DU MACHIAVÉLISME
JE ne sais ce qui est arrivé depuis peu; mais j'entends dans toutes les sociétés des jugemens sur le mérite de Machiavel et de Tacite comme politiques et comme historiens, et des comparaisons entre l’un et l’autre, dans lesquelles on met quelque prévention et. quelque passion.’ Je recueillerai ici quelques idées sur ce sujet :
Beaucoup de gens parlent du machiavélisme sans en avoir une idée bien nette.
Je vais rassembler les maximes qui forment cette doctrine extraite seulement du Prince de Machiavel. | |
« La nécessité dont chaque prince ou nation est juge, justifie la guerre entreprise par ce motif. »
« Celui qui s'empare de la souveraineté doit exterminer la famille du prince qu 11 Spor sède, » ,
« Il doit ôter les terres et les MAISONS aux
anciens habitans, et les donner à ceux qui le
servent dans son entreprise. »
« 11 faut gagner par de bonnes paroles les.
hommes qui peuvent traverser le nouveau gou-
vernement , ou s’en défaire. » |
« Il ne faut pas leur faire .essuyer des offenses légères qui leur laissent les moyens de se venger, mais les traiter dé manière à ne leur laisser aucune possibilité de vengeance. ; : +1
. « Pour conserver un état accoutumé à la Hberté et à ses lois, le seul moyen assuré est de le ruiner et de le détruire. »,
«. Celui qui:aspire à la puissance doit se proposer pour modèle des hommes telqu 'Agu thocle et César Borgia. »
« Après avoir fait exercer toutes. les ruautés nécessaires, il faut qu'il fasse périr ceux qui en ont été les ministres par ses ordres, afin de persuader aux peuples qu “elles ne sont point venues de Im. » 1 Ç D.
« Il faut exterminer tous les grands qu'on a dépouillés , ainsi que leurs familles. »
«. Le prince nouveau doit employer tour à tour la force:et la ruse.» ‘:: ou
«C’est par des trahisons et des cruautés commises à propos äu'Agathocle en Sicile, et'Oltveretto da Formo réussirent dans leurs projeté en se conduisant en habiles scélérats, en géns de courage et d'esprit ; quoique trahissant leurs arnis ‘faisant massacrer leurs concitoyens , èt ne se laissant détourner de leur‘plan ni par là religion ni par l'humanité ; exemple du bo usage qu'on peut faire de la cruauté. »
« Un usurpateur doit commettre toutes ses cruautés à la fois pour n'avoir pas à recommencer tous les jours, et pouvoir rassurer et gagner les esprits, et que ceux qui en sont les victifnes n'aient. pas le temps de savourer , pour ainsi dire , le mal qu’on leur fait. » |
« Il doit mettre ses ennemis -kiors d'état de : pouvoir jamais se venger ; car. c'est une folie de croire qu'on poutra les gagner par des bienfaits dont ils ne lui sauront jamais gré, persuadés qu'il est forcé de les leur faire. »
« Il est impossible qu'un prince nouveau s'exempte d'être cruel, toute domination nouvelle étant pleine de dangers. »
« Il doit se faire craindre plutôt que de se faire aimer , parce que l'amour n'est retenu que par le lien d’une certaine convenance, lien que les hommes , qui sont tous méchans, rompent toutes les fois qu'ils y trouvent leur ,avantage ; au lieu-que la cruauté est entretenue par la prévoyance de la peine toujours présente aux yeux. » | | |
« En faisant mourir ses ennemis, le prince pe doit pas profiter de leurs dépouilles, parce . que les hommes oublient plus aisément la niort de leur père'que la perte de leur patrimoine , et que d'ailleurs les raisons d'ôter les biens ne manquént jamais. » :
| 349 « Ï ne doit point tenir sa parole lorsque - cette fidélité peut lui apporter quelque dommage, et que les motifs qui la lui ont fait donner n'existent plus, parce que les autres ne la tiendraient pas non plus, et qu'on ne manque jamais de prétéxtes pour colorer cette inobservation. »
nard pour ee de la Ramphetéà in hommes, qui est telle, que celui qui sait tromper trouve toujours des dupes. » ee ..« Un prince ne peut pas observer toutes: les règles morales d'après lesquelles les hommes sont regardés comme bons, parce que | les besoins de l'état l'obligént souvent ‘de violer sa foi, et d'agir côntre la charité , , l'humanité ,. la religion. I1 doit se tourner selôn les vents de la | fortune, en faisant le bien quand il le peut, mais en faisant sans scrupule le mal quand il le faut. » ser — 27 Lu 7 « Un prince ‘qui veut conserver son état est souvent contraint de n'être pas bon’; et, lorsque le parti dont il a besoin est corrompu, que ce soient les grands; les troupes où le peuple; , il faut le contenter , et il ne lüi reste pas la EL berté de bien faire. '» tot
Je n'ai extrait R que le Prince de Ma chiavel. |. | :
* On trouvé les mêmes maxirhes dans ses disvours sur Tite-Live et ses autres ouvrages.
Il importe ici de remarquer que toute cettë doctrine, qui n’est que le commentaire de la maxime, Si violandum est jus regnandi gratid, violandum est, est également la théorie d’un gou: vernement révolutionnaire , et celle d'un gouvernement habituel. D'après cette autre maxime de Machiavel, que l'autorité se conserve à l’aide des mêmes moyens par lesquels on la acquise et que, pour maintenir un état politique , , à faut le: rappeler sans cesse aux faximes d' après lesquelles il a'été établi, ceux à qui,ces enseignemens sont adressés, sont | . également, les auteurs et chefs des révolutions, voulant changer ou venant de changer le. gouvernement, établir une forme nouvelle ou la maintenir quand elle est établie. A
Il faut se défendre de croire ‘qu on ne peut craindre le machiavélisme que d'un tyran singulier, d'un prince ou même d’une aristocratie. oligarchique. Cette politique est aussi celle de la populace devenue une fois maitresse du gouvernement , et elle exagérera . ces . horribles principes, sils peuvent être ‘exagéré ; . et surtout elle les pratiquera . ayec, uné rigueur telle et des moyens si À puissans » qu'il sera ikn-
possible d’en adoucir l'horreur, ni d'en éviter l'atteinte. | Le machiavélisme dans un gouvernement populaire sera plus audacieux paice qu'il à plus de forces dans sa main, celles: d’un peuple entier devenu l'exécuteur de ses propres lois; plus ardent , parce qu'il est fournid'une plus grande quantité de mätières combustibles plus étendu, parce qu'il embrasse toule :la surface -d'un pays; plus inévitable, parce qu'il trouve partout des espions ‘et des bourreaux; rhoins arrété par l'opinion, parce qu'entre:un :aussi grand nombre de complices, la part de honte “est petite pour chacun ; nrois retenu dans ses violences par l'honneur, les mœurs; les usages, les décences, etc. ; considérations nulles pour le peuple. | Les préceptes ou conseils du Politique italien sont également adressés, ou da moins tpeuvent l'être à tous les instituteurs d'un gouvernement nouveau , quelque forme qu'on veuille lui donner, monarchiqne ou aristocratique ou démocratique, à quelque degré que ce soit; de sèrte qu’on voit clairement que sesistracttons con viennent autant à une populace‘en'insurrection qui veut établir ou maintenir l'ochlocratie :la plus caractérisée, qu'à un iridividu ti pare uu despotisme le plus absolu. | ou
"Et la preuve que cette théorie ést commune à toutes les révolutions en faveur de quelque forme de gouvernement que ce soit, c’est que dans les troubles des états , toutes les fois que la populacea pu gouverner, elle a gouverné selon les mêmes maximes que Machiavel dit avoir été mises en pratique par les usurpateurs singuliers qu’ propose pour modèles , tels qu’Agathocle et Borgia et Oliverotto da Formo; ce que l’on reconnait à chaque pas dans l’histoire des petites républiques grecques et dans celle de la république romaine , quand la puissance du peuple l'a emporté, et dans les petits états d'Italie dans toutes les circonstances semblables.
. Si une tête aussi forte et aussi vaste que celles d’Aristote et de. Bacon, accoutumés à des analyses complètes et à ces divisions et partitions métaphysiques appelées catégories, eût rassemblé et disposé méthodiquement toutes les manières d’opprimer dont peuvent s'aviser les gouvernemens tyranniques, on ne trouverait pas dans leurs tableaux beaucoup de précéptes qui n'aient pas été suivis par notre gouvernement révolutionaire.
D'habiles gens ont-cru que Machiavel n'avait recueilli les maximes et dressé le code de la tyrannie que pour méttre les hommes en garde ‘contre elle. .
On peut appuyer cette opinion de l'exemple de saint Thomas d'Aquin qu'on ne saurait soupconner d’avoir voulu établir cette horrible doctrine , ni de l’avoir exposée dans la vue de
la faire pratiquer.
Voici les lecons du docteur angélique :
« Pour maintenir la ‘tyrannie, il faut faire mourir les plus puissans et les plus riches, parce que de telles gens se peuvent soulever contre le tyran, par le moyen de l'autorité qu'ils ont. Il est aussi nécessaire de se défaire des grands . esprits et des hommes savans, parce qu'ils peuvent trouver par leur science les moyens de ruiner la tyrannie. Il ne fant pas même qu'il y ait des écoles, ni autres congrégations, par le moyen desquelles on pnisse apprendre : les sciences ; car les savans ont de l’inclination pour les choses grandes, et sont par conséquent : courageux et maghanimes, et de tels.hommes se soulèvent facilement contre les tyrans. Pour maintenir la tyrannie, 1l faut.que les tyrans fassent en sorte que leurs sujets s’accusent les uns les autres et se troublent eux-mêmes ; qüe l'ami persécute l'ami, et qu’il y ait de la dissen- . sion entre le peuple et les riches, et de la diss', corde éntre les opulens; car ils’ auront moins: de: moyens. de se soulever à cause de lqurs. divi-.