‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 28 sur 41 · SO Ÿ · texte numérisé non relu

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Je crois bien que les partisans de la libérté républicaine, au souvenir des forfaits qui ont souillé la révolution, doivent ressentir des peines que leurs adversaires n’éprouvent point;

mais ces peines ne sont pas celles qüe semble connaître madame de Staël.

Ils doivent se dire, après avoir avili le chef d'une monarchie florissante par l’affaiblissement de ses pouvoirs, et par des insultes réitérées, nous avons détruit en quelques heures cet ancien et immence édifice. jusque dans ses fondemens, pour le remplacer ‘par une république, cimentée du sang du monarque et d'une ‘foule innombrable de victimes innocentes.

Nous avons appelé à cette œuvre le peuple, c'est-à-dire, la multitude toujours sans morale, sans éduçation, sans -instruction, sans proprieté , et par conséquent sans intérêt au maintien de la justice et de l’ordre public; et nous l'avons revêtue de la toute-puissance et armée de toute la force du gouvernement pour l'exécution de ce plan.

Dès lors elle a dicté toutes les lois et dirigé toute l’action du gouvernement, ou plutôt ellea ouverné elle-même par lés tribunes, par les.

clubs , par les sociétés populaires. L'esprit de ‘son gouvernement a été le pillage des propriétés et le meurtre des propriétaires, deux meures se secondant l’une l’autre, dont elle a hâté l'exécution par l établissement du gouvernement révolntionaire et par toutes les atrocités

dont il a été l'instrument.

Ces crimes sont la conséquence nécessaire de nos premières mesures, des moyens d'exécution de: notre plan. Le gouvernement reévolu= tionaire est notre ouvrage , et ses excès peuvent ‘nous être par conséquent reprochés.

Si les partisans de la liberté républicaine peuvent .en effet tenir ce langage avéc vérité , ou l'entendre sans avoir rien de solide à y op- ‘poser , on concoit comment ils n'awnent pas qu'on remonte à l'époque du gouvernement révolutionnaire, et veulent l écarter de leurs diseussions. À |

Mais je ne conviendrai pas pour cela avec eux que les crimes de la révolution leur soient plus odieux qu'a des hommes qui n'ont: point cette belle passion pour la république, et il y en à une raison bien déeisive, c'est que c'est surtout sur ceux-ci, et sur leurs parens et leurs amis , que les fureurs de ‘ces temps malheureux se sont portées; tandis que les partisans zélés de la république n’ont pas couru à . beaucoup près les même dangers, n’ont pas vu prendre parmi eux autant de victimes ; et 1l est vrai généralement que la haine pour un genre quelconque d'oppression, est en raison du mal qu’on en éprouve.

Certes, je ne doute nullement que, parmi les zélateurs de notre nouveau gouvernement, il n’y

en ait un grand nombre qui ont en horreur les crimes de la révolution, ou, pour mieuxdire, du gouvernement révolutionnaire; mais je les en crois moins touchés encore que ceux qui en ont été les victimes. La peine que ressentent ceux-là, des reproches qu'on leur en fait, n’est pas un sentiment vraiment moral, maisune vue politique. Elle ressemble trop à un remords pour que je leur en sache gré. Je puis croire que plusieurs d’entre eux sont plus près de pardonner des forfaits qui ant favorisé leurs projets politiques, bien qu'ils en reconnaissent l'atrocité , que ceux qui, aux malheurs personnels dont ils ont été accablés, peuvent jgindre la déroute entière de leurs opinions, et pour qui l'espoir de l'avenir ne se concilie point avec l'exécration du passé , pour employer une expression de madame de Staël elle-même, que

je n’entends qu’en l’appliquant ainsi. | Ce désir de madame de Staël, qu’on écarte, qu'on oublie l'époque du gouvernement révolutionnatre, est encore exprimé à la page 26, en ces termes : « Dans l'ouvrage que je ferais ou que je voudrais qu'on fit, il faudrait mettre absolument de côté tout ce qui tend à l’esprit de parti ou aux circonstances actuelles, la superstition de la royauté, la juste horreur

qu'inspirent les-crimes dont nous avons été les témoins, etc. »

J'observe que de ces deux parties du précepte de madame de Staël, il y en a.une raisonnable, . mais inutile. Toute superstition étant par la force même du terme une erreur, il n’est pas besoin dedire que, dans des recherches sur la nature des gouvernemens , il faut écarter celle-là.

On ne peut pas approuver de’ même la seconde de ces ixistructions. Si l'horreur qu'inspirent les crimes dont nous avons été les témoins est Juste, pourquoi l'écarterions- nous quänd il s'agit de juger les gouvernemens. Ou ces crimes ont été, comme le pensent beaucoup de gens dont l'opinion doit étre aussi discutée , les résultats nécessaires de la nature du gouvernement qui les a commis ou au moins laissé commettre , ou, ce qui est presque ridicule à dire , ils ne tiennent par aucun côté aux principes qu'an a vouls établir en France. On est obligé de résoudre cette question, dont - l'examen ramène nécessairemént le tableau de ces horribles événemens et la recherche de leus causes ; et on ne peut donc Pas écarter ces COR: sidérations. - + Cette observation est si vraie, que madame de Staël, contrariant elle-même ce qu’elle a dit

plus haut, qu'il faut écarter cette époque mon- ‘’strueuse du gouvernement révolutionnaire , et

ici, qu'il faut mettre de côté les crimes dont nous avons été lestémoins, convient pag. 8et 9, qu'il faut examiner si les malheurs qui ont accompagné notre révolution, sont de lessence même des institutions qu'on veut établir en France, où si les-effets de la révolution ne sont pas absolument distincts de ceux de la constitution. Il y a sans doute une contradiction formelle entre ces deux maximes. Mais il est aisé de voir, dans tout l'écrit de madame de Staëél, que pour elle la question est toute décidée.

Je trouve cependant quelque embarras à m'expliquer ce que madame de Staël entend par ces institutions et cette constitution de France, qu'elle veut qu'on sépare des crimes de la révo-

lution. | -. L'ensemble du raisonnement conduit natu- rellement à entendre par là les institutions ou constitutions anéériewres au gonvernement révolutionnaire, les seules qui, à raison même de cette antériorité , aient pu amener les crimes dont la France à été souillée à à cette époque désastreuse. - ;:

On ne peut cependant penser que ce soit la constitution de 1791, que madame de Staël veut excusèr des crimes du gouvernetnent réva-

litionnaire. Il n’est pas possible qu'elle croie que la première constitution ait besoin d'une telle apologie. |

C'est la constitution de, 1793, et les prin- ‘cipes sur lesquels elle a été fondée, qui ont amené immédiatement, ét presque sans’ intervalle, le gouvernement révolutiônnaire. .

Madame de Staël l'appelle elle-même démagogique, et bouleversant la société au nom du peuple , page 27. Elle ne peut donc pas l'excuser d’avoir amené les crimes dont la France a été souillée, au moins ceux qui ont été postécneurs à l'émission de cette constitution. Et comment après cela peut-elle dire qu’il faut séparer les crimes de la révolution, des institutions qu’on a voulu donner à la France ? Telle est l'obscurité qui résulte du défaut d'analyse et du vague des expressions.

Les raisons que donne madamede Staël sont bien insuffisantes.

C'est, dit-elle, d'abord, que le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable. | D

Sans pouvoir entendre ce que veut dire un temps incommensuräble, je demande pourquoi le raisonnement ne saurait approcher de ces événemens horribles pour en rechercher les

causes, et tâcher de nous en garantir désormais.

« Juger ces événemens, continue-t-elle, de quelque nom qu’on les désigne, c'est les faire entrer dans l’ordre des choses existantes, des idées pour lesquelles il y avait déja des expressiOnS. y .

Que veut dire cela ? Pourquoi n’aurait-on pas jugé des événemens dont on était témoin, des crimes qui se commettaient sous nos yeux ? Pour ne pas les faire entrer dans l'ordre deï choses existantes ? Mais n’y étaient-ils pas, qu'on les jugeät, ou qu'on ne les jugeät point ? Pouvait-on se dissimuler qu'ils existaient pour le malheur des hommes. Pour ne pas les ranger au nombre des idées pour lesquelles il 7j avait des expressions ? Figures: bonnes dans des amplifications de rhétorique , mais qu'il ne faut pas donner pour des raisons ; on trouve des expressions pour toutes les idées et pour tous les sentimens. Dire qu'un malheur est audessus de l'expression, cele même est une expression qui peint ce malheur. Enfin, de quoi s’agit-)l ?. De rapporter des faits -horribles, en termes qi Îes peignent fidèlement et fortement ; de faire connaître les causes qui les ont amenés, etiles éfféts qu’elles peuvent en-

core produire : et il n'y a rien a cela d'impossible ni de honteux. -

Madame de Staël, pour établir qu'on n’a pas pu écrire sur ces affreux événemens, en donne encore cette. raison , « qu'aux äma- .» ges qu'ils présentent , on frissonne , on s’en- » flamme, on veut combattre , on, veut mou- » rir ; mais que la pensée ne peut se saisir » d'aucun. de.ces souvenirs, et que les sensa- » tions qu'ils font naître absorbent 4 toute autre p faculté. »

Ce tableau du trouble qu'ont a apporter dans l'âme les événemens dont il est :ici question, peut avoir sa vérité pour certains momens ét pour une certaine durée. Certaine:

ment , le jour où j'aurai vu un magistrat chargé d'ans et de vertus, une femme-dpyce et timide , un jeune homme de la plus: grande espérance , un ministre des autels, un ami, un parent , un fils, une. épouse train£e- à l'échafaud comme de vils criminels; le jour où de plus illustres victimes encore auront succombé

la hache du bourreau, je ne ferai pas le plan d'un ouvrage où j'entreprenne de faire l'histoire de ces jours malheureux ,.et de rechercher dans la nature mème du gouvernement les causes premières de ces horribles excès,

Mais il est dans la nature de l'hommie , qu'aux plus terribles impressions succède le retour à son état naturel et habituel; et lorsque ces . spectacles hideux et sanglans se sont produits plusieurs fois à ses ÿeux, qu'il en soit affecté moins fortement , ou du moins d’une autre manière ; qu'il recouvre dans les intervalles l'usage de ses facultés pensantes, suspendu pendant quelque temps : sans cela l'homme deviendrait stupide , et les grandes calamités publiques détruiraient infailliblement l'espèce.

- La nature en.a mieux usé envers nous; elle nous a donné en une juste dose, et la sensibilité, et quelque force pour soutenir les impressions douloureuses. Si, ay moment où l'événement est sous nos. Yeux, Ces impressions dominent trop fortement notre âme pour lui laisser la faculté de réagir , bientôt l'impression. commence à s'affaiblir , le trouble s’apaise, la douleur se calme par degrés pour laisser reprendre leur action naturelle à nos facultés. Il est donc possible de juger les événemeng les plus horribles , au temps même où ils se passent; et c'est même ainsi seulement qu'ils seront bien jupés.

Les passions , dit madame de Staëk, sont la grande difficulté des gouvernemens.…. Le seul

problème des constitutions est de connaître Jus= qu'à quel -dégré on peut exciter ou comprimer les passions , sans compromettre le bonheur public ou politique ; pages 13, 14 et 18 de son introduction. | |

Cette théorie me semble fausse et dangereuse, et je vais le prouver.

On voit que madame de Staël établit ici poui le gouvernement la nécessité , l'obligation et le besoin d'opérer immédiatement sur les passions, soit en les excitant , soit en les comprimant ; mais elle prête en cela au gouvernement des besoins et des devoirs qui ne le pressent en aucune manière , et lui attribue des droits qu’il n’a point. >

Rien n’est plus chimérique que ce grand rôle qu'on fait jouer aux passions dans l’organisation d'un gouvernement, pour le rendre propre à procurer aux hommes le bonheur politique.

Madame de Staël montre pour les caractères qui ne sont pas passionnés , une compassion qui, comme celle du chène pour le roseau, part d'un bon naturel: Laissons-les , dit-elle, : dans leur calme heureux ; ‘ils n'ont pas besoin de nous ; êtres impassibles » pour qui la base du bonheur est toujours la méme, qui vivent

un à un’, dent l’éxistence est monotone et sans

. véritable couleur, etc.

Maintenant, d’après ces notions, examinons l'axiome qu'établit madame de Staël, que les passions sont le véritable obstacle au bonheur qu’elle appelle politique. Je dis , au bonheur politique, parce que je ne veux pas me jeter dans ces discussions de morale , communes et souverainement inutiles, que la question | du bonheur amène chez les moralistes, et qui sont encore sans solution. Les hommes sontils heureux par les passions ? Peuvent-ils l'être sans passions ? Voilà de quoi disserter éternellement dans un salon.

Je ne veux parler ici que du bonheur poli-

tique, par où j'entends celui qui doit être lob- .

jet du gouvernernent. Or, je dis que ce bonheur n’est autre chose que la satisfaction des désirs et des.-besoïins physiques des hommes réunis en société. Avant tout , l’homme veut vivre, c'esta-dire, manger, boire , être vêtu, à l’abri des injures de l'air, et satisfaire le penchant qui porte les deux sexes à s’unir, et celui qui l’attache aux fruits de cette union. Il veut aussi assurer ces jouissances.

. Or, parmi les moyens de se donner cette assurance , l’homme a reconnu que le plus puissant , sil n’est même le seul, est sa réunion

avec ses semblèbles en société politique, et l'établissement d’un gouvernement. Ce gouver:

nement ne peut avoir d'autre but que celui pour lequel il a été insütué; et ce but étant tout physique , les moyens qui y conduisent le sont aussi.

Comment, en effet, le gouvernement peut-il remplir les intentions qui ont conduit les hommes à l’instituer ? C’est en empêchant tout acte physique attentatoire a la propriété et à la Liberté de l'individu , qui n'est elle-même que la propriété qu’il a de sa personne, lintitée par la propriété et la liberté d'autrui. Si le gouvernement atteint ce but, son devoir est rempli et pour cela il n’a rien à démèéler avec les passions; il pe peut et il ne doit point agir sur les passions. au sens de l’auteur que je combats ici.

Le gouvernement ne peut atteindre que les actes extérieurs auxquels les passions portent l'homme qui en est agité. Si l’ambitieux, l’envieux, le jaloux, se portent à une violence pour satisfaire leur passion, la loi qui punit leur violence ne leur arrache pas l'ambition , l'envie ;, ha jalousie du cœur.

: Non-seulement 11 ne peut opérer ainsi sur les passions de l’homme, mais il n’en a pas le droit, les seuls moyens avec lesquels il püt les atteindre étant des violations de la liberté na-

turelle de l’homme , liberté que chacun s'est réservée en.se réunissant avec ses semblables. :

Tous les législateurs qui , comme Minos’ Lycurgue , Phaleas, et les fondateurs des ordres religieux , ont voulu, par des institutions positives, et par une action immédiate, exalter telle ou telle passion , réprimer telle ou telle autre, ont tous contrarié la nature et attenté à la liberté de l’homme. Ils n’ont point fait un bon et légitime gouvernement, maisdes institutions superstitieuses, monastiques , oppressives, et toutes par là même immorales, puisqu'il n’y a point de vraie morale qui ne soit ” fondée sur la nature , et qui ne respecte la liberté.

Un de ces moyens les plus puissans est, par exemple , l'éducation publique faisant partie de la législation, et par conséquent forcée.Or, cette mesure est toujours et sous toutes ses formes, une violation des droits naturels du père et de la mère sur leurs enfans, et des enfans euxmêmes aux soins des auteurs de lenr naissance, droits que le gouvernement ne peut violer .

sans crime, soit pour exalter , soit pour comprimer telles ou telles passions dans les jeunes âmes. , . |

Ce n’est pas au gouvernement à déterminer le but vers lequel l'homme individuel doit se

conduire , il ne peut qu’écarter les obstacles de ses pas. La nature le guide bien'assez sûrement dans l'état de société, dans lequel ses écarts se trouvent contenus par la direction générale de ses semblables, avec lesquels il marche côte à côte dans le même chemin. Si le gon- | vernement se donne Îe droit de le conduire, de le prendre pour aïnsi dire par la mit , il l'écartera le plus souvent de la vraie route.

Le ‘véritable problème d’ane constitution

est de la faire telle, qu'elle fasse jouir chaque membre de l'association politique, de tous les droits naturels et inaliénäbles, dont 1l a voulu s'assurer l'exercice en se réunissant à ses sem blables, et de l'en faire jouir sans préjudice d'une jouissance toute pareille de chacun des membres de là société ; mais pour cela il n’y a point de passion à exciter où à comprimer, il n’y a que des actesæxtérieurs à réprimer.

Les passions, dit encore madame de Staël , cette force impulsive qui entraîne l'homme indépendamment de sa volonté, vojlà le véritable obstacle au bonheur individuel et poli tique. Sans les passions, les gouvernemens seraient une machine aussi simple qu'un levier . dont la force est propoôrtionnée au poids qu'il doit soulever, et la destinée de homme ne

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