effort troixipé. Or ^ dans tout ce passage ^ M. de Chamfort parait ne s'être point entendu*
L'égalité académique établie par Richelieu , est celle ea vertu de laquelle l'homme de lettres, le ministre, le cardinal, le maréchal de France, ont été admis à l'Académie de lamêmemanière> en sollicitant eux-mêmes leur admission, n'y ont eu aucune place distinguée , ont été tenus aux mêmes devoirs et soumis aux mêmes règles. C^est une égalité dans la société qu'il établissait, et la seule qu'il y pût mettre, mais réelle et non prétendue , puisqu'elle a été vraiment ce qu'il a voulu qu'elle fut.
Cette égalité académique n a point été dans Vinégalîié politique et civile , phrase absolument inintelligible. Mais elle ne Ta pas détruite; car je suis contraint d avouer que Richelieu n'avait pas élevé ses vues jusqu'à la destruction de toute inégalité politique etcivile dans Tétat^qull a ignoré profondément les grands avantages qu'on pourrait trouver à mettre un pair de i'rance sur la même ligne , au politique et au civil , qu un artisan , qu'un journalier ^.ou même
qu^un simple homme de lettres ; maïs il a voulu que cette inégalité fut absolument oubliée à TAcadémie ; et c'était une vue assez noble qui a honoré Richelieu dans Tesprit de tous les hommes de sens qui ont parl« de TAcadémie avant les découvertes de M. de Chamfort.
Il est vrai que si la destruction entière de toutes les inégalités politiques et civiles est une fois opérée , .l'égalité académique n aura plus le même mérite ; mais si Ton était juste , il faudrait toujours savoir gré à Richelieu d'avoir établi celle-ci en attendant mieux.
La raison sur laquelle M. de Chamfort se fonde pour prouver que 1 égalité académique est une vraie dérision, est encore inintelligible* Quelle impossibilité voit-il donc à ce que Racine fut mis, sous Louis XIV, a côté dun cardinal, et qu'un maréchal de France soit mis aujourd'hui à côté de M. de Chamfort , si celui-là veut bien s'y tenir ? Mettre Racine à côté d'un cardinal dans rétablissement de l'Académie dont il s'agit ici , n'étoit autre chose que leur donner à tous deux des droits égaux et les mémesdans la société littéraire-dont ils étaient membres. , Or c'est ce que Richelieu a fait , et par où il a relevé l'éclat des lettres, et enseigné à la nation à y attacher la considération qu elles méritent.
Il est curieux d'observer avec quelle étourde*
rie M. de Chamfort , après avoir prononcé qoe cette égalité académique était une vraie dérision , nous dit lui-même les bons effets de cette institution y tant il est impossible à sa mauvaise volonté de les dissimuler.
y) Ce mélange de courtisans et de gens de lettres fut regardé alors , dit-il , comme un service rendu aux lettres ; et c^était peut-être en effet hâter de quelques moment le progrès des idées , c'est-à-dire , le temps où la nation serait disposée à mettre le mérite à sa place ; elle estima davantage Patru , en voyant à côté de lui un homme décoré. »
Mais je lui demanderai comment une institution qui hâtait , en effet le progrès des idées , qui disposait la nation à mieux sentir le mérite , et à le mettre à sa place ^ qui lui faisait estimer davantage le talent^ en le lui montrant sur la même ligne que les hommes décorés et du plus haut rang dans la société ; comment, dis-je , une institution qui produisait de. tels effets^ selon M. de Chamfort lui-même, n'étaitelle, toujours selon lui, qu'une vraie dérision? Lorsqu'on se permet de si grossières contradictions , il ne faudrait pas du moins que des assertions qui se combattent si fortement, fussent dans la même page , de manière à être saisies du même coup d'œiL
M. de Chamfort répare bien vite la mak'dresse de ses aveux , en combattant avec in-« trépidité cette opinion commune ^ que l'Acadëmie française a été utile aux lettres . comme une récompense honorable des succès Iktéraires^ et commet un objet d^ambition qu^ont eu les hommes de lettres les plus distingués.
Pour triompher plus aisément de ceux qu'il appelle les partisans de VJcadémiej qu'il nous assure être en petit nombre ^ et tous ennemis de la révolution ^ il leur prête à son besoin des argumens dont ils ne se sont jamais servis.
ce Ils prétendent ^ dit-il y que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, membres de l'Académie française , est le patrimoine de FAcadémie , une propriété académique y une gloire académique y et non pas une gloire nationale , parce qu'ils n'ont composé leurs ouvrages que pour être admis à l'Acadé** mie ; et quant à ceux qui. n'ont pas obtenu cet honneur y ils appartiennent encore à l'Académie y parce qu'ils n'ont rien fait de bon que poussés par le itnême motif. Qui croira y conti-* nue M. de Chamfort , que Corneille n'ait écrit Horace y Cinna, Poljreuctey que pour obtenir llionneur d'être assis entre MM. Granier ^ Salomon , Porchères , Colomby , Boissat ^ etc. ? i)
Je demandei;ai d's^bord pourquoi l'Aca4éiiiie
ne regarderait pas comme rejaillissant sur elle la gloire Kttéraire des grands e'crivains qui ont formé la compagnie? Pourquoi ne dirait-on pas que Corneille , Racine, Fënëlon, Montesquieu, Voltaire- , appartiennent à l'Académie ? Ces grands hommes appartiennent à la nation sans doute ; mais ils appartiennent aussi aux corps au sein* desquels ils ont été formés , ou dans lesquels ils ont vécu. L^Université de Paris se glorifie d'avoir eu des Rollin, des Lebeau , des Cochin*, des Thomas , des Delille ; le Parlement s'honorait des de Thou, des Mole, des d'Aguesseau, des Lamoignon. Cette espèce de propriété des corps sur leurs membres n'a pas d'autres titres, et ces titres lui sufiisent. Corneille et Racine , Fénélon et Massillon , sont une richesse académique en même temps qu'une richesse iHiationale, comme Turenne et Catinat ont illustré à la fois leur famille et leur nation.
Attribuer, comme fait M. de Chamfort,aux défenseurs de l'Académie d'avoir dit que ces écrivains célèbres n'ont composé leurs ouvrages que pour être admis à l'Académie , c'est leur prêter une sottise qui n'a été dite par personne.
On a bien dit que l'établissement de l'Aca-* demie a été un encouragement à la culture des lettres^ et que^ie désir d'y être admis peut avoir
contribué , et a contribué en effet à soutenir en France la gloire des lettres ; mais la mauvaise foi est manifeste à subtiluer une proposition exclusive à une proposition qui ne l'est point , et à expliquer une assertion modérée et modeste par une exagération qui devient une véritable absurdité.
C'est une assertion modérée et non exclusive, que de dire que le désir et l'espoir d'être admis dans une compagnie dont les membres étaient honorablement distingués par l'opinion publique, ont encouragé les lettres et contribué, conjointement avec beaucoup d'autres causes dont on ne conteste pas l'action, à faire produire ce gï*and nombre de bons ouvrages dont s'honore la littérature française ; et c'est une assertion exclusive , exagérée et fausse par là même , que de dire que Corneille , Racine , Voltaire, Montesquieu, n^ont écrit leurs immortels ouvrages que pour entrer à TAcadémie : impertinence que personne n'a dite.
Quant aux rapprochemens que fait le critique de l'auteur de Cirma et de Poljeucte avec quelques hommes de lettres dont les ouvrages , bons pour leur temps , n'ont pas passé à la postérité , j'observerai d'abord que M. de Chamf ort , qui est fort bon plaisant , devrait dédaigner les plaisanteries trop faciles et trop communes , deux
qualifications qui conviennent assurément à celle qull fait ici.
Je répondrai ensuite à son ingénieuse citation par ces mots de d'Alembert dans la pré* face de ses Éloges : h Les noms de nos prédé* cesseurs sont inscrits dans le grand livre de la postérité , chacun à la place qu'il mérite , et cette place n'est pas toujours paiement &vora'» ble à leur mémoire ; mais pourquoi l'Acadé-" mie le dissimulerait--elle ? comme si chaque place vacante pouvait toujours trouver à point nommé un mérite émînent pour la remplir,, et comme si les circonstances qui se trouvent quelquefois contraires aux intentions les plus louables , nous avaient toujours permis de smr vre dans nos élections la voix publique et le vœu des gens de lettres.
Cette affectation de citer quelques noms d^<çadémiciens obscurs , dont les Coi^neille et les Racine peuvent n'avoir pas ambitionné d'être les confrères , ne fournit à M. de Chamfort qu'un bien mauvais raisonnement^ puisqu'il est aisé de lui répondre que c'est pour être le conÉrère de . Racine, que Boileau a vouhi être de FAcadémie ; que Fénélon a souhaité d^être membre de la même compagnie qui s'honorait du nom de Bossuet ; et Massillon de mettre son nom sur ht même liste où se trouvait celui de Fénélon^
Dans toutes les choses humaines se trouvent mêlés le bon, le médiocre et quelquefois le mauvais. Les sociétés les mieux composées sont soumises à cette loi ; on y goûte le boa , on y supporte le médiocre ; mais ce n'est pas le mauvais qu'on cherche dans les choses dont on veut jouir.
Lorsque M. de Qiamfort a vécu avec des gens de la cour et des gens en place y espèce d^hom^ mes qu'il poursuit aujourd'hui avec un acharne* ment qui dégoûte jusqu'à leurs ennemis ^ ce n'était pas pour les ennuyeux dont les salons abondent , qu'il cultivait leur société ; c'était pour les gens de bonne compagnie qu'il y trouvait aussi quelquefois.
En écartant , comme de raison y- toute as»^ milation d'une société ainsi mêlée avec l'Académie y et eu égard seulement 9 l'inégalité de mérite littéraire y M, de Chamfort peut donc nous penùettre de croire que Boileau y Fénélon et Massillon y en ambitionnant une place à l'Académie , jetaient les yeux sur les hommes de mérite dont ils voulaient devenir les confrères.
M. de Chamfort entreprend ensuite de proi»ver que ces hommes célèbres ri ont pas fait leurs chefs-d'œuvre pour entrer à VJcadémie y ep'ils n'ont pas espéré d'être de V Académie ^cfpA VA'»
cadémie n'a pas été V objet de leur ambition ; et il le prouve :
Pour Racine , parce qu'/Z fut encouragé dès sa première jeunesse par les bienfaits de Louis XI K; parce cp* après awyir/àit Andromaque et Bajazet ^ il n était pas encore de VAcadé-mie, et enfinparce qvtil nf fut admis que par la volonté connue de Louis XIV y équii^alente à une lettre de cachet.
Pour Boileau , parce qu7/ croyait s' être fermé les portes de cette compagnie par ses satires, et €[ailnyfut admis que par le développement de Vinfluence royale.
P#ur La Fontaine , parce qu'il était sans ambition , et que sans l'Académie le fablier eût toujours porté des fables.
Pour Quinault, parce que, sans la perspective académique , H eût toujours fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues.
Enfin poiu* Bossuet, Fénélon, Massillon, parce qu'appelés par leurs talens aux premières dignités de l'église , ils n'avaient pas besoin de ce faible aiguillon pour remplir la destinée de leur génie.
Tout, cela est si fort dépourvu de raison , qu'en le lisant je me dis à moi-même : Voilà pourtant ce qu'on appelle un homme d'esprit.
Et j'espère communiquer mon étonnement à mes lecteurs»
Que Racine ait été encouragé par les bienfaits de Louis XIV, cela ne prouve pas qu'il n'a pas été aiguillonné aussi par le désir de la gloire littéraire et des honneurs littéraires ; et M. de Chamfort ne peut nier que l'Académie ne fut un honneur littéraire.
Que Racine n'ait été admis à l'Académie que par la volonté connue de Louis XIV, et Boileau par le développement de l'influence royale , cçla prouverait seulement que Louis XIV aurait obligé l'Académie à les recevoir , mais non pas que l'un et l'autre ne désiraient pas d'y être reçus , puisqu'il est fort naturel , au contraire , de supposer que la volonté et l'influence de Louis XIV ne se seraient pas employées à les faire recevoir malgré eux.
Que Racine , après Andromaque et Bajazet ^ ne fut pas encore de l'Académie , cela ne prouve point qu'il n'eût pas dès-lors l'envie d'en être. D avait lieu de s'en étonner, ainsi que M. de Chamfort ; mais qui lui a dit qu'il nq s'en plaignait pas ?
Quant à ce retardement de l'admission de Racine et de Boileau , ceux qui ont étudié l'histoire de l'Académie avec d'autres vues que celles de la décrier, savent qu'il eut des causes qui excusent l'Académie.
Le juste enthousiasme qu'avaient inspiré les
cheCs-d'œuvre du grand Cof'neîne ^ dannait k beaucoup de gens de lettres et de gens de la cour des préventions injustes contre les talens de son jeune rival. Le public est communément exclusif dans son admiration* 11 semble craindre quon ne trouble ses jouissances actuelles en lui en offrant de nouvelles. C est cet obstacle même que Louis XIV voulut écarter, guidé , non par cet instinct des tyrans que M. de Ghamfort veut voir paiiout , mais par son bon goût et son bon esprit. Mais ce tort envers Fauteur ^Àndro^ maque et de Bajazet était le tort du public , autant que celui de l'Académie ; et nous n avons nulle raison de croire que TAcadémie n'en est pas revenue la première.
Il n'y a ni plus d'exactitude ni plus de bonne foi dans ce qu'avance M. de Cbamfort relativement à Despréaux. « Les traits de satire que Despréaux s'était permis contre plusieurs membres de l'Académie lui fermèrent long-temps , dit d'Alembert , l'entrée de cette compagnie ; mais enfin le temps de la justice arriva. Il est vrai que l'équité seule ne détermina pas les suffrages en sa faveur ; la protection du monarque fit taire le ressentiment , etc.
On voit aisément la différence du récit de M. de Cbamfort d'avec celui de d'Alembert, et
éans celui-ci seul le langage de la justice ^ de la raison.
Il était très-naturel que les épigramnies de Desprëaux lui eussent Ësdt des ennemis de ceux qu'il avait maltraités y et qu'ils eussent quelque éloignement à se le donner pour confrère.
Quelque estime que mérite le talent , c'est trop demander aux hommes ^ que de vouloir qu'ils l'aiment et le recherchent avec empressement , lorsqu'on s'en estservi contre eux.C'est beaucoup que le temps de la justice arrive^ quoique un peu plus tard^ et que \ équité l'emporte , quoique aidée de quelque autre motif.
On est encore étonné de voir ce retardement de l'admission de Boileau ^ et ce développement de l'influence royale y employés à prouver que Boileau vl espérait pas , et n a pas désiré d'être de l'Académie ; cai^ quelle liàiison y a-tril entre le £siit et la conséquence qu'en tire M. de Chamfort ?
La Fontaine en effet eut peu d'ambition $ mais il a cependant écrit comme tous ceux qui écrivent , pour être lu , pour être loué , pour obtenir l'estime que méritait son talent ; et lorsque ses succès lui eurent appris le secret de ce talent unitpie ^ il a désiré d'en recueillir l'avantage qu'il voyait recherché par d'autres hommes
à talent , et il a sollicité une place à TAcadémie. Toutes les subtilités de M. de Chamfort ne peuvent obscurcir ce Êdt.
L'expression ingénieuse de Madame de la Sablière pour peindre le talent de cet homme rare , ne peut pas servir de base à un raisonnement sérieux j et le défaut de logique se montre à en flaire usage.
Le talent le plus vrai et le plus facile peut être assimilé sans doute à un bel arbre qui porte ses fruits dans la saison ; mais Farbre lui-même^ pour donner de beaux fruits , a dû être greffé , taillé, cultivé; et l'esprit ne produit pas les siens sans une culture bien plus opiniàti^e y sans une préparation bien plus longue et des efforts bien plus soutenus.
Nous savons par quelques détails de la vie de La Fontaine , et par le petit nombre de ses ouvrages y dont les fables font la meilleure partie , que ce charmant recueil a été le fruit de beaucoup de réflexions et de temps.
Or , pour suivre un travail quel qu'il soit , l'homme a besoin de motifs. D a beau être poussé par son talent , il fatit encore l'animer dans sa carrière. Le désir d'une plus grande aisance et celui de la gloire littéraire sont communément les motifs qui soutiennent les hommes de lettres dans leurs travaux ; et ces avantages se trou
Talent, pour La Fontaine comme pour Racine et Boileau , dans une place à TAcadémie , à laquelle l'opinion publique , qui décerne la gloire, attachait un grand prix.
Sur Quinault, M. de Chamfort n'est pas moins déraisonnable et n'est pas plus exact.
Louis XIV n'a jamais payé si merveilleusement ses prologues , que Quînault ne pût encore ouvrir son âme à d'autres motifs , pour Yaire d,e beaux opéras. Lorsqu'il avait cinq filles à pourvoir , et qu'il disait :
G ciel ! peut^on jamais avoir Opéra plus fâcheux à faire ?
sans doute il avait besoin des grâces du roi ; mais en les sollicitant il pouvait désirer aussi le ^ suffrage des gens de lettres qui composaient l'Académie , et la considération littéraire que le pubKc avait pour les membres de cette compagnie , puisque ces motifs ne s'excluent pa§ réciproquement.
La même réponse s'applique à Fénélon et à Massillon^ etc. Personne n'a dit que Bossuet n'eût pas écrit ses Oraisons Junèbres, ni Fénélon son Télémaque etc., s'il n'y eût point eu d'Académie ; mais parce que Massillon et Fénélon devaient être évêques , il ne s'ensuit pas qu'ils fussent insensibles à la célébrité que don-
nent les lettres , et aux honneurs littéraires ^ et à celui que l'opinion attachait et attaché encore, quoi qu'en dise M. de Chamfort, à être de FAcadémie. Ces moti& dirers ne se combattent pas ; et partout où nous voyons un grand talent qui a pris tout son essor , nous pouvons croire que tous ont concouru k le développer.
Après tant de paralc^ismes , M. de Charn-^ fort se croit encore obligé de répondre à Fargument bien naturel qu'on tire des déclarations publiques et solennelles , faites par les hommes les plus célèbres , le jour dé leur réception , et dans lesquelles ils ont tous exprimé sous les jreux du public assemblé , et le désir qu'ils avaient eu d être admis à l'Académie , et leur reconnaissance envers la compagnie qui les adoptait.
Certes, ces déclarations dans lesquelles on ne peut supposer , au moins généralement , ni fausseté ni bassesse , parlent plus hautement en faveur de l'Académie que les suppositions gratuites et les déclamations injurieuses de M. de Chamfort.
Ses réponses sont curieuses.
Ils le disent presque tous , et comment s^en dispenseraient^ils , puisque Corneille et Ra^ cint Font dit?
Etrange raisonnement ! M. de Chamfort
ne s'aperçoit- il pas qull lui reste à expU^ quer comment Corneille et Racine Font dît, et k nous prouver qu'ils Font dit sans le pen**- Ser ? C'est précisément l'explication des théologiens indiens , qui disent que le monde est porté par un éléphant, et l'éléphant par une tortue, mais qui ne peuvent aller au-delà de la tortue.
La seconde réponse de M. de Cfaamfort est que « cette misérable formule était une ressource contre la pauvreté du sujet et contre la. nullité du prédécesseur. »
Grand secours en effet qu'une phrase de plus pour celui dont le discours n'avait qu'un sujet pauvre et dont le prédécesseur était nul. Qui ne voit que le récipiendaire le plifô stérile pouvait trouver aisément autre chose à dire qu'un mensonge manifeste, auquel personne n'aurait cru ? .
M. de Chamfort trouve une troisième réponse à l'objection dans les plaisanteries et les épigrammes qu'ont faites contre l'Académie beaucoup de ses membres les plus célèbres avant d'y être reçus , témoin Montesquieu et Voltaire ; et croyez , nous dît-il a^rec autorité , ce qu'ils, en ont dit dans tous les temps , hors le jour de leur réception.
Non , M« de Chamfort , votre précepte est
déraisonnable ; pourquoi croirions-nous plutôt à un momçnt d'humeur et à un mot piquant qu'on a rarement le courage de se refuser , qu'à une conduite suivie , à des démarches empres-* sées , à une déclaration sérieuse ? Voltaire et Montesquieu ont fait contre l'Académie de bonnes plaisanteries , si l'on veut , quoiqu'elles ne vaillent pas leurs discours de réception ; mais ils ont voulu être de l'Académie , ils ont sollicité leur place ; Montesquieu , selon M. de Chamfort , a même commis un faux pour en être ; j'en crois leur désir soutenu et non une plaisanterie échappée , leurs discours de réception et non les épigrammes dlJsbeck ou celles de l'auteur de la PuceUe. M. de Chamfort luimême voudrait-il qu'on prît pour ses véritables opinions tout ce que lui dicte l'esprit caustique et dénigrant qui anime sa conversation et ses écrits , quoiqu'il perdît peut-être moins que tout autre à être jugé ainsi ?
M, de Chamfort manque tellement de justesse dans l'esprit, qu'en même temps qu'il nous donne des plaisanteries de Voltaire et de Montesquieu^ comme exprimant leurs vrais sentimens sur l'Académie , il convient qiie celui-ci était révolté des difficultés quon opposait à sa réception y et que celui-là subît lejâug de
V opinion en sollicitant le fauteuil qvLon lui refusa ior^-temps.l^it comment ne voit-il pas que celui qui est révolté des obstacles qu'on lui oppose, n'en a que plus de désir d'arriver att but ; et qu'à celui qui subit le joug de l'opinion en soUicitant le fauteuil , l'opinion elle-même £3iit donc désirer le fisiuteuil ? Mais d'un bout à l'autre de l'écrit de M. de Chamfort , règne la même incohérence.
Enfin , l'obstiné critique , après avoir cherché bien inutilement , comme on vient de le voir f a éluder la difficulté , avoue pourtant que de grands hommes ont quelquefois montré un empressement réel pour le fauteuil acadé" mique ; aveu qui pouvait le dispenser de tout le travail de tête qu'il lui a fallu pour défigurer un fait connu et incontestable qu'il va tenter encore d'expliquer à sa manière pour empêcher qu'on n'en argumente en faveur de TAcadémie.
Voici , selon lui , comment il est arrivé que
les hommes les plus célèbres ont désiré d'être
admis à l'Académie , malgré les s>ices de cette
vicieuse institution , malgré les ridicules dont
^Ue est couverte, malgré, etc.
C'est parce que k le despotisme faisait un devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce corps. »
C'e3t parce que « les tyrans, éclairés par leur
instinct entretenaient les préjugés^ pour subjuguer les gens de lettres, et les enchaîner sous leurs mains. »
Cest parce que « c'était la mode aiguillonnant la vanité et perpétuant l'élément de l'opinion ^publi({ue* »
Enfin , c'est parce que u les gens de lettres avaient besoin , comme tout le monde, de ce que l'orgueil appelait alors un état ; sentir* ment qui montre , dit ironiquement M. de Chamfort, combien les idée^ sociales étaient justes et saines. «
J'oppose d'abord à ces étranges explications^ que le despotisme , c'est-à-dire , dans la langue de M. de Chamfort, l'ancien régime, n'a jamais &it un devoir à aucun écrivain distingué d'être de l'Académie. Quand Louis XIV dit à Racine * Je veux que vous en soyez , ce n'était pas une injonction du monarque k Racine , c'était un« expression du désir ou de la volonté du monarque adressée à l'Académie.
Si l'instinct des tyrans , qu'on ne s^attendait guère à voir citer en cette affaire , leur avait >^onné quelque conseil , c'eut été bien plutôt celui d'empêcher les hommes éclaires de devenir membres d'une compagnie qui savait quelque , inILuence sur l'opinion publique ; des tyrans raisonnant ainsi auraient été plus habiles que
ceux da M* de Ghamfort y puisqu'il n'est pas douteux que TAcadémie n Vit compté parmi ses membres de grands promoteurs de la liberté , « de grands précepteurs du genre humain p qui l'ont éclaire sur ses droits y etc.
Lorsque M. de' Cbamfort nous dit que les gens de lettres distingués voulaient être de l'Académie , parce que c'était la mode y il ne fait que présenter sous une autre forme y sans la ré* soudre y l'objection à laquelle il ayait à répondre.
Dire que c'était la mode d'être de l'Acadé;-* mie y c'est convenir que^ dans l'opinion publi* que y une place à l'Académie* était de quelque prix ; que cette opinion fut égarée ou raisonnable y cela ne &it rien à la question y qui est uniquement de savoir s'il est vrai que les gens de lettres les plus distingués regardassent une place à l'Académie comme un objet de leur ambition et comme un prix de leurs travaux.
Enfin y quant au désir d'avoir un état^ on sait que la plupart des bœnmes célèbres dont on parle ici y ont ^u un état indépendant de celui que leur donnait l'Académie. Corneille , Bacine , Boileau y Bossuet , Fénélon , Fabbé Fleury, Massillon , Montesquieu^Voltaire , Buffon , etc. etc. , ont eu un état , etc.
Quelle idée antisociale de voir dans cette nécessité d'avoir un état V entière corruption
des idées sociales ! qu'y a- t-il au contraire ^ de plus social que d'attacher quelque impor- ^tance pour soi et pour les autres , à ce que chacun soit quelque chose , ait un état dans la société !
c( Solon , dit Plutarque , voulut que l'Aréo-page eût l'autorité et charge de s'enquérir de quoi chacun des habitans vivait , et de châtier ceux qu'on trouverait oisifs. » Ce que disait l'Aréopage, pourquoi l'opinion publique seraitelle blâmée de le faire chez nous , en distinguant par quelque estime et par quelque considération celui qui» a un état de celui qui n'en a point.
Enfin , quel tort peut-on fsiire à l'Académie de donner un état à l'homme de lettres qui n'en st point ? L'Académie ne donne à ses membres ni magistrature , ni rang dans les armées , ni places dans l'administration , ni^ fonctions dans l'église , toutes choses en horreur à M. de Chamiort ; elle fait seulement qu a la question qu'on . peut faire dans la société , qui est M. de Chamfort, quelle est sa famille? on répond : // est de V Académie française , et le questionneur est content. Quel grand inconvénient peut-on voir à cela ?
Ces observations suffisent pour démontrer combien faussement M. de Chamfort se vante
T( <ïavoîr éclaircî des idées dont là coafiîsîoA faisait attribuer à l'existence d'uii corps la gloire de ses plus illustres membres; » il a bien' plutôt * tenté d'obscurcir et de confondre tout : mais on se flatte que, malgré cette obscurité et cette cori-^ âision , il demeurera clair que l'Académie a été utile' aux lettres , en offrant à ceux qui les ont cultivées avec quelque succès une récompense à laquelle Topiniou publique donnait une va-^ leur que Topinion de M. de Chamfort ne peut pas lui ôter.
Suivons* maintenant le critique dans ce qu'il dit des travaux et des fonctions de l'Académie ^ on ytrotïverâ là même absence de tbtitelogique, la métileinfMélité dàhs lés exposés , le même dé&ut de décence dans le ton.
M. de ijhârtifort se jette dTabord sur lé 'Dictionnaire , répétant les lieux communs îes plus rebattus et les- misérables plàisantefies qui ont diverti de*t0Ht temps une espèce de littéi*ateurs queM;tfie^Chamfort à moins épargnée que per-* sonne , M qui n'a jatihàîs épargné personne.
Mais pour éviter de n'être qu'un copiste , il charge encore les critiques de ces messieurs , et il en fait des ifl jures; après avoir dit que' lé Dictionnaire éét médiocre y il ajoute qu'il indice tous les gens de goût; et qu'il réwltaît hcriàut fhkaire. *
On pourrait £dre obseirer à M. de Chamfoit
qu'un ouvrage qui indigne et révolte les gens
. de goût y est nécessairement fort au^essous du
médiocre ; mais ce serait trop d'exiger de lui
une si grande précision.
Nous nous contenterons de lui demander la liste des gens de goût €pii sont indignés contre le Dictionnaire de l'Académie • sauf à constater si t:es gens indignés sont des gens de goût ^ ou si ces gens de goût sont vraiment indignés.
Nos doutes sont fondés sur la fausseté manifeste de ce qu'il nous dit de la grande indigna^ tion de Voltaire.
Les opinions, de cet homme célèbre ont été connues de beaucoup d'hommes de lettares vivans qui avaient avec lui des relations plus intimes que M. de Ghamfort , et qui les ont recueillies non-seulement de lui-même , mais encore des hommes de lettres de l'Académie ^ avec lesquels il a eu toute sa vie un commerce suivif tels que M. d'Alembert ; de sorte que nous n'en sonmies pas réduits à en croire sur sa parole M. de Ghamfort.
Or les anciens amis de M. de Voltaire et ceux qui ont vécu avec ses amis attestent que M. de Voltaire n'a pas été indigné , révolté du Dictionnaire.
Il avait voulu ; à la vérité; qu'on joignit aux
locutions figurées , hardies , sortaut de Tùsage commun , des exen^les tirés des meilleurs écii*« vains ; et ce travail eut perfectionné en effet le Dictionnaire ; mais , d^ms la .chaleur de sa première idée^ il voulait qu'on suivit un pro« cédé par lequel eljie devenait inexécutable. U demandait que chaque académicien se chargeât de dépouiller tous les auteurs^ Après y avoir réfléchi , on proposa un moyen meilleur , qui fut de distribuer, à chaque membre de TAcadé* mie un ou plusieurs aiiteurs classiques , pour en faire le dépouillement; la nécessité de poursuivre l'édition commencée , a détourné de Texécution de ce plan , sans que l'Académie y ait renoncé.
Mais p en défendant son projet avec l'intérêt que cette âme actiye mettait à tout , il n'eut jamais l'injustice de regarder le Dictionnaire > tel qu'il était , comme devant indigner et révolter tous les gens de goût ; il n'a jamais &it aucune critique , au. moins générale ; des d^nitions qui 3ont la partie essentielle de tout dictionnaire^
U était trop éclairé et trop juste pour ne pas reccmnaitre l'amélioration qu'avait reçue l'ouvrage dans la précédente édition ^ et dans celle» \k même dont l'Académie s'occupait, U avait sous les yeux les nombreuses corrections faites aux définitions anciennes , par ^es hommes
que Tesprit philosophique éclairait j qui Fem" ployaient dans Tanalyse de la langue et daiis la détermination des véritables et diverses acceptions des mots , et îl n'ignorait pas que ce geoce^l'esprit prenait tbus les jours dans FAcadémie un ascendant plus nîâfrqué.
Qès faits/ dont la vérité est d^ à connue.
on ose . dire y de toute rAcadémie j montrent . la Êkusselé de lallégation de M. deChamfort ^ lorsqu'il dit qu'il est résulté des critiques sévères et Apres de Voltaire ; que les dertiîèrès lettres du Dictionnsure ont été travaillées ave<è plus de soin , et que ce li'est que dans ces derniers temps^ et sur Féveîl que letir en a donné Voltaire y que* les académiciens , revenant sur les premières lettres^ ont senti qi^e lé Dictionnaire TO pouvait être livré au public en cet état > satis exposer ^ 1- Académie au' ridicule ^ châtiment qu'elle redoute toujours malgré Vha" bitude* •
Mais j'ajouterai une explication qùi'adievenL démettre aii grand jour Finfidélité dû critiqué dans tbiit cet expose. ' '' '
L'Académie est reventie sùi* les' preirilèrés lettres , parce qu'en lès l'è^oy ànt pbùr lès envoyer k l'imprimeur , elle aî été ïïàttirellemfeht <:orïdu3rie 4' ajouter quelques corrections aux aucieniies^ comme il arrive à tout autre àutetir
liyrant ses ouvrages à l'impression (comeciwm au reste qui étaient faita^ aux trois quarts ^ lorsrque Voltaire est vçau àïAçadéniie)^.et.parcei|ue Ja compagnie aja^t jçntrepris ^ depi^is. quielf}ij^ années seulement^ de re^raxiçher. du . X^iatiQiV naire beaucoup ^e, t^pxies. techniques 4^. çkjr mîe , de médecine , d^histoire naturel\^^ etç.^
qui s'y étaient introduits. sansavQir qpcarçps^^ dans la langue usuelle ^ e^le a voidu ^ixéçi^t^r . ce retranchement siir. .kfi pi^iff jief e^^ i^tj^re^ comme sur les dmû^t;9 ; voilf ^ w^t4 4^'on juge si M, de C^ani%t4>; ri»^fiç9C^Q,,da«^ ses
Jejiç pui^ labi^ndopp^r: çe.passagÇ:d«JMt«.de CbfoidCçirt f sans relever Ji^indécenqe qui ^'{yi mollir' trc e^vers i^n çorps.M.q^^: V'Af^démiç>,. et. dfe Jl^jpart difun diç ces meja:^bff€S.> > ,,, .,,>./ m
!; puryoit l'ép^tJ?è|e. 4« nfUfifdifr ftpriicpée^^à Jt^çagâj^mjlç ^ l^.;çams§e ^iii^jc .endroits dte ^ette «WJftCv^rqcfeure. ' , , . . .
. i«r De^gei^d^i^tl^QS Qb$curs^ dônfeJepiddic ^'^piprepd I^ ];io^s.m}e,}ie j'O^r d^lleur àdeuisf-
§^n , sont,pqfflf,jL'^padé«ftk;tt» édiVuk qui se rjQ^op^€;^lesom'^Bt.^;.;5^ H /.^.-li >;.
« La collection des élogçfe^-^ito^^iQ^émiiciens paç d'Alegcib^rt^^wirt^i^ 4§^q^ des
jTÛ/^i^^ Attaches ,9s l';^Q^4<^l^kt.P^ ^
, . ^ . Ûjî nû^yeL 9rdre:de<ç]^Qses: isçiuverait peut-
être à FAcadémie une partie de ses ridicule^^ accoutumer, p. 3o et alibL d
Mais qui est donc M. de Chamfort , pour traiter ainsi une compagnie formée de gens que l'opinion publique , qu'une considération pei^ sonnelle , des talens esliniablës , des ouvrages utiles ont pour k plupart distingués ? De quel droite à quel titre se permet-il un langage sî indécent ? Ne soupçouné-t-il pas le nom qujç j'épargne à un tel excès ?
. »Dfe injures si crues rie sauraient offenser pei'-' «onne ; mais je ferai observer à M. de Chamfort qu'elles blessent toutes les règles de l'art dra-^ matique et de la vraisemblance théâtrale. Son discours est en effet au nomr de M. 'de Mîra-^ beau^ (]^i devait le lire à rassemblée nationale; mais , quoique cet orateur ti'eût pas à beaucoup près le goi^ s(Àef> en parlant au corps lé^islktïf^ il ne se fk% jamais pëmlis dès expressions si %suK
tantes. Il eut pu présenter l'Académie françafisè coimxie un établissement inutile où dàrigereàx ; mais il ne l'eût pa$ appelé ridicule ^ et il ^ est arrivé à M. de Chamfort ^ comme aux itiau vais auteurs tra£[iques. de faire parler à son héros un langagSpiaJé. " ;
M. de Chamfort se récrie ensuite sur les vingt et trente ans que l'Académie met à composer son Pictionfiaire, eirépète à ce sujet les $rgi^-«
mens des détracteurs; de l'Académie , tirés des exemples du Dictionnaire de Furetière , de Tkomas Corneille > de Jonhson , de Bayle , etc. *
11 est vraiment honteux qu'un homme de let-^ très adopte encore aujourd'hui de miséraUe^ critiques dépourvues de sens^ réfutées par tant de bon^sprits , et qu'on soufire d'être obligé de réfuter encore.
H ùkut donc redire , pour la vingtième fois ^
que le Dictionnaire de l'Académie est un témoin
de l'usage qui gouverne la langue française y de
, celui qui est le plus général parmi les personnes
qui parlent correctement et purement.
Que témoigner de l'usage n'esf pas l'affaire d'un seul homme , ni même de deux ou trois qui n'auraient pas seuls assez d'autorité pour légitimer l'adoption, ou pour prononcer l'exclu* sion d'un mot ou d'une £aiçon de parler dans le dictionnaire.
Qu'une compagnie d'hommes instruits , com* posé de gens de lettres et de personnes les plus distinguées dans toutes les classes de la société , formés dans l'art d'écrire et de parler , et re-* gardés comme tels par 4e public, a cette sorte d'autorité.
Qa\in travail fait en cotnmun , et auquel on ne peut ' employer que quelques heures dans quelques jours de la semaine > est nécessaire-
Client knt 9. et qu'où ne peut pas se plaindre 4'uae lenteur nécessaire^ . -
* Enfin , qu'il y ^ une cause encore plus în^ésistible de cette lenteur que là mauvaise foi seule pcftil dissimuler.
•' Notr^ ' langue change coritînuellenient, et piliis qu'aucune autre langue vivante dé MBurbpe* Depuis le milieu du siècle sutlout ^ les progrès de^ la philosophie et ceux des arts^ et la plus graiidé activité de là société , et le commerce plus fréquent et plus suivi avec les nations étran* gèï^fei', y apportent isans cesse un nombre infini de mots nouveaux , et en bannissent d'anciens termes et d'anciennes expressions qui se rem-» placent plus heureusement. On ne peut fixer à aucun temps m a aucun point les jpériodeâ do ces changemens ; mais on voit bien çlî^îrcîn?jcnt qu'un espace de trente à vingt-cinq, ^nu^es es\ à peu près nécessaire pour que la I^gue ^'f^reçu des altérations sensibles , et en assçz grand xiom^ bre pour être recueillies. Hfautd9ncque IjÇ.^^t tionnaîre se feisse lentçrjient > puisqu^Ufa^j, qu'il sç fasse par une cop^ognjie ; et. ilJapt qi^'i], ^?t fait par une compagnie pour qu'il ait l'aufp^^jtQ
dont il a besoin ; et enfiii il iaut,qq^.C)e!fns(yai) soit lent pour suivre les yariatioiis de; la langue
qui chaAge eUe-pfième lent^ent Ce^ propQsi^
tioBs: liées entre cUeâ tiç formeài-dles pas une véritoble démqartratiôn ?. . . , '
Après avob exercé la seyérité de sa critkfiié sur le Dictionnaire'^ M* de Chamfort la porte sur les discours de réception , dont\le ridictdèf dit--il, est usé» . . '.',..-. -i ••>
U y yi3fit,uaMomm^*i^ ensapnéiehcelpar im autre homtnfi ^u'il vient </e louer htMU&ne ^ en présence d^ p^U^Q qui s^anwse de tom lei deux.
Je demande à tous :Q?m; ;qui ont asdMe à dies séances de l'AcadéiDieifKHirdedrécej^onB^sitce tableau est fidèle , si c'est là l'impression ^'ils en.Qi^t rapportée; et ht réponse: «qu'ils feront liera \^ meillewe. ré£|Lli2iibn..dfe la 'ialirç nUal-^ yiçillante,4e^»de.Chanifort* :: * f • : . S . Avec un esprit justd. jet des iofteniioiis-droites f)fi yoit toutQ autre cbosê dans uàai^éeeftlioA fiqadémicjue. Ç'ç$t un- ccmpte léncki [^f/èHAit de, l'emploi qu a Uk de :^es talena i'acidëmièîen que la compagnie vient'^' perdit y etUnaélcpo^ de$ i9Qti& qiii.pmi^^nt! justifier le)dboh8)Ql*yiccesseur;.q^'oA l|ii donne. Le rédipiendatiiter ^est prinçipalement'.cbàirgéTde la.prenubbrejde-^ies fojnctions , , et le dpreeteur de la seconde ';^'et ^ c'est pour remplir cdle-câ queledir60|eurldu^ |b<<écipiiein4aii^6;>mai8 i| ik^sdipay VMpM'tfioi^ 4HH»ii|fi»niém^tf /4^'él?ebsok Iouéilui:«t^b)€^i' !
Qimnt aux éloges qu'il donne au nouvel aca*-^ dëmicien p où est donc le ridicule qu'on loue en lui ce qu'il y a de louable ? et l'Académie , qui écoute ordinairement la yoix publique dans ses choix, a bien le droit de supposer que celui qu'elle choisit a mérité la placé qu'il obti)ent. Oit est le ridicule qu'en receyant Buffbn et Thomas à l'Académie , le directeur ail loué le grand peintre de la nature , et l'éloquent orateur qui avait si bien loué lui-même Descartes , Sully et l^ôpital, etc. ? Le public à-4-il jamais vu le ridicule où M; de ChanrfôM s'efforce de nous le montrer?.
Assurément aussi d'AIembert et l'abbé de €on^ diUac , «t M. l'aU^é Deiate> et M. de Malesher^ bes f et beaucoup d'autres , n'ont reipi du public \ à jleug^admitwion à l'Académie, que des témoigii^i^i toucans d'estime pour leurs talens , et d'j^É^lérét.pobr leurs personnes ; et ce public ne /efet point lUBusé d'eux, suivant la îioble exprès^ sion de Mi de Chamfort. .
Otk diiiitpie je cite là des eicemples rares , de^ exceptions, et j'en conviens; mats j'ai pu les citer, parce que, si le public n'a pas montré les mêmes transports à la réception d'hommes de lettres <piv n'avaient pas une aussi grande eon^ sidéradon littéraire et personnelle , il ne s'^esl ps^s plus moqué des récipiendaires et des direct
leurs f et que la circonstance^ dont il s*agit ici est commune à tous.
Par exemple , j'ai : assisté à la réception de M. dé Chamfort > et j'y ai vu une assemblée nombreuse y honorée de la présence de M. le prince de Condé >'et de tout ce qu'on appelait alors de grandes dames , apfdbudir au tableau tracé par le récipiendaire de la dievalerie firançaîse , des miriacles de l'honneur français , aux éloges du roi , dei lareii^e , du prince de (jo>nàé.9 etc. J'y ai vu une disposition très^&vorable pour Fau^ teur de la jeune Indienne et du Marchand de Smjrméf ouvrages agreaUes sans doute ^i mais qui ne commandent pas tellement l'adminn tidn> que la malveillance dédaigneuse que M. de Qiamfort prêté au public contre tous les réci-piendaire» et toxi^ Ijes directeurs , n'eût pu se jQl3Qntrer->en^ cëtt^ opcasio^ ^ . autant qu'en âu^ cune Imtre y ù elle étût aussi réelle qu'il le.:dit» ' • ?
M. d^iChamfort a une.gx^ypdse aversion pMûr l'éloge. C'est, cette ôfaligatianide louer qui don* damne f sefam lùi> lerxecueil académque à s'enfçncer dans rûubK'de ioUl le poids de son iwanortédité y -et Cfui; ne l^^^^ait épargner 'dans ce recueil que (fu^lqueisi ^s$eiiaiicnA»de' pkir Josophie ou de lUtéviM^è -^ serment mieux placées ailleurs.
Son humeur *se montre surtout contre Jes éloges de Louis XIV et, du cardinal de Ri^ cfaelieii ^ quoiqu'ils soient morts. U ne yeut pas que ni f un ni lautre aient eu rien de louable : mais ses diispositions nei»ont pas encore aussi l^nérales que M- de Cbamfort les suppose , ni son autorité assez imposante pour les répandire aiitant-^u il le voudrait ; en sorte que beaucoup de gens continueront de penser qu'il a été pos«» sible de him dé bonsdiscoursi même «n louant Liniis 'X-iy ei Rididiéul ' iEnsùpposant- que ces^ louanges, si soutient ingénieuses et vrsdes ^ fussenr autant de tachés dans les recueils ai TAcadémie , etiGOre ne gk'^ téraientrelles pas céqueM* deChamfort appelle ftvt imprc^premienties d»Bertfeitions<de philocb^ phie et âe'littémtctre^qui^'y sontf joinles^et qu'il daigne M mém^ oomsèrveî*: Mais de qttel drdît sépareM4>iil ceque lèft éct^ains ont «mi , pour parler si dédaigneusement de discours entieii^ é(m% H>m' diJi^eHattàu^ &»it partie ? cette «éparation ' est-^ellè selon^ ti^ lois de i'équifé*? con^ ladëratiéh qui à d'autant ^piliis de force > que les étogk^donè M. de^ChamCoin sachent , sont ie frlû^' sçuirent îeh 1 passant' ^et ea, uh> ^o€ > vct queles^discîffisiom^soiwmit firofiâo^^ ^ct ingé^ ifiieûiMsV ^^^quettes il^^eui «btetii^ âure gràxse)^ fonnent presque tout le discours; i^. •.
Tajôutev sans craiûte d'être démentr par aucun homme réunissant quelque goût à quelque instruction ^ qudjes discours de TÂcadémie , depuis plu^ de quarante ans y forment un recueil de littérature aussi instructif et aussi intéressant qu'aucun autre d'un pareil nombre de volumes.
^our en avoir cette idée , même sans examen ultérieur, il suffit de considérer que ces discours sont, après tout, seulemeht depuis l'Afc poque dont je parle , de Duclos , de Voltaire , de BuflFôn , de d'Alémbert, de Thomas, de Fabbé de Condillac j et, s'il est permis de citer les vivans , de Bf • de Marmontel , de M. dô Saint^Lambert, de l'abbé Délille, de M. Suard; de M. de Malesherbes , dé M. de La Harpe , de M. dé G>ndorcet , de Fabbé Maury , de M. Vicq-d'Azir, de Fabbé Barthélémy, etc.
Or, qui croira , sûr Fassertion de M.* de Cham^ fort , que lès discours faits par les hommes que je viens de nommer, rié sont que du verbiage et d'insipides Compositions. Lé public le plus dif* ficile n'est pas accoutumé à attacher ces idéos de dénigrement et dé mépris aux ouvragés de ces écrivains. Il parle avec estime des talens de toûsi etVapourq^élq^s-uh^ jusqu'à Fadmiiîition ; il faut que ces sehtimens qui ne sont pourtant que justes^ soient non-seulemént étràhr
gers, mais pénibles à M. de Chs^infort; mais il devrait dissimuler mieux une si malheureuse disposition. .
M. de Chamfort arrivant à ce qu'il, appelle la troisième des fonctions académiques ^ les compUmensaux rois ^ reines^ etc«, observe que les décrets de rassemblée ont considérablement diminué cette partie des dewirs académiques p et affaibli de beaucoup les r^sources lai4datis^es ^ la rhétorique académicienne.
On voit que, selon M. de Œamfort , par les décrets de l'assemblée , on anra désormais beau» coup moins à dire à un roi à qui on a laisse beaucoup moins à &ire ; je ne lui contesterai pas son observation ; mab je dirai qu'à d'autres égards^ il donne une très-fiaiusse idée de cet usage où l'Académie était de complimenter nos rois.
Ce n'était pas là un devoir académique , c'était une distinction accordée à l'Académie , distinc» tion qu'elle ne partageait qu'avec les cours sou-« veraines : ce n'était pas plus un devoir pour elle que pour le parlement.
M. de Chamfort se réjouit beaucoup de ce que ce droit sera désormais sans exercice ; les rois , dit-il , avec son courage de circonstance^ n'ont plus besoin de complimens, il ne leur faut qw des vérités,
M« de ChaaaaSoU' met , comme on voit , k»
rois à une diète bien austère. Quoi ! on ne dira désormais aux rois que les obligations qui les pressent, . sans les féliciter jamais de les avoir remplies; le bien qu ils doivent faire , sans leur donner jamais la consolation d'entendre dire qu'ils l'ont fait? Quelle sévérité de morale ! quel du]^ patriotisme! quel âpreté de vertu I Tertius è cœio decidU Cato; et ce Gaton, b'est M. de' Chamfort I
Mais une morale si rigoureuse devrait être fondée sur des idées justes , et c'est une idée Êiusse que d'opposer les complimens et les véxités : ces deux choses ne s'excluent pas mutnellement ; on peut complimenter un roi patriote occupé de faire le bonheur de ses peuples , par tous les moyens qu'on lui laisse p en ne lui disant que des vérités.
Je.fapprocherai de ceci^ à cause de l'analogie , les déclamations qu'on trouye aux p. 2g et 5o contre la nie flatterie , le coupable anlis^ sèment , la lâcheté gratuite , dont s'est souillée l'Académie , au dire de M. de Chamfort , dans les louanges qu'on a prodiguées à Louis XIV et en effiicant de sa liste l'abbé de Saint-Pierre , le seul écrivain patriçte qu-ellejr eût jamais placé; exclusion qui semble, ajoute-t-il, n'avoir eu dautre objet que de protester d'avance contre
leB téntAti^es fiitures ou poilibles ^e la liberté française , et dé voter solennellement ponr Té* termté de lesclavage national. •
Sur les excès de la louange prodiguée «à Louis XIV par FÂcs^^mie ^ je demande qu'on se. souvienne qu'à Tëpoque dont parle M. de Chamfort , quarante années d'un règne glorieux , ridolatrie de la nation entière, et jm^'àla.toix des peuples étrangers > avaient décerné à Louis XIV le nom de Grand, ce qui est assuréin^eiit hk plus insigne , la plus grande de toutes les flatteries» Or ^ ce &it une fois reconnu , com-* ment voir an crime de l'Académie dans Un sen* timent pu un langage alors universel ? et si l'on n'osait taxer de basse et de vile flatterie la . nation française toute entière , pourquoi c'en pas absoudre l'Académie aussi^bien que la nation ?
Quant à l'exclusion de l'abbé de Saint-ffllierre, qu'on ne peut regarder comme le seul écrivain patriote*plâcé sur une liste où se trouvaient les noms de Fénélon , de Massillon, de l'abbé Fleù-* ry, etc., ses contemporains, un mot suffit pour répondre k M. de Chamfort. L'Académie telle qu'elle est -, ni telle qu elle a été composée depuis cinquante et soixante ans, n'aurait pas exclu l'abbé de Saint-Pierre ; et ici, comme danspres» que toute sa brochure , iji attaque l'Acadéihie
;siYec autant de justice que ceux quiyeuleut qu^on se venge sur les prêtres et sur les catholiques d'aujourd'hui , de l'intolérance des catholiques et des prêtres coupables des horreurs de la Saint^ Barthélémy.
Mais quelque conséquence qu'on veuille tirer contre l'Académie actuelle , de k conduite de celle qui existait il y a soixantenjuatorze ans ^ et dont il ne reste pas un membre vivant, c'est une véritable extravagance (le mot n'est pas trop lbrt)d'yvoir une protestation contre toutes les tentatives futures et possibles de la liberté française , et un vceu solennel pour l'éternité de l'esclavage de la nation.
Une observation suffirait seule pour écaiter cette injurieuse calomnie^ si elle avait 'besoin d'être réfutée.
L'Académie fiançaise , en traitant l'abbé de Saint^Pierre avec cette sévérité ou cette injus* tice , loin de montrer en cela l'esprit de servi** tude que M. de Chamfort lui reproche , laissu voir au contraire quelque courage. Elle défen» dait la mémoire d'un roi mort qui ne pouvait plus rien pour dUe , contre le régent qui pouvait tout, et dont les dispositions n'étaient rien moins que £sitorables à la mémoire de Louis XIV. On sait qu'en cette occasion il protégea ouvertement l'abbé de $awt-Pierre^ Si l. li
TAcadëmie (ut injuste^ elle fut courageuse , puisque résister au régent alors tout-puissant p c'était se défendre de l'esclayage , national loin de chercher à le rendre éterneL
La distribution des prix est la dernière des fonctions académiques sur laquelle M. de Chamfort arrête son regard malveillant, qui embrasse également le prix d'éloquence et de poésie , et le prix de vertu.
Sur les premiers y voici la critique de M. de Chamfort. ce Cette fonction , qui parait au premier coup d'oeil plus intéressante que les complimens ^ au fond ne l'est guère davantage : le maintien des prix n'importe pas à l'encoura-^ gement de la poésie et de l'éloquence. »
ce Qui ne sait ce qu'on doit penser de Féloquence académique ; et , puisqu'elle était mise il sa place , même sous le despotisme p que pal'aîtra-t-elle bientôt auprès de l'éloquence vivante et animée y dont vous avez mis l'école parmi vous? C'est parmi vous que se formeront les vrais orateurs y etc. »
(c Une salle de l'Académie n'est pas la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers bons , médiocres ou mauvais j c'est du foyer de l'assemblée nationale que jailliront les étincelles qui animeront les grands poètes y dont l'ambition ne se bornera plus à quelque malheureux
prix académique , et qui feront entendre encore de beaux vers , même après messieurs de l'Académie française, i)
Je ne vois là , je l'avoue , que des assertions sans preuves , des déclamations injurieuses, et point de raisons.
M. de Chamfort suppose que ce qu'il ptnse de l'éloquence académique, ou plutôt ce qu'il en dit , est précisément ce que le public en pense ; mais il parait qu'il se trompe beaucoup en cela.
Je ne vois pas que le public , qui , depuis plus de trente ans surtout , accourt avec tant d'empressement aux discours de réception , aux distributions des prix ; que cette foule de personnes, presque toutes cultivant et aimant les lettres , qui y assistent avec un si grand intérêt, et qui y donnent si souvent des marques d'une satisfac^ tion si peu équivoque , pensent de l'éloquence académique ce qu en dit M. de Chamfort ; et des milliers de juges désintéressés , ont plus d'autorité que lui.
V éloquence académique , dit-il , était mise à sa place , même sous le despotisme. Quelle était donc cette place ? Je pourrais dire que c'était la première. Mais enfin à quelle place M. de Chamfort mettait-il donc lui-même l'élo'
queiice des grands orateurs y dont les noms dé-* corent la liste de TAcadémie ?
N'est-ce pas un pitoyable moyen que de rappeler ici le despotisme qui n'a rien à y faire ; le despotisme n'a ni avili , ni corronipu l'éloquence diLns les grands orateurs du siècle de Louis XlVj et tout ce que nous pouvons désirer de mieux y est que y sous le règne de la liberté^ elle se soutienne à la hauteur où l'a élevée Bossuet.
M. de Chamfort n'est pas généreux lorsqu'il tente d'intéresser l'amour-propre de ses juges , à trouver l'éloquence académique fort au-dessous de la leur ; mais je le préviens que les grands orateurs de l'assemblée dédaigneront de pareils éloges.
L'assemblée nationale n a mis ni pu mettre chez elle, l'école de l'éloquence. Elle a fourni sans doute y et fournira encore d'excellens mor dèles de l'éloquence appliquée aux plus grands objets; mais l'assemblée est l'arène ott combat-* lent lesathlèteS; et non le gymnase où ils s'exer^ cent. L'Académie elle-même , et d'autres établissemens du même genre y sont précisément les écoles où se sont formés les orateurs de l'assemblée; c'est en lisant et relisant Bossuet, Fé* nélon et Massillon y c'est en étudiant bien tous ^es moyens^ toutes les ressources^ toutes les
f îcbffssés dé notre langue qu'on pourra rendre un jour la ti'ibiine de 1 assemblée nationale rî-^ tàle de celles d'Athènes et de Rome.
Est-îl râîsohùablé eùcdté d'opposer Féloquencè académique à l'éloquence qu'on peut déployer dâhs FAsseiiibléè ? Fune et Fautre ; lorsqu'on! les supposé du tort genre, he diffèrent point ; elles emploient les mêmes prôèédés , Id même art , les mêmes moyens ; elles tendent au iïième but.
Je suppose que M. de Chàirtfort n'ôntend pas , par Féloquence académique, précisériient les discoul^s et ouvrages faits pOur FAcademie ou par les acàdériiiciéns , mais^ au sens que les anciens ont dôhné à ce mot , des ouvrages faits à loisir et daïife Fômbre du éabinet , par opposition âtiit ^productions de Féloquence extemporanée de la tribune.
J'observerai d'abord qu'il y a bien peu de discours véritablement improvisés. Périclès , dont Féloquence était comparée à la foudre , ne parlait en public que préparé , et Démosthcne , méditant avant d^ monter à la tribune , disait : <c Je rougirais si, ayant à traiter des intérêts d'un si grand nombre d'hommes, je n'avais pas Iongueïnent et profondément réfléchi à ce que je dois leur faire entendre. »
En second lieu , entre des discours préparés
et des discours improvisés , on ne peut assigner aucune différence de genre. Lorsque Milon , dans son exil ^ lisant le plaidoyer de Cicéron pour lui , disait : w Si mon patron eût prononcé cette harangue telle que je la vois, je ne mangerais pas des huîtres à Marseille : » on voit bien qu'il ne distinguait pas deux genres d'éloquence.
Il est vrai que des discours extemporanés prch duisent quelquefois des effets extraordinaires , qu'on ne peut , ce semble , obtenir avec des harangues préparées; mais c'est là une différence de position , de situation , de circonstance , et non une différence de genre*
Enfin , quelque diflerence qu'on veuille mettre entre les deux genres , encore ne trouverait'K>n pas que celui qu'on voudra appeler aca-^ démîque , soit inférieur à celui de la tribune.
Les discours de J.-J. Rousseau sur l'inégalité des conditions et sur l'influence des sciences et des lettres sur les mœurs , sauf l'exagération et la partie fausse de ces deux thèses , sont des pièces purement académiques ; et je demande à M. de Cbamfort , si ceux des orateurs de l'as» semblée ^ui ont si souvent commenté ces deux textes ont été plus éloqueps que J.^J, Rousseau?
Je çonyieus que , dan? un éloge de La foun
laine ou de Molière^ quelques caractères tracés avec finesse , des rapprochemens heureux , des traits spirituels et piquans ne donnent pas une idée de l'éloquence académique élevée à sa plus grande hauteur ; comme un portrait de Gérard- Dow ne prépare point notre imagination aux miracles de la grande peinture de Rubens ou de Raphaël ; mais lorsque Thomas déploie rime de Sully , lorsqu'il ramène les cendres de Descartes dans son ingrate patrie^ lorsqu'il fait parler Apollonius ^ la main sur le cercueil de Marc- Aurèle , cette éloquence , toute académique qu'elle est , est-elle bien au^essous de celle des grands orateurs de l'assemblée ? il ne faut que les prendre eux-mêmes pour juges.
Je fiiûrai par dire qu'il est de l'intérêt d'une nation qui se donne un gouvernement repré^* sentatif et des assemblées où se discuteront les , questions les plus importantes à son bonheur , de conserver et d'honorer ce que M» de Cham* fort appelle y en croyant le dénigrer, l'élo^ quence académique. Dans toute assemblée nom-* breuse , l'éloquence tend à se corrompre , et la langue à devenir barbare , sous prétexte de , se rendre énergique. Les séances de l'asseiiK blée actuelle ont fourni mille exemples et mille preuves de ce que je dis. Il faut un foyer où sô
conseryeni y où s'épurent sans cesse y et Félbquence et la langue qui est son instrument ; et^ jusqu'à présent du itioiifê, l'Académie française^ et cette réunion des meilleurs écnTains qui l'ont composée y ont entretenu ce feu sacré.
Quant aux grands poètes que l'assemblée nationale ne manquera pas de faire naitre y son influence en ce genre me semble être bien incertaine , ou ne pouvoir s'exercer que de bien loin. M. de Cbamfort prétend que les prix et les Madémies qui les distribuent ^ n'ont point servi à former de grands poètes ; que Fassemblée aura plus fait en rendant au génie sa liberté ^ qu'elle lui a fait le plus beau des présens eu \a met* tant en état y comme le peuple , de se protéger lui-même , etc.
Mais y quoi qu'en dise M. de Cbamfort y il faudra encore au génie et des encouragement et des^ modèles. Le génie de M. de Cbamfort lui-même ne tui a pas suffi tout seid ; il lui a fallu aussvdes pensiom è^ dei^otisme f ety en les regardûUt comme bien méritées ;^' je ne puis croire qu'elles lui on* été inutiles*
Au reste , si les ouvrages des ^an& poëtes que fera éclore l«i $eul0 liberté rendue au génie , ddî^^nt êtr^ du genre de ceux qui enrichissent aûjb'ùrd'hui nos dix-sept théâtres, et qui parais-» isent travailler tous dam U ^ms de M» de Cham«
fort y je ne puis croire que de pareils chefs-' d'oeurre remplacent jamais ayec avantage pour la nation les poètes du siècle de despotisme qui vient de s'écouler , où le génie , qui n'était pas en état de se protéger lui - même > a produit Cinna et Rodoguné , Phèdre et AtïiaUe , Mé^ ropé et Zaïre ^ le Tartufe et le Misanthrope*
La distribution du prix de vertu par l'Académie exerce encore le talent €^'â M< de Chaîna fort, de présenter sous des côtés ridicules ou odieux des objets qué^ nous au^es hommes vul-* gaires ne voyons pas ainsi.
En homme d'esprit qu'il est , il a pourtant senti que la tâche était difik^ile ; mais la diffi^ culte menue a aiguillonné son courage et éclairé son adresse^ et il a vraiment mis dans cette partie de sa déclamation im art digne d'une meil-* leure cause.
Q rxksi d'aiiord en avant une belle précaution oratoire contre ïiniérêt attaché à cette fonda" tion, encontre les prétentiàmjaiforables ^ipro"^ tègent. cette instàUHion.
Cet intérêt^ ces préventions pouvaient en efibt arrêter un homme ordinaire ; mab M. de Chamfort est intrépide , et il prononce qu'un prix de vertu, « présente une difformité révoltante , et ne peut soutenir le coup d'œil de la raison, i»
On attend des preuves , les voici, a Je vois, dit-il , d'abord ce prix destiné aux vertus des citoyens dans la classe indigente. Quoi donc? Qu'est-ce à dire? la classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres ? non. Elle ne veut donc pas du prix , pourquoi ? c'est que le riche , en l'acceptant , se croirait avili ; j'entends ^ il n'y en a point assez ; mais il avilit ainsi la vertu indigente y en mettant la richesse
au-dessus d'elle O renversement de toutes
les idées morales , né de l'excès de la corruption publique et fait pour l'accroître encore I »
Et moi , je m'écrie , en lisant ceci : O renvepsement de toutes les idées saines , né de l'excès de l'esprit détracteur et feit pour l'accroitre encore ! O abus de l'esprit et de l'art d'écrire ! O exagération et charlatanisme proÊuaant le nom de la vertu !
Est-ce sérieusement que M. de Chamfori demande pourquoi le riche ne veut pas du prix de vertu , et pourquoi il s'avilirait en le prenant ? c'est tout simplement parce qu'il n'en a pas besoin ; parce qu'il détournerait les bien&its de l'homme généreux, de l'indigence qui les réclame sans les demander.
M. de Chamfort trouve que nous étions dan»
un abîme dont l'œil ose à peine mesurer la profondeur; parce que ]e ci-devant gentilhomme
qui e&t accepté le prix de vertu dans une assem^ blée publique^ n^aurait pu être admis dans aucun corps y dans aucune compagnie ; ce qui éta-< blissait selon lui la rotiure de la vertu.
Ce n'est là qu'un misérable sophisme.
U y a deux choses très-distinctes dans le prix de vertu décerne par l'Académie : le témoignage de l'estime et de l'admiration publiques que mérite l'action généreuse , et le prix dont ce témoignage est accompagné .
L'hommage de l'opinion publique pourrait lians doute être ambitionné et reçu par le riche ; mais les deux récompenses n'étant pas séparées dans le prix de l'Académie , le riche ne pouvait recevoir la première , parce qu'il ne pouvait accepter la seconde.
Si un autre tribunal ou assemblée eût eu le droit de placer sur la tête de lliomme . riche , signalé par quelque acte éclatant de vertu , une couronne purement honorable, sur quoi M. de Chamfort se fonde-t-il pour nous assurer que lé riche ou le gentilhomme qui l'eût acceptée, n'aurait pu être reçu dans aucun ' corps ^ dans
aucune compagnie ?
Mais nous n'avons parmi nous aucun établissement de ce genre , et on n'a point eu pour le former les motifs qui justifient et honorent la *
fondation dti prix de rertu , tel qu'il est décerne à rAcadémie.
Les actions vertueuses des hommes placés dans les prclmières classes de la société ont un théâtre assez vaste dans cette partie même de la société., au milieu de laquelle ils vivent, et qui dispense la gloire et l'honnear ; tandis que Faction généreuse du citoyen obscur et pauvre, concentrée dans un cercle étroit , demeurerait non - seulement sans récompense > mais sans éclat ; et c'est cet éclat que s'efforce de lui donner l'établissement que M. de Ch^tmforf veut décrier.
Ce n'est qu'une injure grossière envers toute une classe de la société , qu^ de dire y ayec M. de Chamfort, que le riche n'accepte pas de l'or parce quil nj en a point assez.
Les riches et les grands , quoi qu'en dise M. de Chamfort, en flattant une classe d'hommes qu'il n'est pas aujourd'hui généreux de flatter, n'ont pas montré des sentimens si vils , lorsque, dans les années désastreuses de 1786 et 1 788 , ils ont répandu leur or sûr fes pauvres des vifles et des campagnes , remis les quartiers de leurs fermages échus , et combattu de leurs Bienfaits les fléaux de la nature. La reconnaissance et les bénédictions du peuple , à qui on a depuis fait oublier eh tant d'endroits le bienfait
cl le bienfaiteur, étaient le prix qu'ils ambi-tionnaient , et le seul qu'ils voulussent recevoir. Je n'avance là que dçs faits publics. M. Necker, que sa solliçitiiiie pour h peuple éclairait sur tous les moyens de le secourir, a rendu plusieurs fois témpigaage à cet esprit de bienfaisance qui l'a aidé si puissamment à soulager tant de ipisère.
Qu^nt k Yhomm^ vertueux et pauvre , pourquoi une récompense en argent l'avilirait-elle ? Dans Içs pli|3 beaux tçii^ps des républiques de la Grèce rt de h république ron^aine , les actes du patnotisnie le plus héroïque ont été récompensée p£^r de l'argent et par d^S termes qui équivalaient à 4e l'argent. L'argent aurait-il donc une si grande puissance , celle d'avilir la vertu? J'ai bien peur que ceu¥ qui croient que h vertu se défend si ïxiial contre IVrgent , n'^içpt 4^ l'argent un^
beaucoup plus grande estime que celui qui croit pouvoir partager Iç i^i^n avec Tboninie pauvre vertueux , sans dégrader la vertu.
L'orateur , continuant de s's^andonitejr à ses hy per^ipIeS morales, nous dit : » Retire^ votre or qui nç pçut récompenser une belle action du riche ; rendez k la vertu l'hommage de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle , qu'il a comme le riche i^ne conscience opulente et soir vable ; ne l'çmpêchçz pas de placer, çonune le
riche ; une bonne action entre le ciel et lui ; ei ne décrétez pas la divinité de For en le donnant pour salaire à ces grands sacrifices qui semblent mettre l'homme en commerce avec son éternel auteur, etc. »
Voilà ce qu'on appelle dans les collèges une fort bonne amplification ; et M. de Chamfort , s'il y était encore , aurait assurément mérité la première place ; mais il £iut autre chose à des hommes faits et à des hommes sensés.
Pour £siire apprécier cette rhétorique dénuée de toute logique , j'observerai que ceux qui ont récompensé de belles actions avec de l'or , ont été convaincus , au moins autant que M. de Chamfort peut l'être , que la vertu seule pouvait payer le pauvre des sacrifices qu'elle inspire ; mais k cette récompense ils en ont ajouté une autre qui ne prive pas le pauvre vertueux de la première.
Quant aux idées religieuses que M. de Chamfort emploie ici comme un lieu de sa rfiétorique, il doit savoir que l'or ou les biens detoWe espèce qui se trouvent quelquefois, quoi qu'en dise M. de Chamfort , dans les mains de gens vertueux; n'empêchent pas leurs bonnes actions d'être seules entre eux et le ciel, et qu'en passant dans les mains de l'homme vertueux et pauvre, l'or et l'argent n'intercepteront pas davantage
son commerce avec son éternel auteur. Le ciel a promis aussi aux hommes vertueux le bonheur sur la terre. Dans l'économie de la religion chrétienne en particulier^ les riches sont des instrumens de ce bonheur pour les hommes pauvres et vertueux. La morale exagérée, de M. de Chamfort tarirait deux grandes vertus, la bienfaisance et la reconnaissance > sans les** quelles , jusqu'à présent du moins , aucune société n'a pu subsister. Il est aisé d'outrer la morale ; mais il nous faut des vertus à notre
taille et non gigantesques , parce qu'on pratique celles-là et qu'on ne peut user de celles-ci.
M. de Chamfort appuie pourtant ses sévères décisions de l'exemple de ces hommes vertueux et pauvres , qui ont refusé quelquefois de l'or de l'homme riche au moment où ils venaient de le sauver d'un grand périK II prétend que ce noble mouvçment du pauvre est en lui l'eflFet d'un sentiment qui lui montre son bienfait comme profané par l'of&fe du- riche ; qu'il se croit insulté , parce qu'au moment où. il vient de s'enrichir y en faisant du bien , on le traite en pauvre ; qu'on le ramène du ciel , où il est quelque chose , sur la terre , où il n'est rien.
Il y a de l'adresse à trouver dans ce refus du
pauvre de quoi calomnier TofiFrande du riche j mais cette adresse est-elle louable ?
U y a certainement une manière d'insulter à l'homme vertueux et pauvre , en lui offrant de l'or , pour reconnaître son bienfait ; mais ou peut aussi le lui ofirir avec assez de noblesse^ pour qu'il puisse le recevoir avec dignité.
La délicatesse d'une âme élevée et fîère , capable d'un grand acte de courage et de vertu , doit être ménagée. L'a -propos , si nécessaire en toutes choses , doit être sans doute
observé ici.
Mais si les premiers mouvemens de la reconnaissancfe du riche étaient maladroits, ils pourraient n'être ni une insulte au pauvre , ni une ingratitude dans le riche ; il faudrait pardonner au riche de joindre aux autres expressions de sa sensibilité , cette offrande , dont il sait que la pauvreté de son bienfaiteur peut être aidée et secourue ; il ne veut point' ravaler du ciel à la terre son libé^'ateur , qui n'est au ciel qu'en figure , mais lui rendre plus agréable et plus doux le séjour de la terre à laquelle il tient en réalité ; il ne lui ôte point la richesse morale de sa bonne action, mais il prétend y joindre une richesse moins précieuse sans doute , mais qui a aussi son utilité. Voilà ce que montre clairement la raison, et ce que verra tout esprit
droit , qui ne sera pas conduit à une fausse nio* raie par une fausse politique.
Encore un mot sur cet argilment de M. de Chamfort. On voit qu'il est fondé tout entier sur ce premier mouvement du pauvre refusant Foffrande du riche ; mais si le sentiment réfléchi du pauvre lui fait recevoir, non-seulement sans peine , mais avec plaisir et avec reconnais*sance , le bienfait du riche y c est sans doute à cette dernière manière de cotisidérer le bienfait que nous devons nous arrêter , puisque la vraie morale prend l'homme dans son état habituel y et non dans ces momens d^exaltation , où l'esprit n'a pas toute sa droiture , ni le jugement toute sa sûreté. Or , qui ne sait que, malgré l'élévation d'âme qui se trouve dans ces hômities des états inférieurs de la société , que d^ actes d une vertu peu*commune tirent de la foule , ils reçoivent les bienfaits du riche qu*ils ont sauvé ? et leur acceptatioiv réfléchie ne justifîe-t-elle pas complètement le ricîhe des intentions avilissantes que lui prête si gratuitement M. de Chamfort ?
M. de Chamfort a démêlé cet avilissement du pauvre dans les séances même de l'Académie , il a remarqué dans ceux qu'on couronnait ainsi ^ Timptession d'une tristesse secrète et involontaire ; sentixhent dont il explique la
-vv. >:,
cause ^ en disant que c'est que « riadigence vertueuse et couronnée porte le poids d'un grand contraste , celui • de la vertu et du regard des hommes, »
A cette découverte de M. de Chamfort^ nous opposerons le témoignage de cinq cents personnes qui assistent chaque année à la distribution du prix, Qu elles disent si elles ont vu dans les traits et le maintien du jeune garçon qui avait sauvé deux de ses camarades se noyant dans la pièce des Suisses; et dans celui de la fille domestique de M. Réveillon , demeurant intrépide au milieu des voleurs et des incendiaires qui pillaient la maison de son maître , ^t s efiTorçant , au péril de sa vie , d'arrêter leur i^rçviF ; et dans celui de madame Legros , qui , jpour rendre la liberté à un prisonnier qui lui était inconnu^ a porté si loin^ et ce qui est plus difficile , soutenu si long-temps le courage de l'humanité, et de la vertu; qu'elles disent si elles ont vu cette secrète et involontaire tristossç^ , cç m^l-étre intérieur qu'a démêlés M. de Chamfort ! qu'elles disent si elles n'ont pas vu 9U eoirtraive sur tous leurs traits ce sentiment du hoilheur que leur faisaient éprouver , non la récompense qiu'on leiur présentait , mais les témoignages touchans de l'estime^ de la bienveil- Wce,^ de l'admiration publiques î qu'elles di-
sent si elles nbnt pas vu constamment a cet intéressant spectacle ^ tous les yeux se mouil- 1er de larmes et tous les cœurs partager une même impression de bonheur et de plaisir !
et si leur réponse unanime , universelle , dé-* ment complètement le récit du détracteur ^ qu'on juge entre l'Académie et lui.
Quant au poids du contraste de la vertu et du regard des hommes ^ en devinant avec quet que peine ce que M. de Chamfort veut dire , je lui demanderai s'il est^ à son avis, de l'es-* sence de la vertu de n'être jamais exposée auit regards. Elle ne* vient pas sans -doute s'y oifrir d'elle-même ; mais lorsqu'elle y est doucement forcée , pourquoi ne les supporterait^elle pas sans tristesse et sans mal-être intérieur : et pourquoi les hommes ne chercheraient--ils pas ce spectacle , si , comme on n'en saurait douter , il est beau , s'il est utile , s'il exerce et perfectionne nos sentimens moraux ? Malheur à celui qui , comme M. de Chamfort , ne voit là qu'une pompe puérile , un appareil dramatique et l'im* morale prétention d'agrandir la vertu !
Après avoir décrié ainsi l'une après l'autre ce qu'il appelle les fonctions de l'Académie, M. de Chamfort , voulant frapper ses grands coups , lui intente les reproches bien plus graves que j'ai indiqués au commencement de cet écrit.
Il entreprçnd donc de prouver qiie TAcade-
mie est un corps créé pour la servitude qui
cherchera toujours à prolonger les espérances insensées du despotisme, en lui offi^ant des auxiliaires et des affidés ; et , si les circonstances le permettaient , des comjplices ; servant aul rois à perpétuer Fesclavage des peuples ; leur faisant payer ses paroles ou son silence ; sacrifiant le bonheur des hommes à des Êtveurs de cour , par le plus infâme des trafics , celui de la liberté des nations ( pag. 5i et 34 ).
Voilà de terribles inculpations ; il ne s'agit plus de Y inutilité, des ridicules, de la maladive et incurable petitesse , ni même seulement de Te^prit de flatterie , de servilité et $ abjection de l'Académie ; M. de Chamfort nous la montre comme conspirant contre la liberté nationale , comme auxiliaire et complice du despotisme , et par conséquent comme ennemie de tout bonheur public. Si ces accusations ont quelque fondement , il n'y a rien de plus nécessaire et de plus urgent que d'extirper l'Académie du milieu de nous.
M. de Chamfort a' sans doute dans les mains7 des preuves incontestables de crimes si odieux. U a eu communication des pièces de plus d'un grefife criminel où il aura trouvé et reconnu les complots académiques contre la liberté des
peuples } et il nous dit en effet : JEn voulez^ ww la preui^e ? je puis la produire ; je puis mettre sous vos jeux les bases et les articles de ce traité.
Et quelle est cette preuve ? où se trouvent ces bases et ces articles? C'est, qui l'aurait soupçonné avant la découverte de M. de Cham-* fort ? c'est , on ne peut l'entendre sans le rire de l'indignation , c'est dans la préface des éloges des académiciens par d'Alembert : c'est d'A* lembert qui a laissé échapper ce honteux secret de l'Académie française et dç toutes les académie§ : Le grand usage que les rois font de ces cçrporations pour perpétuer l'esclavage des peuples.
J'avais lu , comme tout le monde , cette préface sans qu'aucune des idées que M. de Chamfort cherche à en donner , se fut présentée à mon esprit. Je la relis cependant ; et quelle est ma surprise , lorsque , loin d'y trouver aucune trace de cet infâme traité de l'Académie avec les despotes , approuvé et ratifié par d'Alembert , j'y trouve cet amour de la liberté , (décent et sage à la vérité , mais toujours actif et courageux , que cet estimable philosophe a conservé toute sa vie , et qui anima tous ses écrits !
Pçpvds le commentaire du Patev^ quTSrasnx
a fait a la manière des. inquisiteurs de son temps pour prouver qu'avec l'envie de nuire et un faux et mauvais esprit il n'y a rien de bon qu'on ne puisse empoisonner , je ne pense pas qu'on pût trouver un exemple plus revota tant d'infidélité dans les suppressions, et de Êiusseté dans les explications , que dans le commentaire suivi que M, de Ghamfort a osé faire de cette préface.
U suffirait, pour en convaincre mes lecteurs , de les renvoyer à ce petit écrit qui n'a qu'une trentaine de pages , dont trois ou quatre seule-»
ment sont relatives a l'objet que je touche ici ; mais , pour mettre dans son jour l'infidélité du
commentateur, je suis bien forcé de rapporter
le texte qu'il a si indignement défiguré.
* I. Selon le philosophe : a L'ambition ( qui » fait désirer aux gens de lettres la couronne aca- » démique) peut produire beaucoup de bien » entre les mains d'un gouvernement édairé ^ » en portant les écrivains distingués à joindre }) au mérite des ouvrages l'honnêteté (}?ins lea » mœurs et dans les écrits. • ,
II. » L'homme de lettres qui tient on qui )) aspire à l'Académie, donne des otages à la » décence. Cette chaîne , d'autant plus puissante >) qu'elle est volontaire , le retiendra s^ps effort.
» dans les bornes qu'il serait tenté de franchir; » Il en sera moins sufjet aux écarts.
* ^ IIL » S'il y e&t eu à Rome une Académie » florissante et honorée , Horace eût efiacé de » ses yers quelques obscénités qui lesdëpatrent^ M et Lucrèce n'eût pas donné en vers prosaïques » des leçons d'athéisme.
^ IV. » Ce point de vue si intéressant ( les »> mœurs ) n'est pas le aeul sous lequel T Acadé-* D mie puisse et» envisagée f tout gouverne^ » ment sage % intérêt que sa nation soit éclairée^ w parce que l'ignorance et l'erretir sorit égale* i) ment funestes aux souverains et aux sujets^ et )) ne peuvent être utiks qu'aux tyrans. . . •
* V. w Parmi les vérités que les gouvertiemeus ont besoin d'accréditer , il en est qull leur im-* porte de ne répandre que peu à peu et comme par transpiration insensible.
* VI. j) Parce que le préjugé de la nation , souvent plus fort que l'autorité même , se révolterait contre ces vérités , si elles se montraient trop à découvert ; témoin les superstitions sur les épreuves judiciaires , sur les croisades , sur la crainte d'obéir aux monarques excommuniés; qu'on n'aurait osé heurter de front au dôulsième siècle, même avec l'appui des souveraines .^a^e siècle a ses erreurs chéries, toujours contraires
aux intérêts des peuples^ j . . . . et c'est à la des-
Iruetion de ces erreurs que le gouvernement •peut employa les compagnies littéraires , sur<tout'une compagnie semblable à celle-ci.
VU. )} Un pareil corps, également instruit et ^ge , organe de la raison par devoir , et de la prudence par état , ne fera entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en fau<r dra pour les éclairer sans les blesser.
* VIII. Ji) II- se gardera bien de jeter brusque^ ment la vérité au milieu de la multitude , qui la repousserait avec violence. 11 Ipvera douce« ment et par degrés le voile qui la couvre. Ré-? conciliée ainsi avec ceux qui auraient pu la crain-« dre , elle se verra insenàbleraent conduite et établie sqr son trône sans qu'il en ait coûté de trouble et d'efforts pour l'y placer. Si IjOuis-Le*» Gros eut institué une Académie , les superstitions de son siècle auraient disparu deuxsiéclesi plutôt y au grand avantage de la raison, du mo?
narque et du royaume m
A tout homme sensé qui a lu ce texte de suite, il paraîtra impossible qu'on en ait tiré de quoi Récrier, ayec la moindre ombre de justice , et l'Académie ^t d'Alembert comme ennemis des lumières, de la liberté, du bonheur des nations; mais M. de Cbamfort , en homme habile qu'il est , a deux moyens pour cela , les intei^réta-^ tîoçis fprcçes et |es pmi^ioiis a^rqitçs.
Dans son comipentaire^ M. de Chamfortcom* mencé par nous expliquer que les bornes entre lesquelles d'Alembert dit que la décence con--» tiendra raçadémiçien , sont celles-là mènie que l'ancien régime, c'est-à«dire le despotisme, ne vouait pas qu'on franchit^ lorsqu'il empêchait d'écrire des stériles utiles aux hommes et nui* sible^ à leurs oppresseurs ; et que la hardiesse d'enseigner ces vérités , est précisément ce que d'Alembert entend par les écarts qu'il veytque Ton réprime.
Est -r il nécessaire de fidre observer à i^es lecteiirs que danç cette partie du texte de d'A*^ lembert , la décence et les bornes que prescrit le philosophe , ne sont relatives qu'aux mceursi ainsi qu'il le dit nettement lui-même , et que Jes écarts qu'il veut qu'oie évite, et dont il donne les exemples diins les obscénitésd'Horace çt dans les leçons d'athéisipe de Lucrèce , n'ont rien de commun avec la hardiesse d'écrire des vérités politiques utiles aux hommes et nuisibles à leurs çppresseurs ; ceuxH:i n'ayant rien à ga-* gner en effet à ce qu'on imprime des ouvrages qbscènes, ou qu'on (enseigne l'athéisme en prose pu en vers ?
Le commentateur nous dit ensuite que les pe^ fîtes importantes que les gowememens ont be^ soin d'accréditer ^ d'Alembert veut qu'on feï
travestisse et qu'on les défigure ^ quahd on ne peut plus les dissimuler entièrement. Il est aisé de défendre d'Alembert, en observant que (^i7er la vérité, ce n'est pas la tras^estir; et que ce n'est pas parce qu'on ne peut pas la dissimuler en* tièrement , que d'Alembert veut qu'on la voile, mais au contraire parce qu'on ne peut pas la montrer tout à coup toute nue et toute entière, sans l'exposer à être repoussée par le peuple , dont l'intérêt est de la recevoir.
Sur ce que d'Alembert dit quil importe à cer^* tantes vérités de ne se répandre que peu à peu et par transpiration insensible , M . de Chamfort remarque spirituellement que l'Académie lais-sait peu transpirer.
U parait que M. de Oiamfort est , au moins aujourd'hui , de ces philosophes hardis , qui c^roient , Hon-seulement que toute la vérité est bonne à dire , principe qui ne peut être vrai <Jue dans un sens abstrait et général, mais encore (jue toute vérité est bonne à dire à toute heure, en tout temps, en toutes circonstances, à toutes personnes, et plutôt aujourd'hui que demain «
D'Alembert et beaucoup de bons esprits , qui dans des temps difficiles se sont rhontrés plus cotii^geux que M, de Chamfort , ont pensé différemment ; et il nie semble que beaucoup d e faits prouvent aujoui'd'hui mêitie qu'il peut y
avoir des înconvéniens graves à vouloir tout dire à la fois et tout faire en un coup.
Quant au reproche fait à l'Académie , d'avoir laissé peu transpii^r / il est le plus injuste du monde , et déplacé surtout dans la bouche de M. de Chamfort.
M. de Chamfiort sait bien que l'Académie , comme corps , n'a point d'ouvrage didactique à faire sur les grands intérêts des peuples. Un Dictionnaire , une Grammaire et une Rhétorique , desremar<|ues sur les auteurs classiques de la langue^ voilà les objets uniques, et/quoi qu'on en puisse dire , assez importans de ses occupations qui ne lui fourniss.ent pas les occasions d enseigner ces vérités fortes dont parie d'A^ lembert.
Ce n'est donc que par les individus qui la composent et qui l'ont coAiposée depuis sa fondation , qu'elle a pu laisser transpirer ces vérités ; mais est-il vrai qu'elle les ait tenues si bien cachées?
Est-il vrai que Fénélon , Fleury, Fontèneîk, Massil^on , Montesquieu , Voltaire , BuflEbh , d'Alembert , Thomas , CondiHac , et, parmi les vivans mêmes , messieurs Marmontel , Saint- Lambert , Malesherbes , Gaillard , Condorcet , ^tc, n'aient point laissé transpirer de vérités? L'Académie n'a pas laissé transpirer de véri*
tes ! et pourquoi donc a-t-«Ile été si souvent ^ depuis plus de cinquante ans y vn objet d'inquié-* tude et^e crainte pour lautorité dans les mains de ministres ombrageux et faibles ? Pourquoi a- 1- elle éprouvé si souvent Timprobation du gouvernement ? Pourquoi M. de Maupeou lui a-ît-il fait donner des censeurs théologiens i Pourquoi , etc ?
Tous ces Êtits ne sont pas ignorés de M. de Chamfort ; mais dans toute sa brochure il n'en a pas fait la plus légère mention , parce quen lui fournissant matière à invectiver contre l'ancien régime , ils auraient formé y en faveur de l'Académie , çç préjugé favorable , que puis-» que l'ancien et despotique régime ( celui de Louis XV ) croyait devoir réprimer l'Académie , l'Académie n'était donc pas flatteuse et esdave de l'ancien régime : mais on demande si cette omission est d'un hqmme qui aime et cherche U vérité.
J'ai dit que ce reproche fait à l'Académie d'avoir tenu la vérité captive, était bien mal placé 4^ns la bouche de M. de Chamfort. Si cet académicien eût employé sa vie et ses écrits à annoncer sans réserve é:es utiles, vérités qu'il se plaint qu'on ne veut que laisser transpirer; si ses ouvrages et ses talens eussent été consacrés k défendre la liberté contre toutes les espèce^
d'oppression , k peine aurait-il aujourdliui le droit d accuser l'Académie et* ses confrères d'avoir gardé un silence lâche , dont lui-même ne se trouverait pas coupable.
Mais il en est tout autrement ; tandis qu'un grand nombre de ses confrères, parmi ses seuls contemporains , ont défendu dans leurs écrits la liberté de la presse , la liberté de conscience , la liberté du commerce et toutes les causes du peuple, M. de.Chamfort, auteur de quelques discours académiques , de petites pièces de théà'tre qui ne sont rien moins que morales , de quelques contes gaillards, et d'une tragédie faible et oubliée, blâme hautement ses confrères d'avoir travesti , défiguré , caché des vérités que lui-même ne s'est jamais occupé d'enseigner et de répandre. Est-ce qu'il n'a pas prévu qu'on lui répondrait par un rapprochement si facileii &ire , et qui ne lui laisse rien à r^liquer ?
Suivons le commentateur : sur ce que d'Alembert dit, qu'un corps instruit et sage y tel que V Académie , ne fera y etc. ; le critique s'écrie : Sage ; messieurs ! comme s'il disait t c< Vous l'entendez, d'Alembert le dit lui-même ; l'Académie est un corps sage : JmbemUs confia» tem reum.
L'exclamation et la remarque sont vraiment curieuses. Et pourquoi M. de Chamfort ne
reut-il pas qu'une académie soit sage ? LixU même n'a -«t -il pas été plus que sage dans le sens où il blâme T Académie de letre? Est-ce que sage , depuis quelque temps , serait devenu synonyme de lâche , de faux , d'ennemi de la vérité et du bien public? Que M. de Chamfort> pour son usage ^ change ainsi la langue , il en est bien le maître ; mais jusqu'à ce qu'il ait le crédit de £dre recevoir plus généralement une acception si nouvelle > il ne devrait se servir du mot qu'en l'accompagnant de ses explications.
On n'est pas moins étonné de l'exclamation qui suit, à propos de ce que d'Alembert ajoute^ que l'Académie ^6ra un organe dé ta raison par desfoir^ et de la prudence par état. Quel état et quelle prudence ! s'écrie le critique.
Mais , M. de Chamfort , il ne suffit pas que vous répétiez avec étonnement les mots d^état et de prudence , pour les rendre ridicules. Vous n'ef^cerez pas du nombre des vertus celle qui enseigne à ne parler ^ à n'écrire , à n'agir qu'a propos ; qui détourne d'une démarche incon-* sidérée y indécente, injuste ^ nécessairement suivie du blâme public ; et en négligeant vous^ même de la pratiquer ^ vous n'en dégoùïefejù pas l'Académie.
Enfin f M. de Oiaxn£6rt trouve le crime de l'Académie constate par l'aveu que Êiit d'Alem^-
bert , qtieïle ne fait entrer de lumière dans lë^ yeux des peuples , que ce quil en faut pour les éclairer peu à peu sans les blesser. L'Académie, dit-il, toujours avec des points d'admiration , économisait la lumière ! Eh oui , M. de Chamfort : qu'en voulez -vous dire ? Pourquoi n'économiserait - on pas la lumière à des yeux faibles ? Lorsque Wentzel abaisse la cataracte p ne dëfend-il pas , pendant plusieurs semaines, l'accès du jour k l'organe qu'il veut rétablir , et ne le lui dispense -t- il pas ensuite graduellement? Image vrjaie des précautions que demande aussi l'introduction des vérités d'un certain ordre dans l'esprit des peuples ; précautions qu'on n'a jamais négligées impunément.
Après ce pitoyable et infidèle commentaire , et de si pauvres raisons , consistant la plupart , comme on vient de le voir , en exclamations sans preuves , M. de Chamfort s'écrie ; ^h !
messieurs , c'en est trop ; qui de cous n'est sur^ pris y indigné f réwUé? et conclut par le bel énoncé que j'ai transcrit au commencement de cet article , et dont la substance est , que^FAcademie vend aux roh, par le plus infâme des trafics , la liberté des nations.
Si on est surpris, indigné, révolté de quelque chose, c'est assurément d'un pareil abus, je ne? dirai pas de l'art , mais du méûer d'écrire ; d'un
oiiblî sî profond de toute de'cence; de toute raison et de toute justice : je croîs que J'analyse que je viens de feire de cette partie de l'écrit de M. de Chamfbrt , élèvera bien justement contre lui tes sèntîîxiens dans l'âme de tous mes lecteui*^.
J ai annoncé les omissions infidèles employées par le critique , pour nous faire voir , dans la préface des éloges, les prétendus crimes de TAcadémie et les aveux de d'Alembert; ces orilissions sont faciles à distinguer par l'astérisque qu'on à placé a côté de chacun des pas-^ sages omis.
Le premier alinéa rejeté par M. de Chamfort, énonce nettement, i*^ C[ue le gouvernement dont parle d'Alembert , coitime pouvant se servir utilement des académies, est un gouvernetnent éclaire et qui veut faire le bien.
Or, dans le langage de la philosophie, lé bien est le bien général, le bien des peuples, et un gouvernement n'est éclairé qu'autant qu'il sait reconnaître et suivre les routes qui conduisent à ce but. Ces deux mots seuls donnaient, k qui eût voulu les entendre , la clef de tout le passage de d'Alembert, et fermaient la porte à toutes les interprétations sinistres de M. de Chanïfort.
Dans le troisième alinéa , le passage omis
énonce clairement et explique , par l'exemple d'Horace et de liucrèce , c^ qu entend d'Alembert par la décence que TAcadémie prescrit, la chaîne qu'elle ^onne , les bornes qu elle pose , les écarts qu'elle empêche , et limite tous ces effets à l'influence que l'Académie peut et doit avoir sur les mœurs. Il *a été nécessaire à M, de Chamfort de supprimer ce trait, parce qu'il voulait faire entendre que cette décence , cette chaine, ces bornes étaient des entraves mises à la liberté civile et politique , dont d'Alembert ne parle pas encore en cet endroit.
Dans le quatrième paragraphe, d'Alembert établissant que l'ignorance et l'erreur ne peuvent être utiles qu'aux tyrans , et qu'un gouvernement sage a lui-même un grand intérêt à ce que les nations soient éclairées ; M. de Chamfort a du omettre en entier cette déclaration,qui dément si fortement cette étrange imputatipn , que d'Alembert et l'Académie ne voulaient ^as qu'on écrivît des ventés utiles aux hommes et nuisibles à leurs oppresseurs , puisque M, de Chamfort ne nous fera pas entendre que celui qui veut détruire les erreurs utiles aux tyrans , veuille taire les vérités qui leur sont nuisibles,
L'omiâsion du paragraphe VI est , s'il est possible , encore plus hardie ; car d'Alembert y explique encore plus nettement ce qu'il entend
par les erreurs qu'il veut détruire , en citant diverses superstitions qui ont fait le malheur des peuples , et que les peuples eux-mêmes défendaient contre l'autorité : et c'est de ces supersti^ lions qu'il dit qu'on n^ doit pas les heurter de front , et qu'il feut les combattre avec précaution et par Finstruiction que les corps littéraires peuvent répandre.
Enfin , ce qui paçse toute croyance , c'est la suppression entière du paragraphe VIII et dernier , qui tient immédiatement k celui qui a fourni à M. dje C^amfort plus de la moitié de son infidèle cpmnientaire et de ses pathétiques exclamations. Dans ce passée en effet > on voit l'Académie et le gouvernement occupés, selon d'AIembert , de la destruction des erreurs çow traires à V intérêt des peuples ; évitant pour cela de heurter de front les préjugés de la nation > pour la guérir plus sùreipent de ses préjugés; conduisant la vérité sur son trône y en la faisant passer , pour ainsi dii^e , sans être aperçue ^ au travers de la multitude qui lui en fermait l'açrcès ; et ce langage n'absout-il pas .victorieusement d'AIembert et l'Académie d'une conspiration contre la liberté de la nation , et contre la publication des s^érités utiles qux hommes et nuisihl^s à leurs oppresseurs?
C'est à la suite de cette déclamation anssi in-^
jurieiise qu'injuste , c'est après cette insulte faîte k la mémoire et aux écrits d'un philosophe qui ^ laissé un nom cher à la nation et respecté de toute l'Europe , d'un confrère , d'un homme , dans la société duquel il a ,yécu plusieurs an-^ nées*^ en laissant croire qu'elle était douce pour lui , que M. de Chamfort ajoute à cet étrange procédé une dénonciation de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , fille de l'Académie française , et digne fille de sa mère par le même esprit d'abjection y mettant aux ordres du des^poiisme une érudition faussaire ,^ comme l'Académie française , instrument de servitude sous Louis XIV ^ frein à Ut liberté sous Louis XV ^ et dans tous les temps une école de flatterie et de servilité.
Je n'entreprendrai pas l'apologie d'une société célèlwe dans l'Europe entière , formée d'hommes qui ont si bien mérité de leurs concitoyens par des travaux utiles ^ et jouissant d'une considération qui peut leur laisser dédaigner une telle insulte ; je croirais manquer à cette i^spectable compagnie , en m'ingérant de la défendre. Elle trouvera dans son sein de meilleurs champions que moi / si elle daigne les employer ; et je n'ai pas le droit de supposer qu'elle veuille descendre à se justifier.
Je touche à la fiû d'un travail qui devient pé-
nîble ^ lorsque Findignation lassée fait place an dégoût ; et ^ pour ne rien laisser subsister de
l'ouvrage de M. Chamfort, je rangerai ici sous deux cfae& ses derniers argumens contre l'Académie.
I. Selon lui « l'existence de l'Académie est contre les principes , incompatible avec les principes de l'assemblée sur les corporations. C'est une corporation qui asservit les talens , auxquels l'assemblée doit la même liberté qu'elle a rendue à tous, les autres genres d'industrie. Une corporation pour les arts de génie ! C'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu; et^ en fait de raison , nous ne pouvons plus rester en arrière des Anglais. »
J espère répondreàcette objection de manière à empêcher qu'elle ne se reproduise jamais.
Les principes ! les principes ! Ce mot a , pour beaucoup de gens y la force magique, de transformer les doctrines les plus incertaines et quelquefois les plus fausses et les plus funestes , en axiomes incontestables. Mais les principes, pour mériter ce nom, doivent^ avant tout , être des vérités. Dans leur énoncé même , ils doivent être circonscrits entre les limites au-delà desquelles ils cesseraient d'être des vérités , et enfin , pour les mettre en pratique f il faut les appliquer à propos.
Cest cette dernière^ègle surtout qu'il ne faut jamais oublier : car on ne saurait trop dire aujourd'hui que le mérite n'est pas à découvrir, à énoncer ce qu'on appelle des principes. 11 y a peu de découvertes à faire en ce genre. Tout est dit , et « l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a desjiommes et qui pen^ sent , dit La Bruyère » , il n'y a pas en eflfet une seule de ces opinions, appelées bien ou mal à propos principes , qui soit vraiment nouvelle j le difficile est d'appliquer avec justesse et avec justice les principes vrais. C'est le seul mérite qui reste aux faiseurs, et dont il paraît que M. de Chamfort n a pas été jaloux.
Pour se conformer à ces règles , il aurait du reconnaître le sens auquel est vrai le principe de l'assemblée sur les corporations , et s'assurer s'il était applicable à l'Académie française. Mais c'est une tâche qu'il ne s'est pas donnée , et que je vais remplir pour lui.
. Les corporations proscrites par l'assemblée nationale sont celles qui donnaient à tels et tels citoyens, sous telles et telles conditions, le privilège ou droit exclusif d'exercer telle ou telle profession , tel ou tel genre d'industrie ou de commerce, dans la ville ou l'arrondissement ou le pays pour lesquels la corporation était établie et le privilège accordé. C'est le sens que
ce mot , que nous avons pris des Anglais ^ a^ toujours eu en Angleterre , et qu'il a conservé en passant dans notre langue. C'est le sens qu'il a appliqué à nos jurandes ou Communautés d'artisans et de marchands à Paris et dans la plupart des grandes villes du royaume , ainsi qu'à nos compagnies à privilège exclusif pour quelque genre d'industrie ou de commerce^ tel que celui de la compagnie des glaces ou de la compagnie des Indes.
C'est avec beaucoup de justice et de sagesse que l'assemblée nationale a détruit les corporations de ce genre , puisque leur suppression était une conséquence immédiate et nécessaire de la liberté que la société doit garantir à tout citoyen d'user de ses facultés , de ses talens , de ses capitaux, de ses moyens de tout genre ^ comme il veut, en ne nuisant pas à un tiers , et en n'empêchant point tout autre que lui d'ea faire autant.
Mais quel rapport peut avoir avec l'Académie française , et avec les académies littéraires en général , le principe qui proscrit les corporations que je viens de définir?
Comment toucherait-il une compagnie qui
n'a point de privilège , qui note àaucun individu
existant , ni même à aucune autre association ,
* s'il peut s'en former de pareilles , la liberté de
faire tout ce ^'efle fait , et mieux , si elle peift, que l'Académie iie le fait? L'Académie n'est donc {>âs au nombre des corporations que l'assemblée a proscrites; Soii existence ne contrarie donc pas les principes. Tout f esprit de M. de Chamfort iie peut le tirer de là.
Observons cependant les efforts qu'il feit pour assimiler l'Académie aux corporations détruites par rassemblée.
H prétend que l'Académie asservit les talens , qu'elle donne des entraves au génie ; mais en quel sens et comment pourrait-elle lui donner des entraves lorsqu'elle ne peut pas l'empêcher d'agir et de produire à son gré ? Si M. de Chamfort avait le génie de Corneille et de Racine , comment FAcadémîe Fempêcherait-elle de nous donner une tragédie meilleure que Mustapha et Zéangir ? Malgré les académies , et sans être membre d'aucune , on peut écrire en vers et en prose des ouvrages excellens , comme des ou- #agés médiocres • N'avons-nous pas vu s'élever ûe nos jours et tout à coup des milliers de grands écrivains de feuilles périodiques , de grands politiques discutant profondément la veille la question du lendemain , et se croyant fermement autant de Solôns modernes et de nouveaux Montesquieux ? et si leurs découvertes rt leur gloire ne vont pas aux siècles à venir ,
sera-ce la faute des académiciens? N'avonsnous pas^ dans le seul genre dramatique , asse^ dauteurs pour fournir sans cesse des nouveautés à vingt théâtres de la capitale? N avonsnous pas des Charles IX ^ des Libet té conquise , des f^ictimes cloftrées , des Mirabeau à son lit de mort , etc. ? Et si ces chefs-d'œuvre du théâtre moderne n'effacent pas ceux de Voltaire et de Racine , peut-on s'en prendre à l'Académie?
L'Académie rend le génie esclave. Mais estce le génie des gens de lettres qui n'en sont pas? Ceux-là ne peuvent être esclaves d'un pouvoir qu'ils ne reconnaissent point , auquel rien fie les force de se soumettre. Ils ne sont point asservis à un gouvernement 30us lequel ils ne vivent pas.
Quant aux hommes de génie que l'Académie a comptés parmi ses membres, comme c'est très-» librement qu'ils sont entrés dans la compagnie, et très-librement <ju'ils y sont restés , s'ils 09$ réprimé l'essor de leur génie, pour y être admis ou depuis leur admission , ils n'ont été esclaves que d'eux-mêmes et non de l'Académie, et leur esclavage^ n'a été que volontaire et figuré , et tel qu'il ne peut être ni k motif ni l'objet de la
législation,
M. de Cbamforl q[ui n*a pas emcore assez pro-
Até des séances de F Académie pour attacher aux mots qu'il emploie ua sens précis , met ici^ contre toute logique , le mot fi^^ure à là place du propre , et argumente de celui-là , comme il pourrait argumenter de celui-ci : je m'explique.
La liberté qu'une bonne constitution doit assurer au citoyen , est une liberjté réelle et physique d'employer ses acuités corporelles et intellectuelles y comme il veut, sans préjudice et offense d un tiers. L'esclavage dont il doit être défendu, est celui qui lui ôterait cette liberté , et qui la lui ôterait malgré lui , puisqu'un esclavage volontaire , et que Tesclave peut faire cesser à tous les momens , n'est pas Tesclavage dont il s'agit ici , celui que la loi doit écarter des citoyens.
Si l'on pouvait dire, en quelque sens supportable, que l'Académie rend le génie esclave , ce ne serait que d'un esclavage volontaire et en figure , comme on dit que l'homme est esclave de ses plaisirs , de la fortune , de l'ambition , de l'amour ; et l'assemblée ne peut , ne veut ni ne doit nous défendre par ses décrets d'aucun de ces esclavages-là.
M. de Chamfort, en nous disant que l'Académie asservit le génie comme les corporations ^asservissaient le commerce , emploie donc en jsophiste un langage et des expressions sembla-
bles f pour exprimer des idées absolument différentes. Les erreurs nombreuses de M. de Chamfort en ce genre me prouvent , contre son intention, la grande utilité dune Académie.
Non-seulement les principes de l'assemblée sur les corporations ne s'opposent pas à l'établissement des sociétés ou compagnies littéraires, appelées académies, et notamment de l'Académie française ; mai^ , ce qui étonnera sans doute M. de Chamfort , et ce qui est pourtant parfaitement dans les principes de la constitution , l'assemblée n'a ni le droit ni la puissance de détruire l'Académie , opinion dans laquelle je serai soutenu par tous ceux qui entendent le véritable esprit d'une libre constitution.
. Qu'y a-t-il dans l'établissement de l'Académie? Rien autre chose que^e que je vais dire : Le droit ou la liberté de s'assembler, de travailler ensemble, de faire un Dictionnaire , une Grammaire , etc. ; de distribuer des prix fondé? par des particuliers qui donneraient ou conserveraient à une telle société ce droit de les dés cerner (Il n'y a point de prix à l'Académie fondé par la nation ) ; 'Cnfin , de perpétuer la compagnie , en nommant eux-mêmes et librement aux places vacantes.
Voilà tout ce qui constitue l'essence de l'Aca-
demie ; de sorte que si la législature n^a pas le droit d'empêcher une compagnie de faire tout ce que je viens de dire , elle n a pas le droit de détruire l'Académie.
Or , M. de Chamfort voudrait-il bien nous apprendre laquelle de ces actions , de ces occupations l'assemblée nationale a le droit d'tnter* dire aux citoyens qui voudront s'y livrer ?
Est-ce Faction de s'assembler au nombre de quarante, et plus souvent de douze ou quinze seulement , dans une salle commune ? Mais la liberté de former des associations paisibles , sous la protection des lois et à la connaissance du magistrat, dans des vues qui n'aient rien de contraire à la tranquillité publique et à la morale j cette liberté , dis-je , est un droit sacré du citoyen , droit non-seulement reconnu , mais rétabli et relevé par la nouvelle constitution.
Est-ce le but même de l'association et la nature de ses travaux? La composition d'un Dictionnaire , d une Granuna^re , une distribution de prix, des élections, des réceptions même publiques , n'ont rien de contraire aux principes d'un bon gouvernement , ni aux intérêts de la nation. Or , il est de principe, surtout dans la nouvelle constitution , que la loi n'a le droit dempêcl^er que ce qui est nuisible.
On dira que l'Académie est payée par la na-
tioii des vingt-cinq mille francs qu elle coûte en tout et pour tout au trésor public , pour ses jetons et autres dépenses ^ et que la nation a le droit de ne plus lui payer cette somme.
Ce droit de la nation est incontestable ; mais ce n'est pas là le droit de détruire l'Académie. Que la nation , par une économie plus que sévère , retire ces vingt-cinq mille francs ; en les retirant, elle ne peut empêcher les académiciens de s'assembler sans jetons , s'ils voulaient se conserver en société et suivre leurs occupations actuelles : ils pourraient continuer le Dictionnaire , distribuer encore les prix que des particuliers ont bien voulu les charger de décerner , nommer aux places vacantes parmi eux , avoir des assemblées publiques , le tout sous la protection* de la loi , protection qu'on ne pourrait leur refuser.
La suppression des jetons étant ainsi la seule manière dont l'assemblée nationale ait le droit d'opérer sur l'Académie , et cette suppression n'entraînant pas la destruction de l'établissement , j'ai donc eu raison de dire que l'assemblée n'a pas le droit de détruire l'Académie.
J'ai dit que l'Académie pourrait subsister , malgré le retranchement des vingt-cinq mille francs fournis par le trésor national;^ mais je ^is ajouter qu'il serait très-possible que ces
vingt-cinq mille francs vinssent à l'Académie de quelque autre source que du trésor public. Supposons ^ par exemple ^ un citoyen assez ami des lettres et assez riche pour fonder un revenu annuel de vingt-cinq mille francs pour l'amour de la langue française : en ce cas , M. de Chamfort aurait encore le chagrin de voir l'Académie continuer d'exister.
La grande peine de M. de Chamfort serait alors , selon ce qu'il nous dit lui-même , devoir se conserver une corporation pour les arts du génie ! Il faut consoler M. de Chamfort.
Je lui ferai observer d'abord qu'en caractérisant ainsi l'Académie , il n'est pas d'accord avec lui-même , puisque après avoir réduit , comme on l'a vu , toutes les fonctions de l'Académie à faire un Dictio^nnaire et des complimens ^ et à distribuer des prix , toutes choses qui ne sont pas les art§ du génie , il ne peut pas la traduire par devant l'assemblée, comme une corporation établie pour les arts du génie.
J'ajoute qu'établir une corporation pour les aiis du génie , pour tout homme qui veut s'entendre et ne craint pas d'être entendu , signifie établir une corporation /?0Mr faire faire de belles tragédies, des discours éloquens , de bonnes comédies , de beaux poèmes épiques et autres, etc. Mais M. de Chamfort sait bien que Richelieu
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n'a jamais eu line si sotte idée ; et pour s'en convaincre , s'il en doutait encore , il n'a qu'à lire les lettres patentes oii sont nettement énoncés les deux objets de rétablissement, Fun : de mettre les lettres en honneur; l'autre, de rendre le langage français élégant et capable de traiter tous les arts et toutes les sciences , et den établir des règles certaines.
Je viens à l'autorité des Anglais allégués par M. de Chamfort , comme n'ayant point de corporations pour les arts du génie , et chez lesquels ces arts prospèrent pourtant.
Je commence par Êiire observer à M. de Chamfort qu'il y a à Londres une certaine sa* ciété royale dans laquelle on cultive des arts et des sciences qui demandent aussi du génie , et qui serait une corporation aussi-bien que l'Acadéiiiie française , si l'on pouvait donner ce nom à la notre en quelque sens raisonnaljle.
En second lieu , si les Anglais n'avaient point d'académies pour les arts du génie , cela prouverait bien que de pareils établissement ne sont pas actuellement nécessaires , mais non pas qu'ils ne soient pas utiles , et c'est de leur utilité seule qu'il s'agit.
Enfin , il y a une grande différence entre cette proposition : les Anglais ri ont point d'académies, à laquelle j'ai bien voulu jusqu'à présent
réduire l'assertion de M. de Chamfort; et celleci : les Anglais ri ont jamais conçu qu'on pût awir des académies. La première est «un fait vrai ou faux^ indifférent dans la question; la seconde prête aux Anglais ^ contre les académies ^ des préventions y un éloignement, un dédain qu'ils n'ont points
On a pu s'apercevoir , par plus d'un endroit de cet écrit , que M. die Chamfort n'a pas l'érudition de son sujet : voici d^ quoi en convaincre encore mes lecteurs.
Il ne sait pas que^ quoique les Anglais n'aient point d'académie destinée à conserver et perfectionner leur langue ^ espèce d'établissement dont il s'agit ici ^ les meilleurs esprits parmi eux ont désiré en former une. Je n'ai pas le tempç de retrouver toutes les autorités que je pourrais citer à M. de Chamfort; je mq contenterai de lui en présenter deux assez importantes , celle du docteur Swift et celle de David Hunïe.
On trouve dans les œuvres du premier una lettre au comte d'Oxford , premier lord d^ la IréscMrerie ^ dans laquelle il expose le projet d'un établissement propre à corriger , perfectionner etjixer la langue anglaise.
Il place la première époque de la corruption du langage à la guerre civile qui conduisit Charles premier à l'échafaud , et sous le gouver-
tiement de Cromwell , « pendant lequel ^ dit-il^ le fanatisme des puritains et des républicains introduisit une sorte de jargon qui s'empara de tous les écrits du temps , et surtout des pièces de théâtre.
» A cette corruption vint s'ajouter, selon lui, celle qu'apporta la cour de Charles second , par la licence qui suivit la restauration , et qui , détruisant la religion et la morale dans le peuple , altéra aussi et souilla son langage, en y introduisant un grand nombre de mots nouveaux et de manières de parler recherchées, jusqu'alors inconnunes.
» Cette grande ville , dit-il encore , en parlant de Londres , a toujours eu quelques hommes de mauvais goût assez en crédit pour donner cours à un nouveau mot et le faire recevoir dans la conversation , quoiqu'il n'ait souvent ni signification précise ni formation régulière. S'il est au goût du temps , il passe bientôt dans les écrits périodiques et les pièces de théâtre, et s'incorpore dans la langue ; tandis que les hommes d'esprit et de savoir , au lieu de combattre ces nouveautés corruptrices , se laissent trop souvent aller à les souffrir et même à les adopten
» Pour corriger et prévenir cette corruption, je pense, continue Swift, qu'il faudrait faire choix d'uii certain nombre de personnes con«
ïiûes généralement comme les plus capables d'un pareil travail, sans égard à la qualité, au parti , à l'état ou profession de chacune. Ces personnes s'assembleraient à un temps et en un lieu désigné, et dresseraient un plan de leurs ti'avaux dans la vue que j'indique. Je ne me hasarderai pas de le leur tracer ; mais vous-même, mylord , et d'autres hommes en place et de votre rang, vous devriez être membres de cette société , et je ne doute pas qu'elle ne tirât autant d'avantage de votre exemple et de vos instructions , que de l'appui que vous lui accorderiez. Enfin , en exécutant ce plan , on aurait l'exemple des Français à imiter dans ce qu'ils ont fait de bien , sauf à éviter les Éautes qu'ils ont faites. »
Eh bien , M. de Chamfort , ne voilà-t-il pas Swift , excellent écrivain , excellent esprit , et , nota benè , excellent patriote , {proposant précisément pour son pays , et pour les progrès et la conservation de sa langue , une académie sUr le plan de l'Académie française?
On observera peut-être que Swift donne à entendre qu'il trouve des déâiuts dans l'établis*senient qu'il propose à ses compatriotes d'imiter. Je ne me rappelle pas que cet habile homme ait indiqué ailleurs ce qu'il y trouve à repren dre ; mais je ne puis supposer que ce soit rien I. i4
dWentiel ou d'irréformable , puisqu'on voit que son plan est précisément celui de TAcadémie française en toutes ses parties essentielles, l'objet de rétablissement y le moyen, le mélange des gens des lettres et des gens en place, etc.
L'autre autorité qui peut balancer celle de M. de Chamfort, est celle de David Hume, esprit libre , historien impartial et philosophe profond, qui, dans Thistoire des Stuarts, sous Tannée 1611, à l'occasion de l'établissement d'un collège fondé par Jacques premier, et dont l'unique occupation devait être de réfuter les catholiques et les puritains , dit que c'est là le seul encouragement que les rois d'Angleterre aient jamais donné aux sciences ; à quoi il ajoute en se plaignant
« Tous les efforts du grand Bacon n'avaient pu procurer un- établissement pour les progrès de la philosophie naturelle ( tel que l'a été de*' puis la société royale), et jusqu aujourd'hui les Anglais manquent d une société dont l'eniploi soit de polir et de fixer le langage. »
Je demande ce que devient la décision ma-^ gistrale de M. de Chamfort,rapprochée de l'opinion des deux hommes que je viens de citer.
Je demande ce qui reste de son exclamation :
une corporation pour les arts du génie ! C'est ce que les cinglais nont jamais conçu. Et,
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^ànt a la réflexion qu'il y ajoute , qaeh fait déraison , nous ne poussons plus rester en arrière des Anglais^ je dis de bon cœur , ainsi soit-il ! IL Ce sont moins des argùmens contre l'Académie que des consolations à ceux qui conserveraient quelque intérêt pour elle , et des conseils à rassemblée, nationale , qui terminent l'écrit de M. de Ghamfort.
« L'Académie y a...; se détruisant d'elleimême , en conservant sa maladive et incurable petitesse ; au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, elle ne sera plus aper^
eue Personne ne recherchera désormais
ses honneurs obscurcis devant la gloire à la fois littéraire et patriotique des orateurs de
l'assemblée On n'ambitionnera plus une
frivole distinction à laquelle le despotisme con** damnait les plus rares talens U faut lui
laisser la consolation de croire que , sans las* semblée nationale , elle était immortelle
En la détruisant 9 on a peu de clameurs à craindre > parce qu'elle n'a point Ik faveur populaire, et qu'elle n'a pour défenseurs que les ennemis de la révolution ; et enfin ses membres euxmêmes contiendront le chagrin de leur séparation dans les bornes d'une hypocrite et facile décence, surtout si l'assemblée, en dé-
truisant le corps ; traite, les individus avec une libérale équité »
Je ferai une réponse succincte à chacune de ces observations.
1^. Je ne pense pas que M. de Chamfoii; se tienne aussi assuré qu'il veut le paraître , de la mort naturelle et prochaine de TAcadémie , abandonnée à elle-même ; avec cette certitude, il ne se serait pas donné tant de peine pour la faire détruire incontinent. On n'assassine pas dans son lit un ennemi consumé d'une fièvre lente qui ne lui laisse plus que deux jours à vivre. Je crois encore qu'avec la persuasion que l'Académie s'en allait mourant de sa belle mort, M. de Chamfort se serait épargné la peine de surmonter aussi courageusement qu'il l'a fait , la répugnance naturelle qu'il a dû éprouver à se faire le délateur d'un corps dont il est membre , à insulter des gens de lettres avec lesquels il a vécu , à flétrir autant qu'il est en lui la mémoire de d'Alembert, etc. Son procédé serait encore plus coupable s'il n'aVait eu pour but que de hâter de quelques jours une destruction , d'ailleurs inévitable : on voit que j'explique ses intentions aussi favorablement que je le puis.
Je ne crois pas non plus l'Académie en aussi mauvais état qu'il le dit , parce que je ne re-
connais point en elle les symptômes mortels qu'on veut m'y faire voir : et à ceux qui diraient que je suis le médecin Tant-mieux, je répondrais que tous ceux qui connaissent la me^decine de mon confrère, savent qu'il est au pltrs haut degré le médecin Tant-pis. Maïs , apri s tout y voyons qui de nous deux sait le mieux son métier. ^
Mon confrère présage la mort prochaîne de l'Académie abandonnée à elle-même, parce qu'on n^ ambitionnera plus ses honneurs obscur'cis devant la gloire des orateurs de rassemblée ; mais j'ai déjà expliqué plus haut comment , dans le seul genre oratoire , il pourrait y avoir encore de la gloire à faire des discours comme Bossuet ; à écrire académiquement comme La Bruyère et Fénélon , quelque gloire qu'on puisse obtenir et mériter à la tribune de l'assemblée.
Les triomphes de l'éloquence devant une assemblée occupée des plus grands intérêts de la nation , seront sans doute les plus glorieux de tous ; mais la carrière où l'on obtiendra ces palmes ne sera pas ouverte à tout le monde en beaucoup de cas , et peut-être , au grand avantage de la chose publique , les électeurs préféreront, dans leurs représentans, le talent de bi^n faire à celui de bien dire. Peut-être
aussi que les électeurs de la plupart des dépar* temens , jusqu'à ce que la culture des lettres aî^ fait tous les progrès que M, de Chamfort nousi annonce , n'auront pas le goût assez sûr pour distinguer parmi les candidats les hommes du plus grand talent oratoire, et leur donner toujours la préférence.
n y aura donc des hommes éloquens qui ne .
trouveront pas place parmi les représentans de la nation ; et pourquoi ne laisserait-on pas. dans l'Académie un débouché de plus pour ceux d'entre eux qui ne dédaigneraient pas la Jrivole distinction à laquelle le despotisme avait condamné Bossuet et Massilh?} ?
Enfin , je veux qu'il ne puisse plus y avoir de grands orateurs hors de l'assemblée. La gloire littéraire est de plus d'un genre. Tant qu'on aimera les beaux vers et une belle tragédie , et une excellente comédie , et une belle histoire , et une discussion éloquente et philo-? sophique à la fois , même sur des objets étran-. gers au gouvernement , et jusqu'à une critique du genre de celle de M. de Chamfort, mais dans laquelle il y ait plus de justesse et de raison , un certain nombre d'hommes de lettres^ poètes , historiens , philosophes , etc. , pourront poursuivre la gloire attachée au succès dans le^ travaux de ce genre, et la trouver dans leur
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tidmission à l'Académie, par le suffrage de leurs pareils. Il pourrait donc y avoir une académie y quand ce ne serait que pour eux , et malgré le monopole de l'éloquence accordé à l'as^ semblée nationale par M. de Chamfort.
2^t On a déjà plaisamment remarqué que rhumanité de M. de Chamfort y qui veut qu'on détruise l'Académie tout à l'heure , afin qu elle ait la consolation de croire que , sans les décrets de l'Assemblée , elle eût été immortelle y res- 3emble à celle d'Agnelet, qui tue les moutons de M. Guillaume , de peur quib ne mouriont :
mais il faut rendre justice à ce qu'il y a de vrai dans ridée de M, de Chamfort , et reconnaître avec lui que l'Académie a pu en effet se croire immortelle , si elle n'a du craindre sa destruction que d'une assemblée nationale.
Si l'on eut dit à Montesquieu , à Buffon , à d^Alembert , à Voltaire : a Un despote ombrageux détruira votre Académie ; un pouvoir arbitraire ne pçut s'accommoder d une société littéraire et philosophique occupée de répandre la lumière , de chercher et d'embellir les vérités utiles aux hommea, de perfectionner la langue, instrument de toutes les connaissances , et surtout de celles dont les progrès amènent nécessairement la liberté et le bonheur des peuples; dune société qui produit ou attire dans son
sein des hommes , qui , comme voik , peuvent être appele's à juste titre les précepteurs du genre humain : si l'autorité royale achève donc de devenir despotique , votre Académie sera détruite. » Cette prédiction ne les eût point étonnés , et peut-être n*eût-elle fait qu'énoncer leurs propres craintes.
Mais si on leur eut dit : « Une assemblée nationale , dont la devise sera lumière et liberté , s'empressera de détruîre, de disperser, d'anéantir votre compagnie ; cet établissement , distingué eiitre les autres par l'amour de la liberté et de l'égalité, par Tesprit philosophique qui s'y établit et qui s'y montre la tête levée ; cette compagnie qui compte parmi ses membres des écrivains célèbres, à qui la nation doit déjà la destruction de tant de préjugés , et la connaissance de tant de vérités utiles , » ils auraient repoussé cette crainte comme une injure faite k la nation.
5^. Il ne tient pourtant pas à M. de Chamfort que cette dernière prédiction ne s'accomplisse ; et c'est pour encourager l'assemblée à réaliser ces sinistres présages , qu'il prend le soin de lui certifier que l'Académie ri a point la faveur populaire f et qu'en la détruisant on na point de clameurs à craindre,
M. de Chamfort ne s aperçoit pas qu'il se
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laisse aller ici à énoncer une idée injurieuse à rassemblée nationale , en supposant qu'elle peut être arrêtée dans une opération utile et justç y ou poussée à une niesure injuste ou funeste par la crainte des clameurs populaires. C'est ce que disent quelquefois les ennemis de la constitution. -
Mais pour répondre à cette étrange raison donnée à l'assemblée pour l'encourager à détruire l'Académie , il suflSt d'observer que s'il y a dans la nature des choses un établissement sur lequel il soit ridicule y absurde de consulter l'opinion populaire , ou de craindre la clameur populaire , c'est assurément celui d'une Académie ; et je laisse à juger à mes lecteurs y par ce trait y de la rag-e de popularité affectée par Mf de Ghamfort.
4**. M. de Chamfort arrive à un motif qui doit avoir plus de force aux yeux de l'assemblée, en lui présentant l'Académie comme n'ayant guère pour défenseurs que les ennemis de la révolution.
On peut remarquer d'abord qu'il est bien certain que parmi les ennemis de la révolution le plus grand nombre est de ceux qui n'aiment point et qui n'ont jamais aimé les académies , à qui ils attribuent avec raison au moins les premiers pas qu'on a faits dans uiie route qui , selon
eux f a mené la nation dans un abîme de maux, La haine de ceux-là pour l'Académie pourrait balancer aux yeux de l'assemblée la prévention que veut lui inspirer M. de Chamfort , d'après l'attachement qu'ont encore pour les académies quelques autres ennemis de la révolution.
Mais je n'accorde point à M. de Chamfort que les défenseurs de l'Académie ^ et notam-? ment tous ses confrères qui la défendent ^ soient ennemis de la révolution.
Je ne suis pas en droit de supposer que mea confrères veuillent s'abaisser à une justification, et par cette raison je ne dois pas me charger de les défendre ; mais je répondrai pour moi.
Il est aisé de prouver que parce qu'on défend l'Académie , on n'est pas cour cela ennemi de la révolution ; qu'on peut aimer à la fois F Aca-r demie et une bonne constitution ; qu'on peut y sans être esclave , être attaché à un établissement fondé plus qu'aucun autre sur des princî^^ pes d'égalité et de liberté.
Mais ce ne serait pas assez pour éloigner de moi l'imputation de M. de Chamfort.
Lorsqu'il dit que parmi les gens de lettres l'Académie n'a guère pour défenseurs que des ennemis de la révolution , il n'entend pas dé-« noncer ses adversaires comme des ennemis de la révolution , en cela seulement qu'ils défendroi^t
les Académies ; il prétend les feire regarder comme tels dans le reste de leurs opinions et de leurs principes. Il yeut affaiblir d'avance dans l'esprit de ses juges le plaidoyer de sa partie adverse, par Içs préventions qu'il inspire contre elle ; et avant le combat il veut faire à son ennemi cette espèce de blessure que jo n'appellerai pas par son nom, mais qui se ferme difficilement 9 et dont la cicatrice reste toujours. C'est donc cette dernière inculpation que je dois repousser.
Il me suffirait pour cela d'énoncer hautement que je ne suis point ennemi de la révolution , puisque M. de Chamfort , qui ne peut connaître mes opinions que d'après des propos inter-^ rompus de conversation , ou d'après des rela-^ tions de société , n'aurait pas le droit de me contester l'explication que je donne moi-même de mes sentimens.
Mais je veux faire beau jeu à mon adver-»
aire ; et pour cela je commence par déclarer que je suis effrayé de l'anarchie dans laquelle pous tombons ; que j'ai horreur des injustices et des atrocités dont on a souillé une si belle cause ; que les violations de la propriété , les spoliations ne sont pas excusées à mes yeux par ce qu'on appelle les besoins publics ; que j'ab-^ J^QITç les pillages , et les incendies , et les vio-
lences sanguinaires , et l'intolérance religieuse^ et ceux qui excitent un peuple aveugle à ces forfaits , et ceux qui les payent , et ceux qui
les approuvent sans les payer , et enfin ceux-là mêmes qui les excusent par rage de parti, puisqu'il est impossible d expliquer leur indulgence par un aveuglement qui demeure inexplicable.
Mais, malgré ces sentimens profondément gravés dans mon âme , je ne suis pas ennemi
de la révolution ; et pour en convaincre y sinon M. de Chamfort, au moins les hommes rai-sonnahles et modérés ^ voici ma profession de foi politique.
Je crois à la souveraineté de la nation , sou-» veraineté qui emporte pour elle le droit inaliénable de former et de réformer son gouvernement.
Je crois que la nation française , composée de vingt-cinq millions d'âmes y et occupant un territoire de 20a lieues de diamètre , ne peut exercer cette souveraineté qu'en la déléguant.
Je crois que les délégués naturels et nécessai-* res d'une nation agricole sont les propriétaires de ses terres, qui réunissent en eux tous les genres d'intérêt que peut avoir le citoyen à uu bon gouvernement.
Je crois que la première délégation faite pair
une nation de sa souveraineté pour l'exercei* ^ établit un pouvoir constituant.
Je crois qu'à ce pouvoir constituant appartient la distribution et l'organisation des pouvoirs , dont l'action constante et régulière doit maintenir ensuite la vie et le mouvement dans le corps politique.
Je crois que ces pouvoirs à établir par le pouvoir constituant sont le législatif et l'exécutif.
Je crois que ces deux pouvoirs ne doivent jamais être réunis^ sous peine de dissolution de la société.
Je crois que le pouvoir législatif ne peut pas être exercé utilement et sûrement pour la société par une assemblée uniqiie.
Je crois que confiées à deux assemblées , dont le concours doit être réciproquement nécessaire , les opérations du pouvoir législatif doi'vent encore être sanctionnées par le pouvoir qui doit les mettre à exécution.
Je crois qu'au pouvoir législatif ainsi organisé et balancé , doit appartenir le droit de faire toutes les lois postérieures à la séparation et à l'organisation des deux pouvoirs , c'est-àdire les lois civiles , les lois criminelles et les lois fiscales.
Je crois que ces trois sortes de lois doivent
lâërîver toutes des droits naturels des hotnineis ^ considérés antérieurement à leur réunion en société politique y droits quils se sont proposé de conserver et d assurer en y entrant.
Je crois que ces droits , sources de toutes les lîois sociales utiles et justes y sont la sûreté indi* viduelle ; la liberté individuelle dans sa plus grande étendue ; la propriété la plus sure et limitée uniquement par un droit égal de propriété dans chaque autre individu ; la liberté entière dli culte religieux ; la liberté des dis-» cours et celle de la presse , sauf la responsa-» bilité envers les individus et envers la société > dans liss cas prévus et déterminés par la loi ; l'égalité de tous les citoyens aux yeux dé la loi , l'égalité proportionnelle de l'impôt individuel ; la limitation de la totalité de l'impôt à ce qui est nécessaire au maintien de la société ; Féga-» lité des peines infligées aux mêmes crimes poui* tous les coupables, etc. ; je crois, dis-je , que tous ces droits sont les bases sur lesquelles doivent s'élever les lois à établir par le pouvoir législatif.
Quant au pouvoir exécutif, c'est-à-dire , à la force du gouvernement , tant pour le maintien de l'ordre au dedans , que pour la défense contre les ennemis du dehors, deux parties inséparables d'un même tout, je/croîs que dans un pays tel
qUe la France , il ne peut être remis que dans les mains d'un monarque , et qu'il doit lui être confié entier, libre, indépendant, sous peine de vivre dans l'anarchie, sous la seule clause de la responsabilité des agens de ce pouvoir , en contenant cette responsabilité même entre les limites par-delà lesquelles elle empêcherait et entraverait l'action du pouvoir exécutif. Je crois que là monarchie doit être héréditaire, et le monarque inviolable.
Je crois que le pouvoir judiciaire , mis par quelques politiques sur la même ligne que les deux autres, n'est, malgré son importance, qu'un pouvoir secondaire , dont l'organisation doit appartenir au pouvoir législatif conjointement avec le pouvoir exécutf , et qui , en aucun temps et sous aucun prétexte , ne doit être réuni dans les mêmes mains à aucun autre pouvoir , etc. , etc.
Tels sont les principaux articles de mon symbole politique ; c'est à 'M. de Chamfort à prononcer maintenant si celui qui les professe , et qui les a hautement professés en des temps où il y avait quelque courage à les montrer , peut être regardé comme ennemi d'un changement (puisque le mot révolution ne signifie que cela) , d'un changement , dis-je , qui a éloigné tout obstacle à leur établissement.
5*. En rassurant rassemblée contre là crainte qu elle pourrait avoir de causer aux membres de TAcadémie quelque chagrin par leur séparation f M. de Chamfort insulte encore gratui* tement ses confrères , et se montre bien mal-^ adroit dans le choix du moyen qu il présente à l'assemblée pour les consoler.
De quel droit suppose-t-il que ses confrères ne se regretteront pas les uns les autres ^ et qu ils se contenteront de mettre dans l'expression de leurs ^eiiixmtnsune facile et hypocrite décence ? Je lui déclare, pour mon compte, que cette séparation me sera très-pénible, et pour lui prouver que je n'y mets aucune hypocrisie , et le détromper par ma franchise , je lui dis nette-^ ment que ce n'est point lui que je regretterai.
Le moyen de consoler les académiciens de leur séparation , suggéré à l'assemblée par le détracteur de l'Académie , est , en détruisant le corps , de traiter les indisfidus avec une libérale équité.
C'est un rapprochement heureux que celui qu'on a fait, danslsL Feuille des indépendans, du procédé de M. de Chamfort , avec le mot des gensdeBeziers, qui disent d'eux-mêmes: Nous aidons de F esprit , mais ils sont fous. Eh ! qu'y a-t-il de plus ressemblant à cette naïveté que de dire à l'assemblée : « Les gens de lettres qui
/ Cotttpdseût rAcadëmie sont de vils esclaves ^ fauteurs du despotisme, ennetnis de la r^olu-» lion ; mais donnez-moi Une bonne pension ? »
M. de Chamfort , au reste , est ici un soUici^ teur bien maladroit, et, quoiqu'il ait toujours assea bien fait ses propres afiaires, je ne le char^ gérai pas des miennes auprès du comité des pensions. Ne voit-il pas qu'en signalant tous les défenseurs de l'Académie > parmi lesquels se trouvent presque tous ses confrères , com^ie des ennemis de la révolution , il donne des armes puissantes à la sévère économie de M. Ca^ mus , puisqu'il est bien naturel qu'on dise : Ceux qui ne regretteront pas l'Académie n'ont pas besoin d'être consolés de sa destruction , et ceux qui en seront affligés , étant tous ennemis de la révolution , ne méritent pas les pensions qui les consoleraient : partant , point de pen-^ sions ; ce qui n'est plus le compte de^ M. de Chamfort > quoiqu'il n'ait pas besoin d'être consolé.
II est aise de comprendre comment , dWô part, des hommes de lettres, pensionnés ou non , regretteront une société littéraire > dont les travaux leur étaient agréables , où ils trouvaient souvent une conversation instructive et intéressante , et l'occasion de voir trois fois par semaine des hommes estimables unis avec eux J. i5
par les mêmes goûts ; et de l'autre , comment Thumeur et la misanthropie de M. de Chamfort l'empêchent d'attacher aucun prix à un commerce qui n'avait pour lui aucune douceur.
C'est pour lui seul que la pension qu'il demande ne sera pas une consolation , mais un surcroît de bien ajouté à celui que lui fera la dissolution de l'Académie. Je lui fais mon compliment sur tant de bonheurs à la fois. Quant à moi y je ne puis avoir pour cet événement , comme pour beaucoup d'autres dont je n'ai pas à me réjouir^ .que le courage qui les fait supporter , et non pas l'insensibilité qui empêche de s'en plaindre.
J'observerai, en finissant, que c'est avec quelque peine que , pour défendre. la compagnie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir , j'ai donné le spectacle d'un combat que l'opinion publique blâme presque toujours entre les membres d'une même société, sur cette seule circonstance et antérieurement à tout examen. Cette considération m'aurait toute seule arrêté , si je ne me tenais pas assuré que, la justice de la cause que j'ai défendue étant une fois reconnue , on ne blâmera plus que l'agresseur.
Les hommes condamnent légèrement et se scandalisent aisjément; mais c'est une belle maxime de TEvangile que celle qui blâme cette injustice > eu distinguant celui par qui le scaa-
dale arrive : Vcb iUi per quem scandalum peniL C'est la distinction qi^e je demande qu'on fasse entre M. de Ghamfort et moi , puisqu'on ne peut douter que ce ne soit par lui que le sean-< dale est arrivé. Pour l'amener^ s'il est possible , à résipiscence^ je lui rapporterai le reste du passage et la menace qu'on y fait à ses pareils : Expedit ei ut suspendatur mola asinaria in collo ejus , et demergatur in pwfundum maris. £n S. Matthieu > chap. i8.