‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 18 sur 41 · AAA SAS LAS PLV ART A ARR RAY · texte numérisé non relu

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REMARQUES Philosophiques grammatico-morales sur la

particule ON.

C’£sT un des mëi leurs chapitres de l'excellent ouvrage dé M. Locke sur l'entendemerit humain, que celui qui traite de l'abus des mots. Les eremples que rapporte le philosophe anglais, sont tous. des termes abstraits et gé- .méraux dé morale ou rde métaphysique , sous desquels. l'erreur peut se cacher facilement : sagesse , gloire, grécè, religion, justice, étendue, dme, forme, espèces , meætièré , esprit, imagination, etc, Mais il paraît plus difficile qu'un terme vulgaire , de l'usage lé plus commun et le plus fréquent, puisse nous égarer säns cesse, nous entraîner aux plus funestes érreurs;, émpoisonnetr tous nos discours, et devenir le fléau de la société. Ce sont Ià héanmoins iautant d'effets de l'abus d'un des mots : de aotre langue ke phüs répété et k plus court, le monosyllabe 67.

Parmi les divéræs manières d'abuser des mots ,. recueillies par Locke, celle qui me pa-

raît avoir été employée le plus fréquemment dans l'usage de la particule on, est de lui donner plus d’étendue qu’elle n’en doit avoir.

Ceux qui se servent de ce monosyllabe dans ces phrases : on dit, etc., on sait,.etc., on pense, etc., veulent communément appuyer leur opinion de l'autorité d'on; et, pour la rendre plus imposante, ils lui font signifier un ‘nombre de personnes le plus grand, et lui . donnent le plus d’étendue qu'ils geuvent. A n’entendre par on qu'un ‘seul homme, où un petit rombré d'hommes, celui qui cherche à établir üne 6pinion ou un’fait, à décrier un livre, à décréditer un ministre, à répandre une calomnie , ne trouve pas son compte. Ïl faut qu'il donne à entendre que son on dit comprend la ville, le royaume ; l’Europe, et; sil se peut, le monde estier. ce Pen exemples éclairciront.ceci. | | Commençons par une classe d'hommes à qui l'usage de l’on:est très familier , celle des auteurs. .Îl.est commode.à celui qui vient de publier ungouvrage mauvais, ou seulement médiocre » de dire qu'on a. été content, qu'on est enchanté de son discours ou ‘de son livre ;' en faisant entendre que cet on comprend: et La ville et la cour. Ces élogeæ qu’il prétend avoir, obtenus, ne sont sortis que d’un cercle étroit ,

mais, en employant cet heureux monosyllabe ;: u lui fat embrasser un champ bien plus éten-

du. Semblables à ces géographes qui, ne con-

naissant que les bords de l’Afrique, ont appelé

des pays immenses de son intérieur, du nom

d'une côte dépeuplée et barbare, leur on, qui

n'est qu'une petite coterie, ils le donnentcomme .

signifiant la capitale , les provinces et quelque-

fois l’Europe entière. En disant ainsi leur se-

cret, je montre bien mon désintéressement ; car enfin j'ai aussi mon on, à qui je fais couvrir autant d'espace que je puis. Mais ce secret,

.je n’en fais pas le fin, parce que je dis en même temps celui de beaucoup d’autres.

On est d'un usage journalier parmi les es claves du pouvoir et les flatteurs des gens en

place. On est fort content de l'administration de MM. tels et tels, signifie dans l'esprit de celui. qui parle , que la province entière se trouve bien gouvernée , tandis que le panégyriste est seul de son avis, parce qu'il est l’ami ou la créature du: commandant , ou qu'il a obtenu de l’intendant de détourner le grand chemin, pour le faire passer à la porte de son chàteau.

On dit que ce ministre entend fort bien: les

affaires, signifie toujours, dans’ l'intention dé

” celui qui parle, que le royaume entier est per-

suadé de la capacité de l’homme en place, * persuasion peut-être fort mal établie, et que le protégé lui-même n'a pas toujours. Lorsqu'un homme maître d’une grande fortune, occupant de grandes places, comblé de grâces et de pensions , dit qu'on est fort heureux , il nous donne à entendre que cet on, c'est la masse entière, ou du moinsle plus grand nombre des citoyens; et, en y regardant de plus près, il est aisé de reconnaître que lui, et un petit nombre d’autres, sont heureux et contens.

Mais on n’est pas toujours employé dans des occasions s1 sérieuses. Par exemple , j'ai sou-. vent remarqué que nos damès sen servent adroitement pour justifier l’extravagance, la mobilité ; le luxe de leurs modes et de leurs vêtemens. Vous vous étonnez de voir une jolie femme cachant les traits les plus agréables sous un chapeau aussi large qu'une table à thé, et garni d’une blonde haute d'un demi pied , au travers de laquelle je la devine plns que je ne la reconnais; une autre avec un fichu boyffant qui lui remonte jusqu'au naenton; celle-là avec des cheveux éhouriffés qui dénaturent sa physionomie ; toutes avec des vêtemens et de prétendues parures , qui altèrent ou vaus dérobent La plus grande partie de ces belles formes que la nature a RÂSES en

elles, au moins pour le plaisir des yeux. Si vous demandez raison de ces usages extrava- ‘gans, qui vont défigurant la plus belle moitié du genre humain et ruinant lautre , elles vous répondent : On porte les chapeaux et les fichus comme cela; on s'habille , on se coiffe comme cela. Remontez à la source, vous trouverez qu'on est souvent une fille qui fait adopter ses modes les plus indécentes aux honnêtes femmes, qu une laide qui fait recevoir par les belles les stratagèmes qu'elle emploie à cacher ses disgrâces , Ou une femme opulente qui a vingt mille francs pour ses épingles, et que les autres imitent en se ruinant, ou la mar- chande de modes qui se moque de toutes en leur atteapant leur argent.

. Dans les exemples précédens , on sert l’amour-propre des auteurs, la vanité et les intérêts des gens en place, le luxe des femmes, etc. ; et dans tous ces cas, s'il nous trompe, c'est en nous présentant les choses par un côté favorable. Mais ce monosyllabe est au moins aussi fréquerament employé à décrier ce qui est Iquable , à dénigrer les lens, : à çalomnier la vertu.

C'est d’abord l'arme commune de cette multitude d’hammes sans Connaissances, sans goût, et surtaut sans Justice, qui imandent les grandes

capitales, et dont l'unique et chèré éccupation est de nuire aux lettres en affectant de les aimer. On dit que ce distours était bien plat; on dit que cela est bien mauvais ; on trouve cette pièce détestable ; on dit qu’elle a fort mal réussi à Fontainebleau : de dix personnes qui emploient ces formules, j'avertis qu’il y en 4 neuf qui cherchent à nuire à l'ouvrage et à l'auteur.

N'est-ce. pas aussi la méthode commune employée par la calomnie, de dire d'un air.

aisé et sans aigreur ? On dit qu'elle vit avec M. un tel ; on assure que cet officier a eu une aventure dont il ne s'est pas bien tiré; on pense que ce ministre n'ira pas loin. Dans tous ces sens, on , selon l'intention de eelui qui l'emploie , signifie ou de grandes autorités , où un grand nombre de personnes bien finstruites ; et cette signification une fois admise , qui peut douter que madame re soit galarite , que le militaire ne soit un läche, et que l'homme en place ne soit bientôt chassé ?

Enfin , pour achever le tableau des torts dé ce malheureux oz, je dirai encore que c'est à la faveur de cette extension usurpée quil s'arroge ‘trop souvent une puissance qui est notre ou vrage et qui dégénère en une horrible tyrannie. Un ancien a dit que les Grecs étaient esclaves pour ne savoir pas prononcer le mo-

hosyllabe oùk ; mais on fait lui-miérhe bien plus d'esclaves que toutes les républiques antiennies n’ônt eu d'hommes libres. Que de gens asservis à de vils et d'absurdes préjugés, ou se laissant Jàchenient détourner d’üne action honnète, par la misérable crainte de ée qu'on en dira.

Les granimiairiens disent que cette particulé est indéfinie ; mais ils pourraient dire avec plus de raison qu’elle est infinie, puisqu'elle com: prend souvent dans l'opinion de celui qui l'em: ploie ; ou du moins qu'il veut lui faire com= prendre ; un nombre infini d'individus. De gorte que ce mot si court, comme le charmant quoiqu’on die ; de Bélise et de Philaminte, dit beaucoïip plus qu'il ne semble , qu'on entend la dessois ur million de mots ; et qu ‘il dit plus

Cette signification étendue que prend le. terme on dans tous ces emplois, est une véritable usurpation. La preuve en est dans son étymologie mème ; car on vient d'unus, un, de sorte qu'originairement , et encore aujourd'hui . tramimaticalement ; on ne signifie qu'un.

Les Anglaïs ont consérvé aù terme one cette signification linaïtée j one says , dans leur lans gue, signifie quelqu'un m'a dit , mais non pas,

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