‹ Mélanges de littérature et de philosophie du 18e siècle (volume 3)Chapitre 6 sur 41 · DE LA CON VERSATION · texte numérisé non relu

DE LA CON VERSATION

: Ox trouve dans lés œuvres de Swift un petit . écrit sous ce titre, dont l’objet est de perfectionner l'art de la conversation : ce moyen de plai- : siret de bonheur, dit l'écrivain anglais, si utile, si innocent, si facile à tous les hommes , et si convenable à tous les âges et à toutes les conditions de la vie, qu'on néglige , ou dont on abuse avec tant de légéreté.

On ne peut invoquer une plus grande autorité, ni choisir un meilleur guide qu’un homme qui passa sa vie avec Pope, Addison , Prior, Bolingbroke , etc. , et dont la conversation fut constamment recherchée par ces hommes célébres. |

C'est sur ses traces que je marchera, en exécutant à ma manière le plan qu'il.n'a fait qu’ébaucher, et en: employant celles de ses observations qui se joindront naturellement aux miennes.

Je commencerai d abord, avec Swif, par établir l'importance du sujet que j'entreprends de

traiter.

Quoique l’objet sur lequel je me propose, ,

. 72 | dit-il, de rassembler quelquesréflexions, se pré sente assez naturellement à l'esprit, je trouve qu'il n’a été traité que très-rarement, ou au moins très-superficiellement j et j'en Connais bien peu de plus importans à approfondir , et sûr lesquels il y ait plis de ehoses à dire. »

Cette importance sera senñtie de tont homme qui voudra hjen reconnaître la vérité de cette obéervation : Que Je plus grand nombre dés :

hommes , et de cèux-là mêmé qui ont dariné le plus de culture à leur -esprit, tiehhent une grande partie de leurs conmalssances és la conversation.. .

On conçoit que je ne prétends pas parler i ici. des premières idées et notions-morales, soci4les, littéraires, étc, 5 transmises par. Péducation antérieurement à l'usage que les hommes font de la conversation, quoiqu'il sait peut-être vrai de dire qu'elles ne sont soüvent qu'un assemblage de mots ou de phrases, auxquels n’est attachée aucune idée précise, jusqu'à ce qu’elles aiènt été débattues et soumises à l'épreuve de la conversation.. - |

J'entends seulement parler des opinions que chaque homme a pu débattre avec soi-même dans Vâge de la réflexion ,.et qu'il a reçues et adoptées à cette époque, et jecrois que cetexa+ - men et cette adoption n’ontlieu, chez la plupart:

| 73 | des hommes, que par. la voie de la conver-

Peu de gens lisent, qu lisent avec assez d'attention , pour préndre leurs opinions dans les hvres, et ce sont .ces lecteurs en petit nombre qui transmettent. leurs-idées par la voie de ka conversation à tout le reste dela société.

On peut combattre ce que je dis de l'influence de la conversation sur les opinions , par cette observation si commune, que, des discussions qui s'élèvent dans la société, les deux contendans sortent presque toujours chacun avec le même avis qu’ils y avaient apporté.

Mais je réponds que, malgré cette difficulté de persuader celui qui a tort dans la dispute ou dans la discussion , l'influence de la conver. saon sur Léa opiniansn’en ebt pasmains réelle, -19. parce que ceux qui sont spectateurs du come bat et désintéresses forment leurs opinions d’après les raisons alléguées par l’un ou l'autre des contendans ; 2°. parce que même celui des con tendans qui a tort, et qui, dans la dispute, ferme les yeux à la vérité, ne conserve pas cette

obstination, lorsqu'il réfléchit ensuite de sang-

froid, et qu’il revient souvent de lui-méêmé au sentimient qu'il avait combattu. ©. -

La conversation est la grande école de les:

prit, non-stulement en ce sens qu’elle l'enri-

‘74 chit de connaissances qu’on aurait difficilement puisées dans d’autres sources, mais en le rendant plus vigoureux » plus juste , plus pénétrant, plus profond.”

L'étude des livres , dit Montaigne, c'est un mouvement languissant et faible, qui n'échauffe point la où la conférence exerce et apprend en un coup. Si je confère avec une dme forte et un roide jouteur , il me presse les flancs , ses imaginations eélancent les miennes ; la jalonsie, la gloire, la contention me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même. Liv. m,-chap. 8.

Montaigne peint ici les effets-de la conversation dans laquelle on'‘dispute , qui est manifestement un moyen d'exercer et de fortifier toutes lés facultés de l'esprit ; mais en-decà de la. dispute, la simple discussion , et même la con- . versation dans laquelle les avis n'étant pas partagés, tout le monde tend an même but , ont aussi de grands avantages pour exercer et former les esprits.

Elles produisent cet effet de deux manières, l’une en augmentant la force-des moyens naturels de celui qui parle, l’autre en éveillant et fortifiant l'attention de ceux qui écoutent. Le mouvement de la conversation donne à l'esprit plus d'activité, à la mémoire plus de fermeté , au jugement plus de pénétration. Le besoin de

| 75 parler clairement fait trouver des expressions plus justes. La crainte de se laisser aller à un paralogisme qui serait aperçu , éloigne du pa-

radoxe. Le désir d’être écouté favorablement , suggère tous les moyens de l’éloquence que permet la conversation familière , ‘et quelquefois aussi des formes oratoires, lorsqu'elles peuvent . y trouver leur place, amenées par la nature du sujet gt par les circonstances.

Je n’ai pas besoin de dire que les hommes | en qui le mouvement de la conversation développe et perfectionne aussi leurs moyens naturels, sont des hommes de bon esprit et de bonne foi : car lés esprits faux et vains, et les

hommes de parti, pour qui la conversation n’est | qu'une arèhe où ils combattent .en gladiateu rs, et qui ne veulent arriver qu'à une victoire apparente, et non à la vérité, ceux-là ne font que se rendre l'esprit plus faux encore ; et s'égarer

davantage dans leurs opinions. Ù

D'un autre côté, la chaleur de la conversatioh éveille et anime l'attention dans les auditéurs. :

: Dans la plupart des hommes, la lecture n’est pas accompagnée de cette attention forte y Jui est précisément l'instrument de toutes nos connaissances. Cette attention devient facile dans la conversation. La voix, le geste, le ton de ce-

lui qui.parle, surtout s'il est animé par une légère contradiction , aiguisent , pour ainsi dire , le trait de sa peñsée, et l'enfoncent davantage.

Un effet non moins intéressant de la conversation , est de perfectionner la moralité .et la sociabihté de l'homme.

J'observerai d'abord que la morale de .la conversation.tend naturellement à être bonne. Un homme peut bien avoir ou se faire à luimême des principes d'iramoralité, lorsqu'il ne traite qu'avec lui seul; mais, dans le commerce des hommes entre eux , il est impossible qu'ils établissent des maximes immorales, qu'ils értgent le vice en vertu , au moins avec quelque suotes ; ils ne peuvent blesser ouvertement les principes généraux de la morale, ni en contester la jaste application.

La justice est un besoin de Fhomme., et elle ‘e sur hijurt tel empire, que, hors les temps de désordre où domine l'esprit de faction , on ne “peut la combaïtre à. visage découvert, et que tout le monde se pique, an eentraire, de jui rendre hommage. |

Ce que je viens de dire, 9 regarde les mœurs comme bônnes ou mauvaises : rats en les considérant comme simplement socéales, on re- - cohnaît que l'activité dé la: conversation-est le caractère principal et k éäuse fa plus puissante

du perfoctionnemeri de la sociabilité des nations.

La comparaison des nations. chez lesquelles la conversation est plus active, avec celles chez : lesquelles elle l’est moins, fournit sur cela une expérience démonstrative ; s'il est vrai que de toutes les nations de l’Europe , la française est celle où l’on trouve uné plus grande sociabilite, c'est parce qu'on converse plus en Frañce qu’en aucunautre pays du monde ; et que, quoique la conversation y soit gâtée par de grands défauts, ces défauts ne l'empéchent pas de produire l'ef fet salutaire que je lui attribue ici.

. On a dit avec raison que le commerce libre des deux sexes était un des principes les plus puissans de la civilisation et du perfectionnement de la sociabihité. Or, eet effet s'opère par la conversation : si les femmes communiquent aux hommés une partie de la douceur que h nature a mise dans leur caractère, c'est par la conversation que cette communication se fait ; c’est par la conversation que leur délicatesse , leur bonté, cette exquise sensibilité, si doucement et si heureusement contagieuse > se déploieat, et font lear inapression; et si c'est ke

désir de plaire aux femmes qni terapère par degrés la dureté naturelle aux hommes, c'est par la conversation que ce désir est manifesté , et

c'est l'habitude de l'exprimer qui forme l'habi- | tude de le sentir. |

Mais, en disant que la conversation rend les nations plus sociables, ne répétons-nous pas une vérité triviale ? |

Il me semble que ce qu’on 4 dit jusqu’à présent sur cette matière, a été dit trop vague-

‘ment, qu’on n’a pas attaché d'idée bien nette à

ce mot de société ; il faut, je pense , distinguer le simple rapprochement des hommes n'ayant d'autre commerce entre eux, quoique rassemblés, que celui qui est relatif à leurs besoins physiques , d'un autre commerce moins nécessaire , mais plus intime , par lequel on satisfait aux besoins de l'esprit, et auquel il faut attribuer les principaux effets que produit , chez les hommes , l’état de société. Cette distinction répand plus de nétteté sur la question dont il s'agit, et nous fait connaître la conversation comme une cause puissante flu perfectionnement de l’espèce humaine, par-delä le simple état de société.

Je ne crains pas de dire que le premiér degré de sociabilité produit par le rapprochement des hommes en société politique , est peu | considérable en comparaison de celui qu'amène le commerce de ces hommes rassemblés, torsqu'ils se communiquent leurs idées par de’fré-

quentes conversations. Qu'on suppose des sauvagés qui forment tout à coup une société par l'union de leurs familles; ils perdront, il est vrai, une partié de leur férocité ; les nouvelles relations qui lesunissent, développeront en eux dessentimens d'humanité, de bienfaisance, qu'ils n'avaient pas connus ; mais si on suppose que les chefs de ces familles rassemblées, continuent de passer la plus grande partie de leur vie à la chasse , chacun de leur côté, comme font les nations sauvages de l'Amérique, les différences qui distingueront ces hommes rassemblés des sauvages errans et dispersés, seront peu considérables. Supposons encore que ces sauvages, vivant ensemble comme les peuples policés de l’Europe, aient une langue bornée à un petit . nombre de mots relatifs aux objets de première nécessité, manquant de tous les termes qui expriment dans les langues des peuples policés les idées abstraites des vices, des vertus, des devoirs, etc. , la morale de ce peuple sera aussi bornée que son langage. Il connaîtra et pratiquera peut-être ces premiers devoirs qui résultent des rèlations étroites des pères aux enfans ; et de l'époux à l'épouse; mais il ignorera une foule d’autres sentimens délicats, qui répandent tant de douceurs sur la vie, et par

lesquels se perfectione et se complète li civilisation.

Enfin, c'est à Thabitade de conversér qu'il faut attribuer les prineipales différerñices qui dis- | tinguent l'homme civiisé de l'homme sauvage:

Dans Je premier, les sensations, les idées, les désirs, les craintes, en ün mot, toutes les passions sont modifiées en mille manières par l'action des êtres semblables à lui, dont il est environné. C’est par la conversation que ses idées acquises se développent, se modifient , se coordonnent. L'expression de ses passions est contenue , ses goûts s’'épurent et se tempèrent; enfin, c'ést d'elle, s’il m'est permis de le dire, que l'homme de la nature recoit, sinon ses pre: miers et plus nécessaires véterens, au moins ceux qui lui sont les plus commodes et lesplus agréables. Po

Mais, dira-t-on , la conversation est-elle susceptible de la perfection que nous : voulons fui donner? : = | ;

Voici la réponse que fait à cette question l'écrivain ingénieux que j'ai pris pour guide :

& Dans Les recherches qui ont pour objet le bonheur public, où éelui de la vie privée, notre imagination ou nôtre folie nous conduisent quelquefois à à des systèmes si recherchés

Br

et si bts, que nous ne. pouvons jamais les ” voir réalisés.

» Un véritable ami, un mariage complètement heureux, un gouvernement parfait, et quelques autres objets de ce genre, demandent, dans leur composition , un si grand nombre d'ingrédieus , chacun excellent, et combinés avec tant d'adresse, que d'ici à quelques mile liers d'années, nows ne verrops rien de sem blable que dans les Livres. Il en est, oi pourrait en être autrement .du projet de per fectionner la conversation : car il ne faudrait pour cela qu'éviter un certain nombre de fautes : ce qui, quoique assez diflicile , est pourtant au. pouvoir de chaque homme , tandis que c'est le défant de ce pouvoir-là même qui s'oppose à l'exéçution de $es autres projets.

» La conversation ne parait demander, en effet, que des talens naturels à la plupart des hommes , ou au moins qu'ils peuvent acquérir sans beaucoup de génie et de travail. La nature , qui nous a faits sociables, a donné à tous les hommes Ja possibilité d'être agréables en. société , si elle n’a ‘pas donné à tous le talent d'y briller : il leur suffit pour cela de remarquer

et d'éviter les fautes afkquelles on se laisse aller dans cette espèce de’ commerce avec les bommes, et de tirer de cette connaissance, des

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