‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 19 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

comme chez nous, beaucoup de gens disent , et éncôre moins, out le monde dù.

Dans un des intermèdes du Malade imagis naire, Polichinelle, chantant la nuit sous les fenètrés de sa maitresse , est poursuivi par lé guet qui veut l’arréter. 1] appelle ses quais, Champagné, Poitevin, Picard, Basque, Bre= ton ; le guet le croyant bien accompagné, s'effraie et s'enfuit. Mais, pendant que Polithinelle se félicite du succès de son stratagème, les ar chers l’entendent, et, décoûvrant qu’il est seul, $e saisissent de lui pour le mener en prisôn. Il ine semble qu’on emploie souvent la rusé de ‘Polichinelle.

Pour moi, je suis comiie le guet; j'épie tant que je puis pour dééouvrir si on ne cache pas un Polichinelle. Je ris souvent de l'humeur d'un de mes anis, au deineürant le ineilleür homme, qui ne peut pas entendre employer ce “mot sans s’écrier avec indignation : Qui, on? qui , on? Mais, moiavec ma inétaphysique, et lui avec sa colère , nous trouvons presque toujours, l'un et l’autre, qu'on est seul, ou qu'on est un sot.

En corrigeant ainsi les phrases où s ‘erploie la particule on, nous les verrons reprendre l'exactitude et la précision dont nous venons de dire qu’elles manquent ; car elles ne signi-

Reront plus rien aütre chose, sinoti qu'ün hômimié ou quelqües homrts , qui peuvent être du des méchans où des sots, ont dit, ont jugé , "etc.

Mais des lors cessent tous les abus que nous Vénons de rémarquer ; cdr, si je me contente de dire qu’ uünë bersonnë à jugé, où que moimème j'ai jügé, er bién où eh mal, l'homme en place, lé livré nôtiveau, la pièce nouvelle ; . je n’énoricé qü'uh fait vräi ( si pourtant en cela je dis là vérité ); mais il nié s'ensuit rien de là contre le ministre ni-vontre la pièce, à moins que mon aütorité, où telle de l’homime que je éité, ne soit grave. Ceux qui m’écoutéht pèse: forit sbni suffrage et le mien. Il n’y aura point d'injustice éômnise , point de fausteté rise en évant et nüisible à uni tiers: (

* De mème, je ne m'inquiéttai plus du qu’en dira-t-ori, lorsque je voudrai faire une action onnèéte et tenir un propos courageux, si je considère cette phrase conime synonyme de celle-ci : Qu'est-ce qu'un petit riombrë ( œi méme un grand nombre ) de sots ou dé Jripons éñ dira ? :

Je ne dis päs cependant qu'on étende toùjours ses prétentions au-delà de ses droits:

Ceùux qui, en le faisant parler, croient fairè entendre le public, ne nous induisent pas tou-

jours en efretr. Par exemple, lotsqu'après Îa représentation de telle pièce nouvelle que je ne veux pas citer ; j'entends dire qu'on en.est ravi, je vois bien que, sous le mot on 2 je dois entendre en effet le public; mais, si la pièce est comme j'en vois tant, on aura beau être le pu- ‘blic, son autorité ne me la fera pas trouver bonne, et je dirai que l'or qui applaudit à de pareils ouvragès est de mauvais goût. |

Je dois pourtant convenir qu'il y a des cas où ceux qui se servent de la particule or ; lui donnent une signification très-restreinte , et la rappellent à son étymologie : c'est ce qui arrive. lorsqu'on. sert à cacher des personnes et des . noms respectables qu'il n’est pas sûr d’offenser. Si je dis telle guerre aurait été beaucoup plus heureuse sans les sottises qu'on a faites; les affaires de ** seraient en meilleure posture si on les eùt administrées avec plus d'intelligence et d'économie ; on a commis une grande faute en renvoyant un habile homme qui les entendait parfaitement, etc. ; cet on n'est plus que synonyme d'urs.

Mais cet usage de la particule on, nrépré»

chable même d'après les principes sévères que je viens d'étabhir, peut ètre encore de quelque danger ; car on a beau être indéterminé comme il l'est dans toutes ces phrases, une malignité

pénétrante nomme trop souvent ce que vous n'avez pas désigné; et 1l y a des gens d’une sagacité soupconneuse qui devinent ce que vous avez pensé d'eux, sans que vous en ayez rien dit. J'applique à ces derniers le décret des Lacédémoniens pour l'apothéose d'Alexandre : Puisqu’ Alexandre veut être Dieu , qu'il le soit.

Je tirerai des observations précédentes une conséquence qui pourra paraître hardie, mais qui me semble en découler bien naturellement, Cette conséquence est que ; pour éviter tous les inconvéniens dont j'ai fait l’'énumération, il faut bannir désormais de la langue cette dans gereuse particule ; et substituer toujours à or un nominatif précis ét connu. Je sens que ma proposition peut effaroucher non-seulement l’académie française , mais beaucoup de gens que la grammaire n'intéresse pas du tout, L'observae tion de cette règle aura ses difficultés ; elle mettra quelque embarras dans la société. Je connais tel homme qui y pérdra en un coup les trois quarts, je ne dis pas de ses idées, mais dé sa conversation. Tous ceux qui cachaient sous le masque d’or leur partialité , Où leur malignité , ou leur absurdité, réduits à se citer euxmêmes , ou des autorités, ou à donner des raïsons de tout ce qu'ils mettaient sur le compte de ce pauvre on, seront réduits au silence ou

peu s'en faut, uniquement parce que ce mot si

‘court sera retranché de leur dictionnaire. J'é-

propve moi-même 161 la difficulté de m'en passer; car, tandis que je l'attaque et le poursuis avec une sorte d'acharnement , il est venu cent fois se présenter ag hout de ma plume, et s'est glissé malgré moi en vingt endroits de cet écrit, d’aù je l'ai effacé après coup, tant la force de T'habitude écarte facilement les philosophes euxmêmes de la route qu'ils tracent aux autres! Il * faut du temps pour contracter une habitude contraire. Il serait à souhaiter que quelque cluh ou salon entreprit de faire reçeyoir mon SYS= tème. Une légère amende, imposée à tout membre qui emploirait la particule 07, la bannirait avec le temps de la conversation. Je supplierais la société qui goûterait cette idée, de m'admettre pour veiller à l'exécution de mon plan; et, sil m'est permis d'employer pour la dernière fois le monosyllabe que je veux exclure à jamais de la langue , on me donnera peut-être beaucoup de boules noires ; mais j'espère que les personnes équitables voudront bien ne pas me juger d'après l'humeur qu'on peut avoir contre ma petite dissertation.

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