‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 12 sur 41 · CRITIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE

Des. réflexions, précédentes, par feu M. De Burænne, archevêque de Toulouse, depuis - archevéque de Sens, ministre et caräinal.

Ux homme d'esprit, gräñid partisan de la liberté, et qui ne haït pas la dispute, prétend que l'amiour de la Hberté ést le principe de cette habitude de contrédire, qui règne dans les conversations, et se fait particulièrement remarquer thez les auteurs et les gens de lettres.

" Jé me bardérai bien de dire qu'il a tort; cr Si, commie j'espère le faire voir dans un moment, il n’ÿ d presque rien de ce qu'on dit ou écrit qui soit éntièrément vrai , il n’est fien aussi qui soit entièrement faux ; et, quand jé suis-obligé de contredite, jaime assez la méthodé du président Hénauk, qui se contentait de répondre : Cela se peut dire ; espèce de contradiction anssi réelle qu'une opposition formelle, mais plus douce et plus juste > parce qu'éllé est plus mésurée.

Je dirai donc dy sæntiment dé l'homme

d'esprit dont je parle : Cela se peut dire; et effectivement, dans le moral comme dans le physique , les causes uniques sont sirares, et les causes combinées si communes, que je né serais point étonné. que l’amour de la liberté eût quelque rapport, au moins éloigné, avec l'esprit de contradiction.

Je ne serais pas étonné non plus que Ta.

mour-propre et toutes les petites passions qui animent la société, ne fussent aussi le principe de bien des contradictions ; mais 1l me semble qu'il y en a une cause plus prochaine et plus analogue à tous les caractères ; car j ai remar-

uq qu'il n'y en avait aucun qui ne se conciliät plus ou mains avec le goût de contredire, et que l'homme le plus doux, celui qui craint le moins d’être dôminé, se livre souvent à la con. tradiction ävec autant d'ardeur que l'homme le plus vif et le plus indépendant. ù

La contradiction me paraît venir de ce qu'il p'y a presque rien qui ne mérite d’être contredit , et je crois que celui qui contredit, au lieu d'être excité par la crainte d’être asservi , ne fait qu'user de la justesse de sôn esprit, qui ne lui permet pas d'adopter ce Le ne doit pas l'être sans restriction. ;

C’est une vérite triviale que rien n'est :par= fait dans ce monde; mais si rien n'est parfait,

* 167 comment tous les projets, tous les partis, toutes les actions pourraient-elles se soustraire à la.

critique ? Il y a partout, dit-on encore, du pour et du contre ; c'est encore dire que tout ou presque tout mérite d'être contredit et'est susceptible de contradiction.

Cette imperfection, attachée à tout ce que nous faisons et projetons, se.sent encore plus lorsque nous. voulons exprimer nos pensées et nos jugemens. |

Les expressions de beau, de bon, de sage, et autres semblables dont nous sommes cbligée de nous servir pour rendre ces pensées et ces: jugemens, ne présentent que des assertions générales , et ce sont presque toujours des vérités restreintes qu’il faudfäit exprimer.

Plus on généralise, plus on excite, et plus on mérite la contradiction ; et quel est celui qui, en établissant son opinion, y met la restriction et la réserve auxquelles la critique le: ramène malgré lui? 2 |

J'ai, pendant des journées entières , suivi la couversation de gens d'esprit et raisonnables, et j'ai vu qu'ils ne disaient presque rien qui ne pôt être justement contredit ou, critiqué; et je. crois que celui qui voudra suivre quelque conversation que ce soit, arrivera au même résultat. . ”

Le penchant à tout généraliser, et.ä se servir. pour cela d'expressions ahsolues et qui prêtent à la contradiction... est. si naturel > l’homme, qu'ilest très-commun.d'entendre celui qu'en ne contredit pas, se contredire lui-même; et de là cette histoire des ga je: dis, que contait si bien madamé Geoffrin., et. dans laquelle la | même personne, à l'aide: de cette phrase répétée, disait constamment le contraire dé ce . qu'elle venait de dire. Il y a des gens à qut cette -espèce, de rétractaion est tvès-familière , et je crois qu'il n'est personne qui ne se soit. surpris plusieurs fois à ne pas trouver entière. ment vrai ce qu'il venait d'avancer; et il est toux simple que les autres fassgnt ce que nous sommes

obligés de fajre nousr mêmes.

Est-ce danc. qu'on.ne dit rien de vrai? Je suis bien éloigné de le penser et da le dire ;. mais si Ton excepte les vérités raathémathiques qui ne sont que des propositions identiques, il est hien: peu d'opinions et de jggemens qui ne. prétent à la critique; 1 est surtout. bien difficile d’exprimer une vérité assez exactement pour Re pas donner lieu à une juste contradiction. Il faudrait avoir une logique sévère qui ne se pernrit mul écart, une connaissanes de la langue qui rendit tous. les mots présens à là mémoire, un discernement sûr qui choisit toujours le mot prepre ;

et, outre que ces qualités sont très-rares, il n’est pas toujours possible d'en faire usage : dans la conversation on n’en a pas le temps, et si on le prenait , elle deviendrait traisante et plemmé de longueurs. Quant aux écrits, limagination si nécessaire aux auteurs ne 8e eoncikie guère avec une exactitude serunuleuse; et il vaut: mieux. peut-être qu'ils écrivent avec moias de justesse et plus d'agrémens; k langue même nese prête pas tonjours avec facilité aux différentes variétés que la mème idée peut recevoir ; la palette offre au peintre une infinité de nuances; 1 ne peint pas Vénss comme Héhé, Hébé corame Minerve, Minerve comme: les Gräces; chaque heauté a son genre et son caractère ; et, pour ‘exprumer cette même beauis:, nous n'avons que Cinq ou six expressions qui ne peuvent convenir également à tautes celles auxquelles on est tenté de les appliquer.

À cette cause générale de toute cantradicton, iL faut ajouter que presque tous Les’ abjets sur lesquels. an perle ou l’on écrit, ont plusieurs rapports sous lesquels ils peuvent étre considérés, et que. récipraquemant ceux à qui l'on parle, ou.pour qui l'on écrit, ont différentes manières de voix dépendantes de leur esprit , de leurs caractères, de leur position, de leur état et de leur intérêt. |

Cette différente manière d'envisager les objets doit produire une infinité de contradic- : tions, même sur le rgcit des événemens qui paraltraient devoir en être le moins susceptibles. On dit , il ne faut pas disputer des faits, et cela ne veut dire autre chose, sinon que la politesse exige qu'on ne conteste pas un fait que quelqu'un dit avoir vu; si ce n’est en lui disant comme La Mothe : Je le crois, monsieur, puisque vous l'avez vu ; mais sije l avais vu ; je ne le croirais pas.

Dwyreste, 1l n’y a rien de plus commun que de voir disputer des faits, les personnes mêmes qui en ont été témoins. Une circonstance qui échappe à l'un, frappe l’autre; et comme des intérêts différens doivent produire une àttention différente. le résultat peut être une narration opposée dans le récit du même fait. Il est bien rare de contér une histoire sans être interrompu par ceux qui la savent, quelquefois même par ceux qui ne la savent pas. Cette interruption est une contradiction impolie sans doute, mais souvent fondée. On ne peut avoir retenu ni conté une histoire comme un autre l’aurait-retènue et la conterait ; ‘et le même trait peut être dit en plusieurs manières, . toutes à peu près. égalemement b bonnes, quoique. différentes.

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