IV
J'ai connu cependant des parteurs qui s’emparaient ainsi de la conversation , mais d’une manière différente, et. en se faisant pardonner leur usurpation. Un homme profondément instruit sur le sujet qui a fait l’objet de toutes ses études, possédant l’ensemble d’urft grande théorie, a besoin, pour la développer aux autres, de leur silence et de. leur attention. Alors il demandera la parole , il exposera ses principes et en déduira les conséquences ; et, s'il peut obtenir qu’on le laisse dire , et que son système ait . de la vérité.ou seulement de la vraisemblance, s’il est ingénieusement conçu et nettement exposé, on ne regrettera pas une Cconversalion : mème générale, dont son discours tiendra la place. J'ai.entenda parler ainsi des hçures entières, avec un grand charme pour tous les assistans, Buffon, Diderot, l'abbé Galiani ; les hommes de ce talent sont rares. Je ne sais 81 la forme nouvelle de notre gouvernement nous en formera de pareils, au moins pour la politique. Mais; en attendant, j'avouerai que cette manière de s'emparer de la conversation‘tourne : au profit de la société, et que ce n’est pas celle que j'ai voulu proscrire. .. | . Je ne suis point éloigné de rappeler : au despotisme, dans la conversation, une manière d'être qui semble au premier aspect en différer
beaucoup : je veux parler d’une certaine fausse modestie plus-oppressive et plus insultante à
mon gré que le ton décisif.
Voici’àa peu près le langage de ces gens :
« Ce qu'ils ont l'honneur de vous dire leur sem- » ble démontré ; mais c'est seulement leur opi-- » nion qui ne peut servir de loi à pérsonne. » Si on n’est pas de leur avis, c'est sans doute » qu'ils ont le malheur de s'expliquer mal, et » qu’ils ne se sont pas fait entendre ; ils priènt » qu'on léur permettede répéter ce qu'ils oritdéjà » dit, persuadés qu’on sé rendra à l'évidence de » léurs raisons. Ils ne prendraient pas la liberté » d’être d'un avis différent du vôtre sur d'autres » matières ; mais pour celle-qu’on traite, ils en » ont fait une étude particulière qui les autorise » à dire leur sentiment, etc. ; etc. » Les formules de politesse les plus humbles sont dans leur bouche à chaque objection qu'ils vous opposent. Permettez-moi; faites-moi la grâte, faites-moi l'honneur de m'entendre,, je m'explique mal, etc. Et au.travers de cette prétendue modestié percent la vanité et le despotisme. Com me cé ton eët forcé et peu naturel, il est impor sible que, dans uñe dispute un peu longue, 1l se soutienne jusqu'au bout, et notre homme, faussément modeste , laisse étnapper des traits qui le décèlent. Mais ceux-là mêmes , qui gar-
dent le mieux les apparences, ne gagnent rien à cette dissimulation et ne trompent presque personne : on pardonne moins cette modestie hypocrite que les expressions trop dures des ° gens vifs et décidés. -
Pédantisme: -
. Jene puis mieux faire que de laisser ici parler le docteur Swift. | | « J'entends, dit-il, par pédanterie » l'usage trop fréquent et déplacé de nos connaissances . dans la conversation ordinaire, et la faiblesse qui fait mettre à ces connaissances une importance trop grande. D’après cette définition, les gens de la cour, les militaires , les hommes de tous -les états, peuvent tomber dans le pédantisme aussi-bien qu’un philosophe ou un théo- Jogien; les femmes même encourront ce ridicule , si elles nous entretiennent trop longuement de leurs robes, et de leur parure et de leur économie domestique : c'est çe qui me fait : penser que, quoique ce soit en général un procédé honnête et raisonnable de mettre les personnes avec qui l’on cause sur le sujet sur lequel elles sontle plus versées , un homme raisonnable détournera ‘souvent les .occasions de parler ainsi de ce qu l sait le mieux, pour ne pas
mériter le reproche de pédantisme de la part
de ceux qui ne le savent pas si bien que lui. » Mais il faut convenis que la pédanterie est encore plus communément dans le ton que dans Ja chose. Celui-là est pédant qui, se dressant sur ses pieds et élevant une voix magistrale et dure, . dicte ses opinions. et prononce ses décisions du ton dont le maître d’école parle à ses écoliers. C’est même de cette manière des instituteurs des gnfans qu'a été fait le mot pédanterie. C’est un des défauts auxquels les gens de lettres sont le plus fréquemment sujets, et par lequel plusieurs d’entre eux } avec du mérite et des talens, parviennent à déplaire dans la société. De tous les défauts dela conversation , célui-ci n'est pas le plus commun. Les gens du monde y ont mis bon ordre. Comme à leurs yeux, le savoir Le plus réel est quelquefois ridicule , ou au mois déplacé dans la conversation , le pédantisme ou l'affectation de savoir l'est encore bien davantage. Notre nation a surtout en ce geure une si grande délicatesse , que, dans uu grand nombre de sociétés, tout ce qu on peut faire de mes de cacher qu'on est instruit. | C’est un genre de pédantisme que le purismé, par où j'entends une excessive sévérité ou une affectation dans le choix des mots et des tours
de phrase. I Il suffit de dire que c'est uné affectation, pour qu'on compreniné que c’est un-défaut dont le bon esprit doit nous éloigner.
Mais je considérerai ici le purisnie par un autre côté, je veux dire relativement aux inconvéniens qu'il apporte dans la conversation. Les puristes , par ce choix des mots et des expressions, prétendent reñdre mieux leur pensée; mais ils manquent ordinairement leur but; et il leur arrive souvent de la rendre aüssi faussement ou faiblement ; leur esprit attentif auchoix des mots est frappé moins fortement de l'idée qu'il s'agit d'exprimer ;‘ils perdent l’avantage de: cetté première vue , plus prompte que Téclair, de ce premier coup d'œil qui nous présente l'idée, et en même temps l'expression la plüs naturelle dont elle doit être rêvêtue. Hs rejettent souvent le mot propre et commun qui s’offrait pour se servir du mot choisi et moins familier, mais faible ou déplacé. Leur conversation en devient fade et froide , et insupportable à des esprits qui ont qe chaleur et quel: que force.
« J'aime, dit Moitäigse , entre les galans » hommes , qu’on s'exprime courageusement , -». que les mots aillent où va la pensée. Il nous » faut fortifier l'oreille, et la durcir contre cette
: » tendreur du son cérémonieux des paroles. » Liv. TITI, chap. 8.
C'est sauvent là la | source de l'ennui qu'apportent dans la conversation des gens qui d'ail-. leurs ont quelque mérite et quelques lumières. Ce défaut est difficile à apercevoir. lorsqu'il n'est pas poussé à l'extrême ; mais c'est un vice caché auquel il faut attribuer l’insipidité de la conversation de beaucoup de beaux esprits, dont on peut dire d’après Despréaux :
° Dieu préserve mon ouie | * : D’uy homme d'esprit qui m’ennuie ; ‘ J'aimerais cent fois mieux ua set.
Cette faute est assez fréquemment celle des femmes, qui, ayant d’ailleurs de l'esprit, et parlant avec pureté et correction, croient faussement que des détails indifférens cessent de l'être lorsqu'ils sont faits en bons termes; mais les formes ne peuvent pas déguiser long-temps la pauvreté < du fond.
| “Défaut ‘de suite dans la conversation.
I est triste d'être obligé d'en convenir; mais 1lest vrai que le décousu, le défaut de liaison entre les idées, etc.', est le vice presque général des conversations de nos jours parmi les gens du monde. oo tes
Lorsqu on traite de suite le même sujet »
comme des questiôns politiques dans les temps de faction et de grands mouvemens publics , le défaut de haison des idées et des parties de la
conversation à lieu encore : le décousu est
alors dans les preuves et les raisonnemens.
On passe d'un article à l'autre dans le même sujet, et d'un argument à l'autre, avant d’avoir discuté la solidité du premier, et toujours sans avoir bien défini-les termes.
La conversation vit de la liaison des idées.
C’est parce que tout se tient de plus ou moins prèsdanslanatureetdanslespenséesdel’homme, que l'esprit a un progrès, qu'il marche d’une. idée à l’autre, et de deux idées à une proposition conçue, et de deux proposfions à une troisième , qui est la conséquence des deux premières, et puis, de conséquences en conséquences. Or, cette marche est la seule qui puisse donner une bonne conversation.
Ce n’est que par une comparaison poétique , et quil ge faut pas entendre à la lettre, qu'on peut assimiler un écrivain ou un poëte même et un bel esprit de societé, à uu papillon ; car rien. n’est plus fou, et même plus sot, qu'un homme papillon ; mais 1l ne vaut pas mieux en conversation que dans des livres.
Je suis chose légère, et vole à tous objets, :
dit La Fontaine de.Mi-mème ; mais cette chose
légère a une marche toujours sage, quoiqué libre, et toujours assurée , quoique pleine de grâces. La laison des idées le conduit , et c'est une lidison réelle et forte, hon de mots, mais de choses.
En distinguant la liaison des mots et celle des choses ;, j'ai touché un des plus grands vices de la conversation. C'est en saisissant ainsi le mot et oubliant le but, l'objet général de la conversation , qu’on la brisé le plus facilement, comme le savent bien les'agréables dont je parlerai ciaprès. .
À la vérité, un léger rapport et une liaison peue marquée entre les idées suffisent. pour rendre la conversation raisonnable ‘sans être pesante, et légère sans être folle. C'est à éviter ces deux extrémités que consiste le grand mérite de la conversation. Une analogie assez faible autorise , dans la -conversation , à passer d'un sujet à l’autre ; un conte plaïsant amène , ‘sans qu'on en soit choqué, un autre conte -qui ressemble, par quelque circonstance, à celui qu'on vient d’enténdre.: Lesmatières en apparence les plus disparates se succèdent si elles se tiennent par quelque endroit. Mais si on prétend se passer de cette analogie, toute faible qu'elle est, on fait perdre à la conversation tout son agrément, l'esprit s'afflige de ce désordre, obligé
qu'il est, dans ces passages trop brusques, de faire un effort qui le fatigue.
Si l'on veut un exemple. de Lespète d'ordre peu marqué qui est nécessaire , et qui en même temps suffit dans la conversation , je ci- terai les Essais de Montaigne. On lui a reproché de n’aller qu'à sauts et à gambades | comme il le dit de lui-même ; maïs , entre les parties de ses discours qui paraissent les plus ‘décousues, il y a le plus souvent une liaison dont se contente l'esprit, et la mème qui suffit et qui est nécessaire à la conversation. On ne peut pas, sans doute , se flatter d’avoir une conversation aussi piquante ef aussi variée que les Essais de Montaigne; mais c'est un modèle qu'on peut toujours se proposer, quoiqu'on ne puisse y atteindre. Ce
Jé n'ai pas besoin d'avertir qu'il ne fau pas pousser jusqu’au pédantisme. le soin de mettre quelque suite dans la conversation , et de s'y laisser conduire par la liaison et les rapports des idées antérieures avec celles qu’on y ajoute.
Un entretien dans lequel on traiterait une question de philosophie ayec une méthode rigoureuse , et sans s écarter jamais du sujet donné, serait une conférencé et non pas une conversaton. D'un autre côté , une conversation tellement décousue , qu'on n’y demeurerait jamais
107 , deux instans de suite sur la même matière, et dans laquelle il n’ÿ aurait aucun rapport ). AU
cune liaison entre une idée et celle‘ qui la pré-
cède , serait un discours insensé. Il ÿ a donc un milieu entre ces deux extrémités , et la conversation ne doit être ni rigoureusement méthodique , ni absolument décousue. Dans le premier cas , elle devient pesante et pédantesque ; däns le deuxième ;, elle’ est frivole et ridicule.
| . L'esprit de plaisanterie.
J'ENTENDS par Jà l'habitude de chercher : à étre plaisant dans la conversation, et l'espèce d’effort qu'on fait pour cela. :
Cette disposition de l'esprit prend beaucoup
de formes diverses, quelques - -unes facheuses ,
d’autres supportables, maistoutes, à mon avis,
accompagnées de quelques i inconvéniens assez grands qu'on n évite pas toujours , et qu'il faut pourtant éviter, ‘sous peine de gâter plus ou moins la conversation. : |
La première et la pire espèce d'esprit plaisant , est celle de ces gens qui vont sans cesse cherchant , dans tout ce qui se dit , le côté qui peut prêter au ridicule » et quon, trouve sans peine dans les choses les phss sérieuses. Ils fléprissent ainsi d’un mot ce.qu’on dit de plus in-
| génieux et quelquefois de plus profond. Les contrastes sont la mine où ils puisent le plus , et on sait combien ce genre est facile.
C'est surtout la manière de quelques gens dù monde et de bonne compagnie , à qui on prête souvent plus d'esprit qu'ils n’en ont, d’après l’art qu’ils ont de déjouer l'esprit des autres. Comme ils n'aiment pas que l'esprit donne à personne cette sorte de considération que Fopinion des hommes met quelquefois au-dessus de celle qui Sattache au rang ou à la richesse , ils brisent eontinuellerñênt la conversation par la laisanterie, lorsqu’ ils s 'aperçoivent qu'elle attache les écoutans à l'homme qui les amuse et les instruit.
Pour cela , Îls épient au passage un mot qui puisse prêter à la plaisanterie, et déroutent dès lors la conversation.
Avec ces gens, l'esprit sage qui avait un but, s'en voit détourner sans cesse; et, contraint dé marcher, il n’a point de terme où il … puisse se flatter d'arriver. Je ne sais rien de. plus fatigant et de plus ennuyeux, quoique trop de gens prétendent .qu£ c'est là une agréable légèreté.
C’est le caractère le plus marqué d'un petit : esprit, à moins qu ‘il ne soit l'effet d'une espèce de politique que j'ai eonnue à quelques gens du monde età quelques k hommes de letttes même ;
| 100 : lesuns, pour ne pas laisser traiter des sujets dont la discussion contrarie leurs intérêts ou leurs préjugés , les autres pour ne pas laisser voir à la sociéte leur ignorance sur la matière. | L'esprit plaisant consiste aussi quelquefois à prodiguer dans la conversation les jeux de mots qu'on appelle pointes et calembourgs, qui sont le fléau de toute bonne conversation. Ce malheureux usage de l'esprit em rompt à tougmomens'le fil. Les mots cessant d'être, pour le faiseur de catembourgs, la peinture des idées qu'ils . doivent réveiller, et n'étant plus entendus que comme des sons et des syllabes , il n’y a plus de liaison des idées pour ceux qui s’en servent ; ainsi ils ressemblent, en cela, à un homme qui en lisant , voit les caractères ,les Jettres dont le mot est composé , etnon la chose que le mot signifie ; de là, il arrive ordinairement qu'après chaque calembourg, il faut recommencer üne autreconversation quise rattache difficilemeñt et presque jamais à la précédente ; aussi est-ce le moyen employé le plus communément et avec le plus de succès par les gens qui véulent écarter la discussion dont l’objetieur déplait. Ces gensimitent les enfans qui brouillent les cartes au milieu de la partie, parce qu'ils n’ont pas beau jeu ;:ils sont un vrai fléau des conversations. Enfin le faiseur de pointes est lui-même perdu pour la société
et pour la conversation, occupé qu'il est unis quement à guetter au passage un autre mot sur lequel il puisse encore se jouer; tandis qu'il pourrait , avec plus de profit et de plaisir pour lui-même, et pour les autres, porter son attention sur les idées, sur les choses, et contribuer, pour sa part,.à soutenir et animer la conversation.
Egfin , j'y suis peut-être trop sévère; maisje ne puis m'empêcher généralement de regarder les pointes, les calembourgs , comme.une peste de la conversation , et un crime de lèse-société dans ceux qui le poussent jusqu'où je l’ai vu aller quelquefois, et je ne puis pardonner un pareil usage de l'esprit qu’à ceux qui y mettent une
‘extrême sobriété, un parfait à-propos.et quel. .
que finesse, condition que ne peut remphirau-
cun faiseur de pointes par métier.
Je ne puis pas’ oublier de parler. aussi des plaisans de profession que le docteur Swift traite assez mal pour que je me contente de recueillir ici ce qu'il en dit.
«Il ya; dit-il, des maisons où lon ne peut | se passer de quelque plaisant de cette espèce, pour divertir la compagnie toutes les fois qu’on rassemble un certain nombre de personnes. Il faut bien supporter cetusage ; tout ridicule qu’il. est , je le souffre comme un autre. Je me tiens
dans la société comme je serais à une farce. Jé n’ai rien à faire qu'à rire aux bons traits, lorsqu'il s’en trouve, tandis que mon acteur joue sonïôle. Il s'est chargé de me faire rire, et sans doute 1l se tient pour payé lorsqu’ on rit. Je suis’ pourtant fiché que dans des sociétés choisies et peu nombreuses ; où se trouvent des gens qui ont de l'esprit et de l'instruction’, un tel baladin soit admis à faire ses tours qui éteignerit toute espèce de conversation, sans compter la pèine que j'éprouve en voyant quelquefois des hommes qui‘ ont de l'esprit en faire un si mauvais usage. » .
On me dira peut-être que la sorte de proscription qué je prononice'conitre l'esprit plaisant, tend à bannir toute gaieté de la conversation, et qu'une conversation ainsi épurée sera la
. plus insipide du monde , qu’elle ne sera bonne que pour des pédans, injure qu'on m'appliquera | dans toute‘la force de’ ce mot. Voyons si Je pourfai conjurer cet orage. |
Nôn, certes, je ne veux pas bannir la gaieté dé la coñversation ; mais j'y veux l'espèce de gaieté qui seule y convient.
‘ H'yaune gaieté douce etunegaieté bruyante ; ” celle-ci $e manifeste par le rire éclatant, par le ton dévoixélevé, par le geste pantomime ; l'autre est plus en dedans , elle s'exprime par des mou-
vemens plus modérés ; elle ne fait que sourire. Il est assez généralement vrai que Îa gaieté douce ‘se soutient plus long-temps que celle qui est trop vive ; celle-là se communique plus facilement, et chacun contribue à l’augmenter. La gaieté trop vive, au contraire , ne passe pas aisément de celui qui'en est plein dans l'âme des autres. Si elle parvient à y faire son impression, souvent il n’y a pas de réaction; les assistans ne contribuent pas à l'augmenter, et plus communément encore les caractères froids qui se rencontrent dans la société s’'arment contre elle : ainsi celui qui apporte cette sorte de gaieté dans la conversation, en fait seul tous les frais, les autres ne faisant que s'y livrer presque machinalement » Si même ils n'y résistent pas.
Je ne sais si mes lecteurs ont observé, comme moi, le sérieux glacé dans lequel on tombe tout de suite après avoir ri aux éclats d'an mau- . vais jeu de mots. Je demande qu'on observe les visages qui témoignent contre le genre. Je.
crois pouvoir donner plusieurs raisons de ce fait, le plaisir que les saillies nous causent nè dure qu'un moment ; c'est un feu d'artifice qui | laisse après lui, pour ainsi dire, une obscurité plus profonde; pendant que l'homme gai prodi- - gue les saillies , les assistans ne pensent guère, et ne sont que passifs. Ainsi , en jetant les yeux
sur le temps qu'on vient de passer, on y remarque un vide, on a moins existé pendant cet intervalle, et on demeure mécontent de son inaction , où au moins est-on privé de la satisfaction qu'on éptoûve après avoir exercé son esprit.
La gaieté très-vive, même séparée du bruit qui l'accompagne ordinairement, étonne et étourdit dans la conversation. Les idées présentées ainsi excitent l'attention ; mais c’est une attention en quelque sorte stupide. Cette gaieté naissant d’une manière particulière de voir les objets, il n’y a ordinairement qu'un petit nombre de personnes dans la société dont la tournure de l'esprit soit analogue à celle-là. Tous les autres sont obligés de faire un effort pour saisir l’objet sous un même point de vue; ainsi on ne peut en attendre des saillies de la même nature. La conversation ne se soutiendra donc que par l'homme gai lui-même, ou plutôt il n’y aura point de conversation , puisque lui seul parlera. L’excessive gaieté tue la conversation, tandis que la gaieté douce l’alimente et la soutient. | de Il me semble que ceux qui visent le plus à” mettre de la gaieté dans la conversation, lacommüniquent rarement à leurs auditeurs, faute d'observer ou de ménager le moment où l’on IV... 8
serait disposé à la partager ; leur gaieté nous invite avant que les cordes de notre âme soient montées pour rendre les sons qu'on lui demande ; on résiste toujours un peu à cette espèce d’empire que veulent prgndre les autres sur nous.
La gaieté douce n'a pas ces inconvéniens ; on se trouve plus ordinäirement disposé à la recevoir. Comme elle est moins éloignée de l'état habituel de la plupart des esprits, elle s'insinue sans éprouver de résistance, elle s’étend ; chacun y participe et contribue à l’augménter. | |
J'appellerai encore esprit plaisant celui des conteurs , et l’ôn comprend bien’ que je n’entends pas les traiter aussi sévèrement que les autres. Certainement, les contes sont un des grands charmes de la conversation ; mais c’est de ce genre, surtout, qu'on peut dire qu'il a de grandes difficultés et des inconvéniens réels qu'il faut éviter sous peine de gâter la conversation. Le talent de conter agréablement n’est pas rare. Îl y a plusieurs manières de conter agréablement. Quelques personnes racontent en peu de mots et d'un style concis ; elles saisissent les circonstances principales, rendent avec-précision et omettent les détails. D’autres ont l’art de raconter longuement sans ennuyer,
en. embellissant les cireonstances les plus lé: gères , en les peignant avec vérité. Quelques conteurs parlent froidement, et cette froideur fait sortir davantage ce que le conte a de piquant, comme un fond obscur fait briller une broderie. D’autres racontentavec plus de gaieté, et on rit des choses plaisantes qu'ils racontent, quoiqu’ils en rient eux - mêmes les premiers. Les uns sont pantomimes , et imitent la voix et le geste des personnages. qu’ils font parler : ils sont comédiens ; d’autres ne ‘sont qu’histo-
riens. Toutes ces manières de conter ont leur
agrément; chacun doit s'attacher à celle qui est la plus analogue à la tournure de sonesprit et à la riature de son caractere, à sa figure même et à l'habitude de son corps. Par exemple, une jolie femme ne peut guère jouer en contant, parce que les grands mouvemens, les grimaces, les altérations de la voix et de la physionomie, fatigueraient les spectateurs en contrastant trop fortement avec ses grâces et les agrémens de sa figure. Heureusement les femmes, qui savent très-bien ce qui les gâte et ee qui les em- . bellit, tombent rarement dans ee défaut. De même, les personnes qui ont peu de physionomie ou un air gauche, céux qui déclament mal, dont le caractère est froid, doivent se défendre de raconter comiquement ; le ton froid
D. ee em ee TS
et uni leur réussira. Ils ne peuvent soutenir Pautre jusqu'au bout. .
Mais, même avec le talent de Bien conter, on peut encore flétrir la conversation, et lui faire
perdre une partie de son agrément et de son
utilité, soit en contant hors de propos, soit en
contant trop, Ce qui ne peut guère arriver qu on
ne conte aussi mal à propos.
Non-seulement c'est l’à-propos qui fait le principal agrément des contes , maïs le conte
. le meilleur en'soi devient insipide et ennuyeux,
s’il est fait hors de propos. C’est ce qui rend insipide la lecture des ana ; les meilleurs mots y
perdent presque tout leur sel, parce qu’ils ysont
à propos de rien; outre qu ‘une multitude de éontes qui se succèdent ainsi, sont d’une monotonie insupportable.
* Le grand inconvénient des contes est de
couper la conversation , et de faire perdre de
vue le sujet, ou de conduire d'une manière trop brusque à un sujet différent. On ne doit pas, sans doute, en exigeant cet à-propos, aller jusqu'à une pédantesque sévérité; il faut être indulgent sur la liaison , et un rapport faible et léger avec le sujet qu'on traite, ou avec le conte qu'on vient de faire, en autorise un nouveau. Cependant, si o6n abuse de cette indulgence , la conversation devient bientôt in-
sipide, et souvent un conte, qui eût été plaisant
s’il avait été bien placé, ennule les auditeuræ
lorsqu'il ne tient à rien ; et, si l'on en fait denx ou trois de suite, la conversalion est en grand danger de tomber tout-à-fait.
Le persiflage st encore une sorte de plaisanterie qu’on peutregarder comme un des plus grands fléaux de la conversation , et par conséquent de la société.
La bonne plaisanterie, celle qui noffense
point, mais qui se place à propos et naturellement, ef qui n’est, d'ailleurs, qu'un trait
fugitif, est un assaisonnement bien agréable de
Ja conversation ; mais elle est rare, et c'est à sa place qu'on à substitué le persiflage; précisément, dit Swift, comme quand un habille.
ment trop cher se met à la mode, ceux.à qui leurs facultés ne permettent pas de se le procurer, se confentent de quelqie chose d’'appro- Chant , qui imite la mode tant bien que mal.
Le persiflage consiste à rendre un homme
ridicule aux yeux de la société, sans qu'il s'en aperçoive , en tirant ce ridicule de ses discours et dé ses opinions, ou des défauts de son esprit et de ses manières. ee J'ai vu cet esprit à la mode dans Paris ; beaucoup plus qu'il ne l'est-aujourd’hui , et j'ai connu des héros en ce genre, C'était un spectacle
curieux , quoiqu'afiligeant quelquefois, qu'un *homme rompu à cette espèce d'escrime, s'attaquant à un foible adversaire , le portant par terre avec facilité , et mettant, comme on dit, tous les rieurs de son côté. | Swift, qui a fort bien saisi le caractère de ce genre de plaisanterie, et de qui je viens d’em- prunter quelques-uns des traits dont il la peint, fait à ce sujet une observation preine de délicatesse. |
» Les Français, dit-il; et nos pères s dans un siècle plus poli, ont eu de la plaisanterie une idée bien différente. Selon eux, elle devait présenter, à la première apparence , une espèce de reproche ou de satire ; mais, par une certaine . tournure inattendue, elle se terminait toujours à quelque chose d'agréable pour la personne à qui elle était faite ; ou si ce correctif ne tenait pas à la plaisanterie elle -même , on l’y ajoutait
après coup. » | | Cette pratique » à] joute-t-il , était assurément plus conforme aux lois de la conversation , dont une des plus importantes est de ne rien dire que quelqu'un de la société puisse s’afiliger qu'on ait dit : loi bien raisonnable , sans doute, puisqu'il n’y a rien de plus contraire au but qu'ont des gens qui se rassemblent , que de faire qu'ils sor- |
tent mal satisfaits les uns des autres en se se parant.
L'esprit disputeur.
ON ne trouvera pas étrange que je place la dispute au nombre des vices de la conversation, si l’on considère que la conversation ne peut se concilier qu'avec la discussion , et jamais avec la dispute.
J'appelle discussion, l'allégation des raisons et argumens qui appuient deux opinions opposées, tant qu'elle ne fait que combattre l’opinion en elle-même, en faisant une entière abstraction de la personne ;'et Je la vois dégénérer en dispute à l'instant où 1ls’y mêle quelque personnalité.
On conçoit bien que, par des personnalités, . je n’entends pas des injures formelles qué la bonne compagnie interdit; mais j'ai remarqué deux sortes de personnalités qui se glissent sou“ vent dans la discussion , et la font dégénérer en dispute.
C'en est une bjen commune et bien offensante de dire à votre antagoniste qu’il a des mo. tifs particuliers d'intérêt, ou pour lui-même, ou pour ses amis ou contre ses ennemis. Ce reproche n'est pas une preuve. Vous devez supposer qu'un homme qui soutient une opinion opposée à la vôtre, la soutient parce qu'il la
croit vraie, et non par aucune autre raison. Je dis supposer, car on peut bien croire et penser qu'en effet l’opinion d'un homme lui est dictée par des préventions d'état ou par l’intérét , etc. Mais la distussion est toujours dans une supposition contraire , puisque ce ne seroït pas Ja peine de discuter, sil étoit établi que chacun se fait ses opinions et les soutient , non d’après la vérité, mais d'après ses passions et ses préjugés, et que ces passions et ces préjugés sont sa règle unique. Æt dans la dispute, il n’est question que de savoir si l'opinion est vraie ou fausse en ellemême.
Ce reproche est d'autant plus déplacé dans toute discussion, qu'il peut toujours être rendu avec la plus grande facilité. Si vous me taxez de soutenir telle opinion par attachement pour un homme que j'aime, et auquel elle est favorable, ou par prévention d'état, je puis vous ré- : pondre que vous combattez mon sentiment par des préventions du même genre. Si en attaquant l'état militaire devant un militaire , celui-ci défendant sa profession des reproches qu’on lui fait, on lui dit qu’il ne parle ainsi que parce qu'il est militaire, il pourra vous répondre que vous ne blâmez les armes que parce que vous êtes ou bourgeois, ou ecclésiastique, ou hémime de robe , et d’après les préjugés de votre nais-
sance ou de votre état. On voit qu'une dispute qui prend cette forme est interminable. ”
C’est encore une personnalité de dire à celui avec lequel vous ëtes en débat, qu'il ne connaît pas là matière dont il parle , qu’il n’est pas en état de décider dans une telle question, etc. ; que ce n’est pas son métier, etc. Car toutes ces observations , bien ou mal fondées, ne sont pas des raisons ; et il s’agit toujours d'apporter et : d'entendre et de discuter des raisons. Je ne suis - pas militaire, et je puis parler très-bien'd’une opération militaire. Je ne suis pas magistrat , jurisconsulte par état , et je puis avoir des idées ‘justes, profondes, neuves , sur la jurisprudence et la législation. Écoutez - -moi, et ne jugez point sur mon,état et ma robe, » Mais Sur ce que je dis.
La conversation particulière substituée à la .…. conversation générale,
JE touche ici à l'un des plus grands vices . parmi ceux qui gâtent la conversation , et qui lui font perdre presque tout son charme et son prix ; l'habitude d'établir diverses conversations particulières au milieu de la société, où l’on pourroit avoir une conversation générale plus iistructive et plus agréable pour la société toute entières
La conversation est générale lorsqu'elle est entre toutes les personnes qui forment le cercle ou la société, et que chacun y contribue , soit comme acteur, soit comme auditeur.
Je suis porté à croire que les anciens ont pratiqué , et eonnu mieux que nous, ce e genre de eonversation.
C'est l’idée que donne la forme de dialogue que leurs écrivains ont si fréquemment adoptée. Socrate, Platon, Eschine, Cicéron, Plutarque,
. Lucien , nous représentent la conversation de leur temps entre les personnages qu'ils mettent en scène , qui sont souvent assez nombreux, comme vraiment générale, chacun y participant et y contribuant.
Lorsque je m’élève contre la conversation particulière , substituée à la conversation génétale, c'est en supposant une société limitée à un certain nombre de personnes , comme dix ou douze, et où dominent en nombre des personnes instruites et spirituelles ; car, si l’assemblée est beaucoup plus nombreuse et moins bien composée , on ne saurait blâämer celui qui
* trouve le moyen de se dérober à l'ennui, en s'attachant à un homme dont il entende la langue et qui puisse entendre la sienne. Mais, dans Ja supposition sur laquelle je raisonne, je dis
que la société toute entière perd foujours beaucoup à laisser s'établir de tels à parte.
La’ conversation générale a cet avantage, qu'en éveillant et soutenant l'attention de tous les assistans, elle tire de chacun d’eux une contribution à la dépense et aux jouissances cpm- . munes. Elle aide, facilite et rend plus. fécond le trail de celui qui fait les premiers frais. Souvent celui qui parle n'a qu'une idée incomplète dont il n’a pas suivi le développement , un principe dont il n’a pas tiré toutes les conséquences. S'il l’énonce en société, quelqu'un des assistans en sera frappé. Il en apercevra laliaison avec quelqu'une de ses idées; illes rapprochera. Ce rapprochement excite à son tour le premier inventeur, qui voit qu ‘on peut ajouter à ses premières vues; et chacun contribuant à accroître ce premier fonds, 1l deviendra bientôt riche de la commune contribution. Ce qu'un autre a dit est comme une phrasé commencée, à laquelle on ajoute facilement la fin qu’elle doit avoir, lorsqu'on ne se serait avisé tout seul ni du ci commencement ni de la fin. |
La conversation est un genre d'entreprise :
dans laquelle le capital d’un seul particulier est - souvent trop faible pour exploiter utilement le
. fonds. Dans la conversation générale, le capital
est plus considérable en raison du plus grand nombre d’actionnaires. | | Pour quitter la métaphore, on voit que la conversatron générale doit naturellemient répandre plus de lumières sur les questions qui s'y agitent. Dans une société de dix ou douze pérsonnes en qui nous supposons un certain degré d'instructidn ; il est difficile qu'il ne s'en trouve pas plusieurs qui auront des congfissances , quelques idées particulières sur le sujet qu'on traite, et dès lors on a plus de secours pour arriver à la vérité, Mais cette chance est beaucoup moins favorablé daûs chacune des conversations particubières résultant de la division de la société en plusieurs pelotons. .
La conversation particulière est communé- :
ment accompagnée d’uné injustice qu’on ne remarque pas assez , et qui consiste , de la part de celui qui en est le provocateur, à enlever à la société un ou plusieurs de ses acteurs qui fourniraient à son amusement. Un tel homme , en se dérobant lui-même à la société, peut bien dire, quant à lui, qu'il ne fait qu'user en cela de sa liberté naturelle ; mais il ne peut pas alléguer cette excuse lorsqu'il tire à part une personne aimable, ingénieuse et gaie , qui contribuerait au plaisir de tous, et que la société a le droit de réclamer. Cette remarque ne paraîtra
pas futile, si l’on considère que c'est communément l'homme le plus amusant, le plus intéressant d’un cercle dont chacun est tenté de s’emparer, et qu'on ne s'adresse pas à un ennuyeux pour faire avec lui urf à parte.
La conversation générale a aussi générale ment le charme d'une plus grande variété, parce que chacun apporte à la masse ses idées particulières , Sa manière de voir un même objet, quelquefois différente de celle de tous les autres.
Dan£ la conversation générale, celui qui parle a une espèce d’auditoire qui l’ânime et le sou- . tient’, et qui, én même temps , lui fait mettre plus d'attention à ce qu'il dit; le contient dans une sorte d’exactitude ; l'empêche de divaguer
et d'exagérer ; 3 le force de mettre quelque corréction dans son style et quelque ordre dans ses idées. Aussi une conversation de cette espèce est-elle la première et la meilleure école des “hommes qui se disposent à parler en public.
J'ai entendu souvent, dans le monde , appeler liberté ce droit de se séparer en plusieurs groupes étrangers les uns aux autres dans la . même chambre. Ce droit est incontestable ; cette liberté doit être sacrée : fort bien ; mais sitôt qu'on en jouit , il faut convenir qu'il n'y a plus de conversation,
Conclusion.
EN indiquant les vices principaux de la conversation, je ne crois pas devoir rien dire ni de ces observateurs malveillans dont le silence est un espionnage ; toujours prêts à abuser làchement de l'avantage qu'ont les âmes fausses et froides sur la franchise et la véracité ;
Ni de ces auditeurs dédaigneux qui, pour ne pas accorder lésèremént leur admiration, refusent jusqu'à l'approbation la plus méritée ;
Ni de ces hommes vains qui ne se permettent pas de contredire, parce qu’ils ne souffrent pas d’être contredits, et dont la patience n'est qu’un orgueil timide ;
Ni de ces esprits étroits dont la prudence n'est dictée que par le sentiment de leur nullité, et qui, n'ayant aucune opinion, se taisent pour avoir l’air d'en cacher une ;
Ni, enfin, de ces faux sages dont le caractère est une indifférence entière à tout bien et à toute vérité , et qui décrient, sous le nom de mauvaise tête, toute idée forte et tout sentiment profond.
Je finirai en transcrivant les réflexions qui terminent le court Essai de Swift, d’où j'ai tire ci-dessus quelques traits, et qui ne paraîtront pas tout-à-fait étrangères aux circonstances où
nous nous trouvons.
« On voit, dit l'écrivain anglais, par ce petit nombre de remarques, combien peu d'avantages nous retirons de la conversation , qui pourrait être pour nous un des plus grands, des plus durables et des plus innocens plaisirs de la vie.
» C'est pour avoir négligé les plaisirs de la conversation , que nous sommes forcés d'y substituer les amusemens frivoles et petits du jeu, des visites, de la table, de la parure et de la débauche même. De là, la corruption des deux sexes, et là perte des idées vraies de l'amour, dé la générosité, de l'honneur, dont on se moque aujourd'hui » comme de sentimens affectés et peu naturels. |
» Cette décadence de la conversation , et les
conséquences qu’elle a entrainées pour notre caractère, sont dues en partie à l'usage établi depuis quelque temps d'en exclure les femmes. De là, une familiarité grossière, qu’on donne pour de la gaieté et pour une liberté innocente :
habitude dangereuse dans nos climats du Nord, où.le peu de politesse et de décence que nous avons s’est introduit, pour ainsi dire, contre linclination naturelle qui nous porte sans cesse à la barbarie, et ne se maintient que par artifice. Ce ton de société était celui des esclaves chez les Roinains, comme Ôn peut le voir dans
Plaute. Il semble avoir été répandu chez nous par Cromwell, qui se donnait ce divertissement dans sa cour , composée d'hommes de la lie du peuple. J'ai entendu raconter en ce genre des : anecdotes curieuses, et peut-être que relativement à sa situation , et en bouleversant tout, sa corrduite en cela était raisonnable : comme ce fut aussi de sa part un trait de politique bien entendu, de rendre ridicule le point d'honneur, dans un temps où un mot équivoque ou piquarit était foujours suivi d'un duel.
‘» Je regarde la partie paisible du règne de Charles Ier., comme l'époque de noire plus grande politesse ; je crois qu'elle est en France de la même date, d'après ce que nous lisons dans les écrivains de cé temps, aussi-bien que | d’après les récits que j'ai entendu faire à quelques personnes qui avaient vécu dans les deux cours. |
» La manière de soutenir et de conduire la conversation était alors différente de la nôtre. . Plusieurs femmes, que nous trouvons célébrées par les poëtes de ce temps, avaient des assemblées dans leurs maisons, où des personnes les plus spirituelles de l'un et de l'autre sexes se réunissaient pour passer la soirée ; en discourant sur quelque sujet intéressant que l’occasion faisait naître; et, quoiqu'on puisse jeter quelque
ridicule sur les idées subtiles ou exagérées qu'on s'y faisait de l'amour et de l'amitié, ces subtilités nfêmes avaient un fond de raison et “d'u tilité pour l'exercice des facultés de l'esprit et le perfectionnement des sentimens. ll faut un peu de. romanesque à l'homme. C’est un assaisonnement qui conserve et qui relève la dignité . de la nature humaine, et l'empêche de dégénérer jusqu au vice et à la brutalité. ».
Une partie des réflexions de l'auteur anglais ne nous est pas applicäble aujourd hui. Chez nous la société rassemble les hommes et les fenrmes; mais en cela même nous avons peutêtre passé le but, au moins ppur les intérêts de la conversation : s’il est difficile d’avoir une bonne conversation avec plus de dix et douze personnes, cela est plus difficile encore, si dans ce nombre il y a plusieurs femmes. Chacune est naturellement un centre auquel se réunissent quelques-uns des hommes présens , et on a bientôt trois ou quatre pelotons , ‘au lieu d'un cercle,
Je le dirai avec franchise, je n'ai jamais vu de coûversation habituellement bonne, que là où une maîtresse de maison était, sinon la seule femme , du moins urre sorte de centre de la s0ciété.
* J'ai dit, sinon la seule y parce que: ai trouvé IV. 9
: éncore de fort bonnes conversations dans ‘des cercles où se trouvaient plusieurs femmes ; mais c'est lorsque ces femmes étaient elles-Mémes . instruites, ou cherchant et aimant l'instruction, disposition , il faut l'avouer, peu commune.
Alors on peut jouir de tous les avantages que . regrette l'écrivain anglais ; et sans se rassembler comme on faisait à l'hôtel de Rambouillet, pour discourir sur quelque spjet intéressant, avoir , en effet , une conversation agréable et initéressante, et y trouver, comme le dit l’auteur anglais, un des plus grands , et certainement le plus innocent , le plus durable et le plus utile . Plaisir de la vie.