DES MENSONGES POLITIQUES
P inur les excellentes plaisanteries politiques . de Swift, on peut compter celle qui a pour titre éhe art of political lying, l'art du mensonge politique. J’en donnerai ici un extrait que j'ac- . compagnerai de quelques applications.
Ce petit ouvrage est le-prospectus d’un traité complet ; en deux volumes in-4°. , proposé par souscription.
L'auteur y prouvera qu'il y a un art néces= saire à cultiver, de persuader au peuple une fausseté salutaire , art plus difficile que celui de lui persuader une vérité utile ; qu’il y a des faus- setés salutaires, c’est-à-dire celles qui sont jugées telles par l'artiste qui les fabrique ; que le’ peuple a droit aux vérités privées dans ses re- Jations avec ses parens et voisins et. dans son intérieur; -qu'il ne doit pas être tromipé par sa femme , ses enfans , ses domestiques , mais qu'il . n’a aucun droit aux vérités politiques ; Que le droit de fabriquer des mensonges politiques n'appartient pas au gouvernement seul, et qu'il fait partie des droits du peuple en Angleterre , par la raïson même que le gouverne-
ment y est en partie démocratique ; que l’abondance desmensonges politiques est un des signes caractéristiques de l’état de liberté de la nation; Qu'il y a deux sortes de mensonges politiques , les mensonges malicieux et les mensonges merveilleux ; que le crédit des premiers est fondé sur une inclination de âme humaine, née de l’'amour-propre et du plaisir que chacun goûte à trouver les autres homme plus raéchane, plus vils ou plus malheureux que lur, et que la disposition à croire les mensonges merveilleux dérive de la paresse et de l'inertie de l'âme, qui la rendent incapable d'être chatouillée ou re muée par ce qui est ordinaire et commun ;.
. Qu'on peut diviser les mensonges malicieux en trois classes. Les mensonges de détraction , ceux d'addition et ceux de translation. Les premiers Ôtent à un homme public la réputation qu’il a méritée, dans la crainte qu'il n’en use au
détriment de la nation. Le mensonge d'addi-.
tion donne à un homme public plus de réputation qu'il n’en mérite , afin de le mettre plus en état de faire ce qu'on demande de lui. Enfin le mensonge de translation transporte le mérite. . d’une. bonne action, ou le blâme d’une mauvaise à celui qui n’y a eu aucune part. C’est surtout à cette dernière sorte de. mensonge : qu'on doit s'exercer, parce que le fait étant con-
stant , il ne reste rien à faire pour tromper lé peuple , qué de lui faire prenidré le change sur la eause ou l’auteur du fait ; cé qui est ; ditil, fort aisé.
I1 donne ensuite quelques règles pratiques ; comme de ne pas ättribuer aux hommes pour lesquels on emploie le mensonge d’addition où - de détraction , des qualités trop notoirement éloighées dé leur eäractère, de ne pas les leur donnet in extremb gradu, de ne pas trop.exagérer les fautes et les crirnes qu'on leur prête, etc.
L'auteur fait deux classes des mensonges prodigieux , ceux qui répandent la terreur et ceux qui excitéñt et animent lé peuple. Quant aux premiers , 1] enseigne qu’il ne faut pas les multipliér et les faire se suécéder trop promptetent, parce qu'on affaiblit leur impression ; et pour les sècorids, il ne faut pas qu'ils passent la vraisemblance au-delà d’un certain point.
Les cornëtés qu'on annonce , les monstres marins, ne doivent pas passer une certaine grandeur. Il ne faut pas tüer à l'ennemi quarante mille hommes en un jour, ni emporter une place forte d'assaut , et gagner une grande bataille en laissant sur la place quinze morts et ving-cinq blessés. 11 faut aussi que les grands événemens dont on amuse le peuple, tels que les trémblemens de terre et les ouragans , ne
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soient pas placés en des pays situés à une:distance moindre que celle ‘d’une journée, d’homme , ou même de cheval. Enfin, cette espèce de mensonge demande à être variée , et l'on ne doit pas y insister long-temps. OS
1 faut se garder aussi de porter au marché
trop de mensonges à la fois, te qui les fait tomber de prix. Si le crédit des menteurs politiques souffre quelque diminution, c'est un fort bon moyen ; mais il doit être à craindre qu'aucun d'eux ne veuille user de dire la vérité pendant un ou deux mois de suite, ce qui leur rendra du crédit pour six mois au moins. .
L'auteur donne ensuite ses idées sur les meilleurs moyens de répandre les mensonges paolitiques ; 1l dit qu'il faut bien se garder d'y émployer des sots comme il y eh a tant, et qui pe sont nullement qualifiés pour exercer cette utile profession. Il veut qu’on forme une société de menteurs habiles , pris de toutes les petites corporations de menteurs politiques ; que cette
société mère ne soit composée que des princit
paux et des chefs ; qu'aucun mensonge n'ait cours’ que sur leur autorisation ; qu'il y ait parmi eux des hommes de tous les états et de toutes les professions, afin qu’on y juge plus sûrement de la convenance du mensonge et de la probabilité qu'il réussira ; qu'ainsi iky faut des
“361 | voyageurs , des virtuoses, des chasseurs de renards, des jockeis , des clercs de procureurs, de vieux marins, des invalides de Chelsea et de . Greenvich, etc. ; qu’il faut que cette société ait constamment dans son antichambre un certain nombre de personnes douées de cette disposition qu’on appelle crédulité; ces gens répandant les mensonges que d’autres ont forgés, avec beaucoup plus de grâce que les inventeurs euxmêmes : qu’il ne faut guère inventer qu’un men- “songe par jour, ou deux tout au plus ; que les mensonges faits pour inspirer la terreur, produisent de grands effets dans les mois de n0vembre et décembre , et réussissent moins bien en mai et juin, à moins que le vent de l'est ne règne ; sur quoi il promet de donner un calendrier , où il enseignera quelles espèces de mensonges, il convient de semer dans chaque mois de l'année. , Il sera , continue-t-il , défendu aux associés, sous une certaine peine, de parler d'autre chose que du mensonge du jour. Les membres de la société qui rougiraient ou seraient décontenancés en répandant le mensonge courant, ou qui en omettraient quelque circonstance essentielle, doivent être chassés. On établira un comité particulier pour les mensonges à l'oreille, qu'on . ne doit répandre qu'en chuchotant.
H sera utile d’avoir et d'employer de ternps en temps des ménsonges d'épreuves , comme des charges d'épreuves pour les pièces d'artillerie, pour eésayer et reconnaître jusqu'où va , au m10ment actuel, la crédulité du peuple ; comme on peut dire que la transsubstantiation est, parmi les catholiques, le dogme d'épreuve, d’après lequel on s'assure qu’il n'y a rien que leur foi ne puisse digérer.
L'auteur traite encore de la célérite avéc laquelle se répandent les mensonges politiques, et de leur différente durée. Il y a des mensonges , dit-il, qui vont plus vite que Îa poste. Les mensonges de terreur font jusqu'à dit milles par heure; les mensonges chuchotés se meuvent dans une orbite moins grande, mais avec beaucoupide célérité : quant à leur durée , ‘il y en a beaucoup d’éphémères qui, comme les insectes à qui on donne ce noi, vivent et meurent, et changent dé forme en un jour.
H promet aussi des règles pour retonnaîtré quand , où , et par qui un mensonge politique a été inventé ; et des moyens de distinguer s'il est du cru de FAngleterre ou de la Hollandé, ou de la France, de la Cité ou de Westminster, de tel ou de tel club, etc.
Il se propose cette question : un mensonge
qu'on veut combattre , est-il attaqué avec plus d'avantage par la vérité qui lui est opposée que par un autre mensonge ? et, vu là grande inclination du genre humaïn pour le mensonge y il pense que Le mieux est d’opposer mensonge à mensonge. Ainsi , si l'on dit qu'il y a un traité entre la France et l'Angleterre , signé le 15 septemhre, pour établir le despotisme et le papisme parmi nous ; il ne faut pas soutenir qu'il n'existe point de semblable traité, mais qu'on a la certitude qu'il y a beaucoup d’articles dont on n'a pu encore convenir, etc. , etc.
Cette pièce de Swift m'est revenue en mémoire, à l'occasion d'une observation que tout le monde a pu faire commé moi, et qui est frappante de vérité, sur l'emploi constant et étendu qu'ont fait en France des mensonges pohtiques, ceux qui nous ont successivement dominés, et conduits de révolution en révolution. | .
Les mensonges politiques que dénonce le docteur Swiftservent quelquefois utilement une faction qui veut se conserver dans le ministère, ou en chasser ceux qui l’oceupent. Ils dissimulent une perte, un mauvais succés, ou publient une fausse victoire ; ils accréditent de faux bruits de guerre oude paix , pour faire tomber ou hausser
de prix les effets publics. Voilà le but et l'effet de leurs petits articles.
Les inconvéniens sont légers de ces mensonges dont on berce une nation riche et puissante, où la liberté publiqueet individuelle, la propriété.et tous les droits de l’homme sont en même temps assurés ; et la nation anglaise n’en a pas moins marche, d'un pas rapide et ferme, à la richesse et à la prospérité où nous la voyons aujourd'hui parvenue.
Les mensonges politiques dont nous avons été abreuvés, sont tout autre chose, et ont eu de tout autres résultats. On a menti puur établir un gouvernement monstrüeux, ou plutôt pour subverttr tout gouvernement ; on a menti pour piller et pour égorger. Les mensonges politiques ont été un instrument d'iniquités et de crimes dans les mains des artisans de nos mal- ” heurs, et c'est surtout à l’aide de ce moyen qu’en peu d'années ils ont assemblé, sur un grand et riche pays, plus de misères et de calamités .que n'en montre l’histoire dans des siècles entiers de désordres et de barbarie.
Dans l'histoire des mensonges politiques , employés par les flations jusqu'à nous, on trouve encore quelque respect pour l'opinion , quelques égards pour la raison des hommes.
Dans les manifestes qui accompagnent les
déclarations de guerres les plus injustes, dans les préambules des édits les plus désastreux, les prétextes dont on se couvre'ont toujours quelque apparence par laquelle les peuples sont.
trompés, et dont les administrateurs sont quelquefois eux-mêmes séduits.
Mais il n’a pas été donné à tous les hommes ni à tous les temps, ou plutôt il n’a été donné à aucun homme, et à aucun temps, et à aucun gouvernement d'afficher un mépris aussi profond envers la nation, et-les nations étrangères, que celui qu'ont montré les menteurs politiques de la révolution. |
DE L'EXPREÉSSION.