‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 31 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

par le peuple, a eu un prétexte tel quel ; il li fallait renverser les obstacles que l’ancien régime et ses débris mettaient encore sur sa route. Elle avait besoin pour cela, ou-croyait avoir besoin d’une grande force qu'elle trouvait dans le peuple ; ; mais l'assemblée législative arrivant après la constitution faite, l'aristocratie éteinté ou domptée, les nobles et le haut clergé dispersés, ruinés, n’a cessé d'iriter encore le tigre déchaîné pour lui faire dévorer de nouvelles victimes. Dans la première ardeur de la révolution, ce peuple a brülé quelques châteaux, égorgé quelques nobles et quelques prêtres ; mais sa fureur s’est exaltée à mesure qu'on s’est servi de lui. Des provinces entières ont été dévastées, les incendies se sont étendus partout, les meurtres se sont multipliés au centuple, on a réduit les malheureux ecclésiastiques à une condition pire que le plus horrible esclavage , on les a privés de la liberté et. du pain, les seuls biens qu'on leur avait laissés ; on a étendu ces barbaries à des femmes pieuses et à des filles consacrées aux œuvres de la plus tendre charité; on a violé en elles la pudeur de. leur sexe et celle de leur vertu; et c’est le peuple qui a commis tous ces crimes et toutes ces atrocités, lorsqu'on n'avait plus aucun prétexte pour l’appeler à coopérer à l'exécution des nouvelles lois.

Mais la grande faute, la plus grande faute qui ait été commise dans le grand changement dont nous sommes les témoins, et dont la philosophie est assurément très-innocente, est de n'avoir tenu aucun compte du temps, élément nécessaire de toute action ; de tout projet.

Salomon, dont les paraboles et le livre de la sagesse renferment presque tout ce que les hommes ont découvert de vérités de morale pratique, nous enseigne cette grande et triviale vérité, cum tempore omnia fiunt ; et je ne crois pas qu’il y ait une nation au monde , depuis les plus policées jusqu'aux plus sauvages, qui, parmi ses proverbes, n’en ait quelqu'un qui soit lexpression de cette même pensée. ù M. de Buffon exprime avec sa noblésse ac-

coutumée la nécessité et la force de l'action du temps pour produire les grands ouvrages de la nature. :

Les Italiens disent bisognadartempoaltempo.

Les. ouvrages ‘de l'homme, par la raison même .qu'is sont d'une moindre durée, n'ont pas besoin ,: pour être élevés, de siècles accumulés; mais il leur faut aussi du temps pour les construire, si l'on veut leur donner quelque solidité.

Il est généralement vrai que, pour la construction des grands ouvrages politiques et

moraux de l’homme social, il faut la durée de plusieurs générations, parce qu'il faut au moins cet espace pour assimiler l’homme à son ouvrage, et le rendre propre à la morale, à la législation , au gouvernement, à la religion, qu’on veut lui donner.

Je ne veux pas dire pour cela qué toute espèce de changement, quelque grand qu'il soit, puisse être consolidé en trente ou soixante ans, espace de temps au bout duquel les générations peuvent être regardées comme renouvelées. Je ne veux qu'observer qu'il y a beaucoup de’réformes utiles, d'améliorations de l'étatdes sociétés, de changemens imposans et nécessaires, qui semblent demander, pour se,consolider entièrement, le renouvellement des générations qui

ont vécu sous l’aneïen ordre dé choses, et qui . auront éprouvé plus de difficultés à se soumettre | au nouveau.

Ces maximes me conduisent à penser qu'il peut ÿ avoir, en matière de législation et de gouvernement, des changémens très-désirables , très-nécessaires , qu’on ne doit ni ne peut exécuter au moins sans de grands inconvéniens | €n'un temps donné , si ce temps est trop court; et qu'une des précautions que la sagesse dictera:pour l'exécution d'un plan de cette sorte ; sera de ne vouloir pas faire en un jour, en

six mois, en un an, ce qui demande un an, . six ans, dix ans, trente ans.

Lors donc qu'il s'agira de prendre une mesure de législation ou de gouvernement pour l'adopter , en la trouvant en elle-même bonne, juste, admirable, un homme sage demandera toujours au faiseur : Combien prenez-vous de . temps pour l'exécution de votre plan ?

* Et, si le législateur répondait, seulement le temps d’énoncer la volonté législative, à laquelle tout le monde sera tenu de se conformer sur.

le-champ, l'homme sage sera sûremént frappé de quelque étonnement , et concevra quelque doute du succès.

Les mécaniciens disent que ce que l'on perd en temps, on le gagne en force, et réciproquement. Ce principe, détourné à la politique et:à la science du gouvernement, est encore vrai en cesens, qu'en se donnant plus de temps on est obligé d'employer moins de force , et il n'est pas douteux que Fépargne de la force doit entrer dans les vues de tout gouvernement sage ét juste, et de toute législation qui veut obtenir l'estime et la reconnaissance des hommes. |

Parmi les philosophes qui ont préparé au moins:une partie des. chängemens dont nous sommes les témoins (car je n’entends pas par-

ler de ceux qui les ont exécutés ), je n’en connais aucun qui ait prétendu que les changemens les plus utiles et les plus nécessaires dussent être faits sur-le-champ et tous à la fois. Je n’en connais aucun qui ait enseigné qu'il ne fallait tenir aucun compte des circonstances pour entreprendre, et de la durée du temps nécessaire pour exécuter.

Ce sont sans doute d’heureux effets de la révolution que l'abolition des priviléges pécuniaires, l'abolition du droit de chasse, celle des banalités, la suppression des ordres arbitraires , la responsabilité des ministres , la nécessité du consentement de la nation à tout établissement d'impôts, etc., la suppression de la dime, des bénéfices sans fonction, etc.

. Mais si toutes ces opérations utiles ont été faites avec précipitation , et si cette précipitation même les a rendues cruelles, désastreuses , etc. , la philosophie ne les a pas conseillées ainsi, .

Je ne crois pas, ou je ne crois guère à ce qu'on appelle le caractère des nations, bu plutôt je ne crois pas que ce caractère s'oppose invinciblement, en aucun pays , à l'établissement d'un hon gouvernement. Mais je pense bien qu’il y a tel état moral d'un peuple qui élève des

obstacles qu'on ne peüt' surmonter qu'avec le temps, et non pas hic et nunc.

On peut croire raisonnablement à la possibilité de conduire les sociétés politiques au bonheur, sans croire pour tela qu’on puisse arriver à ce but sans l’aide du temps et de beaucoup de temps.

Mais tout le monde sait que l’assemblée nationale de 1789 a bouleversé en un jour toute la forme de l'impôt, dîme, gabelles , entrées des villes, tabac, etc.; et que c'est à cette horrible précipitation que tous les gens sensés ont attribué, en grande partie ; les premiers désordres des finances qui ont amené bientôt des besoins - inconnus à la monarchie, dans les temps les plus désastreux, et sa ruine entière et la banqueroute, etc. -

*’ Or, quoique la forme de Fimpôt ne fût pas une des parties à laquelle il fût le plus dangereux d'apporter des changemens sans se donner un certain éspace de temps, j'atteste que l’un des hommes d’état à qui l’on a le plus généralement attribué tous les torts de la philosgphie (M. Turgot), et qui était le plus fortement convaincu de la nécessité d'un changement absolu dans cetté partie, n’a jamais pensé qu'il ft possible de l'exécüter autrement que dans un nombre d années considérable.

Je dirai encore, en faveur de la philosophie, que les écrivains ne donnent communément leurs principes que comme spéculatifs, et qu'ils n’entendent pas que, dans la pratique, on ne puisse ou ne doive y apporter les restrictions et les modifications que demandent les circonstances et la nature des hommes, etles anciennes habitudes et les obstacles de tout genre qu'on trouve à appliquer le principe à la rigueur.

Ceux qui écrivent , n'ont peut-être pas toujours l'attention d’inspirer cette précaution aux hommes d'état qu'il prétendent instruire; mais cet avertissement est de sa nature sousentendu : lorsque Rousseau lui-même voulut appliquer ses principes spéculatifs au gouvernement de Pologne, il se garda bien de les

<onserver dans tonte leur rigueur et dans toute

leur étendue. Il les modifia en beaucoup de points , d'après les mœurs et les lois et les habitudes anciennes de la. nation polonaise; et j ose dire qu'il n’y a pas un seul des hommes qui ont écrit avec quelque profondeur sur les matières du gouvernement, qui n’eùt apporté au moins autant de réserve que ce philosophe, celui de tous qui a attaché le plus d'importance à ses spéculations, et qui était le moins disposé | à les modifier dans la pratique.

Lorsque je vois des principes philosophiques

( je parle des bons ) portés et placés comme un rouage nouvean dans la machine du gouvernement, sans que l'artiste s ’embarrasse de lama nière dont il s’engrènera avec les anciens, il en faut rejeter la faute , non pas sur ceux qui ont travaillé à part cette pièce du mécanisme d'un grand gouvernement , mais à ceux qui ne savent pas l'adapter à toutes les autres parties. Je ne blâäme pas les ouvriers de Genève qui ont fait, chacun à part, un des mouvemens de ma montre, mais l’ouvrier de Paris, si, en les rassemblant, il n’a pas su les retravailler comme il fallait pour les faire jouer tous ensemble avec justesse et facilité. |

Le peuple , occupé de ses travaux, ne sait "pas lire et n'a pas le temps delire, n'a pas le désir de lire. Ce n’est pas avec des ouvrages métaphysrques, philosophiques, même éloquens qu'on a pu imprimerà cette masse énorme du peuple le mouvement terrible que nous lui voyons depuis trois années : il a fallu d’autres leviers.

Ce ne sont pas des livres qu'on emploie à cela, ce sont des mots : liberté, tyrannie, despotisme, esclavage, valet de cour , soldats de la patrie, calotin, aristocrate, cachots de la Bastille, et des moyens bien plus puissans, Targent et les objets de l'ambition.

On dira peut-être : Ce sont les philosophes }

qui ont enseigné à raisonner sur les matières du gouvernement ; c'est dans leurs écrits qu’on a appris à se servir bien ou mal de ces mots, dont la puissance a été si terrible. Ils ont au moins ouvert la route dans laquelle les peuples se sont égarés ; il est donc juste de s’en prendre à eux. |

Je réponds que si ce reproche est légitime, ceux qui l'intentent ne remontent pas assez haut. Que ne maudissent-ils le premier inventeur des lettres et de l'écriture, et au moins celui de l'imprimerie, puisqu'il estplus vrai sans doute que , sans ces deux moyens de communiquer et de répandre les idées, les progrès et ensuite l'abus des connaissances dont ils se plaignent, eussent été arrêtés ou du moins ralentis d'un grand nombre de siècles ?

Il est clair qu'on aurait écrit encore cinquänte et cent ans contre les prêtres, comme a fait Voltaire, sans amener le changement prodigieux dont nous sommes les témoins: les seuls écrits des philosophes n'étant pas lus du peuple , n1 à la portée de la multitude , n’auraient pu produire de si grands effets.

‘Il à fallu que les assemblées nationales , pour précipiter cet effet funeste, se soient chargées successivement de convertir les opinions irré-

higieuses de quelques philosophes , en lois ; de

les répandre avec profusion , de les consacrer par leur autorité, de les mettre en pratique en avilissant les prêtres, en souillant les autels, en spoliant les églises, en laissant ‘précher l'athéisme du haut de la tribune, en laissant massacrer les évêques et les prêtres entassés dans les églises converties en prisons, etc. ; et tous ces moyens n'étaient pas philosophiques.

N'est-ce pas encore une faute dont la philosophie se serait garantie, que celle de remuer toutes les pierres de l'édifice à la fois ? Locke, Sidney, Montesquieu , l'abbé de St.-Pierre , D’Argenson , Condillac, Mably, J. -J. Rousseau , ont-ils enseigné qu’on püt entreprendre de changer en un ou deux ans, dans un pays de vingt-quatre millions d'habitans, lois, coutumes , mœurs, opinions, religions, magistratures, cultes, autorité, armée; éducation , finances, justice, police , états des citoyens , relations étrangères, etc. , et jusqu’à la langue de toutes ces choses ?

Si donc tant de changemens à la fois ont mis la France dans le désordre horrible où nous la voyons, comment en faire le crime de la philosophie aux yeux de laquelle tant de précipitation n’est certainement pas excusée ?

On me dira peut-être que c’est bien mal

prendre soù temps, au sortir d'une révolution désastreuse, ouvrage de la philosophie moderne, pour louer l'esprit philosophique qui nous a fait tant de mal.

Je ne daigne pas répondre à: cette dernière inculpation que l'ignorance, l'abus des mots, la sottise ont pu seuls accréditer. Je dirai seulement que la philosophie n’étant que la recherche de la vérité, elle ne peut nuire , parce que

la vérité et la nature sont toujours d'accord , homme après tout ne pouvant être heureux qu'en se conformant à la nature qui est plus farte que ses systèmes et ses opinions.

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