‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 30 sur 41 · APOLOGIE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE LA PHILOSOPHIE

Contre ceux qui l'accusent des maux de la révolution.

L'ccusarion intentée à la philosophie d’avoir amené les maux de la révolution est si répandue , et a pris, on peut le dire, tant de crédit, même sur quelques esprits raisonnables, qu’on s'étonnerait de ne pas voir combattue cette fausse ét absurde opinion, si on ne pensait pas que lès amis de la philosophie dédaignent d’entrer dans cette lice.

On a cru pouvoir entreprendre cette tâche ; c'est l’objet de ce petit écrit, dans lequel nous | prouverons qu'on ne peut pas avec justice accuser la philosophie des désordres et des maux apportés ‘par la révolution. J’entre en matiere.

Les philosophes n'ont voulu ni faire tout ce qu'on a fait, ni l’exécuter par tous les moyens qu'on a pris, ni l’achever en aussi peu de temp qu'on y en a mis. En d’autres termes, la philosophie n’a ni conseillé les iniquités et les extravagances qu'on a mélées à la cause de la li- : berté, ni voulu qu'on appelät un peuple igno-

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rant et féroce à faire une constitution ; ni que les changemens les plas justés et les plus riécessaires se fissent avec une précipitation qui néglige toutes les précautions de la pradence.

On peut dire d'abord, avec vérité, qu'avant de s’en prendre à la philosophie, il faut examiner si l’état où nous sommes n’a pas eu des causes différentes, et suffisantes pour produire ces tristes effets. Or, ne faudrait-il pas être bien aveugle pour ne pas voir les causes de ce genre, dans des circonstances qui n'ont rien! à faire avec la philosophie ? |

Les finances en désordre , le malheur d’une classe nombreuse du peuple , quelques abus d'autorité , l'ambition de quelques chefs de pertis, le mouvement imprimé aux esprits par les deux assemblées des notables ; la vicieuse composition de là première assemblée, non pas en ce que le tiers y a été doublé, mais en ce que la propriété n’y a pas été le titre et labase de la réprésentation; l'organisatiôn injuste et absurde de la représentation du clergé, les malheureux débats sur la vérification des pouvoirs , la malädresse de lautorité, entreprenant sans cesse plus qu'elle ne pouvait exécuter ; la faiblesse qui a laissé l'agitation de Paris croître sans mesure’; enfin , la'terreur inspirée par un peuple armé , irrité, et désoritrais sans frein, etc. ; voi-

là des causes que la philosophie n’a point mises en action, qui auraient eu lieu quand aucun philosophe n’eüt écrit. |

À la puissance des mots, les auteurs des révolutions joignent communément celle de l’argent , qui est bien une autre puissance ; et tout le monde sait que c'est à l’aide de ce moyen qu’on a soulevé les troupes d’abord , et soudoyé des agitateurs dans les classes inférieures du peuple ; et l'on voit assez qu en tout cela la philosophie n’est entrée pour rien.

Et les fautes énormes, et la faiblesse pusillanime , et les incertitudes, et les résistances mal placées , etc., de l'autorité, lorsqu'elle avait encore en main quelque force : ne peut-on pas dire, avec vérité , que toutes ces causés ont contribué plus que tous les philosophes qui ont écrit depuis un siècle; aux grands événemens qui étonnent aujourd'hui l'Europe ?

Tous les désordrès du royaume sont l'effet du défaut de force publique ; or, c’est la pre- . mière assemblée qui a détruit la force publique , et commencé à aflluiblir les opinions po- Litiques, morales et religieuses ) qui lui prétaient leur secours.

Elle a détruit la force publique , en affaiblissant le pouvoir exécutif dans les mains du chef de la nation, en morcelant l'autorité entre lui et

plus de quärante mille corps administratifs, indépendans les uns des autres; en armant le peuple sans se réserver aucun moyen de le contenir s’il voulait abuser de sa force ; en mettant la force militaire dans l'impossibilité d'agir autrement que sur la réquisition des officiers municipaux , presque partout ignorans, lâches, et ayant tout à craindre, à montrer quelque rigueur envers les gens du peuple leurs égaux, leurs parens. Ce seul article de la constitution a dù détruire toute police intérieure dans le royaume , et l'a détruite en effet. . |

Elle l’a détruite en prétendant gouverner par des formes démocratiques un état où se trouvent des villes immenses, formées de cent et” deux cent mille habitans , et une capitale de sept à huit cent mille âmes ; en oubliant queles grandes villes surtout doivent être soumises à des lois de police, peu différentes de celles d’un camp , parce que le nombre du peuple en fait facilement une armée en insurrection.

- Ellé l’a détruite en abolissant la noblesse, espece de distinction sociale qui, dans la hiérarchie qu’elle établissait, fournissait un moyen de police intérieure très- efficace , parce qu’il pénètre toutes les parties du corps politique. Enfin elle a détruit la force publique, en abolissant subitement toute l’ancienne magistrature,

312 | dont je n’examine pas ici l'utilité absolue, mais qui n’a pu être abolie tout à coup sans ôter du milieu du peuple une force réprimante , qui contribuait à y maintenir la tranquillité.

Quant à l'appui que prêtaient les opinions religieuses à l’ordre public, ilest trop clair qu'il a été détruit parlasuppression des monastères, par l'envahissement des biens ecclésiastiques, et par toutes les violences exercées envers les prètres, violences qui n'ont pas été , à la vérité, autorisées par la constitution , mais qu’elle a cepen- . dant dû prévoir comme des suites du traitement fait au clergé, et de la tendance d’un peuple qu'on ne s'était laissé aucun moyen de contenir.

On accuse les écrits philosophiques d’avoir amené la révolution et ses excès ; mais l'effet des livres et des écrits est, de sa nature, lent et tardif ; il ne se fait sentir que chez an petit nombre de personnes que leur éducation , leur aisance et leur état, détournent naturellement et généralement de se faire les agens des grands changemens politiques.

Cet effet est lent, parce qu'avant qu'un livre capable d'influer sur l’état politique d’un peuple, soit répandu, lu, compris, discuté, et que les principales vues nouvelles qui y sont soient adoptées assez généralement pour opé-

rer dans les esprits et dans les idées un change-

ment de quelque importance, il fautunelongue suite d'années.

Les grands troubles qui agitent les empires accompagnent communément Îles changemens dans la forme du gouvernement.

Mais pour produire de grands ét funestes effets , 1l faut que ces changemens soient subits ; car s'ils sont amenés par degrés , une nation entière peut passer sans guerres civiles, sans de grandes calamités , d’un gouvernement à un autre gouvernement.

Les ouvrages philosophiques n’aménent ces grandes variations que par des dégrés insensibles. Il n’y a que l’intervention de quelques causes bien différentes , l'ambition de quelques hommes ardens, et surtout celle des assemblées publiques, dirigées , échauffées par des gens de parti, qui amènent des changemens subits.

Ce même effet ne se porte que sur un petit nombre de personnes, puisqu'il est vrai. que peu de gens sont capables de cétte espèce d’application , et que la théorie des affaires publiques et des’ questions du gouvernement passe de beaucoup l'intelligence de la plupart des lecteurs, même dans les classes de la société qui ne manquent pas absolument d'instruction Quant à toutes les autres, c'est-à-dire, aux quatre-vingt-dix-heuf -centrèmes de toute na-

tion, elles sont absolument incapables de recevoir, de la lecture des ouvrages philosophiques sur les matières du gouvernement, aucune espèce d’impulsion. |

Enfin , ceux-là même que la lecture des ouvrages philosophiques peut émouvoir, sont par leur éducation, leurs habitudes , leur aisance, etc., naturellement détournés de troubler la paix publique pour l’amour des opinions qu'ils ÿ auront puisées.

Jusque-là, on ne ne voit donc point de cause assez agissante, assez forte dans les ouvrages des philosophes, pour opérer ces grands mouvemens qui changent la face des empires.

La philosophie à fait connaître aux peuples leurs maux politiques et les vices de leur gouvernement, et indiqué les moyens de les guérir; mais on ne peut pas lui faire un crime d'avoir éclairé les hommes sur cet objet important.

Lorsqu'un mal est bien connu:et qu'il a un remède spécifique et sûr , si celui qui administre le remède , faute de le savoir-bien doser, tue le malade, il n’est pas juste de s’en prendre au médecin qui a fait connaître la maladie , qui a voulu qu’on la traität, et qui en x indiqué le remède. Or, c’est la ce qui nous est arrivé.

La philosophie a enseigné que tous les hom-

mes étaient. égaux aux yeux de la loi pour en être protégés, mais non pas pour anéantir tout ordre public, toute subordination , toute inégalité de richesses, sans laquelle aucune société politique ne peut subsister.

Elle a voulu une représentation , un corps législatif; mais elle ne la pas voulu unique ; elle ne l’a pas voulu pouvant délibérer et délibérant en effet, sans s’astreindre à aucune des formes qui devaient assurer la maturité des délibérations, telles que. des délais raisonnables et déterminés ; elle n’a pas voulu que, sous prétexte de l'urgence qu'on prononcerait précipitamment , on püût se dispenser de toutes les précautions qui garantissent de la précipitation.

Elle a voulu un corps représentatif, défenseur naturel de la liberté et des propriétés des citoyens contre les abus d'autorité; mais elle n'a pas prétendu Jui abandonner un pouvoir sans contrôle , sans contre-poids , sans résistance, qui pourrait entraîner tout devant lui , et devenir lui-même le plus effrayant. des despotismes. | Elle a voulu qu'il s'établit en France un

gouvernement représentatif; mais elle n’a pas souhaité une représentation dont la base fût dans les dernières classes d’un peuple grossier,

316 | sans éducation, sans lumiéres , ni une représentation dont les membres fussent la plupart sans propriété , et par là sans intérêt véritable à la chose publique et à la conservation de la propriété et de ses droits, le grand but de la formation des sociétés.

Elle a voulu tempérer l'autorité et le pouvoir du monarque ; mais elle n’a jamais enseigné qu’il ft possible de donner un gouvernement démocratique à un pays de deux cents lieues de diamètre, peuplé de 24 millions d'habitans, environné de voisins puissans et d'états soumis à des monarques.

Elle a demandé que le monarque ne füt plus le maître de dilapider la richesse nationale par des dépenses excessives; mais elle n’a pas voulu qu'il ne ft plus environné d'aucune dignité, qu'il n’eût plus aucun bien à faire, aucun emploi, aucune grâce à donner.

Elle a désiré qu'on cessät de répandre sur les courtisans des richesses formées de la substance même des peuples ; mais elle n’a pas demandé que des pensions méritées par de longs services, fussent retirées à ceux qui en . jouissaient, ou réduites aussi cruellement

qu'elles l'ont été par les comités de l’assem-

‘blée, | Elle a voulu qu'il n’y eût plus de pouvoir

arbitraire ; mais elle n’a pas voulu qu'il n’y eût point de force publique. |

La philosophie a dit aux hommes, que, dans les dangers de la patrie , tout citoyen est soldat; qu'une milice nationale est une sauvegarde nécessaire de la liberté ; qu'il est bon et utile de pouvoir, au besoin, résister à une oppression dont les troupes régulières pourraient devenir les instrumens; mais'elle n’a pas proposé d’armer tout à coup 5 ou 4 milbons de citoyens par le cri de liberté, par des terreurs affectées de brigands, par des bruits de contre-révolution , etc. , sans se réserver aucun moyen de retirer des mains du peuple une force si terrible, dont il est si disposé à abuser.

Elle a regardé les troupes réglées en à trop grand nombre, comme une cause de ruine des peuples et comme un instrument de despotisme ; mais elle n’en a pas conclu qu'il fal- Jait affaiblir la défense nécessaire de l’état et l'instrument unique du pouvoir exécutif, en portant les troupes à l'indiscipline monstrueuse qui a amené les désordres dont nous avons été les témoins, : |

Elfe a désiré qu'on réformät l'administration, et même qu'on y appelôt un plus grand nombre de citoyens, qu'on la partageët, et qu'on la

distribuât entre les provinces ou parties quelconques de l'empire, pour rapprocher les administrateurs des objets de l’administration ; mais elle n’a pas conseillé de multiplier sans mesure les administrateurs , et de compliquer ladministration , et d'en accroître les depenses, etc., par-delà toutes les bornes que l'économie et la raison prescrivaient.

Elle à voulu qu'on contint la noblesse dans de justes bornes, qu'on la dépouillät de priviléges injustes et oppressifs, mais non qu'on l’anéantit; elle a même pensé que cette classe de citoyens était une force nécessaire à conserver pour résister aux entreprises populaires et défendre la royauté et le gouvernement.

Elle a demandé l'abolition des servitudes personnelles, comptées en beaucoup de provinces du royaume parmi les droits féodaux ; mais elle n’a pas prétendu qu'on pt détruire, et détruire sans indemnité, les droits de cens et rentes , et tous les droits semblables qui n’emportent aucune servitude personnelle, ni aucune condition contraire à la liberté et à la propriété du citoyen. Elle a enseigné , au contraire, que les droits de cette espèce étant des résultats de Pexercice du droit de propriété dans ceux qui les ont établis, et qui en ont fait les conditions de l'aliénation de leurs fonds, les attaquer , c'é-

‘ tait donner atteinte à la propriété ; que c'était une injustice d'en décharger le redevable, qui n’a acheté la terre que grevée de ces mêmes charges , et l’a payée en conséquence ; et une injustice d’en Ôter le produit au propriétaire qui en jouit, qui a acheté et payé la jouissance de ces droits , sauf à prendre, pour lavenix, des mesures pour faciliter le rachat de ces mêmes - droits, qui sont.en effet un obstacle au commerce des terres et a l'amélioration de la culture.

. Elle a combattu la superstition ; mais elle n’a pas enseigné que les ministres actuels de la religion, les seuls officiers de morale qu’eût le peuple , dussent être avilis , insultés, et en butte a la plus atroce persécution. |

Elle a enseigné la tolérance civile euvers les protestans , mais non pas la persécution envers les catholiques.

Elle a demande qu on réformät le clergé ; 5 mais elle n’avait pas proposé de le détruire.

Elle a prêché la nécessité de réformer les vices de l'impôt , tant dans, ses objets divers que dans les formes de sa perception ;/mais 1l n'est jamais venu en pensée à aucun de ceux qu'on appelle : philosophes:bien ou mal à propos, de conseiller d'abolir à la fois tous les impôts , de tarir.en même temps toutes les sources :

du revenu public, sans s'être assuré de pouvoir en ouvrir de nouvelles qui rendissent à la s0ciété politique le revenu public, sans lequel elle ne peut exister.

- Enfin toute constitution peut être considérée comme formée de principes ou lois, et de moyens d'exécution : elle a beau avoir les principes les plus sages; si les moyéns d'exécution ne sont pas eflicaces et sûrs , par cela seul la coùstitution est essentiellement vicieuse.

Je dirai donc aux créateurs de la constitution : Vous avez fort: bien distingué: les pouvoirs ; mais si vous n’avez pas mis chacun d'eux dans l'impuissante d'envahir tous les autres, votre distinction ‘n’existant que dans vos décrets, et les pouvoirs venant à se réunir dans la mêrne main, faute dé précaution suffisante pour empêcher cette réunion, 1l faut dire que votre constitution est vicieuse, par le défaut de moyens sûrs d'exécution.

Vous avez ‘éru devoir armer lé peuple, et vous avez établi en principe qu'il avait le droit d’être armé; mais vous ne vous êtes réservé aucun moyen de le coritenir, sil voulait jamais abuser de sa force : vous avez donc commis la plus haute imprudènce dont un législatéur puisse se rendre coupable. | Quand tous les changemens apportés dans

dt

l'organisation du gouvernement eussent été suggérés par la philosophie, ea même temps que nous les Supposerons raisonnables et conformes : à tous les droits, il fallait que le choix des. moyens qui n'a pas été laissé à la philosophie : füt raisrinable. Il fallait que les instruméns qu'on emploierait à exécütér ce grand ouvrage pussent être conduits avéc adresse , avec me=” sure. Si, pour mener la charrue : qui doit faire naître d’abondantes moissons , jy attellé ‘des chevaux indomptés qui brisent ou les traits, où’ l'équipage, ou lesoc, l'utilité de l’objet de mon. travail ne m'excuse pas d' imprudence. » et ne me sauve pas du bläme. |

Or, c’est en cela surtout que les exécuteurs de la réforme sont sans excuse ; car ils Ont employé à cette exécution un instrument animé qui ne s'est pas! laissé conduire, un animal fougueux | et féroce, le peuple; on l'a armé, et on Jui a dit ensuite : Fais toi-même les lois, assure tou bonbeur ; et cette force aveugle a tout renversé devant ellé, rien ne lui a été sacré ; justice, propriété, morale, religion, ancienneté, pres cription, hunanité, un moment a tout détruit. Tel a été le crime de l'assémblée constituante elle-même. | |

Mais la seconde assémblée a fait bien pis: en-’ core la première, en faisant exécuter ses plans

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