‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 9 sur 41 · DE L'ESPRIT DE CONTRADICTION · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT DE CONTRADICTION

Braucour de. moralistes ont assigné un prine cipe général aux actions humaines : les uns le motif de l'intérêt, d'autres celui de l'amourpropre, de la compassion , etc. |

Peut-être ces divers systèmes de philosophie | pêchent-ils par la trop grande étendue qu'on a voulu leur donner ; peut“étre l'explication estelle trop générale pour des phénomènes nombreux et variés qui se refusent à être rangés sous une même classe, et à “épendre de F action d'un ‘même principe. |

Pour expliquer les effets moraux, ne serait-il pas plus utile d'en observer d’abord les causes immédiates ? En morale comme en physique, c'est avoir fait beaucoup que d’avoir découvert une cause prochaine. C’est même par cette voie , c’est-à-dire , en découvrant successivemént une cause immédiate , et puis la cause de cette cause, et ainsi en remontant, qu on a fait faire à‘ la connaissance de la nature les progrès dont notre siècle peut se vanter.

C'est la marche que je me propose de suivre

tAAUIaMaN |

ici, en montrant l'esprit decontradiction comme le principe imméfliat de beaucoup d'actions humaines , comme une des forces motrices de l'homme, sans prétendre qu'elle soit n1 la plus générale ; ni la seule.

L'esprit de contradiction est un: penchant de l'homme à se.refuser aux idées et aux sentimens tu’on veut lui faire adopter, et aux actions qu’on veut lui faire faire, précisément parce qu'on s "efforce de lui i inspirer ces idées et ces senlimens, ou qu’on éxige de lui ces actions. Constatons d’abord l'existence de ce penchant , et connoissons ses eflets, Je commencerai par en appeler au témoignage que chacun peut se rendre soi-même, et je demanderai si toutes les fois qu’on entend avancer fine assertion , une opinion, un simple fait avec autorité ; si toutes les fois qu'on exige de nous une action, une démarche , nous ne nous sentons pas, au moins légèrement, portés à

| douter, : à nier, à refuser, en un mot, à contiredire. Jeme bornerai ici à la contradiction Lu on Qppose aux opinions.

Non-seulement on sent cette inclination à la contradiction ; ; mais on la laisse voir en société, et l’on y cède continuellement. Tout ce que peuvent faire la politesse, l'usage du monde, est de lur donner des formes moins désagréables,

On la présente sous l’air du doute modeste, du désir d'une explication ultérieure , d’un scrupule : Permettez-moi de vous demander, étc.

Faites-moi la grâce de m'expliquer comment

il se fait, etc. J'ai cependant entendu dire , etc.

Ce n'est pas tout-a-fait cela , etc. Mais elle n’en est pas moms une contradiction.

N'est-ce pas la contradiction qui fournit à ce . fonds inépuisable de conversations oiseuses de tant de gens qui se rassemblent dans les grandes villes, et qui consiste presque uniquement à douter de ce qu’un autre avance, à le modifier ou à le combattre ? Et la politesse de la conversation , qu'est-elle autre chose que l'attention continuélle à dissimuler en soi l'esprit de contradiction , et à ne pas l’exciter trop vivement dans les autres ?

Toute la partie de l’éloquence qui emploie ce qu’on appelle les précautions oratoires, b'est

que l'art d'éviter ou de vaincre lés obstacles que

Fesprit de contradiction oppose à Porateur; et. ke talent du négociateur n’est que l'adresse né

cessaire paur ne pas l’animer dans les personnes

-avec lesquelles il traite.

Dites beaucoup de bien d’un absent, vos auditeurs en rabattront au nfvins la moitié ; tous apporteront quelque restriction à vos éloges,

et quelqu'un d'eux pensera moins avantageuse- |

ment qu'il ne faislit de celui que vous aurez loué. |

Une femme ; connue par beaucoup de vertus et par une grande connaissance des hommes (madame Geoffrin }, établissait comme autant de règles : r°. qu’il faut rarement louer ses amis dans le monde ; 2°. qu 11 ne faut les louer que généralement , et jamais par tel et tel fait, en citant telle et telle action, parce qu'on ne manque jamais dé jeter quelque doute sur le fait, ou de chercher à l'action un motif qui en diminue le mérite; 3°. qu'il ne faut pas même les défendre’; lorsqu'ils sont attaqués vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles ,| parce que tout ce qu’on dit en un cas pareil ne fait qu'animer les détracteurs ,'et leur faire outrer la censure.

Ces conseils si sages ne sont que le dévelop-

pement de cette maxime du livre des proverbes : « Celui qui loue son ami à haute voix , » attirera sur lui la malédiction. » Qui laudat amiciüim suum voce alta, rit illi loco maledictions. .

Il ne se porte pas un ugement « entre deux citoyens, d'après les formes les plus régülières de la justice, qui ne soit trouvé injuste par un grand nombre de personnes, uniquement par esprit de contradiction.

Il ne se donne pas un prix à une académie, qu'une grande partie du public n’épouse la cause de l’auteur qui n’a pas eu la préférence ; ou, si le vainqueur n’a päs eu de concurrens dignes d’être nommés, la pièce couronnée né méritait pas de l'être. |

Parmi les instructions que donne un amourpropre éclairé à un auteur, pour faire réussir ses ouvrages, la plus importante est sans doute celle qui lui enseigne à les présenter avec beaucoup de modestie ; et ce conseil est fondé.sur ce que l'esprit de contradiction nous porterait à penser plus mal de ses vers ou de sa prose , précisément parce qu’il en aurait parlé avantageusement.

C'est aussi la rais@n de ces préceptes de toutes les poétiques : :

Que le début soit simple etn'ait rien d'affecté. Non firm eæ fulgore, sed’ ex fumo dare lucem.

Les effets de l'esprit de contradiction sont surtout sensibles dans les variations qu'éprouvent les réputations littéraires. Un jeunehomme s'annonce avec quelque talent. Ses gmis et ses protecteurs sen engouent. Un grand nombre de personnes partagent l'enthousiasme ; on met le nouvel auteur à côté de ce qu’il y a de meil- Jeur. Si c’est un poëte dramatique , il rempla-

‘cera ou surpassera Racine et Voltaire ; si c'est un orateur, c'est Bossuet , c’est Massillon. L’auteur nouveau est surtout infiniment supérieur à ‘tous ses confemporains , qu’on traite à cefte occasion àvec beaucoup de mépris. À ce premier moment la société est partagée en deux classes : l'une , de ceux qui ont lu l'ouvrage nouveau ou vu la pièce nouvelle ; et l'autre , de ceux qui n’en connaissent rien. Les prerniers ne contre- ‘ disent pas», parce qu'ils ont leur propre opiniôn à à énoncer ; les seconds, parce qu'ils n’ont rien à alléguer de contraire , faute de connaitre r ouvrage ; mais ceux-ci'se promettent bien d’épier, à la première représentation ou à la lecture, tous les défauts de Ja production qu'on à éu la témérité de leur vantet; et ils n’ y manquent pas. :

Alors arrive la seconde époque de la réputation d’un écrivain nouveäu. On éplucke tout, on le chicane sur tout, on lui dispute tout ; la critique, animée ‘par les éloges qu’elle a été forcée d’entendré , se dédommage avec usure du silence qu'elle a gardé. Comme fort peu de petsonnes o1@ un avis fondé sur des raisons solides, une grande partie de ceux qui avaient le plus loué l'ouvrage nouveau se range du côté des détracteurs , et le dénigrement devient presque aussi général que l'admiration l’avait été. A la

| 137 vérité, après un peu de temps, l'écrivain prend sa place; mais, sil m'est permis d'employer ce mot , les oscillations de sa renommée ont été Teffet de l'esprit de contradietion.

Le public suit la méfîne marche dans les opinions changéantes et successives qu "il se frit des gens en place. À leur arrivée on les exalte : ce sont autant de Sully. ou de Colbert, parce que ces éloges sont la satire du ministère précédent. Quelques mois se passent ; le‘prédécesseur est oublié ; l'esprit de contradiction ne peut plus agir que contre celuï qui est en place ; il agit en effet , et le Sully devient un fripon , un sot ou ur fou.

Supposons qu'on appelle au ministère ün génie élevé , d'une probité qui décourage la calomnie même, plein de la passion du bien

public, et de tous les, Sentiméns qu'on peut désirer et exiger dans un homme en place, je vais dire ce qui arrivera. S’il regarde autour de lui avant d’éntreprendre ; sil étudie, non pas’ les. principes de l'administration , que l’expérience et de profondes réflexions lui ont rendus familiers , mais les moyens par lesquels on peut les mettre en pratique , et vaincre les obstacles que la corruption élève de toutes parts ; s’il marche avec cette sage lenteur qui conduit plus sûrement et plus promptement au but, on dira:

I ne fait rien ; nous ne voyons rien ; c’est qu’on sera au désespoir de n'avoir rien à blâmer et à contredire; mais, à la première de ses. opérations, des milliers de voix s'élèveront : l'un critiquera la forme , l’autre le fond , non pas d'après des principes réfléchis , mais uniquement par esprit d'opposition. Si le ministre eùt fait tout le contraire, ou se füt.simplement abstenu de corriger tel abus, de faire telle loi, ces mêmes gens l’auraient désapprouvé avec la mème violence. On eût dit : Pourquoi ne réfôrme-t-1l pas ceci ou cela ? Pourquoi ne fait-il pas ce bien au peuple, cette faveur à l’agriculture ? S'il réforme , s’il change, s'il s'efforce d'améliorer tôutes les parties de l’administration , on s’écriera : Pourquoi toucher à ce qui est ? Ne sommes-nous pas bien? L'esprit dè système , la constitution de l'état, les priviléges des différens corps, le caractere de la nation, les dangers d’une liberté qui deviendrait bien- . tôt licence , seront les mots de ralliement que se donnera l'esprit de contradiction , et bientôt sera renversée la statue au pied de laquelle on avait brülé quelque encens.

Mais aussitôt que le ministre sera déplacé; et toujours par esprit de contradiction , -vous verrez un grand nombre de voix se réunir en faveur de ces mêmes opérations qu'on avait

blämées. On dira qu'elles étaient indispensables, admirables ; l'état s’en va perdu depuis qu'on a écarté le seul hornme qui fût capable d'en réparer les ruines.

Voyez les obstacles que rencontrent tous ceux qui ,.en établissant. des doctrines nouvelles ; n’emploient pas les ménagemens qui peuvent

amortir la violence de l'opposition.

Les premiers hommes de lettres d'uné nation se réunissent dans læplus grande et la plus utile des entreprises littéraires , la conStruction d’un vaste édifice , qui doit être le dépôt de tous les arts et de toutes les connaissances humaines. Ils voient s'élever contre eux des ennemis acharnés , nombreux et puissans , pour avoir excité l'esprit de contradiction ; en paraissant former une secte , et en annonçant leurs travaux avec quelque appareil; et, pour prendre un.exemple plus récent, des écrivains (les économistes ) à qui il a mranqué peut-être un peu de correction etde clarté, mais instruits et anirhés d’un grand zèle pour le bien public, occupés de la recherche

des vérités les plus intéressantes , et qui en ont

enseigné un grand nombre, n'ont-ils pas été en butte aux mêmes persécutions ?.

On a beau dire , comme on l’a dit en effet, | que , pour répandre une doctrine , il faut la confier : à une secte. Oui , si la secte est cachée,

Le

‘140 e si elle travaille dans l'obscurité , parte qu’aloré ses progrès n’attirent pas l'attention , n’excitent pas la récfamation et la résistance ; mais bi vous: voulez prêcher votre doctrine sur les toits, on vous jettera des pierres , et on vous chassera de ville en ville. .

C'est un fait généralement observé, que dans

les pays où deux religions sont établies , les pratiques de l'une et de l’autre sont mieux gardées, le culte plus décent , le peuple plus religieux. Tels sont, erf Angleterre, les anglicans et les presbytériens ; en Alsace , et dans quelques états de l’Empire , les catholiques et les lthériens. Or, cet effet paraît-tenir à l'esprit de contradiction , qui réchauffe le zèle de chaque. parti. Aussi voit-on encore que ce zèle est noindre, lorsqu’au lieu de deux sectes il y en a plusieurs , parce qu’alors l’opposition n'étant plus si forte, ni si bien caractérisée d’une secte à l’autre, l’attachement de chacune à ses opinions est beaucoup plus faible que dans La première supposition.

Je ne dois pas oublier de faire remarquer que la disposition à contredire est surtout le caractère des sociétés les plus policées. C'est que, pour contredire , ik faut avoir une certaine abondance d'idées , et une facilité d'expression qui ne se trouve que däns les nations civilisées.

14 | À faut aussi de la vivacité et de l’impatience ; dispositions qui ne sont pas celles des nations dont l'esprit est moins exercé et moins mobile. Les peuples chez lesquels la sociabilité n’a pas été encore perfectionnée, ou, si l’on veut , por- tée comme chez nous jusqu’à une sorte d’excès, sont lents et’patiens ; ils ne sont pas pressés de parler ; la raison et la vérité ont le temps d’exercer leurs droits ; au lieu que chez les’ rations où Ja société a une très-grande activité ; l’esprit de contradiction s'établit nécessairement à la suite du besoin de parler, parce que, pour celui qui veut parler sans répéter ce qu'on vient de dire, ee qui serait comme ne parler point , ce qu'il y a de plus aisé est de soutenir le contraire de ce qu’un autre vient d'avancer. : | On démandera peut - être comment cette grande influence, que nous donnons à l'esprit de contradiction , peut se concilier avec la crédulité et le penchant à limitation, deux autres principes très - puissans et très-étendus de nos opinions et de nos actions , et qui sont précisé- | ment le contraire de l'esprit de contradiction. Je remarque d’abord que, quoiqu’én beaucoup de situations et de circonstances, l’homme soit docile à recevoir les opinions et à suivre les impulsious qu’on lui donne, la crédulité n'empêche pas l'influence de lesprit de con-

tradiction dans d’autres circonstances et d’autres situations. Aucun de ces motifs n'agit constamment et Invariablement à l'exclusion de tous les autres, et leur action peut s'exercer successive-

ment dans le même esprit. | .- En second lieu, comme nous venons de le faire observer, en donnant l'esprit de contradiction comme un principe très-général et trèsagissant , nous entendons surtout parler des sociétés très-policéess et même , dans ces grandes sociétés , nous avons surtout en vue la partie la plus sociable de la nation, celle qui fait son affaire presque unique de ce qu’on appelle s0ciété. Or, la crédulité et l'imitation sont bien le caractère des nations encore ignorantes et grossières , ou des dernières classes.du. peuple chez les nations très -sociables ; mais chez ces dernieres , surtout dans les classes supérieures , ces dispositions sont en bien plus faible degré. On ne.peut pas regarder comme l'effet de la crédulité, des opinions fausses, anciennes dans une hation , transmises par la voie de léducation, et, pour ainsi dire , infuses dans l’âme par tous les canaux de ses connaissances. Ceuxla seuls ont été crédules qui les ont admises pour la première fois : ce qui n’est arrivé que dans des temps d’ignorance.et de barbarie ; mais, chez les nations civilisées, on ne reçoit

plus aujourd’hui que fort peu d'erreurs d'autrui. Chacun se les fait.à soi-même, à son besoin , et repousse courageusement celles qu'on veut lui donner, non comme erreurs , mais comme opinions d'autrui. Si l’on essayait, de nos jours, d'introduire en Europe cette multitude d'opinions extravagantes qui y sont établies , elle n’en admettrait pas la dixième partie, et l’esprit de contradiction la défendrait de tout le reste. oo Quant à limitation, il faut considérer qu u’elle

n'est pas opposée à l'esprit de contradiction. Ce . n’est pas par complaisance qu’on imite, c’est l'effet machinal du spectacle d’une action. On trouve un mouvement , une fôrme , une mode agréable , on les copie sans que personne vous . dise de les copier. L'homme est imitateur, parce qu'il est un animal actif, et que le modèle lui rend l’action plus aisée. Son activité est vague et indéterminée, limitation la détermine ; mais il pourrait avoir l'esprit de contradiction au plus haut degré, comme le singe, avec le même penchant à limitation.

Enfin , ce que j'ai dit de la crédulité , je le dirai de limitation : elle n’est point le caractère des nations très-policées. Le peuple de l'Europe qui a poussé la sociabilité le plus loin, n'est point imitateur , je ne dis pas dans les beaux-

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arts, mais dans ses opinions, ses coutumes, ses mœurs. Aucune coutume ou pratique étrangère ne s'établit en France, ou du moins les exceptions à cette proposition sont en bien petit nombre. Aucune nation en Europe n’est plus attachée à ses anciens usages que la nation française. Les Espagnols sont inconstans en comparaison de nous ; et je ne sais si les Asiatiques méme peuvent nous disputer cette sorte de constance. On parle des Chinois : je crois bien quon n'y change point les coutumes, les cérémonies et les mœurs qui y tiennent ; mais c'est parce que celui qui s’habillerait ou ferait la révérence à l’européenne , aurait , pour la première fois , cinquante coups de bambou, par l'ordre paternel du mandarin de son quartier ; au lieu que sans bâton , sans contrainte, avec une pleine liberté d’imiter, nous sommes la nation de l'Europe qui imite le moins.

Je connais le reproche d'anglormanie qu'on nous fait., lieu commun qui a souvent fourni des arnies aux ennemis des arts, des sciences et de la raison; maisje voudrais qu’on me montrât une coutume , une opinian que mous ayons prise des Anglais, et qui se soit établie et naturalisée chez nous. Il y a à présent ( 1770 ).cinquante ans que l'inoculation est universellement mise en usage de l'autre côté de la Manche. On, nous

à démontré. , en mille manigres, les. avantages de cette pratique; les motifs les plus puissans,

lintérèt de la santé et celui de la beauté con.

couraient en sa faveur, et on ne peut pas dire qée l'inoculation ait jamais été étâblieen France.

À la vérité, quelques-uns de nos jeunes gens portent des fracs; nos marchandes de modes Sendent des Chapeaux qu'elles appellent à l'anglaise. T1 se fait quelques courses de chevaux et

quélques paris ; mais, loin que ce soit Tespri it

d'imitation qui intrpduit parmi nous-ces usages étrangers , C'est, au contraire, l'envie de se dis tinguer des autres, d'être. singulier, d'être autrement que tout le monde. Les novateurs en ce genre sont plutôt contradicteurs chez eux, qu'imitateurs de ce qui se fait eñ d’autres pays; ils ont de l aversiop pour limitation. Cette aversion est même le principe de la grande variété de nos modes » dans lesquelles toute l'Europe nous imite, sans que nous soyons nous-MmÊmes imitateurs,

. Le observations que nous venons de rassem-

bler prouvent , ce me semble , l'existence et la

force de ce penchant, que nous appelons l’esprit. de contradiction ; mais ‘cette disposition ;

qui a tant d'influence sur nous , a peut-être un |

principe qu'il peut être utile de reconnaître, | IV. . 10

On mme ME OS M EE

Nous croyons pouvoir l'assigner : c'est Famgue de la liberté. |

On ne peut méconnaître dans l'homme l'amour de la liberté physique, c’est-à-dire , de celle des mouvemens de son corps. Ce penchant , qui lui est commun avec les animaux, est , en lui comme en eux, naturel et indépendant de l'éducation et de toute idée acquise Quoiqu’ une longue babitude puisse l'affaiblir, il n’est jamais entièrement détruit. Tout animal ” captifsonge àrompre sa chaîne ; et, devenulibre, il écarte de lui, autant qu'il peut, toute action d’un être étranger, tendante à contraindre sa propre activité : ce désir de liberté, cette aversion pour toute contrainte , sont une des suites de son activité même, de son pouvoir d'agir.

Ce même amour de la liberté est aussi dans l’homme au moral, et pour fes mouvemens de .

.son âme. Une inclination naturelle et puissante ‘nous porte à exercer les facultés de notre esprit, et nous fait souffrir impatiemment tonte impulsion étrangère ; et notre amour pour ce genre de -liberté n’est, au fond , que l'activité même de notre âme, puisque vouloir penser tout seul, est la même chose que vouloir penser ; comme vouloir marcher tout seul est la même chose , dans un enfant, que vouloir marcher. . |

Or, il me semble que cet amour de la liberté est le principe ultérieur de l'esprit de contradictior, ou, en d'autres termes , que l’esprit de contradiction est dans l’homme une suite né. . cessaire de son activité et de son amour de la liberté.

Lorsque vous me donnez votre opinion sur un sujet, sur un livre , sur.un homme , il ne me reste que fort peu, ou même rien du tout à faire, si je ne prends le parti de vous contredire. Plus vous énoncerez fortement votre facon de penser, mans il me restera d'action à exercer dans le même sens ; il faudra donc que j'agisse dans le sens opposé , si je veux céder au penchant qui m’entraine à l’action. Si mon assentiment à l'opinion que vous énoncez est une action libre de mon esprit, on conviendra au moins que c ‘est le moindre degré d'action qu 1l puisse avoir, et le plus faible exercice qu'il puisse donner à sa liberté.

On remarque.fréquemment une gpposition de caractère entre le père le fils, la mère et la fille, le maître gt ses domestiques, l’instituteur et son élève. Un enfant a très-souvent les bonnes qualités opposées aux défauts de son père, ou les défauts contraires à ses bonnes qualités. L’'avare a un fils prodigue , la mère emportée une fille douce, etc. C’est que l'esprit de con-

tradiction ést une arme que la natüre fournit à l'enfant , pour défendre sa liberté menacée , et que ‘habitude s'établit en lui de contredire ; pour se défendre d’ agir, de sentir et de penser d’après les personnes qui ont de l'autorité sur lui. | - Cette opposition de caractère est ordinairement plus forte entre‘un pèreet son fils unique; une mère et sa fille unique , que dans les familles nombreuses, parce que l'empire du père et de la mère est bien plus prochain , plus continu et par conséquent plus contraïre.à la liberté de Yenfant , dans le premier cas que dans le second.

Par la même raison, l'esprit dè contradiction est bien plus vif; et l'opposition de caractère entre les enfans et les parens, plus marquée dans l’éducation domestique , où l'empire des pères et des maîtres pèse plus fortemerit sur l'enfant, que dans l’éducation commune. Dans

la premiere, l'enfant dont les actions sonit de-

bourvuesde motifs, en trouve un dans le simple désir de ne pas faire ce qu'on lui ordonne; et de faire ce qu'on lui défend : voilà sa règle et son guide ; il sait pärfaitemént ce qu'il veut , au$sitôt qu'on lüt a fait Connaître te qu'on ne veut pas ,. et réciproquement. |

Ce motif de détermination lui manque dans l'éducation commune : d'abord, parce qu'on

. 149 | n’exige de lui que ce qu’on exige également de cent autres. C’est une loi générale qui le gou- “verne, et non la volonté particulière d’un père ou d'un maître, et sa liberté s’en trpuve moins lésée. En second lieu , avec ses camarades , il n’a pas besoin du secours de l'esprit de contradiction pour conserver %a liberté , leur volonté . sur lui n'étant pas soufenue d'autorité. Enfin, comme tous exigent de lui quelque chose, et souvent des choses opposées, l'esprit de contradiction ne pourrait lui servir de guide, parce que poussé en deux sens contraires, sil voulait se, mouvoir contrairement à une impulsion, 1l se mouvrait nécessairement conformément à Y'äutre, Il y a donc une infinité d'actions de sa vie, daris lesquelles il n’agit point d’après l’esprit de contradiction , qui , dès lors, influe moins sur sop caractère , et le laisse s’accoutumer à l'empire de la raison et de la vérité ; et c’est peut-être là, pour le dire en passant , le . plus grand avantage de l'éducation publique et commune des colléges sur l'éducation privée et domestique. | | J'ai vu des jeunes personnes, après une édu— cation domestique , tellement tournées à l’es- «prit de contradiction , qu’en devenant maïtresses d’elles-mèmes , elles se sont trouvéts dans une impuissance absolue d'agir. Je les ai vues

La

chancelantes dans leurs opinions, parce qu’elles n'avaient plus d'opinion à combattre , et ne pouvant faire un pas, par ce qu’elles n'avaient personne à heurter en marchant. Je les ai vues chercher, appeler la contradiction ; conjecturant avec sagacité ce qui pouvait être conforme aux idées et aux goûts de ceux avec qui elles . vivaient, pour se déterminer à vouloir précisément le contraire; se refusant constamment à dire ce qu’elles pensaient, ou même à agir et penser jusqu'a ce qu'elles eussent de quoi contredire. Et quand les personnes qui souflraient de cette contradiction continuelle, se sont résolues à n’avoir plus d'avis, ou du moins à le cacher soigneusement , alors, ne pouvant avoir de volonté, elles ont perdu toute activité , et sont tombées dans une sorte de léthargie et dans l'ennui profond inséparable de l'inaction.

“On peut observer qe l'esprit de contradiction est presque toujours la disposition des malades, des vieillards, des femmes, des persorines à vapeurs, parce que c’est dans ces différens états qu'on craint le plus d’être asservi. Pour ne parler que des femmes, leur faiblesse naturelle et celle où les lois les réduisent , les exposent davantage à être subjuguées , etelles s'en défendent avec plus de soin. Si elles sont vaporeuses, le danger est encore plus grand (ou au

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