‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 32 sur 41 · AVIS AUX NATIONS DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

AVIS AUX NATIONS DE L'EUROPE

Ux événement important pour l’Europe se prépare en ce moment ; que dis-je ? Il se passe en se dérobant à l'observation, et sans que personne prévoie les conséquénces funestes qu'il doit amener à sa suite. Ce début est effrayant, et je vais le justifier.

Il existe, dans les îles de la mer du Sud, un gtand végétal appelé l'arbre à pain ; jamais la Providence, en sa bonté, n'a fait ! à l’homme un plus beau présent.

« Cet arbre , qui est de la grosseur et de la » hauteur d’un grand pommier, porte un fruit » à peu près gros comme la tête d’un enfant, » contenant, sous une écorce épaisse, une sub- » stance blanche qui, cuite au four, est assez » semblable à la mié du pain blanc et d’un goût » agréable et doux. Ses fruits se recueillent » pendant huït moïs de l’année, et pendant ce » temps les habitans n'usent d'aucune autre » nourriture du genre du pain. C’est ainsi qu’en » parlait Dampierre, il y a précisément cent » ans. »)

Selon le lord Anson, pendant toute sa relâche à Tinian ; son équipage se nourrit constamment du fruit-pain auquel il donnait la préférence sur le pain même.

Le capitaine Cook, dans son premier voyage, après avoir décrit l'arbre et le fruit, et la préparation qu'y donnent les habitans des îles de la Société, pour le conserver par-delà la saison de la récolte, ajoute que de tous les végétaux dont se nourrissent ces insulaires , le fruit-pain est le principal, et qu'il ne leur coûte que la peine de le cueillir.

Dans son second voyage à Otaheitée, :1l nous apprend que les insulaires ne plantent jamais l'arbre à pain : « On voit, dit-il, que les » jeunes arbres sont des rejetons des racines » des anciens qui courent sur la surface du » terrain; de sorte qu'on peut croire que cet » arbre couvrirait naturellement les plaines, et » que les habitans d'Otaheitée, au lieu d’étre » ‘obligés de planter leur pain, sont plutôt » obligés.d'empêcher l'arbre qui le produit de » se multiplier téop, pour conserver quelques » autres espèces d'arbres, et avoir un peu de va- » riété dans leur nourriture. »

Sur les idées que ces voyageurs ont données de l'arbre à pain, le gouvernement anglais , vient de destiner un des vaisseaux de l’expé:

dition à la baie de Botanique , pour aller de là à Otaheitée prendre de jeunes arbres de cette espèce, qu'on regarde-comme de la meilleure qualité , précisément parce qu ils y viennent spontanément.

De là le vaisseau se portera directement aux îles anglaises de l'Amérique, par la plus courte route , chargé d'une quantité de plants assez considérable ) non-seulement pour pourvoir aux accidens qui peuvent en faire perdre une partie, mais aussi pour accélérer l'époque où les arbres à pain y seront multiphiés, au point de fournir.abondamment ce genre de nourriture aux habitans des îles anglaises.

Ce n'est pas tout : et,. pour seconder cette entreprise du gouvernement, il s'est formé en Angleterre une souscription dans le dessein de donner une récompense à-ceux qui contribue.

ront à la faire réussir. |

On y indique quelques : nouveaux moyens pour en assurer le succès. On y désigne diffé- | rens lieux intermédiaires entre les îles de la Société et l Amérique, où l'on pourra tenter de planter l'arbre à pain, et d’où il sera plus facile de le transporter ensuite aux îles, si l'on ne pouvait pas l'y porter en droiture ;-et en ce cas, la première transplantation sera aussi récompensée. Enfin la société de Londres pour l'en-

courageinent des arts et des’ sciences , a déjà | promis ses secours pour l'exécution du même . projet, sous quelque forme qu'on le présente, et on adoptera vraisemblablement, avant la fin dé l’année, un plan plus complet et plus étendu pour arriver à ce but. | Je ne doute pas qu'au premier coup d cëil la plupart de mes lécteurs ne regardent comme une belle découverte, celle d’une nourriture abondante et saine que le sol donne à l'homme spontanément , et qui se multiplie tellement toute seulé, qu’on est plutôt obligé d’en arrêter que d’en exciter la production. On se laisse aller naturellement à voir avec un grand i intérêt , et peut-être avec admiration ‘une nation éclairée travaillant à répandre et multiplier sur la terre des biens que la nature semblait réserver à quelques climats privilégiés ; ; et, du sem des” jouissances que lui donnent les progrès de toutes les sciences et de tous les arts, comme autrefois Cérès et Triptolème , divihisés pour ces grands bienfaits, porter à des pays moins favorisés de la nature l'équivalént de ces grains nourriciers dont la culture a fondé et soutient toutes les grandes et riches sociétés. Mais prenons garde de nous laisser séduire à des ap parences trompeuses. Le mal revêt souvent à nos yeux les couleurs du bien. Plus d'une fois

des hommes vertueux, conduits par des vues-de bienfaisance et d'humanité, ont fait le malheur des nations qu'ils croyaient servir, tamis : que, d’un autre côté, des mesures qui parais- : saient cruelles, ont été salutaires et la sauvegarde des peuples; et je trouve ici un exemple frappant de cette vérité,

Comment peut-on méconnaître le danger qui menace toutes les nations de l’Europe, ‘ou du moïns ce qu'on appelle leur commerce, si cette tentative a quelque. Succès ? Comment ne prévoit-on pas la ruine entière des. métropoles, si les colonies ont désormais là fond de leur: mourriture assurée et produit par À Jèur propre sol ? | ot.

Il est manifeste que l'arbre : à pain , porté une fois dans nos îles et s'y propageant ; les rendra indépendantes de la métropole pour l’objet de leur plus pressant: besoin , la subsistance des esclaves, et même pour une portion importante de celle des maîtres. IL y a plus; l'arbre à pain étant en même temps propre à la nourriture des animaux domestiques par sa feuille et par son fruit, ces animaux s’y multipheront. Leur chair y tiendra bientôt heu des viandes salées et de la morue ; dès lors , Ces divers genres de subsistance ne pourront ps 2 être portés d'Europe.

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