‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 20 sur 41 · FRAGMENT D'UN DISCOURS · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN DISCOURS

Sur les opérations mécaniques de l'esprit , sur l'enthousiasme, l'origine et les progrès de la folie dans la société, par le. dacteur Swift,

Ox raconte que Mahomet se disposant à faire un voyage en paradis, on lui offrit différentes voitures, comme chariots de feu, chevaux ailés et autres, mais qu'il les refusa toutes, et ne voulut monter au ciel que sur un âne ; quelque singulier que ce choix paraisse d'abord , nôus pouvons voir que c'est aussi celui d'un grand nombre de sectaires parmi noûs, et véritablemeht, Mahomet ayant ‘emprunté du christia= nisme une moîïtié de sa doctrine, nous avons” bien le droit d’user de représailles envers lui ; droit que le bon peuple d'Angleterre n'a pas . négligé d'exercer ; car , quoique nous soyons pourvus de voitures pour çe voyage aussi ‘abondamment qu'aucune autre’ nation, i] paraît que nous ne nous accommodons que de celle de Mahomet.

J'ai un grand respect pour cet animal > en considérant quèls impoñtans services il rend à

292 | Jhomme.... Mais, en recueillant dans mes lectures tout ce que je trouve d'éloges donnés à cet utile compagnon de nos travaux, je ne me rappelle pas d’avoir vu faire mention de ce ta lent de l’âne pour porter les hommes aux cieux, si ce n’est dans les deux exemples que je viens de citer.

D’après cette observation, je crois que l'art de s'élever au ciel par ce moyen n’est pas encore assez connu, et que le monde savant recevra avec quelque plaisir le fruit de mes recherches sur ce-sujet. Je vais donc tâcher de faire connaître de man mieux certaines propriétés et qualités requises tant dans l'âne que dans celui qui le monté, pour exécuter avec succès cette noble entreprise. Dans tous mes travaux, je me suis constamment attaché, pon pas à des objets particuliers , limités par des cirponstançes de déemps, de lieux ou de personnes, mais à çe qui, pouvait être utile au genre humain tout entier, et je crois la recherche dans laquelle je vais eptrer d'une ntilité générale ; car je ne pense pas qu'il ÿ ait dans Ja nature de l'homme aucune ° qualité on disposition dy corps ou de l'esprit auss] | générale, auss] répandue dans tous les slècles et dans toutes les hations que l'enthoutlasme. C'est l'enthousiasme qui, perfectionné par quelques individus on quelques sociétés, et

ppérant sur les autres, a produit les plus grandes révolutions dont l'histoire fassemention, comme le sait tout homme qui a quelque connaissance de l'histoire de l'Arabie, de la Perse, de l'Inde,

de la Chine, de la Barbarie, du‘Pérou , etc.;

et la puissance de l'enthousiasme dans l'empire

des connaissances humainès n’est pas moindre,

puisqu ‘il est difficile de nommer un art ou une science qui ne ‘doive quelque chose au fanatisme , et qui n'ait quelque province soumise à son pouvoir. Il saffit de citer la pierre philosophale, la panacée universelle , l'astrologie judiciaire, la quadrature du cercle, la recherche du souverain bien, les républiques utopien= nes , elc.

Le mot enthousiasme, dans son sens le plus général, peut être défini l'élévation de l'âme et de ses facultés au-dessus de la matière, et cette définition convient à toutes les sortes d’enthousiasmes comme à l’enthousiasme religieux.

I y a divers moyens d'élever ainsi l'âme , et de Ia porter au-delà de la sphère des choses matérielles. Le premier est l'inspiration qui vient de Dieu, le second l’action du diable , qui fait ce qu'on appelle les possédés ; le troisième un concours de différentes causes naturelles , telles que la force de l'imagination , le spleen, Ja colère, la crainte, une violente douleur, etc.

, 2% Les auteurs ont traité amplement de ces trois méthodes, et je me dispenserai, pour cette raison , de m'en occuper ici} mais il y en a une quatrième qui est entièrement artificielle, et une simple opération mécanique, et que tous.

les écrivains semblent avoir méconnué ou négligée , parce que, quoiqu’elle sait d’une grande antiquité , tant qu'elle a été peu répandue, elle n’a pu recevoir la perfection que lui ont don-

née le grand nombre de mains qui l'ont culti-

vée dans nos temps modernes, depuis qu’elle est devenue populaire et épidémique. ‘

C'est donc de ce moyen mécanique de con cevoir soi-même, et de communiquer l’enthouslasme, que je prétends traiter, en le considérant comme il est pratiqué atijourd'hui par les ar tistes anglais. Je donnerai à mes lecteurs le résultat de plusieurs observations judicieuses faites sur ce sujet ; j’expliquerai la marche etles procédés de ce genre d'industrie en citant des exemples et des faits, et je ne cacherai point guelques heureuses découvertes qui se sont offeries sur mon chemin.

J'ai dit qu'il y a une sorte d’enthousiâsme religieux, qui est simplement l'effet de la na« ture. Celui dont j'entreprends de traiter ici est entièrement l'ouvrage de l’art; mais l'art luimême opère sur certaines canstitutions plus ai-

sément que sur d'autres; 1l y a d’ailleurs beaus coup d'opérations qui, après avoir été à leur ‘ origine absolument artificielles , deviennent naturelles à une certaine espèce d'êtres par la soumission des siècles et des générations. C'est ainsi que parmi les Scythes nos ancêtres, au +rapport d'Hippocrate » la pation des têtes longues a dù son origine d’abord à la coutume des sages-femmes et des nourrices , de mouler et de pétrir, et de tenir serrée la tête des enfn pour leur. donner la forme d'un pain de sucre, et qu'ensuite lanature, conduite danscette route pendant le cours de quelques générations, l'a suivie d'elle-même , et a continué de donner cette forme aux têtes sans le secours des nour- rices.

- Les enthousiastes sont doués de certaines qualités de caractère et detempérament, qui les rendent plus propres que les autres hommes à recevoir etàcommuniquerl enthousiasme. Ilsuf: fit d'observer le geste, le mouvement, la con tenance de quelques-uns des professeurs dans leûrs actions les plus famihiéres, vous les trouverez différens du commun des hommes, etc.

Ceux qui possèdent ce grand art de produire l'enthousiasme , ont paur maxime fondamentale que la corruption des sens est la génération ge l'esprit. Selqn eux, les sens dans l'homme

sont autant de sentinelles qui gardent les avenues du fort de la raison, qu’il est question de bloquer et d’emporter par cette opération.

. Tous les efforts de l’art doivent donc se diriger à distraire , à enchaîner, à étourdir, à égarer les sens, ou, en d’autres termes, à les tirer de leur poste ; et, pendant qu'ils sont éloignés ou distraits, ou en guerre les uns avec les autres, l'esprit entre dans la place et s'en rend le maitre.

La méthode ordinaire de subjuguer ainsi les sens est ce que je vais enseigner avec quelque détail , autant qu'il m'est permis de communiquer ces connaissances au public ; car je dois dire qu'ayant eu l'honneur d'être initié aux mystères, je ne puis divulguer certaines choses que les profanes ne doivent pas savoir...

Il faut observer que dans l'opération de produire lillamination , l'enthousiasme , ceux à qui l’on veut communiquer ces dons, les auditeurs qui forment l'assemblée contribuent autant à l'effet que le maître lui-même.

: Dans le langage des illuminés, les termes les plus obscurs, et jusqu'aux sons inarticulés, tien nent la place du sens et de la raison. Dans les harangues de ce genre, la disposition des mots : selon les règles ordinaires de la grammaire, n’est d'aucun usage ; l’habileté du maître consiste en

237 | tiérement à bien choisir et à bien cadencer une certaine quantité de syllabes; comme un poëte qui met des paroles sur un air est forcé de faire un tel choix de mots, et de les placer dans un tel ordre qu'il en fait souvent un nor sense “ayant d'en pouvoir faire une ariette..…. |

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