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moins en jugent-elles ainsi), parce que‘dans les vapeurs l’activité de l’âme est moindre ou plus indéterminée , d’où il arrive qu’on saisit plus avidement , dans la contradiction même > Un.
motif de se décider. Les vapeurs sont ordinairement accompagnées d’une certaine faiblesse de l'esprit, qui fait qu'il ne peut $e prendre à rien , et d’une incertitude qui l'empêche de se diriger vers aucun objet avec quelque confiance. Proposez à une femme à vapeurs le choix de deux promenades, de deux lectures, de deux parures, vous la verrez suspendue, indécise des heures entières. Voulez-vous la décider promptement et sûrement , parlez en faveur de l’un des deux partis, elle prendra l'autre aussftôt , ) et y tiendra avec obstination.
Je ne dois pas oublier les gens de lettres, souvent attaqués de la même maladie , et qui én laissent voir les symptômes, lorsque l'usage du monde ne les a pas formés à dissimuler leurs opinions, et à tolérer celles des autres : accoutumés à exercer les facultés de leur esprit avec plus de force et de suite, ils souffrent plus impatiemment qu'on veuille leur faire adopter des séntimens .auxquels ils n'ont pas été conduits par eux-mêmes ; ils ne veulent passe laisser mener, parce qu'ils marchent ordinairementseuls, et l'esprit de liberté, dégénérant quelquefois
chez. eux en esprit de contradiction, les arme contre la.vérité même.
Quelques gens du monde, en. lisant eeci, croiront pouvoir tirer avantage dé cet aveu éüntre les gens de lettres, et m'en sivront gré; mais je ne veux pas surprendre leurs éloges ; et je leur dirai avec la rmènke frañehise , qüe si l'esprit de éontradiction ëst en eux us peu mieux déguisé sous les formes de la politesse ; il est souvent accompagné d'un mépris pour les opinions qu'ils combattent, plus choquant que toute la dureté du pédantisme; d'ailleurs il est moins exeusable, Qu'un homme accoutunié à la réflexion et au travail , qui exerce tous les jours son esprit dans l’art difficile de penser, et qui s'est fait un fonds d'idées acquises et d'opinions arrêtées sur un grand roimbre de sujets, eombatte , sahs assez dé réflexion, une assertion vraie qu'il n’a pas encore examinée, c'est une faute que je ne veux pas excuser entièrement ; mais après tout , un tel homme a acquis le droit de rejeter quelquefois l'opinion des autres, par la raison mère qu'il met quelque soin à former les siennes. Mais j'atoue que je n’atcorde pas la mèêine indulgence et les mêmes droits à ces . gens de là meilleure compagnie, et de beaue6up d'esprit, qui contredisent continuellement dans. la conversation lés vérités les plus éviden-
tes, ou dumoins les mieux prouvées , sans avoir jamais examiné les questions auxquelles elles tiennent, et sans projet de les examiner le Iéndemain. Je n'ai pas besoin d’avertir que je ne parle pas ici des gens du monde qui ont cultivé leur esprit, et qui ont autant de. droit que les savans-mêmes d'avoir un avis.
Je m'attends à voir le principe que je donne à l'esprit de contradiction, méconnu par ces mo-
ralistes, qui regardent l'amour-propre au lin
térêt comme la source d’eù découlent toutes les actions humaines. Leurs aæumens sont connus, je ne les répéterai pas ici; mais je puis ÿ opposer des réponses satisfaisantes.
Je remarque, d'abord, qu'il ne faut pas confondre l’amour-propre en nous avec la haine que nous avons pour ce vice en autrui. Or, les effets de Fesprit de contradiction o#t bien pour principe immédiat la haine que nous portons à l'amour-propre des.autres ; mais cette haine
elle-même n'est qu'un effet manifeste de l’a-
mour de la liberté. |
L’amour-propre qui se montre, et il ne peut être ici question que de celui-là, n’est autre chose que l'expression de l'opinion qu'un homme a de lui-même, et-dont nous sommes blessés , prineipalement : à raison de ce qu'elle est trop prononcée. Nous savons généralement, et nous
à | 154 sommes parfaitement convaincus par nos observations sur les autres et sur nous-mêmes , que tout homme a une idée avantageuse de son mérite. Nous ne le troublons pas dans cette opi- . nion, lorsqu'il ne prétend pas nous la faire recevoir ; nous croyons quelquefois au mérite d’un homme autant que lui-même ; mais dès qu'il nous laisse voir le projet de nous y faire croire , Yesprit de contradiction se déploie, et nous cesserons de lui rendre justice, parce qu'il veut que nous la lui rendions.
* En second lieu; il me sémble que l'esprit de contradiction se montré avec toute son énergie dans beaucoup de circonstances où l'intérêt et l'amour-propre ne parlent point au cœur.de l’homme.
Il agit très - fortement dans les enfans dès l'âge le plus tendre; or il est difficile de supposer en eux, avec quelque vraisemblance, aucune passion antérieure à l'amour de la li- berté. | Il n’est jamais plus ardent que dans les-que- relles théologiques et philosophiques, qui n'ont pour objet que des opinions spécülatives, et dans ces disputes extemporanées qui naissent à tous momens dans la conversation, et, dans lesquelles auçun “des contendans n'a d'intérêt
véritable à ce qu ‘une opinion triomphe plutôt
que l’autre.
Qu'on choisisse un sujet le plus indifférent à toute une société, et qu’on avance une roposition vraie sur ce sujet , neuf fois sur dix la vé-
. rité que vous aurez énoncée sera combattue par
quelqu'un des assistans, et par la supposition même , elle ne le sera pas par intérêt. | Il y a des gens à qui l’on peut faire soutenir successivement deux opinions contradictoires, en avançant successivement deux propositions contradictoires. Deux hommes se promènent dans un chantier de marine. L'un dit : Voila du bois excellent. — Point du tout, dit
le contradicteur, à! ne vaut rien. Le premier
s'approche , et feignant de regarder avec plus
d'attention : En effet, dit-il, voilà le ver en
plusieurs endroits... — Le ver, dites-vous ? il n'y en a pas vestige. C’est moi qui ine trompais, et le bois est des plus sains que j'aie vus. Ce dialogue ;, je l'ai entendu.
ÎLest assurément impossible d'expliquer par le motif de l'intérêt cette double contradiction;
et je crois qu’on en rendra raison d’une manière
beaucoup plus naturelle, en l’attribuant à un amour déraisonnable et mal entendu de la liberté, ‘qui fait craindre à certaines gens, jusqu’ a l'empire d de la vérité.
On peut encore reconnaitre cette passion pour la liberté, sans aucun motif d'intérêt dans la manière dont on juge les anciens et les modernes : celui qui loue Virgile énonce une opinion qui, à proprement parler, : n'est pas à lui, qui au moins ne lui ést pas particulière. Il ne trouve point où presque point de contradicteurs. Mais si l’on parle d’un auteur moderne, c'est toute autre chose. Les gens de goût du siècle et de la cour de Louis XIV, qui sentirent les premiers le mérite de Quinaut, et qui l'annoncèrent; produisaient leur opinion avec quelque autorité. Ils voulaient ou paraissaient vouloir exercer quelqué empire sur l'esprit des autres , ils devaient donc trouver de la contradiction et de la résistance ; et Despréaux > cet excellent maître de goût, a pu laisser é égarer le sien , jusqu’à tenter de rendre ridicules , jusqu'a appeler lieux communs de morale lu- . brique, Armide, Atys et Roland, ces ouvrages charmans qu'il n'avait aucun intérêt de trouver mauvais. |
J'ai cité plus haut les oppositions que.rencontrent les hommes d'état les plus habiles èt les mieux intentionnés ; il me semble qu’elles ne peuvent être l'ouvrage de l'intérêt.
Si vous voyez un administrateur, voulant rendre à l'agriculture son activité, au commerce
15 y sa liberté, : à Pindustrie ses ressources, à la perception des impôts sa simplicité ) aux citoyens de tous les ordres leurs droits naturels, et que cet homme soit en bufte à un déchaînement universel , ne penséz pas que ce soit l'intérêt qui égare ace poinit l'opinion. Le plus grarid nombré de ceux qui critiquent les opérations du ministre, n’ont rien à gagrier à ce qu’elles échouent, ettous les citoyens, si l'on en excepte ceux qui vivent
immédiatement de l’abus, doivent désirer le ré-
tablissément d'une bonne administration. Mais les opérations du ministre sont approuvées d'un certainnombredegens quilesannoncèntcomme
fortbonnes; ; le ministrelui-même, en changeant, ‘en réformant , a l'air de dire au public : : Je fais
mieux qu'on n'a fait avant moi; je fais bien.
‘Il faut donc que Pesprit de contradiction s’élère
et emploie toutes ses forces à le décrier. Sans céla, que dire qui ne fût précisément ce que les
‘amis du ministre disent déjà ?
Ajoutons, enfin, “qu'il n’est pas rare, et l'exemple que nous venons de donner en fournit la preuve ;.qu'il n'est pas rare, dis-je, de voir l'esprit de contradiction poussé jusqu'au point. d’armer l’homme contre son propre in- . térêt. En mille occasions, on tient plus fortement à ses idées qu’à son avantage réel et connu. Voilà ce qui fait tant de martyrs d opinions |
extravagantes, tant d'entreprises folles, qui ruinent ceux qui les font , etc. ; et 1l me semble qu’en tous ces cas, la passion de l’homme pour ‘la liberté est le motif qui l’attache si fortement aux opinions qu'ila adoptées, aux plans qu'il a conçus, puisqu’en les soutenant , il s’écarte de ses véritables intérèts.
Je sais qu’on attribue communément ces effets à la méchanceté et à la corruption des hommes. 1 n'y a rien de si facile que de donner ce principe à tout ce qui se fait de mal; mais il faut se défier de l'explication, précisément parce qu'elle
est trop générale et tropaisée. Les hommes sont
moins méchans, et surtout moins constamment méchans, que ne le supposent des moralistes misanthropes,
Que des actions préparées, méditées, qui présentent des objets puissans d'intérêt, soient l'effet de la vengeance et de la haine, de l'envie , de l'avarice , de l'ambition , etc. , cela se voit, en effet, trop souvent; mais pour combattre la vérité même, pour contredire, il ne faut qu’un
‘ ‘amour mal entendu de Ja-liberté. Si l'on veut nous faire admirer un grand écrivain, un grand artiste, un grand homme d'état, un homme de bien, il se peut qu’on repousse l'admiration , | l'estime ; qu ‘on refuse même justice sans haïr le génie, ni les talens, ni la vertus en un mot,
Bans être méchant, et seulement pour ne pas recevoir ses .opinions d'autrui. La nature humaine n'est pas plus parfaite, mais aussi n’estelle pas plus méchante que cela. | Cette manière de voir l’homme, en même temps qu’elle nous semble plus vraie, est aussi plus consolante. Si l'esprit de contradiction tient au désir de conserver et d'exercer notre liberté , il ne faut pas se plaindre de la nature, puisque la liberté , ou , si l’on veut, l'activité , est .le présent le plus précieux qu’elle nous ait fait, et qu'il est moins affligeant de voir les hommes comme portant l'amour de cette liberté à un excès quelquefois déraisonnable, que comme méchans et continuellement occupés de
. nuire: on se familiarise avec la faiblesse et Pim-
perfection ; mais iln'ya point de traité à à faire «avec la méchanceté. | Sans doute on ne peut se dissimuler ç que l'esprit de contradiction entraîne après lui des inconvéniens considérables. Il ést souvent le fléau de la société ; c’est lui qui en trouble la paix ; ses effets ficheux se font, sentir dans les que- -relles de tous les genres , politiques ,. théologiques, philosophiques , littéraires , etc., auxquelles 1] donne ordinairement maissance , et qu’il exalte jusqu’à la passion. C’est par esprit
de contradiction que chaque parti exagère son
opinion même, et ce qu'il appelle l’absurdité de ses adversaires; qu’il charge les couleurs du paradoxe , en croyant ne faire autre chose que soutenir ce qu'ib avait ävancé d'abord ; de sorte que la querelle étant arrivée ainsi par degré à saiplus grande vivacité , si l'on. rétranchait des assertions de chaque parti ce que l'esprit de con Ÿ tradiction y a mis, on trouverait sousent des ‘opinions peu distautes l'une de l'autre’, et très-
faciles à concilier.
C’est encore l'esprit de contradiction qui-parvient souvént à arracher aux grands talens et aux grandes aolions l’estime publique, première et presque unique récompense du génie ‘a dela vertu.
Il est malheureusement vrai qu'une des plus grandes causes du dégouragement qu'éprouvent les hommes occupés de la recherche des-vérités utiles , du perfectionnement des:arts, de la , ‘production des chefs-d'œuvres du goût , du. honheur des sociétés, etc. , est cette opposition continuelle qu'élève devant eux l'esprit de con: tradiction. Tant que l’ardeur et l'enthousiasme de la jeunesse les ‘animent, tant que les illu-
<-sionts d'un cœursensible et bon les soutiennent, des obstacles ne les rebutent pas ;-ils se flattent d'en triompher ; ils comptent sus le pouvoir de Ja vérité, sur l'empire du beau, sur l'attrait de
161 | la vertu , qui doivent subjuguer le monde ; ils n'imaginent pas qu'on puisse mécônnaltre , et encore moins insulter ces divinités bienfaisantes autrement que paruneerreurinvolontaire qu’ils espèrent dissiper. Mais lorsqu’ane ‘triste expérience les a détrompés , quand se montre à - lears yeux, pour la premaère fois , un ennemi caché jusqu'alors, ou dont ils avartent méconnu la force, °
Ploravére suis non respondere favorem
Speratum merttis ,
le découragernent et l'inaction suctèdent à l'ardear et à l'activité ; l'omme à talens laisse visif en lui le génie qu'il avait reça de la nature pour plaire et pour émouvoir ; le philosophe tient une foule de vérités dans sa main , sans datgner l'ouvrir ; l'administrateur éclairé et vertueux se contente de gémir désormais sut les maux de l'humanité, en renoncant à les guérir.
D'un autre côté , comme dans les choses humaines le bien est presque "toujours à côté du mal, on peut regarder l'esprit de contradiction comme une source de beauconp d'avantages.
C'est lui qui conduit insensiblement le genre humain à la lumière et au bonheur, par la destruetton successive de toutes kes erreurs. En excitant les esprits à combattre les opiniôns