IV
dépend certainement de cautes physiques dont
- les effets sont déterminés, au moins jusqu'à
ün certain point, Les passions sont les mêmes
dans tous les hommes , et pour se produire au dehors, elles ne peuvent se servir que d'organes semblables, tels. que la voix, le geste, etc.
Cet organe lui-même, la passion qui s'en sert le modifie de la même manière ,:ou du moins d'une manière‘bien pet différente dans:tous.les hommes et chez toutes les nations.
La modigcation qué prend l'organe étant elle-même l’oùvrage de la passion, ne peut pas ne lui être pas analague. Il y à un rapport entre la douleur et la voix de la douleur, aussi
.peu arbitraire que celui qui se tronve entre la menace et le geste menaçant, entre la supplication et la posture supphante. | - Sans doute la déclamation chinoise, et, sans aller trop loin de nous , la déclemation anglaise ne sont pas Les mêmes que la nôtre; mais la différence est légère : ni le Chinois ni l'Anglais n’expriment la douleur sombre pardes cris pereans ; leur voix ne s'élève pas pour peindre la tristesse, et leur déclamation n’est pas basse et trainante pour exprimer les mouvemens de la joie. On peut observer la même ressemblance entre.ls déclamation employée dans toutes. les Jangues-pour rendre ceux de nos sentuymens qui
h’ont pas des accens aussi marqués que la dou« leur où le désespoir, etc. , comme la tendresse, le mépris, l'ironie. Enfin, la déclamation du même sentiment est partout renfermée dans une certaine latitude qu’elle ne passe point, ét les accens et les sons et les diverses combinaisons des uns et des autres , contenus entre ces limites, sont les modèles que copie imitation rausicales
. Maïs je vais plus loin, et je dis que 1 l’ernoloi et la vérité de ce genre d’expression, qui a pour objet les passions et les sentimens du cœur humain, sont fondés, comme limitation des objets physiques, sur certains rapports ét certaines analogies , que telles ou telles conrbinaisons des sons et des mouvemens ont avec les sentimens que a musique entreprend de peindre, | |
Les analogies que nous avons remarquées plus haut, entré tes objets physiques et les moyens que la musique emploie, peuvent nous aider à concevoir celles dont il s’agit ici.
H est bién difiicile d'expliquer avec précision en quoi elles consistent; maïs il suffit qu'elles soient réelles, et qi on les reconnaïsse dans les effets que la musique produit. J'en indiquerai ici quelquésunes qui autoriseront à en
PS
supposer beaucoup d’autres que nous ne sonimes pas en état d'indiquer.
Il y a un rapport entre les sons étouffés, et le serrement de cœur que les chagrins de l'âme ou le sentiment de la crainte nous font . éprouver.
Il ya un rapport entre certains mouvemens dans la musique, et l’agitation intérieure que les passions causent ; entre les mouvemens lents et l'abattement.
Il y a un rapport entre un mouvement Mmodéré et cependant andante, et la sérénité de l'esprit ; entre un mouvement vif et la gaieté; et, par la raison contraire , entre la lenteur du chant et la tristesse.
Il y a un rapport enfre la marche d'un chant qui procède chromatiquement, et le sentiment de la douleur, même lorsqu'elle est muette.
Il y a un rapport entre le mode mineur et la
mélancolie , et entre le mode majeur et la gaieté. Îl y a un rapport entre certains intervalles, tels que la tierce mineure , la sixte mineure en montant, la quarte et la fausse quinte en descendant, etc. , et les sentimens doux; et entre les intervalles de tierce majeure, de quinte, de sixte en majeur en montant, et des-sentimens plus fermes et plus décidés.
Les sons qui forment ces mêmes intervalles étant réunis, forment des harmonies qui ont des rapports, des analogies de mème espèce, ou du moins des caractères très-différens selon la nature ges intervalles, ete
- Je ne puis trop répéter que ces observations
sont bien incomplètes ; que quelques-unes peuvent manquer de justesse, on demander des restrictions et des modifications ; c’est aux artistes à les confirmer ou à les combattre ; mais il suffit qu’elles aient un fond de vérité : or, c'est ce que je ne crois pas qu’on puissé contester, Je suis persuadé que tous les compositeurs se laissent conduire, peut-être sans s’en apercevoir eux-mêmes, par des rapports de cette espèce; ce qui suffit pour établir la vérité de l'observation générale , quelque jugement qu'on puisse porter de chacune en particulier. - |
Concluons que la musique peut imiter et peindre les objets physiques et leurs diverses actions, les passions, et même jusqu'à certains sentimens de l'âme, qui semblent se dérober davantage a limitation.
II me resté à répondre à une objection générale qui tend à renverser les principes que Je viens d'exposer , et qui, résolue une fois
d'ane manière satisfaisante, les laissera plus solidement établis, |
L'imitation à laquelle la musique travaille , lorsqu'elle entreprend de peindre ou les objets physiques ou les sentimens du cœuréhumain , est sans doûte bien imparfaite ; les bruits que rendent les objets physiques, leurs mouvemens et leurs effets, les cris mème des passions et les accens de la langue parlée, toutes ces choses sont imitées par la musique, si vaguement, si légérement, qu'on ne peut pas regarder son.
tableau comme ressemblant. Le chant d'une voix ou d'un violon , quelque délicat qu'il soit, ne ressemble point à celui d'un rossignol, n1 la musique la plus bruyante à une bataille, ou a une tempête , ou à un torrent. Les accens.
mêmes des grandes passions, et à plus forte raison la déclamation naturelle de tous les autres sentimens, ne sont pas fidèlement rendus par les intervalles de la musique. Les accens de la langue parlée ne sont ni appréciables à l'oreille du compositeur , ni exécutables par la voix chantante où par les instrumens ; 1ls ne sont soumis à aucune mesure ni à aucune période ; la mesure et la période ne peuvent se concilier , en aucun cas, avec l'agitation et le désordre des passions, ou avec le vague et la Hberté des affections diverses du cœur humain ;
Sp
avec tant de différences de l'o original au prétendu tableau , que devient limitation, Pexpression de la musique ?
” Cette difficulté n’est fondée que sur unefausse idée qu'on se fait de ce que doit être l'imitation dans les arts : on y demande trop d’exactitude. | \
On conviendrait plus facilement que la musique exprime et imite les objets physiques et les passions du cœur humain , si l’on se persua< dait que son imitation n’a besoin d’être ni complète » mi exacte, pi rigoureuse ; qu’elle doit même être imparfaite, et différente de la nature par quelque côté, sous peine de perdre une partie de ses droits sur notre âme, et le pouvoir de produire en nous les i impressions qu'elle veut obtenir. |
C'est ce que je vais tâcher d'expliquer ; et j'espère que ce que j'en dirai servira non-seulement à résoudre l’abjection proposée , mais: même à decider beaucoup d'autres questions agitées depuis long-temps sur la théorie des beaux-arts. |
L'imitation dans tous les arts doit embellie la nature, c’est-à-dire, donner à l'âme plus de plaisir que la vérité même. Ce n’est pas la vérité, mais une ressemblance embellie que nous
demandons aux arts; c’est à nous danner mieux que la nature, que l'art s'ehgageenimitant.
Tous les arts font une espèce de pacte avec l’âme et les sens qu'ils affectent. Ce pacte consiste à demander des licences, et à promettre des plaisirs qu'ils ne dopneraient pas sans ces licences heureuses.
La poésie demande à parler en vers, en images, et d'un ton plus élevé que la nature.
La peinture demande à hausser Je ton de la eouleur, à corriger ses modèles , à donner à ses imitations Ja noblesse , la grâce, l'élégance, la fraicheur, en un mot, des beautés que les objets eux-mêmes n'ont pas. Il n’est pas jusqu'a l'art d'écrire qui ne connaisse et ne sache employer cette espèce de liberté ; il s’écarte quelquefois de l'exactitude et de la vérité rigoureuse ; il sacrifie la précision et la justesse aux images ét à l'harmonie pour donner de plus grands plaisirs.
La musique prend des licénces pareilles; elle demande : à cadencer sa marche, à arrondir ses périodes, à soutenir, à fortifier la voix par l’accampagnement qui-n'est certainement pas dans h'naiuré. Cela, sans doute, altère la vérité de. limitation » Mais augmente en même temps sa beauté, et donne à la copie un charme que la pature a refusé à l'original.
: Homère, le Guide, Pergolèse, font éprou»
ver à l’âme des sentimens délicieux , que la nature seule n aurait jamais fait naître ; ils sont cependant des modèles de l’art : l'art consiste donc à nous donner mieux que la nature.
On ne trouve pas dans la nature des airs me+ surés , des chants suivis et périodiques , des ac ‘ compagnemens subordonnés à ces chants; mais on n'y trouve pas non plus les vers de Virgile, ni l’'Apollon du Belvédère : l'art peut donc al: térer la nature , ou du moins la parer pour ’ embellir.
Rien ne ressemble tant au chant du rossignol,
. que les sons de ce petit chalumeau que lesenfans, remplissent d’eau, et que leur soufile fait gazouiller ; quel plaisir nous fait cette imitation? Aucun , ou tout au plus celui de la surprise ; mais qu’on entende une voix légère et unesymphonie agréable qui expriment ( moins fidèlement sans doute) le chant du même rossignol, l'oreille et l’âme sont dans le ravissement : c'est que les arts sont quelque chose de plus que l’imitation exacte de la nature,
. Mais pourquoi me contenterals-je de compar. rer ici la musique imitant le chantdu rossignol, à une autre imitation, quoique plus vraie que. celle de la musique ? J’oserai dire qu’elle l’emporte encore sur le modèle même de la nature,
.et qu'on a un plaisir bien plus grand à entendre Se perde l'ussignuolo, il caro amato bene ,etc., sur un chant delicieux, par une voix douce etlégere, qu'a entendre tous les rossignols d'un bocage. Je sais bien que si une âme sensible, amoureuse surtout , écoute le rossignol par une belle ouit, dans le recueillement que . donne l'entière solitude, dans le silence de la nature et l'éloignement de toutes les autres impressions , elle pourra éprouver des émotians plus fortes et plus profondes que celles que lui donnerait la musique la plus agréable ; mais c'est qu'alors une foule d’autres sentimens et de circonstances se réuniront pour produire des effets qu'on ne pourra plus attribuer au seul chant du rossignol.
Si Pon demande maintenant quels moyens l'art emploie pour embelbir ainsi la nature , en se relâchant de la rigueur et de Pexactitude de limitation, j'en trouve plusieurs qui méritent d'être remarqué.
Le premier est le choix des traits. Il y a des ; momens où la nature toute simple a tout le charme que l’imitation peut avoir : alors ce que peut faire de mieux celle-ci, est d’être fidèle ; mais ces momens sont rares et courts : telle mère ou telle amante se plaint naturellement avec des sans de voix si tendres, que la mu-
sique pourrait étre tauchante en se contentant de saisir et de répéter ses plaintes; mais la nature n’est pas belle dans toutes les mères, et . lors même qu’elle est belle, elle ne se soutient: ; sa beauté n’a quelquefois qu'un instant. La véritable Bérénice a dù laisser échapper des cris, et se laisser aller à des mouyemens désss gréables à l'oreille et aux yeux, La musique, en choisissant les expressions les plus belles de la ‘ douleur, et en écartant toutes celles qui pourraient blesser les organes, embellira donc la nature et nous donnera des plaisirs plus grands. Le second moyen que l’artemploie pour nous procurer plus de plaisir que la nature , en s'écartant de la vérité de limitation, est le droit qu'il se donne de présenter à la fois, dans un même objet, une multitude de traits agréables , de beautés éparses qui n’ont jamais été rassemblés. Chacun des traits de la Vénus de Médicis a existé séparément dans la nature; l'eosemble n'a jamais existé : de même, un bel air pathétique est la collection d’une multitude d’accens échappés à des âmes sensibles. Le sculpteur et le musicien réunissent ces traits dispersés , et nous donnent des plaisirs que la nature et la vérité ne nous auratent jamais donnés.
3°, Mais le plus grand des plaisirs. que pro-
396 | duit limitation moins rigoureuse de la vérité, est celui de la réflexion sur l’artifice ingénieux dont on s'est servi pour nous séduire ; plaisir confus, mais tres-vif, sans lequel le plus grand charme de limitation est détruit , et qui disparait dès que limitation est prise pour la vérité même ,.et que l'illusion est entière et complète, .
Qu'on se représente la Vénus de Médicis peinte et colorée , et que les couleurs soient si vives que l'illusion devienne invincible; cette belle figure ne fera plus le même plaisir à voir comine ouvrage de l’art : je dis comme ouvrage de l'art , car je ne doute pas qu'on ne ressentit un plaisir très-vif; mais 1l serait d’une autre espèce dont nous ne parlons point ici.
Les capucins de Bologne , vis-à-vis Saint- Michel in Bosco, ont un saint Francois d'un artiste célèbre, qui est un très-beau morceau de sculpture colorié parfaitement ; on craitrencontrer un çapucin, et l’on ne sait pas grand gré à l'artiste de l'illusion, Cette statue ne fait pas tant de plaisir à voir qu’un tableau sans relief, on une statue à laquelle il manque le coloris.
Lorsque deux arts, comme la sculpture et la peinture , se réunissent et emploient chacun leurs moyens pour inuter la nature, c'estea=
dire, un corps solide et des couleurs pour imis ter un corps solide et coloré, lé mérite de l’art diminue parce qu'il a employé trop de moyens, et des moÿens trop puissans lorsqu'ils sorit réunis ; et on ne voit plus limitation, par la raison même qu’elle est trop parfaite. - …
1 faut que, dans la statue ; la beauté et la vérité de l'attitude, des contoürs , des draperies, de toute l'expression , combattent ponr parler ainsi, la couleur morte du marbre et dela pierre ; que nous sachions gré à l'artiste de n'avoir pas voulu nous tromper. tout-à-fait , el d’avoir réussi cependant à nous faire illusion jusqu’à un certain point, malgré la différence qu’il a laissé subsister entre son ouvrage et celui de la nature. |
Quand je dis que l'illusion à né doit pas être entière, cela demande une explication ; car ik -paraît que lorëque nous avons sous les yeux un bel ouvrage de l’art, le moment où nous ressentons le plus de plaisir, est celui où l'illusion est la plus forte. Mérope ne nous émeut jamais plus que lorsque nous croyons voir une mère véritable prête à poïgnarder .son fils , et nous ne sommes jamais plus touchés des beau- tés de Zaïre , que lorsque cette fiction intéressante prend à nos yeux tout l'air de la vérité. ,
Je crois qu’on peut expliquer cettte contra
diction apparente en distinguant deux temps dans l'impression que font sur nous les ouvrages des arts : 1l faut qu’il y ait un tnoment où nous ignorions qu'on nous trompe , et un moment où nous sachions qu'on notis a trompés ; an moment Où nous croyons voir la nature , et
| un autre où noùs apercevions l'art qui fuit et
se cache, maïs qui, comme. la bergére de Virgile, |
| Se cupit antè videri:
Ces momens doivent se sucééder alternatives ment et à de petites distances ; car si, après m'a voir fait voir une imitation que j'aurai prise pour une réalité , et m'avoir laissé dans cette Hlusion pendant quelques heures, on m’apprend que ce n'est là qu'une imitation, c’est m’avertir trop tard , et on m'a trompé trop long-temps,
C'est peut-être à cétte alternative soutenue d'il:
lusions etde détrompemens (je prie qu’on me pardonne te mot, qui est le plus juste qu’on puisse
employer) que nous sommes redevables des
plus grands plaisirs que les arts nous profurent; elle met en action deux des plus grands ressorts “de l'âme, la sensibilité et la sagacité, et, ce qu'il
“y'a de plus intéressant à remérquer , elle les . comprime alternativement , d’où résultent la
variété et le contraste, source féconde de nô5 plaisirs. oo co à
Et il ne faut pas croire que l'illusion , ainsi interrompue , en soit moins forte et moins vive dans le moment où elle s'exerce. Je süis au con- * traire persuadé que, dans ce combat de la vérité contre elle, elle. gagne de nouvelles forcés pour subjuguer nos sens et notre imagination. Lorsqu'elle revient victorieuse, nous sommes . d'intelhigence avec «lle, et nous volons au-de-
vant de son joug. Nous nous prétons à toutes les suppositions, nous-écartons tout qui pourrait ‘nous détremper et démentir .des erreurs qui -nous sont chères ; et quoi de plus facile à l'art que de nous téoxper, lorsque noùs nous faisons ‘ses complices ? Nütre sensibilitéexcitée , notre imagination exaltée par les beautés, les richesses et-cette espèce de laxe de l'art, nous disposent à une illusion, qui, quoique de peu de durée, fait sur mous des Imprpssions plus fortes qu'une 1mi- ‘tation plus exacte avec laquelle l'ilusion se sou- ‘tendrait plus fong-temps- tiers > .Plutarque, au cinquième livre dès propos Fa table, déveleppe ces mêmes. principes d’une anière si vraie, que je ne puis me refuser k -le citér,:et je transcrirai cet endroit de Ja tra duction-d'Amyot, quand ce ne serait que pour me délasser moi-même de ce quej'écnis.
1 demisade ppurquei nous opons et soyons volontiers ceux :qti font les courroncés et fé-
chés, mais ceux qui le sont ai vrai, nôri:
« C'est, dit-il, que nous aimons les choses ingénieuses et artificielles ; si on vient; ajoute-t-il,
‘à présenter à. un petit enfant du pain où un
petit chien, où un petit bœuf faits dé pâte, vous verrez qu'il s’en viendra courant à cè qui'sera
figuré. Semblablement aussi, si on lui offre de l'argent en masse, et une autre quelque petite bête formée d'argent, il prendra beaucoup plu-
tôt cela où il verra qu'il ÿ aura l'es esprit de l’ar- ‘tifice mélé parmi... Celui qûi se courronce véritablement , ne montre que des passions communes et :ordmaires ;.mais à les représen-
ter et contrefaire, il y a de la dextérité et de la
subtilité d'esprit , qui le sait bien faire ? c'est
‘pour cela que nous prenons plaisir à voir l'un,
‘et déplaisir à’ regarder l'autre. Nous voyons -âvec ennui et tristesse ceux-qui meurent ou qui -sont malades, et au contraire nous : prenoris plaisir à voir et admirons-un Philoctète'peint en un tableau, :et une .Jocaste: de bronze jétée en moule, .etc.. : ès passe-temps de voir.et auïx, Je. plaisir n'est pas n1 en la vue, ni en l'ouïe, -mais en l'entendement. ; car nofre:entendement se délecte.de limitation: conime d’ une chose qui lui est propre, etc. Do 2 7 Le J'ai dit que ce principe (que P imitatiott ne 4loit pas être entière et parfaite ) est: commun
401 | à tous les .beaux-arts;, :et qu'on peut: Fen servin utilement pour décider bgaucouÿ :de questions agitées depuis long-temps sur Fart dramatique , la poésie, l'éloquence, etc. Je me
permettrai del sppliquer à äci.à l'a sk drarmtique
seulement.
On dispnte si les ouvrages 5 dramatiques doi vent étre en vers ou en prose; si la tragédie doit être écrite en style ‘qu'an appelle naturel; si la beauté mème des, vers.de Racine ie nuit pas à la vraisemblance ;.s3 les, Événernens doi: vent être. conduits exactemgnf: comme 1ls asri-
vent dans la nature; si l'an. peut s'écarter des :
trois unités; si a déclamation deit être noble: et soutenue , ou familière, etc.
* Il nous semble, que ceux qui veulent abectument que César et Agamemnon parlent. en prose, qu’ils parlent du même style qu'un Grec ou un Romain parlait à son ami. où à sa femme dans sa maison ; que ceux qui trouvent-qu’ Ali. lie et Clytemuestre doivent déclamer comme ‘une bourgeoise, ou, si l'on veut, comime üne reine a pu parler à sa fille ou à son mari dans sa chambre à coucher ; que tous ceux , en un met, qui ne reconnaissent pas une viaisenr- . blance théâtrale tout-à-fait distincte de là vraisemblance réelle physique , de celle des événemens, s'égarent pour vouloir que limitation IV. | 26
4où | |
soit trop parfaite, et telle qu'elle est incontpatible aveg le génie et les richesses des beaux: arts. |
Au fond , qu’est-il bésoin que l’imitation soit si exacte, si l’art lui-même sait nous rendre plus indulgens sur la vraisemblance, et si cette imitation plus libre , toute imparfaite qu’on la suppose, serend elle-même vraisemblable? Or, c'est ce qui arrive-en effet ; ces accessoires qu'on regarde commé nous écartant de la nature, l'harmonie et la beauté des vers, la noblesse (je ne dis pas l'emphase ) de la déclamation, -en faisant sur nous‘des impressiôns vives, nous disposent assez fortement à l'illusion pour rendre inutile une imitation plus minutieuse, en . même temps qu'ils nous donnent des plaisirs ‘que limitation exacte ne nous donnerait pas.
On a joué long-temps à Naples des comédies . où l’on copiait exactement la nature ; le lieu de la scène n'était pas, comme nos théâtres, une décoration peinte, mais une ou deux maisons véritables , un jardin; une rue. Dans une de ces maisons dont on voit l'intérieur » un amant ét -Sa maîtresse, un mari et sa femme, sont en conversition ; un homme est malade dans son lit, tandis que sefille, à un balcon, fait des signes -h son Sigisbée; dix et douze personnes, et quelquefois trente et quarante, sont sur le théâtre
à la fois; les uns’ jouent, ‘les autres causent ; on y voit tout l'embarras d'un ménage : : des laquais qui vont et viennent, ünr riiaître qui donne ses ordres, une personne attendue qui arrive en carrosse avec tous ses gens; On mange, on boit , etc. En un mbt, ce n’est poinit une fepré: sentation , mais la chose même. Je sais que, sur cet exposé, quelques-uns de mes lecteurs, et : peut-être plus d’un homme de lettres, pourront regretter ce genre de spectacle. On pourra m'opposer mème la passion qué les Napolitains ont montrée pour cette comédie ; mais je dirai toujours que c’est là le spectacle d ün peuple encore dans l'enfance des beaux-arts, d’une nation qui | a oublié Ménandre et Térence, et qui n’a jamais connu Racine et Molière. Ce sont les anciennes Atiellanés ; eiles ramener parmi nous, ce serait réduire aux mets de l’âge d’or des gens accoutumés à faire bonne chère.
Comment a-t-on pu croire que l’art gagnait quelque chose à se confondre ainsi avec la na- : ture, et à la copier servilement ? c'était l’anéantir en voulant le perfectionner. Si je ne veux voir que ce qui se passe dans la rue et dans ma maison, je n'ai pas besoin d’aller-au théâtre. On me dit que ce spectacle est si ressemblant qu'il est la chose même; mais c'est en çela qu'il
4o4 oo est vicieux, car ce n'est pas la chose même qüe je veux voir, c’est son imitation.
Revenons à la musique dont cette digression ne nous a pas véritablement éloignés, et concluons que , comme les autres beaux-arts, elle peut se contenter d’une imitation légère; ; que ce ne sara pas en elle faiblesse, mais délicatesse d'expression; que des analogies faibles seront pour elle des moyens d'imitation; que son imitation n’en sera pas moins vraie, et que ses portraits seront ressemblans, sinon par l’exactitude de chaque trait , au moins par le nombre des similitudes qu’elle aura su rassembler; et enfin que limitation et l'expression lui appartüienwent peut-être à un aussi haut degré qu'aux autres arts qui ant sur nous un si grand empire, et qui jettent nos sens et notre imagination
dans de si douces illusions.
MorgLLer.
Lettre de M. Pandré » membre du corps élec- | toral de Vaucluse, du 25 avril 1806.
C'est à vous, monsieur, que je veux me plaindre de vous-même. Vous avez jeté dans
les Archives littéraires ( N°. XVIL) quelques - réflexions sur la musique. Sont-elles partout également claires, précises, rigoureubement vraies? Permettez-moi, pour l’amour de Fart, d'en causer un moment avec vous. |
19, La musique est une succession ou un éh< semble de tons mesurés, ete.
Un récitatif n'est-il doric pas de la musique?
2°. La musiques’exécutant parle mêmeorgane que la langue parlée, devient elle-même une langue , etc.
Kreutzer et Viotti, lorsqu'ils font entendre une suite de sons mélodieux qui enchantent l'oreille, ne font-ils pas de la musique ? Getté : musique qui porte l'agitation dans l’âme sensible qu'elle échauffe, n'est-elle pasunie langue ? Cette langue n'est-elle pas sans aucun intermédiaire entre elle et celui à qui elle s'adresse?
8°. Elle peindra les bruits et les sons par les sons les plus analogues , etc.
Les sons par les sons ! je vous laisse à vous, monsieur, le soin de relever cette expression viciense. ct °
4%. La musique est plus que la langue parlée, ouvrage de l’art ; elle est plus une langue de convention , etc.
Quel renversement il se fera dans mes idées,
avant qu'une assertion semblable puisse y germer !
5°. L'accompagnement n'est pas dans la pature , pas plus que les intervalles musicaux , le rithme, la versification, ete. , etc.; mais ne voyez-vous pas que tout cela y est ? |
60. L'imitation doit donner à l’âme plus-de plaisir que la vérité , etc.
Je suspends mon jugement. Tout ce queje sais en cet instant, cest que l’une et l'autre ont, dans l'impression qu’elles donnent, une base commune. Vérité embellie, dit-on : trèsfaux. La vérité n'est belle que parce qu'elle est vraie.
7°. L'art peut altérer la nature, etc. ; ; non, on , Jamais; nature et vérité sont identiques.
- 8°. Les arts sont quelque chose de plus que limitation exacte de la nature, etc,
Il y a équivoque dans le mot exacte. Les arts ne sont pas quelque chose de plus que l'imitation exacte de la nature. Les arts ne peuvent pas lire hors de la nature, c’est toujours: dans elle qu’il faut chercher le beau. Il faut le chercher avec choix; et dans ce sens, les arts sont en effet quelque chose de plus que limitation exacte de la nature.
Pardon , monsieur, au plutôt; je ne vous en . demande pas. Vous ne vous trompérez point
4o7 au ton dogmatique que je prends. Je cherché par-dessus tout la vérité, parce -que j'aime les . arts, Je ne tiens nullement à mes opinions, je ‘ne dois pas y ténir. En vous les transmettant ; ; je vous en fais l'hommage. É
Veuillez me croire, monsieur, etc.
ce)
Réponse à la lettre précédente.
Il ÿ a quarante-cinq ans, monsieur que les réflexions sur lesquelles vous. m'envoyez. des observations ont été écrites à Milan, à lafin. d'un séjour d’une année en Italie, et après avoir entendu sur tous les grands théâtres les chefs-d'œuvres des grands maîtres. Je suis dans ma quatre-vingtième année , et les idées que: j'ai tâché de rendre à cette époque sont un peu loin de moi. Je vais cependant tâcher de me.
les rappeler pour, éclaircir vos doutes et résou-: dre vos objections, qui me paraissent assez généralement fandées sur la tr >p grande rigueur avec laquelle vous entendez les. termes un peu” vagues dont on est obligé de. se servir en traitant de la théorie des beaux-arts. ‘Je parcours légèrement vos remarques. |
-L Non, monsieur, un récitatif n’est pas de la musique proprement dite. L'idée du chant:
emports avec allercelle de la mesure. Le réci- tañif n'a été originairement que de la langue parlée , remplissant les intervallés entre les airsaniesurés , à péu:près comme vous voyez ces deux choses mélées dans mos operas-comiques.
Et quand on pourrait appeler le récitatif du nom de chant, ce ne serait que par opposition à la langue parlée et commune eten-convenant qu'il n’est pas chant, comparé à un air mesuré avec la rigueur et l'exactitude que demandent les airs, |
. AL. Vous ne voulez pas qu'on dise que la musique , s'exécutant par le même organe que la langue perlée, est une langue: elle-même ; et votre raison est. que ke violon de Viotti produit aussi de la musique et parle une langue qu'une âme sensible entend. Mais , outre que vous ne: pouvez nier qu’un air de Sarti ou de Jomelli sur des paroles de Métastase, ‘est un langage: plus chair, un langage plus proprement dit, qu'une sonate de Viotti , en disant que la mu- . sique mesurée ,: exécutée par la voix humaine cest une langue, je n'ai pas nié que la musique instrumentale eùt ‘aussi son langage. Votre objection <eët. done. tout-à -fait .irréfléchie. Enfin, je ne puis comprendre comment en.
cherchant à magnifier l'énergie :de. la musique, vous pouvez trouver étrange que j'aie dit-
4og de celle qui est jointe à des paroles, qu'elle est une langue, etc.
IIL. Vous trouvez inintelligible ce que ; ai dit, que la musique peint-les bruits et les sons par les sonsles plus analogues. Il vous eût suffi de considérer que , dans cette phrase, j'ai donné et pu donner aux mots bruits et sons deux sens différens. Les bruits et les sons rendus par les êtres animés ou inanimés de la nature, tels qué. les animaux, l'homme lui-même dans certaines circonstances , le tonnerre , les torrens, les vents, qui peuvent être l'objet de limitation, qui ne sont pas vraimént musicaux, qui n'Ont pas leurs harmoniques ; et les sons à l'aide desquels on imile ces bruits, et qui sont ceux de la musique tant vocale qu'instrumentale. Que trouvez-vous à cela de vicieux ? Est-ce que vous pouvez nier que dans les beaux airs mis sur ces : . paroles : dal torrente che rovina et destrier che allarmi usato, les maîtres se sont proposé et sont venus à bout de peindre les ravages du twrrent et l'impatience dun cheval de bataille, animé par ke son des instrumens guerriers ? °
IV. Vous ne voulez pas qu’on dise : que la musique est l'ouvrage de l'art plus que la langue parlée, qu'elle est plus le résultat d’une convention. Vous deviez voir d'abord que par
hro cela seul que:la musique est postérieure à la
langue parlée , elle est moins près de la nature,
c'est-à-dire, de l’état premier et grossier de
l'homme, que. la langue parlée. Celle-ci est
louvrage des besoins les plus urgens; celle-là
“est le résultat plus tardif des progrès de l'hom-
me. Flle est donc plus l'ouvrage de l'art, et moins celui de la nature. Il faudra en effet que vos idées éprouvent quelque renversement ; pour vous faire admettre les miennes. . ,,;, . V. Voici pis encore. Vous trouvez mauvais que je dise que l'accompagnement, la versifi-
cation, etc., ne sont pas dans la nature. Que
croyez-vous donc que j’aie entendu là par lemot nature? Ai-je prétendu que l’accompagnement et la versification , dans un opéra de Métastase, étaienten contradiction avec la nature, étaient une violence qu'on lui fait. Si vous aviez en- | tendu, ainsi qu'il fallait faire, le mot de nature comme je viens de leypliquer, c'est-h-dire, comme l'état de l'homme avant l'invention et même avant un certain degré de perfectiqnnement dans les arts, vous.m'auriez compris. Cer-
tes, je ne suis pas assez absurde pour nier qu'il.
y ait un sens dans lequel ces choses sont dans la nature, puisqu’elles sont le résultat des facultés
naturelles de l'homme développées et perfec-.
tion nées. Mais lorsqu'on me représente Mérope