‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 17 sur 41 · INCERTITUDE DES SUGEMÈMENS HUMAINS · texte numérisé non relu

INCERTITUDE DES SUGEMÈMENS HUMAINS

C'est un défaut é commun aux savans, et dont Les plus estimables et les phis profonds ne sont pas exbmpts, que la facilité avec laquelle ils se laissent eaitrainer à dus digressions étrangères à leur principal sujtt. En lisant les ouvranes des savans du æisibme , du ‘dix-septième -6t méme: du dix- huitième siètle , les Sculiger; les Saumaise , les Camaben , etc. , on.trouve sans cesse, des écarts décte genre, auxquels on doit quelquefois bénacoup d'instruction ; mais qui n’en sont pas moins dei défauts nuisibles à Tinshuction elle-même, dont le mdyen principal est l'ordre , c’est-à-dire, l'art de ne dire que ce qu'il faut et de le dire quand il faut :

Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici.

Cette réflexion m'est venue ? l'esprit en par- Courant un ouvrage du seizième siècle , une espèce de vocabulaire de la langue latine, par Dolet, dont Bayle dit qu'il fut bon humaniste, qu'il travailla à la restauration de la vraie langue latine, et qu’il publia d'assez bons ouvrages,

au nombre desquels on compte celui que je viéhs de citer, intitulé Commentaria linguie latinæ.

Dolet , suspect d’athéismé , dans uh temps où les opinions nouvelles des réfortateurs suffisaient pour les faire condamner au dérnièér supplice, avait été jeté eh prisoh, et n’en avait été tiré qu’à la sollicitation du savant Piérte Castellan , grand aurmôniet de France, sous la promesse qu'il s’amendérait. Oh ne sait päs bien quelle prise il donna depuis sûr lui aüx théologiéris; mais il paraît que les câtholiques, commé les réforrhés , le regardèrent égälemént cornmMe enheïhi éémmun , tcät Calvin l'accuse d'avoir voni contre 1e fi ils de Dieu des: blasphèmes exécrables , et d'avoir dit que l'âme de l’homme est de mène nature et mortélle comme celle des chiens; et'tes impatations furent regardées comme prouvées par-lés inquisiteurs , qui le firent condarhner au derñier supplice, c ett-budire , peñdré et brüler ënsuite.

J'ai dit que Dolet ne fournissait un éxemplè de la facilité avec laquelle les savans sè laissent aller à des digressions étrangères à leur sujét, et voici cet exemple, au tome 2, colonnes 1526 et 1327. Après avoir expliqué les mots damnare ,damnatio, condamnare, il ajoute : ”

, & Puisque je parle de. condamnation »je ne » m'écarterai pas de mon sujet, en disant quel- » que chose du danger auquel est exposé tout . » homme soumis au jugement de ses.sembla- .x bles, dans quelque affaire où 1l s’agit de sa

»-fortune ou de sa vie. 81 l'an veut se faire

».une idée juste de ce danger, il, ne faut que » considérer combien est grande la différence » des esprits et du caractère moral entre les » hommes, combien la méchanceté est com- » mune ; et combien sont rares la droiture » et la. parfaite intégrité. Qu'un homme sojt » traduit en jugement, accusé d'un crime » capital, ou se voyant contester toute sa »-fortune; que n'a-t-il pas à redonter des faux » témoins, des délateurs infâmes , des juges » eux-mêmes corrompus par l'argent, les pre- ».sens, les prières de leurs amis, de leurs pa- » rens , ou par l'influence de quelque attache- » ment? Que ne doit-il pas craindre souvent

» des préventions et de la haine que.les ma-

» gistrats concoivent contre les accusés ? Quel » homme , tout innocent qu'il est, ne doit ».pas. trembler en pensant combien il est aisé

x que son juge se farme de ni une fausse opi-

» nion d'après ses préjugés et d'après les de- + positions de faux témoins et de vils délateurs ? x Souyent , dans l'accusé , quelque assurance

» dans le maintien , quelque calme sur le vi- » sage . quelque réserve et quelque présence » d esprit dans ses réponses, font de son juge » un ennemi qui penche vers Sa condamna- » tion, une, fois écarté de la justice et de Lim- » partialité que lui imposent et ses devoirs et » es droits du prévenu : tant est grande la per- » versité des hommes, et redoutable la haine » des méchans! O dieu tout-puissant! accor- » dez-mai cette grâce, cette unique grâce, que » jamais ma réputation et ma vie ( car je ne » vous adresse point cette prière pour les biens » que je puis tenir de la fortune et queje ne crois » pas mériter les soins de votre providence ) ; » que jamais, dis-je, ma vie et ma réputation » ne dépendent d’une sentence de juges. Si » j'obtiens ce seul bienfait de vous , je croirai » avoir joui de tous les biens, avoir été com- » blé de toutes les félicités, et avoir goûté toutes » les voluptés que peut offrir la vie. »

On conviendra que cette réflexion et cette exclamation sont déplacées dans un dictionpaire de langue latine; mais il faut excuser le pauvre Dolet qui, après avoir essuyé les horreurs d'une longue prison, avait peut-être quelque presséntiment du sort qui l’attendait, et qui avait sous les yeux. plus d'un exemple des cruantés qu’on exerçait dès lors contre les

novateurs, et de la légèreté avec laquelle ils étaient envoyés à la mort par des magistrats égarés par le fanatisme et par l’aveugle politique du temps. Enfin, en un tel éfat des chofes, qui peut être exempt de crainte, et creire qu'il n’a pas besoin d'adresser à Dieu la prière de Dolet , uf mea nunquam salus ex > judicum | pendèat sententiis ?

DS

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