‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 16 sur 41 · OBSERVATIONS CRITIQUES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS CRITIQUES

Sur le romam intitulé Cars.

Kux n'éveille la critique aussi sûrement que les louanges exagérées. Je n’auraïs pas éerit ce . qu'on. va lire si je n’avais été mécontent des | éloges excéssifs que l'éditeur de Caleb a donnés à cet ouvrage dans son avertissement:

C'est, dit-il, un pas de géant dans une vaste carrière qui n'avait pas encore été frayée , une production forte et hardie, extraordinaire, etc.

I y distingue surtout deux sortes de mérite : l'un , la nouveauté du genre, en ce que l'auteur n'y a pas mis en jeu la passion qui est le ressort

. . Commun des romans; l’autre, d'y avôir peint,

pour. la première fois, les effets funestes d’une autre passion plus redoutable, le préjugé de le chevalerie.

J'observe d'abord qu'il n est pas vrai que l'auteur s'y soit passé absolument. d'amour , puisqu ungrand tiers du- premier volumeest employé à peindre celui que miss Melville a pris pour Falkland, qui finit par la conduire au tombeau,

et qui entre pour beaucoup dans les causes de l'événement principal du roman, le meurtre de Tyrrel : exemple qui peut servir à prouver qu'on peut dire de l'amour dans les romans ce queda Fontaine a dit du naturel:

Et, fussier-vous embâtonnés , Jamais vous n’en serez les maîtres :

Qu’on lui ferme la porte au nez, | I reviendra par les fenêtres.

Je dirai, en second lieu, que le mérite de se passer d'amour dans un roman ne peut être considérable que dans un ouvrage de quelque étendue , où l'on auraït fait sans ce moyen un en- (semble assez grand pour que la difficulté vaincue füt grande aussi, et montrât un grand talént dans celui qui l’a surmontée.

Or'ces conditions ne se trouvent pas remplies dans le roman de Caleb. :

L' ouvrage est court et ne peutètre comparé, quant à l'étendue , à aucune des grandes com. positions de ce genre, ni à nos anciens romans, . ni à ceux de Prévost, ni à ceux de Marivaux, et bien moins encore aux chefs-d’œuvre de Fieldinig et de Richardson.

__ On n'y trouve pas non plus cet ensemble si difficile de toutes leg parties d'une grande ma-

chine, concourant toutes à produire un même effet. ee

Le premier vol@me est formé, pour les deux tiers, d’une sorte d'esquisse de la première vie ‘de Falkkand, de la tyrannie de T'yrrel sur tout ce qui l'entoure, etde sa querelle avec Falkland.

Le reste du volume n’est employé qu'à exposer les moyens par lesquels Caleb cherche et parvient à découvrir le secret de son maître.

Le second volume ne contient que la fuite

de Caleb ; ses aventures de prisons et ses tentatives pour rompre ses fers, sa vie parmi les voleurs; ses courses et ses déguisemens pour se dérober aux poursuites de Falkland, et le mauvais succès de .ses efforts; sa résolution d'aller dénoncer son ennemi pour mettre fin à ses persécutions ; et, en postscriptmm, les effets de cette résolution dans le jugement de Falkland.

Cet exposé suit, je crois, pour faire reconnaître la vérité de ce que j'ai avance, qu'il n’y a pas dans’ le roman wi ensemble tel qu'on puisse faire un grand mérite à l’auteur de n'y avoir pas employé de ressort de l'amour.

Voyons si le mérite dans le choix du but du roman peut valoir à l’anteur les élages que je je ne rois pas qu'on.puisse donner à son plan. .

Le but moral de Caleb est de montrer les

100 | effets funestes du préjugé de l'honneur chevaleresque. | —e .

L'auteur n’a donné en aun endroit de son livre une idée précise de ce qu'il entend par ces préjugés d'honneur et de chevalerie, et et il ne nous en montre point qu'on puisse regarder, avec quelque raison; comme des sources des crimes de ses héros et des malheurs de leurs victimes. |

Il y deux personnages dans le roman qu'on peut regarder comme appartenant à cette classe d'hommes à laquelle on reproche les iniquités et les violences qui peuvent ètre les effets de ces préjugés, T'yrrel et Falkland. .

Quant à Tyrrel, quoiqu'il soit écuyer , qu'il ait de grands. biens, et qu'il paraisse fort entiché de sa domination sur ses vassaux, iln'ya rien de si peu chevaleresque que sà personne et toute sa .conduite ; c’est un. crocheteur brutal et non un chevalier : il-présente même à cet égard un contraste ‘avec Falkland. Les violences qu'il commet sont le résultat d’un caractère qu'on lui donne, et non des préjugés de l'espèce de ceux qu'on prétend que le roman à pour but de poursuivre. : : .

C'est dans Falkland seul que l'anteyr a pu vouloir les montrer. C'est celui-ci dont on nous dit « qu’il s'était fait une sensibilité exquise et

» toujours éveillée sur l’article de la naïssance » et de l'honneur; qui, en l'entiainant une » fois dans un faux pas, devait le faire devenir » à ses semblables aussi funeste, que sans cela » ‘il leur auräit été utile. » C’est de lui qu’on dit « que, pour s'être trop profondément imbu » des idées absurdes et oiseuses de chevalerie , » le traitémient brutal qu'il avait essuyé de » Tyrrel ne pouvait plussortir de son esprit ; » et que , dans tout l'ouvrage , on représente ses violences et l'oppression qu Al exerce sur Caleb comme l'effet de ses préjugés.

Selon cet exposé; et d’après le foman même, les préjugés d'honneur et de chevalerie n'’a- “mènent les crimes de Falkland et la persécution exercée contre Caleb que par le meurtre de T'yrrel, l'événement le plus fécond du roman. Ce sont les opinions exagérées de Falkland sur l'honneur qui lui font tuer Tyrrel ; et c’ést pour cacher ce meurtre qu’il laisse périr les Hawkins, et qu'il opprime si cruellement Caleb.

Or ces deux moyens soût mauvais et mal “choisis.

D'abord 1l est absurde de faire tuer Tyrrel par Falkland, en conséquence des opinions chevaleresques de celui-ci sur l'honneur de ses préjugés comme “gentilhomme » comme appar-

tenant à une classe de citoyens qui se croit supérieure aux autres.

Après le traitement infime qué Falkland a reçu, il ne fallait pas qu'il füt gentilhomme pour le déterminer à en tirer vengeance à tout prix et à tout péril ; et, en ce qu'il le tue en trahison, rien n'est moins chevaleresque,

En second lien, même daas son caractère donné, Falkland ne peut passe regarder comme déshonoré, par cela seul que Tyrrel l'a foulé

aux pieds ; les idées les plus romanesques de

l'homme ne peuvent imprimer cette tache qu'a celui qui, ayant été traité ainsi, ne s’en véngerait pas par les voies ordinaires, c’est-à-dire, en appelant en duel celui qui l’a insulté. Or Falkland est à l'abri de ce dernier reproche. Tyrrel est mort immédiatement après sa violence en vers Falkland. On ne peut denc accuser celui-

ci de lâcheté; sil ne peut pas dire : C’est moi

qui l'ai tué, il peut dire : Je l'aurais tué, si je n'avais été prévenu par la mort qu'il a reçue d’un autre ; et c'est ce qu'il dit en effet aux juges eux-mêmes, en répondant à l’accusation dont

il est renvoyé absous.

On conçoit même que Falkland, qu on sup- |

pose avoir tué Tÿrrel par derrière, mais qui

Va tué sans témoins, pouvait dire. que c'était

Juimêmé ; mais s qu'il l'avait tué en se battant

| 198 | avec lui; et s’il n’a pas pu faire cette confession à ses juges, il aurait pu la faire à quelques amis, __ et la faire ainsi circuler dans la société, de ma- - nière à faire écarter tout-à-fait de lui l’idée qu'il eût assassiné T'yrrel en trahison ; et , dans cette supposition, on verrait encore disparaitre ce déshonneur pesant sur l’âme de Falkland, qui est le grand ressort du roman; et on ne trouverait plus les effets funestes des idées chevaleresques, dont le tableau est, dit-on, le but de l'auteur. |

Troisiéèmement , il y a une véritable immo»

ralité à donner les crimes et les malheurs de Falkland comme des conséquences du courage qu’il a eu de résister à cette tyrannie que Tyrrel prétend exercer sur:tout ce qui l'envi-

ronne, et à en défendre la société. Falkland supporte plus difficilemént qu'un autre l’inso-

lence et la brutalité de Tyrrel, à raison du sentiment et des idées exagéréesqu'ilade l'honneur, En cela ses préjugés, si on peut les apbeler de ce nom, ne peuvent certainement être regardés

comme nuisibles et funestes ; et les présenter

comme des sources de malheurs et de crimes,

c’est une doctrine très-contraire à l'intérêt de

la société, qui demande sans doute qu'un

homme grossier et brutal , et d’une force athlé- IV. 13

tique, ne puisse pas commettre impunéiment toutes les violences:

Je ferai voir maintenant le vice de la fiction; en ce qu'on y présente la mort cruelle des Hawkins , soufferte par Falkland, comme une suite du meurtre de Tyrrel, et liée par là, comme un effet à ses premières causes, aux

préjugés de lhonneur de la chevalerie. J'op+

pose à cette idée plus d’une réflexion.

1°, En laissant périr les Hawkins, Falkland s'écarte du caractère qu'on lui a donné; et de ses opinions , qu’on appelle préjugés de chevalerie, puisque les sentimiens nobles et généreux qu'il a montrés jusque-là le portaient bien plutôt à sauver des innocens: | | 2°. Comment peut-on aller chercher si loin et placer si mal les motifs qui conduisent Falkland à laisser périr les Hawkins, lorsqu ilena d’autres bien manifestes et bien puissans, et qui . n’ont rien de commun avyee ses opinions sur l'honneur ? | ".

Ces motifs sont bien sensibles et bien ‘natuturels : l’un est de ne pas laisser reconnaître qu’il a tué, Tyrrel en trahison, ce qu'il doit regarder en effet comme une lächeté; mais cette lâcheté serait telle pour tout homme, de quelque état qu'il soit, gentilhomme ou non.

La crainte qui l'empêche de sauverles Hawkins

ES

n’est donc pas la crainte de perdre sa réputa: tion chevaleresque et de gentilhomme; c’est celle de ne pas être reconnu pour un lâche assassin : Séntiment qui n’est pas particulier à la classe d'hommes dont l’auteur veut décrier

l'état et les opinions. | + L'autre motif est la crainte de ne pas périr sur un échafaud; et cette crainte étant aussi celle que tout homme de quelque état, de quelque caractère qu'il soit, et quelles que soient ses opinions, aurait à,sa place , ne peut être regardée comme dérivée de.ses préjugés sur l'honneur.

. La mort cruelle des Hawkins n’est donc pas l'ouvrage des préjugés de Falkland, | Il faut dire la même chose de la persécution que Falkland exerce envers Caleb , et qui n’est non plus que l'effet de la crainte qu’il a d’être reconnu pour le meurtrier de Tyrrel. Qu'on mette à sa placeun paysan, et qu'on lui suppose quelques moyens d'éloigner de lui le danger d'être pendu à la suite de la révélation de son crime par quelqu'un de ses égaux, il pourra les employer tous sans plus de scrupule que Falkland, et sans avoir dans la tête aucun préjugé d’honneur et de chevalerie.

3°. Toute la marche .du roman et tous les événemens: qui suivent le meurtre de T'yrrel

supposent que Falkland ne pouvait sauver Îles Hawkins sans se perdre lui-même ; mais cette supposition est immorale et fausse.

Elle est mmorale, car quoi de plus immoral que de mettre Falkland, à qui on donne d’ailleurs beaucoup de bonnes qualités et même de vertus, dans l'alternative horrible de périr lui-même par la main d’un bourreau , ou de laisser périr deux'innocens , puisque c'est présenter le crime comme absolument nécessaire, en certains cas, à notre propre conservation ? Si de telles situations sont possibles dans la nature des choses , ce n’est pas une excuse pour celui qui les imagine à plaisir, et qui s'en sert à rendre odteuses les institutions sociales, sans lesquelles nous serions presque toujours précisément dans ceÿ état horrible de l'homme , où il trouve son profit et son salut dans la ruine et la mort de son semblable. |

Jai dit, en second lieu, que la supposition que Falkland ne peut sauver les Hawkins sans périr lui-même est fausse dans le roman luimême. |

D'abord, parce qu'il pouvait dire qu'il avait tué T'yrrel en se battant avec lui, car l’action s'étant passée sans témoin , le caractère et le réputation de Falkland donnés, et toutes les autres circonstances admises , il avait ce moyen

dans les mains pour ne pas .s'avouer l'assassin de Tyrrel , sauver les deux innocens et se sauver lui-même, et c'est un vice dans la composition d'avoir mis Falkland dans la possibilité et même dans la nécessité d'employer ce moyen, et de ñe pas le lui faire employer en effet,

2°. Falkland a un autre moyen de sauver sa réputation et sa vie, et de s'épargner l'horreur . de laisser périr les deux Hawkins.

Tyrrel est tué au sortir et à quelques pas du lieu de l’assemblée où il avait foulé aux pieds et traîné sur le plancher son antagoniste. On peut donc regarder comme une suite de la rixe et de la rage qui devait remplir l’âme de Falkland le coup qu’il a porté à son ennemi.

Ce n’est pas là un assassinat de sang-froid ; car l’outragé est encore chaud de colère en poignardant celui qui, abusant de sa force athlétique ,, l'a traité si cruellement et si lâchement, considération qui pouvait, ce semble , être présentée avec succès à un tribunal qu'on nous donne comme disposé favorablement pour Falkland.

Mais sans insister sur cette observation, qui peut être regardée comme dictée par une merale semblable à celle des casuistes relâchés dont s'est moqné Pascal, je dirai qu'elle peut tour jours être opposée à l'auteur, parce qu'il a lui-

| 198 même préparé cette excuse à Falkland, en lui faisant dire à sa mort, comme une confession vraie. : J'ai souillé ma vie d'une longue suite de bassesses et de crimes, pour couvrir un égarement passager, et pour ne pas étre en butte aux injustes préjugés du monde. Mais si le meurtre de Tyrrel est #7 égarement passager, un premier mouvement dont un homme insulté n'est pas le maître, et si la vengeance prise par Falkland, poignardant Tyrrel, n’est condamnable que selon des préjugés injustes, la conduite de Falkland n’est plus un crime auquel on puisse attacher comme autant de conséquences une série d’autres crimes. Il ne peut plus y avoir aucune moralité : à établir cette hiaison. |

Enfin , dans le projet que l'auteur a de rendre Falkland odieux , il fallait lui faire commettre un meurtre qui eùt un caractère plus marqué d’assassinat médité, et pour cela il fallait mettre un intervalle de temps plus considérable entre 1 ‘insulte et la vengeance, pour que .son crime füt sans. excuse, Peut-être l’auteur n'a pas pris.ce parti, parce qu'il se serait trour vé dans un autre embarras, celui d'attribuer -une action infâme et lâche à des préjugés

d'honneur et de chevalerie, ce qui est une connn |

* tradiction et dans la chose et dans les termes. ”

Je poursuis mes observations:

La curiosité obstinée de Caleb, pour deviner . le secret de son malheureux maître, n’est pas suffisamment motivée. Elle a d’ailleurs, dès ses premières tentatives , un caractère très-odieux, une ingratitude monstrueuse dans un homme que le but du roman n’est pourtant pas de faire haïr ; et lorsque Caleb , au fort de l'incendie, brise le coffre où il soupconne que. sont remfermés les indices de ce qu'il veut savoir, il achève de se rendre exécrable sans que cette action concoure, en aucune manière, à la marche et à l'intérêt du roman. .

Ce coffre est un moyen dramatique fort mal inventé; Caleb n'a jamais su ce qui y'était renfermé; mais on ne peut même l’imaginer :

ce ne peut-être que quelque instrument du meurtre , ou quelque récit de lévénement, ou quelque monument , en un mot, du fait qu rend:la vie de Falkland si malheureuse. Mais n'est-il pas’ contre toute vraisemblance. que l'homme qui a commis le méurtre , et qui emploie toute son activité, tous ses talens, tous ses moyens à le cacher, en conserve chez lui des preuves qui peuvent, à tous les momens, dévoiler son funeste secret ? |

Les premières.conversations dans lesquelles

ne me = me EU Re

Caleb tend des piéges à Falkland pour Ini arra-

cher son secret, manquent de vraissemblance, par la hardiesse qu’il se donne de le pousser de questions, et par la maladresse des réponses qu'on met dans-la bouche de l’écuyer.

Les aventures des prisons et les scènes de voleurs sont des moyens désormais usés, qu’un ésprit fécond doit dédaigner.

Le tableau des prisons, en Angleterre, et du traitement qu'y. essuient les prisonniers , ést manifestement chargé jusqu’à la calomnie contre un gouvernement qui, plus que tout

autre, s’est occupé d'améliorer l’état des pri-

sons , et de ne les employer qu'ad custodiame

‘et non ad pænam.

L’apologie du métier de voleur que fait Ray.

mond, chez de la bande , n’est fondée que sur

un éxposé faux et calomnieux des institutions

sociales qu'on trouve décriées dans tout le eours de l'ouvrage ; et si l’on prétendait justifier l'auteur contre ce reproche , il me suffirait de faire observer qu'aux déclamations des vo-

leurs il ne fait faire aucune réponse détaillée,

et qu'il se contente de faire dire à Caleb qu'il leur‘ fit des remontrances et des argumens qui furent diversement reçus, et qui convaiquirent

= Raymond en spéculation, sans le déterminer

à renoncer à son métier, qu’il continue d'exer-

cer par.cétte étrange et immorale raison, à laquelle Caleb ne trouve rien à répliquer, qu'en quittant la profession de voleur de grand chemin, après nombre d'années, il pourra être mis en justice pour ses crimes passés, quelque changé et quelque pur qu'il puisse être.

Il y a une grande et continuelle invraisemblance dans la puissance que l’auteur donne à Falkland de poursuivre sans relâche”et d’atteindre partout le malheureux Caleb , sans que dans les trois royaumes il puisse trouver un asile contre ses persécutions. Il n’y a point de particulier , ni même de ministre assez puissant en Angleterre pour exécuter et suivre un semblable projet avec une si prodigieuse constance ét un tel succès. |

À en croire l'auteur, un écuyer anglais qui a quatre mille pièces de révenu, a de quoi tenir tous les gens de sa maison et tous ses vassaux , dans un esclavage tel, qu'ils ne pourront ni le quitter, ni se soustraire à son pouvoir, ni.

sortir de la Grande-Bretagne sans son aveu.

1 me rappelle le malheureux Linguet, qui, parce que lord Halifax, secrétaire d'état, n'avait été condamné qu’à une amende de quatre mille guinées envers le célèbre Wilkes pour l'avoir fait emprisonner *indèment pendant deux jours, a imprimé qu'en Angleterre il n’y

a point de grand qui ne puissevexer, dépouiller impunément un petit, etc. ; et que , sil a cent mille guinées à dépenser par an, il pourra . commettre. sans inquiétude, vingt-cinq us tices à quatre mille guinées chacune, etc.

absurdité dont s’est moqué très-justement l'au-

teur de la Théorie du paradoxe. Mais l’autorité de Linguet , non plus que celle de l'auteur de Caléb , ne. suffisent pas pour démentir ce . que tous les gens, instruits savent de l’état de la liberté en Angleterre.

Je sais bien que d’autres romanciers anglais , avant Godwin, ont fait entrer dans leurs compositions des violences semblables exercées en Angleterre , en dépit de la loi d'Habeas cor- * pus, C'est par des moyens de ce genre que Lovelace tient Clarisse.en son pouvoir, et par- “vient à la ravoir quand elle s’est échappée, et c'est ainsi que Fielding emploie un constable et des presseurs pour jeter Tom-Jones en prison, etc. ; mais il y a une extrême différence, à cet égard , entre le roman de Godwin d’une part ,-et ceux de Richardson et de Fielding de l’autre. |

Ceux-ci, occupés . d'intéresser et d'é émouvoir, prennent tous les moyens qui peuvent les conduire à ce but, sans autre vue que de produire cet effet. Pour parvenir à placer leurs.

203. | personnages dans une situation tragique , ils ne se font pas, et ne doivent pas se faire.de scrupule de supposer un concours de circonstances très-rarement rassemblées ; un fait extraordinaire, un degré de méchanceté et d'artifice rarement réunis, une violation des lois absolument possible , etc. , mais extrêmement difficile à cacher ou à soutenir; ces suppositions n'étant employées que comme moyen pour l'effet qu'ils veulent produire , ils n'y attachent pas une grande importance, à ne les considérer. qu'en elles - mêmes. Ils ne prétendent pas en faire d'autre usage que celui de coricourir à la marche du roman, d'amener les situations , et de développer les sentimens.

Il en est autrement dans le roman philosophique et politique , ou qui prétend à étre tel, de Godwin. Les violences épouvantables de Tÿrrel, la tyrannie de Falkland sur Caleb, la corruption de tous les officiers publics qui la secondent, cette facilité avec laquelle un Anglais se trouve poursuivi , opprimé, plongé dans les cachots , et voit sa patrie changée par lui en.un enfer où il est sans cesse sous le fouet d'une troupe de démons à qui il ne peut échapper , et qui épuisent leur rage sur lui, tout cela, dis-je, n’est pas, pour Godwin, un simple moyen d'émouvoir; ce sont autant d'ob-

jets qu'il rassemble comme dignes par euxmêmes d'occuper ses lecteurs , des faits auxquels 1l attache de l'importance, dont il veut qu'on tire des conséquences politiques, enfin, selon lui, des exemples et des preuves du vice des institutions sociales.

De cette différence entre les genres résultent, pour les auteurs eux-mêmes , des différences dans les règles qu'ils ont à suivre, et dans l’espèce de moyens qu'ils peuvent employer.

Richardson et Fielding peuvent mettre en scène des officiers publics se jouant , en An- . gleterre, de la liberté anglaise, et exerçant quelque grande violence, parce qu'il ne leur faut qu'un fait rare, isolé et seulement possible.

Mais le romancier politique; , qui préténd me conduire à maudire les institutions sociales par l'exemple de l'oppression des petits et des pauvres, par les grands et les riches, est - obligé de me produire des faits commun, ou du moins fréquens ; autrement il pourrait tout aussi bien me prouver qu’il ne faut point de . tribunaux de justice parmi les hommes, paree que le parlement de Paris a condamné Langlade , et qe celui de Toulouse a fait rouer Calas.

Au reste, je ne c relèverais pes cette manière

de raisonner , si je ne la trouvais que dans ur ouvrage d'imagination ; mais on peut reconnaître facilement que c’est le même sophisme qui a égaré , ou dont se sont servis , sans en être dupes eux-mêmes, les hommes de tous les temps qui ont bouleversé les sociétés politiques. Un fait isolé et rare, donné comme fréquent et commun ; un abus passager-et particulier, présenté comme l'état de la chose habituel et général , voilà le grand moyen des révolutions. Il est triste de le retrouver jusque dans les romans. oo

Je reviens aux invraisemblances fréquentes dans Caleb, et j'en trouve beaucoup dans le - succès qu'on y donne aux moyens employés par Falkland pour obséder son domestique fagitif. ‘

Caleb donne plusieurs feis le change : à ceux qui le poursuivent. Ils perdent sa trace, et 1] se trouve toujours’ à point nommé quelque domestique ou quelqu'un des espions de Falkland qui le retrouvent; ou d’autres fois, comme lorsqu'il va s'embarquer à Hardivick, il est raméné par un quiproquo des officiers de jus- tice qui cherchent un autre homme.

L'auteur a trouvé vers le milieu du second . volume un autre moyen qui donne, pour lz suite, un peu plus de vraisemblance aux suc-

cès des poursuites de Falkland, en attachant aux pas de Caleb le voleur Jones comme un espion qui ne le perd plus de vue. Mais il ÿ a là une autre invraisemblance , c’est qu’un bri= gand infâme , un lâche aësassin , chassé par les voleurs mêmes de leur compagnie, se trouve tout à coup , on ne sait commerit, le confident et l'agent de Falkland, dont le caractère exclut manifestement uné telle liaison , et qui ne peut absolument, sans une véritable extravagance , mettre tant de. confiance en un si méchant homme.

Je dirai enfin que ce moyen-la même est employé avec un succès qui manque de vraisemblance , lorsqu'on fait retrouver par Jones, Caleb caché dans Londres, écrivant des pamphlets, déguisé en Juif, puis travaillant chez un orfévre , puis retiré dans le pays de Galles. :

Dans cette dernière retraite, Jones se fait

voir à Caleb, à qui il déclare que, quelques efforts qu'il fasse pour se dérober, il ne lui échappera pas, et surtout.qu'il ne tente pas de s'embarquer , parce que ce serait inutilement 4 que Falkland lui donne l'ile pour prison ; mais qu’il ne veut pas’ qu'il passe les mers. Tout cela est plein d’invraisernblances , hors des mœurs anglaises , enfin, impossible en Angleterre : de sorte que je ne doute pas que les Anglais ne

trouvent cés moyens du roman mauvais conime

tels: :

N’est-il pas étrange, pour me contenter de cétte seule observation, que Caleb , qui connaît Jones, et qui doit l'avoir en horreur , qui peut le traduire devant un tribunal ; ou dù moins l'en menacer; qui peut invoquer la loi contre un homme qui attente à sa liberté; qui peut fuir à toys les momens du jour et de la nuit,

demeure dans une telle dépendance ? | : Ne peut-ôn pas demander aussi pourquoi Falkland ne veut pas que Cäleb s’embarqüe pour les Indes? Qu'’a-t-il de mieux à souhaiter que d’éloigner de lui le maître de son fatal secret ?

. Aucün des caractères principaux n’est inté

ressarit , mêmé cornme acteur dans la scène:

Le but manifeste de l’auteur et de l'ouvrage est qu'on ne s'intéresse point à Falkland , malgré les bonnes qualités qu'on lui donne. il y à d'ailleurs dans son caractère des contradictions choquantes qui lui Ôtent sa vérité dramatique: Dans toute sa vie antérieure äu meurtre de Tyrrel, arnené par des causes et des circonstinces qui lui Ôtent une grande partie de:son horreur; Falkland est noble, juste , généreux, bienfaisant , et il devient tout à coup un homme affreux; occupé de poursuivre et d'opprimer ‘un innocent , et plongeant sa victime dans: un

‘abime de souffrances et de malheurs.

Miss Melville est une faible et mauvaise imitation de la Clémentine de Grandisson.

Tyrrel et le voleur Jones, et la femme du repaire des voleurs, sont des monstres de brotalité , de méchanceté, de férocité, pénibles à L regarder , et que j'assimile dans les romans à ces scènes sanglantes que le théâtre doit éloi- . gner de nos yeux. | Enfin Caleb lui-même est odieux et vil, contre le but mème du roman ; et l'auteur finit par nous en donner cette idée, lorsqu'il. lui fait dire , après qu'il a traduit Falkland au tribunal de justice, quelwi, Caleb, est le plus méprisable et le plus haïssable des hommes; qu’en dénonçant Falkland il est devenu un meurtrier froid et réfléchi ; qu’il ne vit que pour être la proie des remords, etc. L Cet ouvrageest, dit-on , singulier , original ’ d'an genre tout nouveau. À la bonne heure ; mais j'avoue que je n’attache aucun prix à 3 singularité, à l'originalité, à la nouveauté que n’approuvent pas le bon goût , la bonne morale et le bon sens. Je conviens cependant qu'il y a dans l'ouvrage plusieurs belles situations, comme celle de Falkland, jugeant lui-même un meurtrier, et celle de Caleb , poussé à bout par la perséeution de Falkland , et se détermimant à le dénoncer, etc. ; qu'il y a ca et là de belles pages que je ne doute pas avoir encore

La

plus de mérite dans l'original ; maïs je suis peut-être moins touché de ces beautés de détail que je ne devrais l'être, à raison de limportance beaucoup plus grande que j'attache à l’ensemble d’un’ ouvrage, au but que l'auteur s'y ‘propose , et à la manière dont 1l l'atteint; trois côtés par lesquels me semble pécher le roman de Caleb.

ve

DE FRANÇONI.

ET

e DE MARIANO.

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