‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 33 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

Les colonies serônt désormais à l'abri de la disette, dé cette disette qui fait si bien fleurir lé commerce, en faisant vendre ét les farines de Moissac, et le bœuf salé d'Irlande, et la morue de Terre-Neuve, cent et deux cents pour cent au-delà du prix auquel les étrangers les fourniraient , si on leur laissait la liberté de les y porter.

Or, je le demande, dans c cet état de choses , ne voit-on pas que les villes de Bordeaux , de Nantes, etc., de Liverpool, de Bristol, etc., perdront les richesses qui leur arrivaient par le comnrce de l'Amérique? Ne voit-on pas qu'un semblable événement ruinera , en Angleterre et en France, la pêche de la morue et le commerce des farines , et celui des viandes salées , et la navigation qui n'existe que par cette pêche et par ce commerce exclusif, et la puissance. fondée sur cètte navigation, puisque ” tels sont, selon la politique qu'on a suivie jusqu'ici, les dommages que doivent recevoir. les métropôles de Europe; sLkes colonies peuvent cèiser de recevoir d'elles et leurs farines, et leur morte, «et lèurs viandes saléés ? Faut-il des autorités pouf justifièr. cés craintes? Ed voici de bien graves.

Tout.:ke monde connait Ja conduite dl Espagne envers ses colonies ; on sait que le gou-

termement éepagnol a défend là plinttiôt desivisnés ét des ‘oliviers duhs: cés Beatik chi miats: où de sol et le soleil sémbliient 2pp4ldr cs hiehbs t'uilés préductiont. Lés miiidiie | qui ent'igoliterné cette monaréhie dit pense" dès le sbizième siècte ; ce que ‘pensént 'Encô aujourdhui a dant des hommes d'état dE PÉurope; fée, pour établir entre la métrépole ét ses télénies are ‘Bikance de commerce avan: tageuse-h cle R ; fl tail rendre l'existérrcé dé-calteiti isolant précaire èt dépend détriètérpitries qu'il fhtlait que te Meriqué

le Pérou; paysans vastes que les plus grindbé monsükies' le l'Eurdpe et d'Asie, attendislutié keur nottétère rotédienne-etles objets de lEurs premiers besoins de delques' villes ét Boits: et. de quelques marcharids d'Europe ; ‘qu'éfteé payassent icés denrées et marchandises ‘littérälemest at ‘poids de For et de Pargent de Teurs raines, -et aux prix excessifs que leur dünnerait uù: ohopole appuyé de toute l'autorité et de toite la force de la métropole:

” Cette politique n’est pas particülièré x PE paghe: L'Angleterre la - constamment’ prati= quée; et, dans le projet auquel ellé sé taié aller aufotrd'hni, elle est en contradiction avec tontes ses anciennes maxïmés. FU

- En ‘France! lorsqu'un arrêt du 30 août 1784

a permis aux colons des iles francaises, ruinés par la guerre, de recevoir par .des, nävires étrangers, à un prix plus modéré que celui au quel les Français les leur vendaïent , des bois pour réparer leurs bâtimens d'exploitation , des @erbons de terre pour les travaux de leurs sucreries, des animaux et bestiaux vivans, instrumens indispensables de leur. culture, du bœuf salé , de la môrue, du ris, du maïs, des légumes, des subsistances nécessaires ;.. les chambres de commerce, les négocians des ports du royaume, enfin tous les politiques qui croient à la balance du commerce.et à l'administration ancienne des colonies, n’ont-ils pas annoncé la ruine du commerce français, comme une suite inévitable de cette tolérance? et, quoique jusqu’ ici les maux qu'ils ont prédits ne soient : pas encore arrivés, me continuent-ils pas de répandre leurs plaintes et leurs terreurs ?

Si des hommes d'état, si tant de personnes qu'on. suppose iustruites dans les matières du. commerce , et éclairées sur les véritables. intérêts des nations, ne se trompent pas grossière-

ment, que penser de l'entreprise. qu'on dénonce ici ? ;

. I ne s'agit plus pour les métropoles de por-

ter à leurs colonies un peu moins de.farines, et de ris et.de maïs, parce que les. vaisseaux

lé

- Jht

étrangers leur en porteront aussi ; il s’agit de ne leur en point porter: du tout , car l'arbre à pain leur tiendra lieu de tout cela.

À la vérité, les nations qui ont adniinistré leurs colonies d’après ées principes, en ont. ressenti quequerois d'a assez 2 grands i inconvéniens, . . :. | ns

Les colonies ont souvent éprouvé d'hürribles famines ou des chertés équivalentes à ces flédux. Alors, les capitaux des malheureux Américairis étant arrachés à la culture par le haut prix des denrées d'Europe , on a vu Ja dégradation des avances de toutes les entreprises qu’on leur permettait encore de suivre ; non-seulement la colonié a cessé de faire des progrès, mais, bien contrairement aux vues de la métrepole, elle s'est appauvrie et dépeuplée.

__ Les Métropoles, dis-je, ont éprouvé ces in- convéniens ; mais il faut bien que les hommes d'état n’en aient pas été frappés, puisqu'ils n’en sont pas moins restés fidèles, depuis le temps de Christophe Colomb, à la politique qui s'est élevée après la mort de ce grand homme, et qui a regardé les habitans de cette moitié du monde, et les blancs eux-mêmes aussi-bien qué les noirs.et les bronzés, comme esclaves par nature de la race européenne , et, ce qui était non moins difficile à comprendre, c ,) comme ne

342 | pouvant enrichir l’Europe qu’en restant ton jours pauvres et privés. des biens les plus nécessaires et les plus réels, la subsistance de tous lsa jours.

:. Cette opinion de tant de personnés instruites,

ces exerdples des plus célèbres nations , sont d'une assez grande autorité, sans doute, pour détérminer un goùvernement sage à' prévenir et séapécher , sil est possible, : un événement si:imalheureux.

. Je pense donc que, si on veut'tenir aux prineipes anciens et respectés si long-temps, de l'administration des colonies, il faut envoyer en Angleterre un habile négociateur qui tâche de détourner le goprernement anglais de cêtle fineste entreprisé, et qui obtienneda ministère de ne point envoyer ce vaisseau de Botany- Bay à O-Taiti. | - Il sera peut-être plus. difficile d'engager les promoteurs de Ja souscription à renoncer à leur projet; cependant, comme elle est proposée pat lea .planteurs et marchands anglais aux'îles de l'Amérique, il suffira de choisir , parmi les pégocians de nos villes rnaritimes , ceux qui se plaignent le plus vivement de Farrêt du 30 août. 1784. Ils feront adopter aisément à leurs confrères les raisons que je viens d’expôser.

La société anglaise pour l’encouragement

MS des arts et des sciences pourrait s’ébstiner à soutenir cette funeste entreprise ; mais , si Font

. parvient une fois à la faire abandonnér. par le

gouvernement anglais et par les planteurs :et négocians en Amérique, les moyens de cette société seront trop faibles pour. qu'on: puisse en craindre le succès.

Sion ne pouvait empêcher k transplantation de l'arbre à pain aux îles de l'Amérique, ne peut-on pas espérer que quelque partisan bien

‘zélé des principes anciens, bien convaincu de

la nécessité de tenir les colonies dans une entière dépendance de la métropole, emploiera quelque moyen détoutné pour empècher' cette productionde prospérer ; comme, par exemple, en arrosant les premiers plans d’eau boüillante ; ainsi qu'on prétend que cela a été pratiqué, quoique sans succès, pour détruire les giroftiers et les muscadiers transplantés : a l'Ile de France par M. Poivre ?

Enfin , je ne craindrai pas de dire qu’une

guerre entreprise pour empécher la transplan-

tation de l'arbre à pain aux iles de T Amérique, serait aussi raisonnable qu'aucune guerre de commerce dont l'histoire fasse mention. De pareils moyens semblent, k la vérité, odieux au premier'coup d'œil ; mais l'intention les ex-

cuse, si l'intention en effet est bonne et juste, :

comme on n’en peut douter, lorsqu'on adopte ce

Tr

grand principe, que les colonies ne sont L faites que pour les métropoles.

On pourra m'opposer un exemple d'une conduite bien différente de celle que je conseille ici , dans l’ordre donné par Louis XVI à ses vaisseaux , de respecter sur toute l'étendue des mers, et d'aider de leuts secours le vaisseau du capitaine Cook , allant porter à des îles et à des terres découvertes les arts, les instrumens et les plantes de l'Europe.

Mais , si l'on prétend trouver dans ce trait d'humanité la condamnation de mon système, Cest qu’on ne fait pas attention à une différence extrême dans les circonstances. Ges pays nouveaux auxquels les Européens ont montré tant de bienveillance, n'étaient encore habitées -que par des hommes, et non par des colons.

Vraimént on sait bien qu'il faut traiter avec bonté une peuplade encore naissante, qui périrait bien vite de misère si on se conduisait. avec elle comme une métropole envers sa colonie. Mais, dans les bons principes de la politique modefne dont on commence.malheureu-+ sement à s'écarter, dés que ce peuple est adulte, Al faut le faire travailler, non plus pour lui-même et pour son bonheur, mais pour le seul bien de la mère patrie, pour. laquelle seule il doit désormais exister. 7. |

Enfin, si l'on est choqué de l’idée de traverser le projet bienfaisant des Anglais, je n'ai rien à répondre aux personnes qui uniront cette manière de juger à une grande passion pour la liberté, à la haine de tout monopole , de tout privilége , à la doctrine de l'égalité parfaite des droits’entre les habitans des colonies et ceux de la métropole. Il faudrait combattre leurs principes, et ce n’est pas mon projet de me livrer à cette discussion; mais, pour les partisans des prohibitions de commerce, pour ceux: de nos négocians qui demandent avec de si vives instances d'être les seuls vendeurs et les seuls acheteurs aux colonies, qui se plaignent si amère- | ment de ce que les’Américains portent à nos iles des farines et du maïs, je me flatte qu'ils ne seront pas assez inconséquens pour s'éléver contre mon sévère, mais salutaire projet, qui n’est qu’une conséquence très-étroitement liéé avec leurs propres principes, principes qu'ils donnent eux-mêmes, et qu'on regarde depuis si long-temps comme les seuls sur lesquels on puisse établir solidement la prospérité des nations qui ont des colonies , quoiqu'il faille bien ‘faire prospérer par quelque autre moyen celles qui n'en ont pas.

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