TOUS
» Femmes, conduisez la jeune fille au lit d'hy^ menée; jeune homme, approchez : votreépouse vous attend , sa bouche de rose et son sein de lis vous invitent. «
» Oui , jeune époux. Vous êtes beau vous^ même , et Vénus n'a pas négligé de répandre sur vous ses charmes , ne tardez pas, le jour fiiit.
» Vous ne vous &îtes pas attendre i que Vénus vous soit Êivorable. Vous voilà possesseur du bien que vous désiriez , et vous ne cachez ni Votre amour , ni votre bonheur.
)) Qui pourra compter vos plaisirs? on compterait aussitôt les étoiles qui brillent au ciel , et les grains de sable de la mer.
» Jouissez, tendres époux, et donnez bientôt le jour à des enfans dignes àe vous. Votre nom illustre doit se perpétuer et conserver votre race.
» Je veux voir un .enfant dans les bras de sa mère , étendant vers elle ses faibles. mains, et lui adressant un doux sourire qui joue sur ses lèvres entr'ouvertes.
» Je veux qu'il réassemble à son père Manlius , et qu'au premier coup d'oeil cette ressemblance atteste la vertu de la mère , à tous ceux qui jetteront un regard sur le filsr
» Jeunes filles , retirez-vous ; c'est assez de chants , et de jeux : et vous , heureux époux , jouissez de la vie , et ne laissez pas écouler les jours de votre jeunesse , sans faire usage des dons que vous avez reçus des dieux. »
11 me semble que ce rapprochement des deux épithalames est tout-à-*fait à l'avantage de la mythologie , et que ce procès entre la Bible et la j&ble, ne devant pas être porté par-devant un
S3mode ^ mais au tribunal du goût , ne peut être jugé qu'en faveur de celle-ci.
Je ne m'écarterai pas de mon sujet , en ajoutant ici quelques considérations sur les cérémonies du mariage chrétien que nous décrit Fauteur , et qui me paraissent bien peu poétiques^ nonobstant la préférence qu'il veut leur donner.
M. de Ch. B. nous représente le fiancé revêtu d'un cilice , la tête couverte de cendres , pro^ terne sur le pavé du vestibule^ et se confessant publiquement pour accomplir^sa pénitence. II ne communique avec sa fiiture et avec le prêtre qui doit recevoir le serment des deux époux , que par le ministère d'un diacre , qui reporte de l'un à l'autre du vestibule à l'autel • et de l'autel au vestibule , leurs promesses mutuelles. L'auteur croit nous émouvoir beaucoup en nous disant qu'on croyait voir l'union de Viimocence et du repentir f ce qui n'est ni bien clair, ni bien touchant ; mais cette manière de faire corres^ pondre les deux époux dans un semblable moment y est la plus étrange du monde. Et quoi de plus triste et de plus hors de propos que l'accoutrement qu'on donne au nouvel époux !
L'imagination est révoltée en se représentant une jeune et belle fille accordée aux embrassemens d'un pénitent couvert d'un cilice
et sali de cendre. Certes ce cérémonial n'est pas poétique ; mais je ne puis même me persuader qu'il soit chrétien ^ car il est diamétralement contraire au but de l'institution du sacrement^ qui est, croissez et multipliez , cres^* cite et muUiplicamini.
Je crois avoir prouvé suffisamment, par tout ce qu'on vient de lire , que l'auteur n'a pas atteint le but qu'il a dit être celui de son ouvrage ; c'est-à-dire qu'il n'a pas prouvé que la religion chrétienne était la plus poétique de toutes. . *
Mais, en réfléchissant davantage sur la Êiiblesse de la preuve qu'il a voulu nous donnar Àe ce paradoxe , j'ai conçu quelque doute sur l'intention même de l'auteur , qui a trop d'es- ]prit et de talent pour ne pas s'approcher davantage d'un but qu'il se serait proposé. Je me ^lis demandé , est-ce bien pour établir cette doctrine , qui ne sera crue de personne , qui ne mène à aucune consÀpience utile, que l'auteur a fait un isi gros livre ? et en y regardant déplus près , je me suis convaincu qu'il a eu un autre objet.
Je me confirme dans ce soupçon , en venant au titre même de l'ouvrage , les Martyrs , ou le Triomphe de la religion; car le triomphe de la religion ne peut pas consister pour elle à
être aussi poëtîque que la religion païenne /ou même la plus poétique de toutes ; elle n a rien à gagner à cela^ si même elle n'a pas à y perdre^ puisque les incrédules ne manqueront pas de dire :
L'homme est de glace aux vérités »
Il est de feu pour le mensonge.
Ces réflexions m'ont conduit à penser que l'auteur a eu dans son ouvrage un autre buty une autre intention ; celle d'attaquer la philosophie. La preuve en est dans le portrait qu'il trace de^ sophistes que Rome nourrit dans son sein , et dans celui du sophiste.Hiéroclès^ leur chef et leur ^ide^ * *
i< Parmi les sophistes h la tête desquels mar^ « che Hiéroclès , les uns , dit l'auteur , rêvent profondément les secrets de la nature ; ciett£*-là ;> Toient tout dans la pensée , tandis que ceux* » ci chercl^t tout dans la matière ; quelques- » uns prêchent la république dans le sein de la ». monarchie ^ et veulent renverser la société , » afin de la construire sur un plan nouveau; » d'autres prétendent , k l'imitation des chré^ » tiens y enseigner la morale au peuple , et » vendre sur des tréteaux une vertu que ne sou^ » tiemient point les moeurs^ se croyant des » génies sublimes.^ au-^dessus des doctrines vut
» gaires , enfantant chaque jour d'insignes £o« » lies f des S3r5tèmes monstrueux. »
Voici maintenant le portrait d'HiérocIès^ digne , selon l'auteur , de conduire un tel ba^ taillon :
« II a sans cesse à la bouche les mots de li- >. berté, de vertu , de progrès des lumières, de » bonheur du genre humain. II est auteur d'un » ouvrage intitulé Y Ami de la vérité ; on le » soupçonne d'aVoir été chrétien ; mais l'or* » gueil des lettres humaines ayant corrompu •^ son esprit y il s'est jeté dans les sectçs philo* » sophiques. Hypocrite , bas courtisai y dévoré j» de passions honteuses y apôtre de la tolérance^ » et le plus intolérant des mortels \ adorateur » de l'humanité , et sanglant persécuteur ; con* » seillant à l'empereur d'extirper le Christian n nisme par le fer et par le feu , dont les igno- ^ blés mains porteraient mal Tépée du soldat ^ D mais tiendraient aisément la plume de l'athée » ou le fer du bourreau. »
Je ne sais pas si ce portrait ressemble aux philosophes du 3^. siècle^ mais ce n'est pas à ceux*ci qu'en a voulu M. de Gh. B. ; car il veut que ses ouvrages soient utiles. Et à quoi servirait de faire connaître les vices des philosophes qui ont vécu sous Dioclétieti \^ et ^ies funestes effets de leurs doctrines, si, en parlant de
ceux-là il n'avait pas voulu nous prémunir contre ceux qui sont nos contemporains? Je ne dirai pas cependant que l'auteur ait des philosophes de notre temps une opiinion aussi horrible que celle qu'il donne de son Hiéroclès. U a trop de raison et de justice poiu* adopter de si absurdes préventions ; il ne saurait penser que ceux que de nos jours on appelle philosophes y sont dévorés de passions honteuses ^ sanglans persécuteurs y etc.
Mais comme ^ en retranchant du portrait d'Hiéroclès les traits les plus horribles , il en reste assez de communs au chef et à ses sectateurs^ pour les rendre odieux , il est toujours vrai que le but de son ouvrage est de conduire l'ignorance et d'autoriser la méchanceté et le Êtnatisme , au mépris et à la haine de la philosophie et des philosophes , c'est-à-dire y de la raison et du trop petit nombre d'hommes qui la cherchent , l'aiment et l'enseignent , et en qui nous voyons toutes les qualités et les vertus mo* raies et sociales dont se piquent ceux qui en disent le plus de mal.
Mais^ dit M. de Ch • B. ^ s'eflforçant dans sa pré-^ &ce deprévenir les reproches que nous lui faisons ici y Je respecte et honore la s^raie philosophie. Je 71 ai jamais pris le moi de philosophie et de philosophe en mauvaise part. Je n'en s^eux
qu^aux sophistes qm sont dignei de mépris y et enfin je ne calomnie point Hiéroclès.
Je ne mets aucun intérêt a la personne d'un philosophe de la fin du 3"^. siècle , qui a pu ressembler au hideux portrait qu'en fait l'auteur des Martyrs. En supposant qu'il eût besoin pour son roman d'un personnage aussi odieux^ çt en faisant jouer ce rôle à un homme de l'histoire f il n'était pas obligé de se conformer rigoureusement à la vérité historique de son caractère , il pouvait le faire aussi absolument-de $on invention ; mais il devait prévoir qu'on ne manquerait pas de dire ab uno disce omnes , et de voir dans Hiéroclès et ses disciples les phi^ losophes du I8^ siècle ; et je ne puis m'empécher de dire , comme le disaient quelques théologiens dans les disputes sur le9 cinq propositions de Jansénius , que c'est l'intention de Vouvrage , si ce n'est pas l'intention de Vau* teur.
Quant à la distinction que fait M. de Ch. B.
entre les sophistes et les philosophes , je doute qu'elle soit bien nette dans son esprit ^ et je fonde mon doute sur ses propres expressions y en voyant que, dans le portrait d'Hiéroclès qu'on vient de lire, pour caractériser le sophiste, il dit qu'il s'est jeté dans les sectes philosophiques , ce qui montre clairement que pour lui sophiste
^\ philosophe sont des mots parÊdtement syno-* nymes.
Quoi qu'il en soit y philosophes et sophistes peuvent se tenir pour avertis y c'est à eux à se défendre ; les voilà vivement attaqués. Les Martyrs sont la gran terre de Godefroi. Si les assiégés ont parmi eux quelque Argant et quel** que Clorinde , ils doivent tenter de la brûler , et chercher , comme le Soliman du Tasso , quelque magicien comme Ismen , qui leur dira :
Attender piaccia ,' Sin che di varie tempre un misto ffaccia , CfCaUa machina hostil s'appigli e Varda,
Le second objet de mes observations sera , comnde je l'ai annoncé ^ le plan de l'ouvrage. Je vais l'exposer en raccourci.
Ëudore y descendant 4c Philopœmen y habitant de la Messénie y fils de Lasthènes et chrétien , est envoyé à Rome comme otage de la fidélité de cette partie de la Grèce. Il se lie avec Jérôme et Augustin , jeunes gens à peu près de son âgé , et avec le prince , depuis l'empereur Constantin. Après trois ans de séjour à Rome , âgé seulement de 19 ans , il est envoyé dans les Gaules^ à l'armée du césar Constance. U combat contre les Francs , il obtient la couronne civique , et le commandement des Grecs.
Dans un nouveau combat il est Êiit prisonnier par les Francs , secouru par un chrétien appelé Zacliarie qui &it son histoire* Emmené au fond de la Germanie , il revient à la cour et à l'armée de Constance , chargé de négocier la paix entre les Francs et les Romains. Il porte ensuite la guerre dans la Grande-Bretagne , devient premier tribun de la légion britannique ^ général de l'armée qui triomphe des Pietés et des Carrausins , revient en Gaule , étouffe une conspiration des Armoricains , se laisse aller aux caresses de la druidesse Yelleda , quitte l'armée , revient à Rome ,» se soumet à la pénitence publique , obtient sa retraite de Dioclétien , revient dans sa patrie où il continue sa, pénitence. Il est rencontré dans les bois par une jeune personne appelée Cymodocée^ fille de Démodocus , prêtre d'Homère , qui s'est égarée , et la remet dans son chemin ; le père ^ reconnaissant de ce léger service , va rendre une visite à Lasthènes , et porte un présent à Eudore.
Ici l'auteur quitte la terre pour nous apprendre ce qui se passe dans le ciel.
A la fin du deuxième livre ^ un vieil évèque de Lacédémone , confesseur de la foi , qui est venu chez Lasthènes ^ a un songe dans lequel il voit une jeune femme et un jeune homme
montant au ciel une palme à la main , et lui Élisant signe de le suivre , et dans ce songe mystérieux , il croit reconnaître quelque avertissement du ciel , et s'offre à Dieu pour victime et pour racheter les chrétiens.
Cette prière de Cyrille monte au trône de PEtcrnel, et met tout le ciel en émoi. L auteur décrit la Jérusalem céleste , c'est-à-dire , le paradis , le tabernacle de Marié , le sanctuaire du Saus^eur des hommes , les ahtmes de vie ou habite le Père, la Trinité. H met de grands discours dans la bouche du Père et du Fils ; et le résultat du conseil, est qu'Eudore etCymodocée seront leâ victimes qui apaiseront là colère de Dieu , lorsque leâ fidèles auront été purifiés par de nouvelles épreuves > que Satan ^ déchainé pour cela, va leur faire Subir.
Dans le séjour que Démodocus et sa fille font che2 Lasthènes , où ils ont entendu le récit des aventures d'Eudore, Cymodocée et le jeune homme se prennent d'un amour mutuel. Satan veut profiter de cet amour pour traverser les desseins de Dieu. Làl'âuteur place une description de l'enfer ; il convoque tine assemblée deà démons , il fait parler Satan ^ puis le démon de l'homicide, celui de la fausse sagesse , et enfin le démon de la volupté, et les conseils de tous les trois sont adoptés et suivis.
IL î5
Mais le principal instrument de Satan est le philosophe Hiëroclès dont nous avo::3 vu le portrait/ Proconsul d'Achaïe^ il est devenu amoureux de la jeune prétresse des Muses; et nonobstant les refus de Cymodocëe et de Démodocus , il emploie tout son pouvoir et les moyens les plus violens pour satisfaire s»
passion.
Cependant les sentimens mutuels qu'ont conçus Eudore .et Cy modocée se nourrissent et se développent , et dans une entrevue nocturne ils se donnent une foi mutuelle , Cymodocëe, de se faire instruire dans la religion chrétienne et de devenir l'ëpouse dIEudore , et Eudore, d'être l'ëpoux de Cyniodocëe.
A la suite de cet engagement , Cymodocëe , devenue chrétienne , est fiancée sçvec Eudore à Lacédemone. Au sortir de la cérémonie , le proconsul tente de la faire enlever : Eudore la défend et la sauve. Il reçoit du proconsul Tordre de se rendre à Rome. Cymodocëe est conduite à Jérusalem par un ami d'Eudore , et s^ niet sous la protection d'Hélène , mère de Constantin. Eudore, arrivé à Rome , plaide devant le sénat et l'empereur 1^ cause des Chrétiens^ contre lesquels Hiëroclès et Galërius veulent susciter une persécutiou; Les Chrétiens perdent leur cause. La
persécution se déclare. Eudore est jeté dans les cachots. Cymodocée, poursuivie à Jérusalem par les satellites dHiéroclès , lui échappe encore et arrive à Tarente. Là^ elle est saisie parles sol-* dats d'Hiéroclès et remise entre ses mains. Elle en est tirée par un mouvement populaire ^ mais jetée en prison comme Chrétienne. Eudore^ de son côté , refusant de sacrifier aux Dieux ^ est tourmenté. Il demande à Dieu que l'âme de sa mère Séphora soit tirée du purgatoire. Ici Fauteur établit une conversation de la vierge Marie avec J. C. ^ priant son fils d épargner à Eudore le dernier supplice. J. C. répond qu'il &ut que les décrets de son père s'accomplissent , mais qu'elle peut aller tirer Séphora du purgatoire et l'emmener avec elle au séjour]de Fétemelle félicité. C'est ce que &it la Vierge en descendant au purgatoire^ dont l'auteur fait une description.
Bientôt après , Cymodocée s'échappe de la prison , retrouve un moment son père , et prend le temps du sommeil de Démodocus pour côu* rir à 1 amphithéâtre f où Eudore va être livré aux bêtes. Elle se réunit à lui , et tous deux périssent ensemlile ; et c'est ainsi que s'achève le triomphe de la religion.
Voilà ce qu'on peut appeler la marche du roman 9 dont je crois pouvoir ùÀte Tobjet d^ quelques justes critiques.
La première portera sur tout ce merveilleux chrétien y cette mythologie catholique ^ dont on embarrasse la religion, et sur ce tissu de fie* lions qui tient une si grande place dans le roman. C'est surtout dans ses descriptions du paradis, de Fenfer, du purgatoire, qu'il me semble s'être écarté des règles d'une raison saine et d'un goût éclairé, et même, en quelques points, des principes de la théologie catholique pour laquelle il combat.
Pour des hommes raisonnables , qu'est - ce qu'une immense cité dont V Étemel a posé les douze fondemens , et qui flotte en Vair , e/iwronnée d'une muraille de jaspe , qui flotte sans doute aussi , dans laquelle la richesse de la: matière dispute le pria: à la perfection des formes , et dans laquelle cependant rien ri est maiière; ou régnent- suspendues des galeries de saphirs et de diamans , sans qu'on sache à quoi elles tiennent ; où s'enchaînent des portiques de soleils , qui conduisent on ne sait où , prolongés dans les espaces du firmament comme les colonnes de Palmyr^ dans les sables du désert ; image qîiî rappetisse étrangement les soleils : qu'arrosent quatre fleuves roulant dans leurs flots l'amour pur et la sapience de Dieu , un arbre de science qui porte cachées sous son feuillage d'or les réalités morales et intelleC'
tudles , une lumière qui se compose des roses du matin , de la flamme du midi et de la pour^ pre du soir, etc. ?
Veut-on d'autres détails non moins étranges ? En parcourant la cité flottante, on trouve d'abord un tabernacle très-^pur, où la vierge Marie est assise sur un trône de ccmdeur^ aux pieds duquel s^ empressent les enfans morts en e/^iront à la vie , qui balancent des encensoirs d'or , d'où s'échappent des parfums d'inno-^ cence.
Vient ensuite le sanctuaire du Scuii^eur des hommes j où Von monte de la demeure de Marie par cent degrés de rubis , d'escar boucles et d^^ meraudes , et où on le trouve assis à une table mystique , ayaiit près de lui son char vissant y dont les roues lancent des foudres , et d'où il daigne quelquefois se manifester aux élus, qui tombent alors comme m^ris devant sa face ( ce qui ne semble pas pouvoir être mis au nombre des joies du paradis. ) ,
Mais voici d'autres merveilles : « Par de la » le sanctuair e du Verbe , le Père habite au » fond des abîmes de vie ^ dans ftes espaces de » feu et de lumière qui s'étendent sans fin. C'est » là que s'accomplit le mystère de la Trinité. » L'esprit monte et descend du Fils au Père et » du Père au Fils. Un triangle parait à l'entrée
» du Saint des Saints ^ les globes s'arrêtent èe » crainte et de respect , et où aHaientr-ils ? Les ». milices immortelles ne savent quels seront » les décrets de l'unité vivante , si le trois . fois » Saint ne va pas changer les formes matérielles }} et divines , ou si / rappelant à lui les princi- » pes des êtres , il ne forcera point les mondes » à rentrer dans le sein de son éternité , c'est- » à-dire ^ dansle néant : triste petisée sans doute » à donner aux milices immortelles. »
Elles se rassurent , nous 4it l'auteur ; « mais » quand les essence primitives se séparent^ » alors le triangle de feu di^arait, et l'on ap- 1) perçoit les trois Puissances^ le Père un compas iï à la main , un cercle sous ses pieds ; à sa » droite le Fils armé de la foudfe , à sa gaucfa^ )} rEs|>rit comme une colonne de lumière. Alors I) à un signe du sourcil de Jehova , les temps » rassurés refMrennent leur cours ^ les frontières » du chaos se retirent , les astres poursuivent » leiu« chemins harmoniei^^ et le Tout-Puis- » sant déclare quelques-uns de ses décrets sur » l'univers^ »
Il &ut le -ilire avec franchise , pour nous , Français du dix-huitième siècle , qui avons contracté l'habitude d'attacher quelque sens aux mots et aux phrases > ce n'est la qu'un tissu d'absurdités , les rêves d'un fébricitant , des
contes qui ne peutentêtre faits qu'à des enfans^ mais qu'il hvA bien se garder de leur faire.
On nous dira : mais prenez garde , une partie de ces descriptions est tirée de l'Apocalypse.
Je répondrai d'abord que dans cette observation on convient , et c'est la vérité , qu'une grande partie de ces rêveries est de l'invention de l'auteur , et en effet, saint Jean n'a parlé ni des realités morales et intellectuelles , ni du trône de candeur , ni de V escalier dêmeraudes et dé rubis y ni de V esprit qui monte et descend, ni du triangle de feu, ni du respect des globes , ni des essences primitives, etc. Et je ne me crois pas plus obligé de respecter ces créations d'une imagination déréglée que les contes des Mille et une Nuits, qui se comprennent mieux, et qui m'amusent davantage , sans avoir la prétention de me convertir à la croyance des Péris et des génies.
Quant à ce que l'auteut emprunte de l'Apocalypse , je lui dirai que cette allégorie ou prophétie étant inintelligible pour nous, il ne convient pas à un horùmè raisonnable d'êi\ faire usage, parce qu'on rie doit écrire que pour être entendu et qu'il ne ûiut pas accoutumer les hommes à écouter des discours dépourvus de raison et des paroles vides de sens.
Voici maintenant l'enfer de M. de Ch. . . .
tt II est par de là tout l'espace qui doit s'anéan-
» Ur lin jour, par de-Ià les restes mugissansda » chaos f régions impérissables comme la venr » geance quiles forma. Le démon du désespoir, » lié par cent nœuds de diamans sur un trône » de bronze , y domine l'empire des chagrins. y) La demeure de Satan est un noir château au » centre de Tabime , au milieu d^un océan » de sang et de larmes , ouvrage du désespoir » et de la mort. Trois démons que les païens » appellent les Parques , gardent la barrière ; » les trois autres démons, adorés sous le noni » de Furies , ouvrent un guichet ardent. Là, » on trouve des portiques brùlans , des voûtes )) embrasées, l'éternité couchée sur un lit dç y) fer, etc. »
Là s'assemble le conseil de Satan , et , pendant qu'il se tient , les âmes qui ne sont plus gardées dans leurs bûchers , s'échappent dès flammes et accourent traînant as>ec elles quelques partie^ de letirs supplices , l'une son suaire embrasé , Vautre sa chape de plomb , celle ^ci le§ glaçons qui pendent à sçs y'eux remplis de larmes y çelleAà fe ^ffVp^m dont elle est dé^ wrée , et toutes prennent Uw rung dans l^ trir hunes brûlantes , etCn
J'ai dît que ces fîctionç sont indigne^ d'être présentées à des esprits raisonnabli^s , et Uîi^en faut d'autres preuves que l'iinprçsision qu'elle^
font sur tous ceux à qui je les rappelle , impression qui prouve aussi combien elles sont contraires à tout sentiment éclairé des principes du goût.
Je sais que quelques-unes de ces images ^ comme le suaire embrasé , la chape de plomb , les larmes qui se glacent dans les yeux pour ne laisser aucune issue à la douleur , sont copiées du Dante; mais ces traits cessent d'avoir aucune beauté quand ils ne sont que copiés.
Il £oiut respecter son siècle et les progrès de Tesprit humain , assez pour ne pas lui répéter gravement et dans un ouvrage sérieux , des fie-tions ridicules. M. de Ch .... ne devait pas oublier que son but est le triomphe de la religion, et il ne peut se dissimuler que ce n'est pas en lui associant des fables {i^uériles qu'on parviendra à la Êiire respecter.
Le Dante, qui a devancé son siècle et écrit à la fin du treizième siècle «et au commencement du quators^ième , vivait en un temps d'igno-* rance et de la plus stupide superstition, de l'inquisition dans toute sa barbarie , d une attente générale de la fin prochaine du inonde et du jugement dernier. Son paradis, son enfer, son purgatoire sont construits d'après un plan extravagant et inintelligible ; la description et le nombre des supplices de l'enfer est le plus souvent horrible
et dégoûtant. H accumule les comparaisons ^ les allusions y les métaphores hardies. Les ter» mes de l'école \ la vigueur ^ la force ^ la sublimité des expressions^ la vérité de quelques ima* ges^ ne rachètent pas la monotonie des descriptions ni l'absurdité de Tensemble.
Ce qu'on peut pardonner au poëme du Dante, plein d'ailleurs de grandes beautés, eu égard au siècle où il a vécu , devient choquant dans un ouvrage produit de nos jours , où Ton se propose de présenter à des esprits éclairés la religion sous un aspect favorable. Les lecteurs modernes ne peuvent plus s'amuser de ces créations d'une imagination en délire , et malheur à nos neveux , si jamais des compositions de ce genre reprennent quelque vogue et quelque crédit !
La situation du purgatoire n'est pas plus aisée à entendre dans M. de Ch... , que dans le Dante. « Ce lieu d'expiation , dit-il , est entre » le ciel et l'enfer. Sa base touche aux régions » des douleurs infinies , et son sommet à l'em- » pire des joies intarissables; » mais comme nous ignorons où sont les régions des douleurs et l'empire des joies , nous n'en sommes pas plus avancés pour savoir où est le purgatoire.
Quant à ce qui s'y passe , l'auteur nous apprend que dans la partie du purgatoire la'
plus voisine de l'enfer ^ sont « des malheureuse » haletans , et couverts de sueur , qui s's^itent M au milieu d^une nuit obscure. Ces âmes en- » tendent le bruit des tourmens , le retentisse- » ment des foUets et le fracas des chaînes ; à » mesure qu'on s'élève , les lieux s'embellissent » et les peines deviennent plus douces et moins » durables ; on y trouve de limpides ruisseaux, » des bocages enchantés. On y entend d agréa- » blés concerts de mille oiseaux. On y est » éclairé de la lumière d'une aurore perpé- » tuelle f etc. »
Rabelais s'est moqué de ces ridicules descriptions dictées par une terreur superstitieuse , en plaçant dans la bibliothèque d$ St.-Victor, visitée par Pantagruel , un ouvrage intitulé Jabolenus de cosmographiâ Purgatorii.
Il est vraisemblable que ce livre n*)a jamais existé que dans ce catalogue imaginaire ; cependant on peut croire ausd qu'il a pu tomber en pensée à quelque théologien du i6^ . siècle, ainsi qu'à M. de Ch. . . , de donner cet ouvrage édifiant au monde chrétien , et on devrait d'autant moins s'en étonner , qu'il a existé un livre réel y dont le titre se trouve dans la Bibliotheca classica de Draudius , De infemo seu cacodcenufnumdamnaioruniquedomiciliOf Tractatus,m qiio infemi lacus , forma , pœnœ eananque va^
rietates et qtdnam sirdfutun in infemo démons^ traJtur y 15^4 > in-8®. ; c*est-à-dire , Traité de V enfer y ou la demeure des démons et des damnés ^ dans lequel on fait connaître clairement le lieu où il est situé y sa construction , les diffé^ rentes sortes de peines dont les damnés sont tourmentés , et à qui elles sont réservées ,
1694, in-8®.
Ce livre doit être rare. Il ne m^est jamais tombé sous la maia* J'invite les bibliographes à le déterrer ; peut-être reconnaitrait-on que M, de Ch. en a emprunté quelques traits , sans doute en les embellissant.
J'ai dit que ces descriptions de M. de Ch.
blessent aussi les principes de la théologie chrétienne. Cette opposition se voit d'abord dans la manière toute matérielle dont il présente les croyances religieuses. C'est l'anthropomorphisme le pluscaractérisé.On disait àFontenelle que Dieu avait fait l'homme à son image. Les hommes , dit^il , le lui ont bien rendu. M. de Ch. . , est un de ceux qui auront le plus généreusement contribué à acquitter cette dette prétendue envers la Divinité.
On a vu que son paradis a des murs de jaspe^ des escaliers de diamans et de rubis ; que son Dieu le Père a un compas à la main, un cercle sous ses pieds) que l'Esprit est soùs la forme
d'une colonne^ etc. J'ajoute que la Vierge a une maison montée ^ des dames pour laccom* pagner et une dame d'honneur. Les archanges ont de lourds marteaux , pour fabriquer la chaîne dont Satan doit être lié , et qu'ils forgent au feu des éclairs. L'ange de la mer a une écharpe d'azur. L'ange Gabriel a des ailes blanrches , bordées dor, quil détache de ses épaules; lorsqu'il se plonge du ciel dans les flots. Les martyrs sont vêtus de robes éclatantes , les vierges couronnées de roses ; les veuves ont la tête ornée de longs voiles, etc.
La religion chrétienne est essentiellement spirituelle , détachée de toute matière : c'est par là qu'elle a triomphé du paganisme : c'est parce quelle a annoncé aux hommes une intelligence suprême , auteur unique du monde, en opposition à cette foule de dieux , faits à l'image de l'homme vicieux , méchant , corrupteur, qu'elle a fait de si rapides progrès ; non pas que d'autres causes n'aient concouru a cet effet , mais celle-là parait avoir été Tune des plus puissantes.
Quelque susceptibles que soient les hommes d'opinions insensées , la raison aidée du temps exerce pourtant sur eux un grand empire , et dans la lutte des deux doctrines, l'unité de Dieu , d'une seule cause intelligente et spiri-
noô
tuelle de Tu ni vers , déjà connue et admise par des sectes entières de philosophes ^ a du remporter sur le polythéisme , quand ce ne serait €[u a raison de sa plus grande simplicité.
L'usage que fait Fauteur de tout cet appareil est d'autant moins excusahle , que pour intéresser ses lecteurs il n'en avait pas besoin.
Son but est le triomphe de la religion. Ce tricmiphe doit s'opérer par la vertu du sacrifice d'Eudore et de Cymodocée. Il tient uniquement à ces deux personnages. L'auteur pouvait ourdir sa fable parfaitement des seules aventures de l'un et de l'autre. Eudore pouvait être un descendant de Philopœmen et de Polybe , et aimer Cymodocée , fille de Démodocus^ prêtre d'Homère. Il pouvait être Chrétien f et Cymodocée païenne ; il pouvait faire son séjour à Home^ son voyage et la guerre dans les Gaules et 4^ns la Grande-Bretagne , retourner en Grèce pour y faire pénitence , de^ venir amoureux de Cymodocée , la convertir^ mourir avec elle ^ martyrs de leur foi , et foire ainsi triompher la religion , sans prétepdre nous peindre la Trinité, et sans nous foire du paradis , de Fenfer et du purgatoire , des descriptions puériles qui ne peuvent qUe nuire au respect qu'on veut concilier à la religion.
. On peut même dire que l'auteur aurait dû
être coiiduit^ns cette route par le succès des deux épisodes éL)Atala et de René, qui sont ce qu'il y a de meilleur dans le Génie du christianisme , et qu'oii lit avec plaisir , nonobstant beaucoup de dé&uts tant de style que de composition. U n^avait aussi qu^à faire un roman intitulé : Eudore et Cjrmodocée ; il eut laissé bien moins de pâture à la critique , et eût mieux rempli son projet en Êiveur de la religion.
Ce n'est pas même là le seul tort qu'il ait auprès des théologiens dans le plan de son ouvrage.
Voici d'autres sentimenspeu orthodoxes dans sa description du purgatoire.
U y met les sages qui ont pratiqué toutes les vertus morales , c'est-à-dire , Socrate^ les Antpnins, Paul Emile, Scipion, etc. Quoi donc!
M. de Gh.... est-il devenu philosophe comme l'auteur de Bélisaire y qui a été l'objet de tant d'anathèmes pour avoir douté de la damnation éternelle de ces païens? A -t - il oublié cette maxime fondamentale du christianisme ou au moins du catholicisme : Hors de l'église point de salut ? Certes ce n'est pas moi qui lui cher-* cherai querelle sur ce point; mais je doute qu'il se fasse pardonner cette opinion par les dévots instruits de leur religioa et par de véritables théologiens.
Mais Fauteur ne s'en tient pas là , et il met aussi dans son purgatoire des gens quW a jusqu a présent damnés sans miséricorde, les duellistes coupables d'homicide , le juge qui a condamné Finnocence , etc. Et il £aLut convenir que Findulgence passe ici les bornes ordinaires et connues , et que Fauteur, ne mettant qu'en pui^atôire les duellistes et les juges iniques , est très-mauvais théologien.
Je vois encore une objection très-forte contre Fauteur , dans le reproche que lui feront les hommes religieux d'avoir fait de son ouvrage l'histoire d'une nouvelle rédemption du genre humain, après celle qu'a opérée J. C.
Il ne s's^it de rien moins à Fépoque où M.
de Ch. . . . met ses personnages en action , que de désarmer le courroux du Tout - Puissant (contre les chrétiens ,) etde replonger Lucifer dans Vahîme , liv. 5, pag. 89, et pour produire ce grand effet , M. de Ch. . • fait choisir par le Père Éternel un homme inconnu dans les annales du monde , afin de confondre la sa^ gesse des peuples, qui se trompent sans cesse sur les causes des résH)lutions des empires ; et une cierge païenne , afin d'expier r impureté des mœurs païennes.
Ce seront là les yictimes expiatoires des chré- \ tiens et des gentils.
Mais yoilà ce qui parait fort peu d'accord avec la doctrine chrétienne.
Comment, dans nos idées religieuses , la mort de deux martyrs sera t-elle une victime expiatoire des chrétiens et des gentils ? Dans la doctrine chrétienne, J. C, Dieu égal à son père ,se Eut homme, et, mourant pour lesracheter , offre une victime digne de celui à qui elle est offerte et propre à apaiser son courroux.
Mais un jeune homme et une jeune fille que le tyran condamne aux bêtes , comment peuvent-ils amener de si grands effets ? Des milliers d autres chrétiens étaient morts avant eux pour leur religion dans les trois premiers siècles. On leur Édt injure en élevant si haut le sacrifice d'Eudore et de Cy modocée , et Fauteur doit au moins des excuses aux anciens , de la préférence qu'il donne à ces nouveaux venus.
Je terminerai mes observations sur le plan , en faisant remarquer les anachronismes dont l'ouvrage fourmille: car ce défaut affecte le plan lui-jnême , puisque les auteurs n'y tombent que faute d'avoir bien conçu Fensemble de leur ouvrage , et que l'ordre des temps est aussi une partie du plan.
C'est une obligation imposée même au romancier , de faire cadrer ensemble les diverses parties de S9n récit dans le cours du temps que IL i4
sa composition ambrasse , et s'il introduit dans sa fiction des personnages historiques^ de les placer à peu près dans le temps où ils ont vécu. Ces deux lois , l'auteur des Martyrs les a violées.
Le premier de ces anachronismes que je remarquerai , touche Démodocus l'un des prin« cipaux personnages du roman. Ses parens l'ont uni dans sa jeunesse à Épicharis ^ et on ne peut pas lui donner alors plus de yingt ans.
Après que la Urne eut éclairé neuf fois les ait* ires saus^ages des Dactyles , Epicharis met au jour, après neuf mois , la tendre Cjmodocée.
Voilà Démodocus père à yingt. et un ans. En ce temps-là même ^ les habitans de la Messénie rappellent chez eux et le font prêtre d'Homère , sans doute par dispense d'âge y à raison de ce qu'il est de la famille de ce demi-rdieu.
Quinze ans s'écoulent pendant lesquels Cymodocée croit sous les yeux de son père comme un jeune olivier y V amour de la terre et du ciel. Démodocus ne peut avoir alors qu'environ trente-six ans. Or cet homme de trente-six ans, M. de Ch. B. nous le donne, dès l'abosd, comme consommé dans la sagesse. '
A la page 55 , il est un s^ieiUard.
A la page 67 , il dit ; nous autres vieillards
itccablés du poids de Saturne , nous sommes prisses des sentimens délicats , etc.
A la page 532 , un consolateur de Détnodocus lui dit : Réservez vos cheveux blancs pour votre fille.
Enfîn^ dans tout l'ouvrage, ce père deCjrmodocée est peint comme un vieillard décrépit , quoiqu'en donnant à l'action toute la durée qu'on peut lui prêter , et si Ton veut , jusqu'à une année entière , Démodocus ne puisse pas avoir plus de trente-six à trente-sept ans. Je laisse mes lecteurs juger si un tel anachronisme est pardonnable.
Voici d'autres fautes de même genre.
Quelques critiques ont déjà observé que s'il a existé un Pharamond , roi des Francs , c'est vers 4^0 qu^on le place , et qu'il est tout-à-fait inconvenant de le faire contemporain de Dioclétienau commencement du quatrième siècle.
Troisième anachronisme. Au liv. iv, Jérôme et Augustin se trouvent à Rome avec Eudore, e nvi- • ron six ou sept ans avant la persécution de Dioclétien , commencée en 3o5 , et par conséquent vers 296. Or , Jérôme était né en 340 , c'est-à-dire , 44 ^^^ P^^ t^^ f ^* Augustin en 554 f 60 ans plus tard.
Mais , comme pour faire de ces deux personnages les compagnons de plaisirs d'Eudore , il
faut les supposer de même âge que lui ^ Tanachronisme est pour chacun de i6 ans de plus , c'est-à«dire ^ de 60 ans pour saint Jérôme et de 76 ans pour saint Augustin. Cela n'est pas supportable. L'auteur a beau dire que ses lecteurs ne seront pas fachës de rencontrer à Rome saint Jérôme et ss^nt Augustin ; on serait fort aise aussi d'y rencontrer Horace et Tacite ; mais des personnages nistoriques, importans et con-nus^ ne peuvent être déplacés ainsi de l'époque où ils ont vécu.
Un quatrième anachronisme est d'avoir montré Hélène, mère de Constantin, déposant son dia^ dème dans les lieux où le Rédempteur aidait porté une couronne d'épines ^ dix ou douze ans avant que son fils Constantin fut arrivé à l'empire et l'eut faite auguste , et par conséquent lorsqu'elle n'avait aucun droit de porter un diadème.
Cinquième anachronisme. L'auteur met à .Rome, à la fin du troisième siècle vers 294^ un rhéteur , Eumènes , qui avait , dit-il , étudié sous le plus célèbre disciple de Quintilien.
Quintilien, né Tan 4^ de J. C, n'a pas pu enseigner la rhétorique plus tard que jusqu'à la fin du premier siècle. Donnons-lui un disciple qui aura tenu école jusqu'en l'an 140, et que cet Eumènes aura entendu dans sa jeunesse ^ et faisons
cet Eumènes professeur à Rome pendant quarante ans ; d'après ce calcul , il aura donné ses dernières leçons vers Tan i8o. Et cela posé , comment aura-t-il pu avoir pour disciples Eudore et ses camarades , venus au monde à peu près loo après, c'est-à-dire, vers la fin du troisième siècle.
Enfin la sixième faute de ce genre que je relèverai , est d'avoir amené sur la scène au neuvième livre saint Âmbroise • environ vers l'an 3oo. A. cette époque l'auteur met Le saint à la cour de Constance. Or , saint Ambroise est né en 340 I et connue on le donne là pour un modèle de science et de fermeté , il ne pouvait guère être âgé de moins de trente ans , ce qui donne un anachronisme de plus de soixante.
On ne voit aucun avantage à s'écarter ainsi de la vérité historique. Il n'en résulte aucune beauté , et quand on pourrait tirer de cette er^ reur volontaire , consacrée dans un ouvrage , quelque jolie phrase , ce ne serait pas une excuse suffisante pour l'historien trompeur à son
escient.
Caractères.
C'est un devoir atout auteur de compositions poétiques ou romanesques , de donner à chacun de ses principaux personnages un caractère
aï4
d'accord avec lui-même et avec Faction a lar quelle il doit concourir y et capable des actes qu'on lui prête. Or les caractères des personnages principaux, Eudore, Cymodocée, Démodocus et Hièroclès, me paraissent manquer de ces qualités^
Je commencerai par examiner celui que l'ai^ teur a donné à Eudore. Eudore entre sur la scène à seize ans.
Il est envoyé à Rome comme un des otages demandés par les Romains de la soumission de la Messénie. D se lie avec Jérôme, Augustin, et le prince Constantin, dont on trace ici les portraits qui ont quelque physionomie ; mais celui d'Eudore n'a qu'une couleur faible et des traits eflFacés. On le voit vivant en société déplaisirs avec ces personnages ; mais il ne joue qu'un rôle subalterne et ses compagnons semblent ne pas faire grand compte de lui. Il n'est point aimable et tendre comme Augustin , ni ardent et passionné comme Jérôme. On ne voit en lui qu'un courtisan , un protégé du prince Constantin et un petit ami de la grande Dame romaine Aglaé , dont les grâces et les talens 'égalaient la beauté.
A la vérité ^ Eudore notis ^apprend que le prince Constantin, et ses compagnons Augustin et Jérôme , et lui -^même attendaient ou cherchaient la beauté coupable , s^guaient avpc
eUe sur la mer , et la suivaient dans des boiê de mjrrte , où elle leur donnait' des repas longs et délicats. Ces plaisirs sont bien innocens ^ et méme^ d'après sa confession et d'autres circonstances^ je croirai volontiers qu'Eudore se vante encore en s'accusant ; mais après tout ^ il n'y a pas là de quoi le faire excommunier par le pape Marcellin , et le soumettre à une pénitence publique ; et si quelques aventures galantes d'un jeune homme sortant du collège , sufiisent pour mettre en mouvement ces machines religieuses ^ elles ne suffisent pas pour donner au héros d'un poëme^ un caractère assez marqué et digne de l'épopée.
Suivons maintenant Eudore dans les Gaules , où l'auteur le &it passer à dix-neuf ans. Là , on nous le donne tout à coup pour un foudre de guerre ; de sorte qu'en deux ou trois ans , il mérite tous les honneurs militaires , on lui décerne des couronnes civiques, il devient tribun de légion, triomphe des Carrausiens et des Bretons, contient les Gaulois^ etc.; enfin il obtient des statues à Rome : mais il est aisé de voir que cette partie de la vie du héros manque ab* solument de vraisemblance , n'est point d'acr cord avec son âge , et les autres circonstances du récit , et j'ajoute qu'en cela même et en lui prêtant de si merveilleuses prouesses,
ai6
^n ne lui donne encore aucune physionomie;
En suivant le récit , on arrive à son aventure avec Velleda.
Cette vestale gauloise a poursuivi Eudore avec une ardeur à laquelle le héros n'a point répondu du tout. Il s'est défendu avec une dureté vraiment chrétienne : après une longue résistance , il ne s'est rendu que pour empêcher la pauvre fille de se noyer de désespoir j et lorsque y vaincu par ses prières ses menaces et son égarement , il la calme en lui faisant cette étrange promesse ( qu'il accomplit sans déplacer ) , tu seras aimée ; lorsqu'il nous dit luimême que son bonheur ressemblait au désespoir , et quun témoin de sa félicité Veut pris^ pour un criminel à qui on menait de prononcer son arrêt , il faut convenir qu'il paraît aussi peu coupable qu'il est possible , et que c'est Velleda qui lui a fait violence.
Après cette faute , le pauvre jeune homme , que tant de circonstances excusent , est déchiré de remords j il se voit en enfer. 11 prend dès lors la résolution de se soumettre à la pénitence publique. 11 renonce aux emplois militaires dont il est revêtu , et ce qui est de fort mauvais exemple , il refuse la place de préfet, pour devenir un pénitent obscur , imUile à la société; il se revêt d'un cilice , il se tient dans un trou
de rocher; enfin, nous ne savons pas s'il ne se donne pas la discipline.
Qu'après une vie passée dans de grands désordres^ un chrétien fasse pé nitence y à la bonne heure ; mais nous donner ce pénitent comme un personnage intéressant y comme le héros d'une composition épique ou romanesque , c'est une tentative qui ne peut avoir de succès.
Suivons maintenant ce grand capitaine j ce général y ce triomphateur pénitent y de retour dans la maison paternelle. Nous reconnaîtrons que ses campagnes ne l'ont pas formé.
Il rencontre dans les bois Cymodocée , égarée au milieu de la nuit. Elle le prend pour Ëndymion ; elle cherche à lui inspirer quelque intérêt en lui disant : Je suis fille dt Homère y aux chants immortels. Il lui répond sèchement : Je connais un plus beau lisre que le sien.
La jeune fille , selon l'auteur , déconcertée par cette réponse , dît en elle-même , ce jeune homme est de Sparte.
La réponse que l'auteur prête à Eudore est bien dure , et je pourrais dire brutale. Ce n'est pas tout d'être chrétien , il faut être poli , surtout envers les jeunes filles. Cymodocée ne dît pas que le livre d'Honière soit le plus beau de tous les livrés , mais que ses chants sont immor^ tels y ce qui n'est une injure ni pour le Vieux!,
ni pour le Nouveau Testament ; ainsi , la sécheresse et la dureté de la réponse d'Eudore sont entièrement gratuites et sans provocation..
Quant à la réflexion que l'auteur attribue à Cymodocée , elle manque de justesse , et elle est en contradiction avec beaucoup d'autres endroits de l'ouvrage.
L'auteur , qui montre une grande érudition sur tout ce qui concerne la Grèce ancienne , a oublié sans doute ce trait de la vie de Lycurgue, conservé par Plutarque , que c'est ce législateur qui retira les poésies d'Homère des mains des héritiers de Cléophjrlus , et qui , troussant en icelles le fruit de Vinstniction politique non moinr dre que le plaisir de la fiction poétique , les copia diligemment pour les porter en Grèce.
Et où l'auteur a-t-il lu qu'on n'eût pas chez les Spartiates , pour les poésies d'Homère, autant d'admiration que dans les autres contrées de la Grèce ? Plutarque rapporte des vers de Terpandre et de Pindare , dans lesquels on célèbre leur goût pour îa poésie et la musique. Ménélas était roi de Sparte : la guerre de Troie était pour les Spartiates une histoire nationale. Enfin , M. de Ch. B. lui-même , racontant les cérémonies des fiançailles d'Eudore et de Cymodocée , célébrées à Lacédémone , fait chanter aux jeunes filles de Sparte un hymne où se
xetroTivent beaucoup de traits de cette mythologie charmante , qu'on regarde comme créée par Homère.
Je dirai encore que le caractère d'Eudore , comme amant et époux futur de Cymodocée , n'est pas supportable. Pour le prouver, il me suffirait de citer la déclaration que fait le héros à Cymodocée , et qui est vraiment curieuse. II lui dit d'abord que s'il est jamais son époux , il aimera en elle moins une femme accomplie^ que le Dieu qui la fit à son image. Il lui enseigne ensuite que le créateur a fait la femme dune côte du premier homme ; et qu'Adam ayant été formé pour la puissance , Eve l'a été pour la soumission. Il lui offre de la rendre son épouse par une alliance de justice , de compassion et de miséricorde , et en fui annonçant qu'îZ régnera sur elle , parce que Vhomme est fait pour V empire. Il promet de l'ainier comme wi^ grappe de raisin qu^on troui>e dans un désert brûlant ^ et comme le fils d'Abraham aima et prit dans sa tente la fille de Bathuel , ce qui hd donna tant de joie ^ quil en oublia la mort de sa mère.
Voilà certes un discours bien étrange , et on est bien étonné d'entendre l'auteur faisant dire à la paftivre fille, après cette déclaration entendue , qu^elle voit bien que les chrétiens sa"
vent parler le langage du cœur^ puisqu'on peut bien assurer que jamais jeune homme amoureux et chrétien , et dévot tant qu'on voudra , ne s'est avisé d'exprimer ainsi ses tendres sentimens.
En lui disant que ce qu'il aimera le mieux en «lie sera le Dieu qui Va faite à son image ^ il copie un peu la déclaration de Tartufe.
Et je n*ai pu vous voir , parfaite créature ^
Sans admirer ea vous l'auteur de la nature ;
Et d'un amour ardent sentir mon coeur atteint ,
An plus beau des portraits , où lui-même il s'est peinte*
Mais Tartufe ne dit pas qu'il aime moins en Elmire ^e^ beautés que l'auteur de la nature qui les lui a prodiguées. Il laisse la chose dans le vague y au lieu qu'Ëudore y ayant peur que Cymodocée ne s'y trompe , l'avertit soigneusement qu'il ne compte pas l'aimer pour elle-même, ou du moins pour elle seule, ce qui n est ni tendre , ni galant.
C'est encore de la part d'Eudore un compliment bien étrange que d'avertir Cymodocée qu'elle est formée pour la soumission ; cela est vrai , mais quand toute vérité serait bonne à dire , ce n'est pas en tout temps , et il faut convenir que le moment est bien mal choisi pour enseigner comme Arnolphe à cette Agnès que :
Du côté de la barbe est la toute-puissance ,
et pour dire à l'épouse à laquelle il va s unir, qu'il sera son époux par une alliance de justice , de compassion et de miséricorde. Je ne crois pas qu'il se fit beaucoup de mariages , si une pareille clause était énoncée dans les contrats , car quoiqu'on n'entende pas bien ce que c'est qu'une alliance de compassion et de miséricorde j ces expressions entraînent pour celle à qui elles sont adressées des idées de dépen-* dan ce et d'avilissement qui ne sont pas suppor* tables.
Je passe au caractère que l'auteur a donné à Cymodocée , et je trouve qu'il est invraisemblable , peu d'accord avec le rôle qu'elle doit jouer y et défectueux par beaucoup de côtés. Je vais expliquer ces divers reproches.
Je ferai remarquer Finvraisemblance du grand savoir qu'on prête à Cymodocée , toute prêtresse des muses qu'elle est.
A la page Sy . La jeune fille ^ âgée de seize ans^ prend une lyre, et chante tout d'une haleine y la naissance des dieux , Jupiter , Sa^ tume , Hébé , Junon , f^énus , Prométhée , Pandore , Deucalion et Pjrrrha , les Héliades , Daphné, Bacchus , Clytie , Philomèle , -^tolante, Céphale , Ariadne , le Pénée , l'Ismène , rErjrmante , le Méandre, le Scamandre , le Sperckius , VEurotas, Achille , Ulysse, Ajax,
Andromaque / Priam , Pénélope , Laërte , Homère, Hésiode, etc.; enfin toute la théogonie. C'est un savoir effi*ayant , une érudition immense , que l'auteur met dans la tête d'une jeune fille , oubliant sans doute une belle maxime que lui-même énonce à la page 12 de son T'. volume : Craignons Vexagération qui détruit le bon sens.
. C'est sans doute pour ne pas laisser son héros au-dessous de la jeune fille , que , se laissant aller à la même exagération , et pour établir une sorte de combat entre les deux mythologies , Eudore , prenant dans ses mains un cinnor hébreu, chante le chaos , la lumière, la terre , la création de Thomme , Coin , A bel ; et passant à Abraham , dit le palmier , le puits , le chameau , Vohagre dit désert , les trou^ peaux de Gàlaad , les vallées du Liban , les sommets d'Hermon , d'Oreb et de Sinaï; les rosiers de Jéricho , les cjrprès de Cadès , les palmes de VIdumée , Éphràim , Sichem , Sion et Soljme ; les juges assemblés aux portes des çiUes , Gédéon , Tobie , Àgar , Joseph , Ben"jamin , etc.
On voit combien cette surabondance de chants et de savoir dans ses personnages , est contraire à la vraisemblance et au bon goût , puisqu'on ne peut s'empêcher de croire que
les auditeurs ont dû être fatigués de parcourir tant de chemin sans prendre haleine^ et de voir passer sous leurs yeux un si grand nombre d'objets , sans compter que les rosiers de Jéricho et les palmes de l'idumée , Éphraïm , Sichem , et les portes des villes , etc. , n'ont rien de bien attachant.
On peut, ce me semble, offrir ici à M. de Ch. B. un exemple imposant qui doit l'instruire en le condamnant. Au viu«. liv. de Télémaque, Mentor prend une lyre , il ' chante les louanges de Jupiter , père des Dieux et des hommes j Minerve, la sagesse de ce dieu qui sort de lui pour instruire les hommes ; le malheur du jeune Narcisse amoureux de sa propre beauté ; la flineste mort du bel Adonis et la douleur de Vénus, Le sage Mentor est , comme on voit , bien plus réservé et étale moins de savoir que la jeune fille ; rapprochement qui fait voir la nécessité de se borner , que l'auteur n'a pas sentie.
Je trouve aussi que Cymodocée , qui' aime Ëudore , on ne sait pourquoi , se convertit sans raison. ,
Il est nécessaire, pour le roman , que Cymodocée soit convertie , et il ne dbjt pas suffire pour cela qu'on nous dise quelle l'est. Il Éaïut bien qu'on nous la montre catéchisée et
instruite. Une si habile personne ne peut pas quitter en un moment des opinions religieuses ^ dans lesquelles elle a été élevée et qu'elle pos* sède si bien. U famt mettre en jeu quelques moyens qui opèrent cette conversion. Or, Tau* teur se dispense d'en indiquer aucun , ou n'en met en œuvre que de bien insuffisans.
Dans son entretien nocturne avec Cymodocée , Eudore laisse tomber à terre un crucifix, dont la snie fait pousser à lajeuneMesséniérme un cri dejrajeur.
Ce mouvement , cette frayeur sont naturels ; mais ce qui ne l'est pas , c'est le discours d'Eudore y qui dit simplement à Cymodocée que cette figure d'un homme mort et crucifié est Timage de son Dieu , le fils du Tout^PuissoFit, descendu au tombeau et resusscité a^ec gloire , miracle de modestie et de douleur ; attaché à une croix pour nous ouvrir le ciel , et mettre ^ en honneur sur la terre V infortune , la simplicité et rîhnocence ; un Dieu de charité et de miséricorde , et pourtant un Dieu persécuté , et voilà Cymodocée convertie.
Je le demande au nom de la raison , est-il possible qu'une jeune fiUe , à qui on présente pour la première fois des idées si éloignées de tout ce qu'elle a vu et connu^ entende un jmot de . tout ce^que lui dit làEudore?
L'auteur lui - même parait avoir soupçom^î ^ rinfiiiffisance de ce mojeo , lorsqu il observe qu'aux bords du Ladon f sous les ombrages de VJrcadie y au milieu d^une nuit enchantée , âans (^ pajs où l'imaginatior^des poètes a place Vameitr et le bonheur^ il était difficile à Eudore d^iUTëéer l'esprit d'wèe pr^resse des Muses sur mn objet aussi ginve.
Mais la difficulté pour Cymodocée nétait pas darréter son esprit sur une doctrine si étrange et si nouvelle ; c'était de ne pas la trou-* Ter absurde. Enfin, je ne crains pus de 1 avouer^ ^ cette iscène m^e parait à fsxrt contre nature y que \e mks «enté de croire qye l'auteur l^a &ite ainsi à k suite d'un défi qiii!on lui aura porte de £stire ârira une déclaration d'amour sur un crucifix y et c'est vraiment un tour de force ; mais je ne crains pas de dire ^'il est manqué. Autre dé£suat capital dans le caractère de £yxii0do€ée ; c'est sans raison et ^i se livrant à vlix û,veûgle fanatisme qu'elle court volontaire- , «kent au martyre .y ef qu'en étouffant tous les «entlmens de là nainre y elle délaisse son vieux '-. père en une terre étrangère où il va rester sans comolation et rans appui. Cette dureté est in-compatible ) avec les autres qualités aimables que / l'auteur 'donne à Cymodocée.
Et si l'auteur prétend justifier cette dureté , ^ il, . i5
cette immoralité par le zèle de Cymododëé pour la religion dans laquelle elle vient d'être instruite ^ il donne une très-mauvaise idée de cette religion à toute personne d un esprit droite eiî qui le fanatisme n'aura pas détruit les idées et les sentimens dictés par la morale naturelle, parcelle de tous les peuples , et supérieure sans doute à leurs opinions religieuses, dans lesquelles on voit tant d'incertitudes et d'erreurs*
Or y dans cette morale , c'est un crime et un crime impossible à une jeune fille bien née et bi^n élevée, d'abandoprner son vieux père pour aller périr dans l'arène sous la griffe d'un tigre , à côté de son époux , qui ne l'est que de la veille. Elle devait rester auprès deDémodocus^ quand ce ne serait que pour le convertir» Le christianisme le plus exalté ne lui prescrivait point ce dévouement.
L'aujteur a cru pouvoîrprévenir cette objection en faisant dire à Cymodocée par Eudore, dans l'arène même où l'un et l'autre vont périr*: ic Votre » père n'a plus.besoinde vos secours , Dieu s'est », chargé du soin de ce vieillard. U y^ con-f. » naître la vraie lumière, et bientôt il rejoindra » ses en£sins dans ces demeures, 04 rien ne » pourra les lui ravir. ^) Mais il hii dit tout cela san3 en avoir aucune assurance. On ne justifie point l'abandon d'un père dans l'horrible situa*
tion ou elle le laisse > en disant mie Dieii y pourvoira.
Je passe à Dén]K>dQCÙs , en qui oïl a Critiqué le défaut absolu de caractère. Il n'a point dé volonté. Sa qualité de père de Cymôdôcéfe ne se montre en rien ; il est simple spectateur de tous les évéheniens , sans y concourir èh aucune manière. C'est ifn vrai Càssândrè de parade. Après ayoir recouvré sa fille échappée aux plus horribles dangers, il ne prend pas la peine de la garder , et la laisse courir après son amant condamné aiix bêtes féroces, et périr avec lui ; on rie sa^it pas ce qu'il devient lux— même aprèjs la catastrophé y puisqu'on n'a d'autre renseignen\ent sur ce point^^ que ce qiieiiotis vêtions d'entendre qu'en dit Eudôre à Cyinddôcéè sans en rien savoir.
D'après ce caractère si Êiible ei si dépourvu de physionomie , on a lieu de s'étonner àe voir le pàùvré Démoddcus comparé à uri aigle.
Cette comparaisoii se trouve aU liv. xiii.
Démbdôcûs , délibérant s'il donnera sa fille à
Eudôre f demande conseil aux dieux sur la moniagné. w Tel aUti'êfois, dit M. de Ch. B.> l'aigle^ » des Alpes is^énvôlait au niilieu deâ tiuées pen*^ » dant un orage , et , noble augure des devinées » rômaiÀéSy allait apprëtidre, au sein de la foii-^ » dr<^, les desseins cachés du cîel. v ^
' Ce rapprochement est assurément le pliis étrange du monde ^ puisqu'il est impossible de trouver aucun rapport entre le bon homme Dé* modocus et l'aigle planant aîi naut des airs , sans compter l'inconvenance daiis l'auteur chré- 'tien ; car c'est lui qui parle ici de consacrer par son récit la §uperstition des Romains^ croyant que l'oiseau de Jupiter était un augure de leurs destinées. ^
- P, 54. L'évêque de Lacédemone ari^ête le * prêtre païen , qui veut faire une libation aux dieux pénates , en lui disant as^ec bénignité : Notre religion nous défend ces signés d^idold-^ trie y vous néwudriezpas nous qffli^r^ mais je demande pourquoi s*en affliger ?
L'auteur a prêté de meilleurs sentimens au prêtre d'Homère^Démodocus, lorsqu'il fait dire^ trois ou quatre pages auparavant^ par Lasthènes à Démodocus ; Nous allons faire la prière du soir; nous permettrez - vous de sk>us quitter un moment , ou préférçznvous de nous suiy^re? Me préservent les dieux , dit le prêtre païen , de . mépriser les prières , ces filles boiteuses de Ju^ . piter! On voit que Démodocus est plus toléj^ant que l'évêque Cyrille.; et que l'auteur, qui les fait parler l'un et fautre, n'est pas bien d'accord avec lui-même.
J'ai déjà critiqué plus haut le caractère que
Tauteur donne % Hiërodès. J^en dirai quelque chosç ici.
On ne peut refuser des éloges a la manière dont Fauteur au liv. xx peint Cjmodocée enlevée par l^s satçUites d'Hiérodès , amenée dans sop palais ; mais c est bien gratuitement qu'on prête à Hiéroclès une violence brutale ; c est bien inutilement et bien maladroitement qu on en fait le plus exécrable des hommes.
C'est la philosophie que Fauteur veut rendre odieuse dans la personii^e d'Hiérodès ( mais qu'a de coromun avec la, philosophie la passîort efirénéç d'un proconsul ? Y a-t-il quelque philosophe qui ait ejn^eigné le viol ? Il ne fallait pas taire d'Hiérodès un homme si corrompu > si méchant , si cruel , parce qu'on ne pouvait plus en* faire un philosoph,e. Il n'y a pas dans l'antiquité toute entière un philosophe ainsi fait ; et parmi ceux à qui , dans nos siècles modernes ^ on a donné ce nom , on peu( défier M. de Ch. B. d'en trouver aucun qui approche de cet abominable mojdèle.
Oi> me dira peut-être que dajis les compositions poétiques^ il faut fortifier les contrastes , et que celui d'un scélérat tel qu'Hiéroclès avec un général d'arpiée pénitent et martyr , est ce qu'on a pu imaginer de plus frappant.
Mais , pouy l'amour des contrastes , il ne Êiut
pas être injuste. Il ne Êiut pas , pour attaquer des opinions qu'on désapprouve , 4es représenter comme entraînant à tous les Crimes les hommes qui les adoptent. Il ne faut pas , en un mot f pour rendre la philosophie odieuse , prendre unlipmme de sac et de corde et en îaii^ yn.philosoplie.
Le personnage qu'il fallait Êiîre cqntraster ?ivec Eudore était Symmaque, plaidant la cause des dieux de l'empire contre les chrétiens, qui veulent abattre les autels et les temples de Jupitet et de Vesta. Il ne demande pas qu'on persécute les sectateurs de cette nouvelle relir gîon , mais qu'on les eïîipèçhe de troubler la tranquillité publique et le culte national pat des actes violent ; car c'est là ce que veut Symr maque en homme d'état et en homme juste , la tolérance envers les chrétiens : mais il est aisé de voir que sa harangue est bien supérieure à celle a'Euàore, qui, dans tout son discours , ne répond point au reproche d'intolérance que Symmaque fait a la religion chrétienne , et professe V vraie philosophie , la tOr Térance des cultes et ^es opinions.
Jf'a;urais pu me dispenser des détails qu'on vient de lire sur les caractèresdes quatre principaux personnages du. roman , si j'eusse eu connaissaûce d'un article du 'Pubïiciste où l'on
a mieux dit en moins de paroles , et que par cette raison je vais tninscrire ici« i
cr Est-ce une physionomie bien distincte que celle d'Ëudore ^ le héros dé cepoëme? Lui qui est chargé de cette narration qui forme l'élégant avant-scène des épopées , fournit-il quelques ' notions sur son daractère? Je le vois repentant^ mais )e n'ai nulle idée des &utes qu'il a co^ mises. L'auteur a voulu le représenter ihible, afin de le montrer avec plus d'avantage dans l'excès de forc^ qu'il tire du christianisme; mais Un cartetère faible ,^ en quoi intéresse--t-il * et peut^il se distinguer de la foule ? Ëudore s'est dérangé dans sa première jeunesse avec saii>t Augustin ; quelles étaient leurs passions à l'un et à l'autre ? j e ne le sais ; il faut donc ; pour que. je l'apprenne y lire- les ^confessions de ce père de l'église. Eudore devient* pkis' positif lorsqu'il raconte comment ^ ému par une inconcevable pitié yil a cédé à l'amour d'une druidesse ; mais ceUe-ci n 'intéresse' ni poui^ ellemémie y ni' pour s^n amant ,■ attendu- que, mal^ gré les charmes de sa personne , elle a deux torts f Fun de s'exprimer toujours dans des * énigmes extravagante^ , et Pautï^e celui de pj-é-» sider k d^épouvantables sacrifices.- Eudore est né Grec ,« mais c est pour nous-fournir des des^çriptians de la Grèce; il est voyageur, vou?
sefitcz comme les descriptions vont i^irroir ; il est militaire , nôtts iturom des descriptioiis de combats ; il est de ces chrétiens qui trouvent la religion très-poétique , àh ! que de descrip^ tions ! 11 â tout décrit et n'a oublié que de se peindre. ' <
»La jeune compagne d^Eudore^ Cymodocée^ devait prêter beaucoup au piné^au suave de M. de Ch. B. , et pourtant on ne laime , ni ne la plaint autant qu on devrait laimer et la plaindre. La passion quelle ressent pour Eudore est trop évidemment un effet de la grâce divine. Ce jeune homme charme la fille d'Homère en lui chantant des versets de psaume dans une promenade nocturne, et il achève sa conquête en lui disant qu'il se propose de lui enseigner la pudeur. Ce sont là des moyens de plaire trop surnaturels pour intéresser; d'ailleurs la fille d'Homère est sujette à des visions, et se presse un peu trop de voir des Endymion et des Adonis dans ceui qu'elle rencontre. Son père Démodocus est lui-même un peu visionnaîre ; c'est un béat du paganisme. Il croit tout, admet tout , et fait commeti^er les dieux dé sa patrie ôTec le dieu des chrétiens dans la meilleure intelligence. Tant qu'il est heureux , il est un peu plus bavard que Nestor; mais il est pathétique comme Priam dans ses alarmes
et daBS son deaîl paterael. Ce tableau est vraî-» ment acheva : on oublie deux martyrs <{ue le ciel soutient dans toutes Ic^ors épreuves ; pour s'occuper d'un vieillard qui n'es^ soutenu de personne.
y> Je pourrais montrer comment le^ autres personnages des Martyrs se perdent daïis les détails qu^ lauteur accumule ; mais [aurais à parler de l'abominable Hiéroclès , et je n'e^ ai pas le courage* Il est aisé ^ en peignant un sophiste lâche et atroce , de calomnier ta philosophie, n
Stjle de récrwain.
Il me reste à parler du style de l'ouvrage , et ici du moins^ en y relevant des dé£iuts assez grai^ds , j'ai la satisfaction de pouvoir y louer de grandes beautés, Je garderai cette seconde partie de ma tâche pour la dernière^ afin de laisser entière et pure à mes lecteurs , l'opinion avantageuse que j'ai du talent de l'auteur, quoique je ne croie pas qu'il ait fsiit un bon ouvrage.
Je dirai d'abord que lei défauts de la compo-» sition de M. de Ch* B. sont presque toujours , comme dans les jeunes gens, ceux qui tiennent à de bonnes qualités ^ dont ils sont pour ainsi dire l'excès^
Ces défauts sont presque tous autant d^ëcarts d'une imagination brillante ^ mais déréglée ; féconde , mais bizarre ; d un esprit abondant , mais négligent dans son choix.
On ferait un volume de citations en dé£iuts de ^e genre , dont l'ouvrage est rempli.
Je n'en relèverai que atielques expressions recherchées y maniérées , mal à propos poéti<|ties f et des comparaisons forcées jusqu'à la bizarrerie > tt multipliées sans mesure*
Au lîv« i> Ëuryméduse^ nourrice de Cymodocée , ayant perdu sa pupille dans la<:ampagne , pendant la nuit ^ et la retrouvant avec un jeune homme qui la reconduit , s'élaûce d'un bois voisin et s'écrie .• « O ma fille , quelle » douleur* tu m'as donnée ! hélas! j'étais encore » dans ma première jeunesse , lorsque , me » jouant sur le rivage de ÎVaxos , je fus enlevée » par des hommes qui parcoururent l'empire » de Thétys à main armée ; ils me vendirent » à un port de Crète , éloigné de Gortynes , de )) tout l'espace qu'un homme , marchant avec M vitesse , peut parcourir entre la troisième }) veille, et le milieu dte jeur.Ton pèreétait venu » à Lébène pour échanger des blés de Théow^osie, contre des tapis de Milet; il m'a- » cheta au prix de deux taureaux qui n'avaient w point encore tracé les sillons deCérès^ etc. »
Asslirénienl> dânsla bouche d'une noorrice , * ei dans une cîrconstaneé semblable , tin dis- ' coni^ de ce genre est absolument déplacé. Je v n'ai pas besoin de détailler les raisons ^i me
le font trouver tel.
« Autres Observations^
L'auteur ne s'est pas fait à lui-même tme bonne topographie du pays où il placé la stènè , ^ au comttiencement de son ouvrage, dans ie técil qu'il fait du voyage de son héroïne , Cy* , modocée , aux fêtes de Diane , sur les icohfins de la Mesàénie et de la Laconie , et du voyage qu'elle fait ensuite avec sojgi père Démodocus \ pouf laller remercier Eudore , fils de Lasthènès, du service qu'il a rendu à Cymôdocée égarée > en la reconduisant jusqu'auprès de la maison de son père*
Démodocus envoie sa fille a la fête , avec sa noufrice Eurymt'^use k pied , et elle eu revient le soir même ^e la fêle. C'est le récit ; elle |)erd le sentier de la montagne et sa nourrice ^ rt se trouve ^ùle dans la nuit. Elle rencontre un jeune chasseur , Eudore , qui lui sert de guide ; là nourrice se retouve , et Eudore les reconduit Tune et l'autre jusques auprès dç l'habitation de Démodocus.
Le lendemain DémodocuS; qui veut aller re-
mercier Eudorc et lui porter un présent, monte dès l'ai^be du jour sur un char cqnduit j^ar deux fortes mules qui remportent d'une course / ' ardente f tant que le soleil monte dans les deux. Vers midi , il s'arrête à Phygaléç subies confins de la Mess^nie.Le lendemain, dès l'au-^ rore , il reprend son char et sa route , et arrive che9 Lafithènes un peu avant le coucher du soleil« ^qr cet exposé , je demande comment Cymodocée , reveii^nt du lieu où s'est célébrée la fête de Diane chez son père ,. a-t-elle pu faire à piedf après la fête et dai^s la nuit, le même che* min qiVon fait fgiire au père et à la fille, pendant près de deux jours , dans un char jemporté d'une course ardente , par deu^ fortes mules. Qui ne voit là une étrange inattention de l'auteur et une incohérence manifeste entre le$ parties de son récit ?
L'auteur décrivant les cérémonies chrétiennes de la semaine sainte au Calvaire , imagine deî dire que les merveilles que l'Évangile rapr porte avoir accompagné la mort du Fils de Dieu , se renouvelèrent san^ doute pqur Vinr siruction de Cymodocée , que le sqleil se couvrit de ténèbres , que la terre trepabl^ , quç le voile du temple se déchir^ de .ppuyeau , ^t qu'on vit descendre du ciel la Vjergfe et Madeleine , et Pierre et Jean , etc.
Cette fiction est bien maladroitement placée ; elle ne peut inanquer dé faire renouveler Tobjectibn qu'on tire de l'incrédulité des Juifs contre les récits des Evangiles. On a dit en effet : comment lés Juifs, témoins dès miracles opérés par le Fils de Dfeû , fle la gliérîson des sourds et ïnuets'et des paralytiques , de la résurrectioh du JLazare et de ia fifie de Naïni , de la pêche miraculeuse et de la multiplication des pains , de Téclipste de soleil dans la pleine Iiine , et du tremblement de terre , etc. , ne se sont-ils pas convertis ? et né dîra-t-oh pas à plus forte raison , si ces prodiges se renouvelaient encore au commencement du quatrième siècle : comment la religion a-t-elle besoin de tant de temps pour s'établir ? comment tjàlérius et Dioclétien ont-ils persécuté les chrétiens ?
Au liv- II. Le père de Cymodocée , ayant à lui dire de se tenir prête le lendemain matin , pour aller remercier le jeune hônime qui Fa rémise dans son chemin, lui dit : Demain aussi" tôt queDicéy Irène et Èunomie ^ aimables heu^ ' res , auront ouvert lès portes du jour, nous mon'terons sur un char i etc.
Au liv. VIII. Satan arrive à la frontière des régions impérissables , par-delà les restes mu^ gissans du chaos.
Je prends au hasard.
Marie s' avança, par un chemin semé de sch îeils et de fleurs. Cpoçoit-pn lalUance de ces deux choses ? Elle marche, dans la lumière incréée^ dont eUe effaçQ Veplat.,
Ailleurs Eurymëdyse ,. allant, d' Athènes ^ù port jie Joppé ^ 4it : « Nous, franchissons les w plaines azurées d'Amphitrite, où les Néréides » fosÀ entendre leui:s concerts ; ce n est pas le » désir de$ rlches<5e& qui nous feit braver les » fureurs de Neptune ,. c'est le dieu qui fît » mourir Ariane loin de3 foyers de Minos^ » le dieu qui força Médée a visiter les tours V » d'Iolchos et à suivre un héros yoIage.>; (T. II>
pag. i4o- ) Vqilà une érudition étalée ^ bien placçq dai>s la bouche d'une nqurriçe.
Au rapport d un niessager rapide , Hiçroclès a juré par le lit de fer des Euménides. (auquel ' il ne croit pas piysqu il est athée ) que la fille
de Démodocus passera, dans sa couche ^ dut lé noir chagrin, compagnon des Parques ^ s'asseoir sur le seuil de la demeure du père ,, pead^nt le reste de ses jours*
Je suis fâché de le dire^ mais ce langage res'' semble à celui de dom Japhet d'Arménie , dont assezt rarement le discours s'humanise , et qui ne peut être entendu que lorsqu'il se déméta-^ phorise»
' , On a vu ci-dessus des exemples nombreu)E
de lusaga immodéré que fait lautem^ des noms des lieux, croyant y attacher quelque intérêt , et en tirer quelques beautés. t,es teates de Cédar , les pavillons de Salomon , la piscine d'Hésebon , les troupeaux de Galatd, ^tc. C'est une grande erreur de croire trouver là une source de beautés poétiques. Que peuvent donc avoir de poétique les cyprès de Gadès et les rosiersde Jéricho , et les sommets d'Hermon ?
Quel charme puis-je trouver à apprendre que les pasteurs de Chanaan étaient; visitéa par le dieu de Nachor au milieu des troupes^ux qui paissaient à l'occident de Béthel ?
N'est-ce paà là plutôt un indice de la pénurie d'idées , de la paiivreté d*xine langue et de Fenfance de la poésie ?
Je conçois que des noms de lieux peuvent avoir été entendus avec quelque plaisir de ceuk à qui ils rappelaient les souvenir» de leur enfance , ou d\ine patrie chérieé Ainsi l'Israélite captif sur les bords du fleuve deBabylone, pouvait pleurer de tendresse au souvenir de la montagne de Sion ; mais quelle impression agréable peuvent produire pour nous modernes, ces nomà d'Hésebon et deGalaad; de Nachor et de.
feéthel?
Voltaire s'est moqué plaisamment , et avec raisén^ de l'usage qu'a^fait M. Le Franc de Pom-
pignan de cette ressource prëtoidae poétique. Il lui a suffi d'en &ire la parodie dans une strophe que les malias de ce temps-Jk n ont pas oubliée.
Qiiand4es fiers bnirflte Déf rachets ie Belph^or»
Dans les plaines moabites, S'avancèrent vers Achor , Ga]gala , saisi de crainte , Abandonne son enceinte • Fnyant vers Samataïm , Et dans leurs mnrs se cachërent Les «peaples qui tr^buchèrttit De Béthei à S^àn.
Mais c'est surtout, dans ses comparaisons que I auteur manque de mesiire ^t de:goùt.
P. 55. L'auteur, voulant ^neiadre le site où va se faire le récit des aventures de son héros , Eudore , s'exprime en ces termes : j^insi quim simpie pasteur que le soH destine à la gloire ^ Vj^kée roulalii au bas de ce verger , sous ime ombre champêtre f desfiots que les palmes de Pise tdlàient bientôt couronner.
Ce passage s^eatend ^fficilemeat. L'auteur ▼eut dire qu'en cet egndr^k l'Alphée est. encore près de sa source , et que œ n'est qu'en pour« suivant son cours , qu'il ira arroser les champ4 de rÉlide^ <m se célèbrent les jeux olyitopiques ; mais en comparant le fleuve qui va tr^^r$er
les plaines de FElide a un simple pasteur que le soii^ destine à la gloire , il nous donne une véritable énigme à deviner.
Auliv. xiK Cyraodocée, au milieu de la nuit, s étant rapprochée de la grotte qu habite Eudore au lieu de vivre dans la maison de son père , et oiiâl fait pénitence tous deux de-" , meurent immobiles et muets à Ventrée de la grotte y comme deux peupliers s'élèvent silen-^ deux au bord dune source , pendant le calme d^unè nuit d'été. Quelle bizarrerie dans ce rapprochement ! Comment Eudore et Cymodocée sont-ils deux peupliers ?
Cymodocéè devenue chrétienne , et faisant
. son adieu aux Muses , regrette les belles fictions
du chantre de Pénélope y domptée par le génie
du père desjables. a Ainsi , dit l'auteur , lors-
» qu'un serpent d'or et d'azur roule au sein
» d'un pré ses écailles changeantes, lève une
» crête superbe au milieu des fleurs, darde
» une triple langue de feu et lance des re-
» gards étincelans ; la colombe qui l'aperçoit
» du ha,ut des airs , fascinée par le brillant rep-
» tile , abaisse peu à peu son vol , s'abat sur
» un arbre voisin , et , descendant de branche
» en branche , se livre au pouvoir magique
» qui la fait tomber des voûtes du cîèl. » Que
Cymodocée soit une colombe, à la bonne heure;
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insis £ure d'Homère un serpeut monstrueux , fut-il d'or ou dazur^ dévorant une innocente colombe ; il n*y a qu'une poétique bien étrange qui puisse suggérer une semblable compa^*- Iraison.
Au lîv. XIII. wHiéroclès, à l'aspect d'Eudore , » amené à son tribunal avec sa famille , reste » interdit et recule effrayé comme un chasseur » des Alpes , qui poursuit avec de grands cris >} une troupe de chamois bondissàns parmi les » rochers et les cascades , si tout à coup un i) sanglier vient à s'élever au milieu des faons » fugitif , reste les yeux fixés sur le terrible }) animal qui hérisse son poil et découvre ses #) défenses meurtrières. )>
Comment Fauteur s'avise-t-il de comparer un jbeau jeune homme de vingt à vingt-huit ans à un sanglier qui hérisse son poil et découvi*e ses défenses, meurtrières ? et pourquoi le ma- ' gistrat tout-puissant et audacieux dans le crime recule-t-il efifrayé à l'aspect d'un jeune homme faible et désarmé?
Au liv. XIV. Cymodocée est emportée par Eudore la dérobant aux poursuites des soldats d'Hiéroclès. Sur quoi l'auteur , dit : « La M vigne s'attache avec moins de grâce au peu- }) plier qui la soutient ; la flamme embrasse I) avec moins de vivacité le tronc du pin
» qu elle de'vore ; la voile • est repliée moins » étroitement autour du mat pendant la tem*- » pete , etc. »
On n'a jamais accumulé tant de comparaisons à la fois. Elles s'affaiblissent Tune l'autre , en portant l'attention sur un grand nombre d'objets; et; excepté la première qui est commune et usée , les deux autres sont bizarres et forcées. Elles ont méme^ toutes un défaut marqué de convenance et de décence. On voit bien qu'une jeune fille que son amant sauve de ses ravisseurs , ne peut pas s'attacher à lui comipe la vigne à Tormeau. Cette image a' toujours été celle des étreintes amoureuses , qu'on ne peut prêter à une pauvre fille qui doit être demimorte de peur.
Au liv. XVI. Après le discours d'Hiéro dès contre les chrétiens.
. « Satan excite dans le sénat et dans Faudi- >i toire un mouvement qui a quelque chose » de prodigieux , et les esprits sont agités , » comme le sabot circule sous le fouet de Ten- >> faut • comnie le fuseau descend et remonte » entre les doigts de la matrone, comme l'i- » voire roule sous le ciseau du tourneur. »
Je demande , au nom du goût ^ ce que ces comparaisons peuvent avoir de beau ^ de piquant et d'intéressant. Quelle ressemblance,
quelle analogie entre les detix objets petit autoriser ou excuser de semblables rapproche^ mens ? et, en supposant qu'il y ait quelque rap- Jport de ce genre , quelle beauté , quel charme , une telle similitude peut apporter dans le discours ?
Au liv. XXI. Après une description d'autres tourmens horribles qu'on fait souffrir à Eudore, l'auteur le fait asseoir Air une chaise ou chaire de fer , rougie au feu. La rage des comparai-^ sons les lui fait accumuler ici. Le docteur des chrétiens , dit - il , assis dans le fauteuil em* brasé , prêche plus éloquemment V Evangile, Voilà le fauteuil brûlant comparé à une chaire de prédicateur, et il paraît dans les flammes^ <X)mme un pain délicieux , préparé pour les ta^ blés étemelles. Voilà le martyr qui est un pain dans le four. Enfin, tandis qu'il est sur la chaise ardente , des séraphins répandent sur lid une 'rosée céleste. Mais ce n'est plus là du pain , et je n'ose dire ce que c'est ; mais , outre /jue ces images sont révoltantes , elles sont toutes incohérentes entre elles , et leur nombre seul en dégoûterait.
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QUELQUES OBSERVATK^S CRITIQUES
Sur le paradoxe avancé par M. de Château^ bridrit que la religion chrétienne est la plus poétique de toutes. .
JLe paradoxe que je viens d'énoncer a été déjp Tobjet de beaulcoup de critiques.
On a cru pouvoir le combattre encore par quelques observations.
Cette assertion semble uniquement littéraire ; cependant elle est accompagnée d'explications qui en étendent la portée et le sens ; car l'auteur se donne comme un fîdèie Israélite , rassem^ blant des matériaux pour rétablir le temple de Jehovah , et s'efForçant de rallier les esprits à la cause religieuse.
M. de Ch. B. voulant faire aimer la religion, en la montrant sous l'aspect le plus agréable , se trompât - il sur le moyen , on ne peut que louer ses intentions ; mais, en trouvant dans la religion chrétienne une mythologie capable de la faire aimer , et d'y attacher les esprits , il né devait pas accuser les philosophes du i8'. siècle de s'être reportés vers la mythologie de Rome et de la Grèce , et d'avoir regretté ce culte /m
Jânte qui ne faisait du genre humain qu'un troupeau d'insensés , d'impudiques , ou de bêtes féroces f par haine contre VEs^angilej accusation quW peut faire appre'cier , en jdisant seulement qu'elle enyelopperait Boileau , Racine et Fénélan.
Comme j'écrivais ceci , un de cesphilosophes, resté du i8*. siècle, m'a appprté un ouvrage de 'M. de Çh. B. , imprimé à Londres en 1797, et m'a fait lire la profession de toi qui suit :
H O toi , que je ne connais point ! toi , dont j'ignore le nom et la demeure , invisible architecte de cet univers , qui m'as donné un instinct pour te sentir , et refusé une raison pour te comprendre, ne serais-tu qu'un être imaginaire , que le songe doré de la fortune ? Mon âme sô dissoudra-t-elle ayec le reste de ma poussière? Le tombeau est-il un abîme sans issue , ou le portique d'un autre monde ? N'estce que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le cœur de l'homme l'espérance d'une meilleure vie, à côté des misères humaines? Pardonne à ma faiblesse, t^ère des miséricordes. Non , je ne doute point de ton existence ; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle , soit que je doive seule-^ ment passer et mourir , j'adore tes décrets en
silence , et ton insecte confesse ta divinité. » Et en un autre endroit :
« Les religions naissent de nos craintes et de nos faiblesses , s'agrandissent dans le fanatisme f et meurent dans l'indifierence. »
J'ai été frappé , je layoue, de la hardiesse de ce symbole , et je me suis écrié : Comment donc ! M. de Ch. B. a donc été philosophe et des plus hardis ? car je n'en ai point connu qui ait été plus loin. Eh bien ! qu'il pardonne à ceux qui sont eocore dans Terreur dont il est revenu^ et qui peut-être en reviendront comme lui.
C'est sans doute à la suite de ses nouveaux sentimetis, qu'il appelle l'Encyclopédie cette Babel âes sciences et de la raison.
C'est une grande légèreté dans un jeune homme entrant à peine dans la carrière des lettres ^ de prononcer si magistralement sur une entf'eprise conçue et exécutée par le concours de pi'esquè tous les hommes cultivant en France les sciences, les lettres et les arts vers le milieu du i8". siècle , av,ec quelque succès et quelque éclat : naturalistes , mathématiciens, astronomes , physiciens , chimistes , médecins , chirurgiens , architectes , peintres , sculpteurs, antiquaires , magistrats , négocîans , cultivateurs, manufacturiers, mécaniciens, littéra-
teurs y publicistes , théologiens ^ etc« , traitant chacun de Tobjet particulier de ses études , ea qui , généralement parlant, on ne peut meW .
naître Tamour de la vérité, et le noble projet d'élever un monument à la raison , dans yxtk vaste dépôt des connaissances humaines.
De quelle autorité se croit donc revêtu M. de Ch. B. ? Quelles études a-t-il donc ùitcA pour juger et mépriser les travaux d un si grand nombre de savans? Je crois que lui-même conviendra qu'il n a point de réponse raisonnable à cet te interpellation .
Mais entrons dans la question.
J ai appelé paradoxe Topinion que je combats ici , et puis-je qualifier d une manière plus douce y une doctrine qu il nous donne 'comme la plus poétique de toutes; une religion qui prêche le renoncement à soi-même , la pauvreté f le célibat, le monachisme, les mortifî-» cations corporelles , et qui arrache l'homme à ses plus chères affections, et aux plaisirs des sens, en le menaçant de supplices éternels?
Il nous a semblé qu il n'y avait rien de moins poétique que tout cela , ou même de plus antipathique k toute poésie.
Nous opposons à la» théorie de M, de Ch , B, l'autorité d'un grand maitre, Boi|eau , dans les vers que tout le monde sait par cœur , et qui
sont la condamnation formelle de toute la ,doc' triii^ du Génie du christianisme ; et nous trou- Yons difficile d'expli<{uer comment un homme dautant d'esprit quen montl^ l'auteur du Génie du christianisme , formé , à Fëtude défi; bons modèles , plein de respect poui: nos maitres en l'art de penser et d'écrire, a osé combattre et violer de si sages préceptes ; comment il a pu dédaigner ainsi une si grande autorité.
Un obstacle trop puissant travers les tentatives de M. de Ch.B. pour nous faire re-»
jeter la mythologie païenne , et adopter celle qu'il croit poilvoir trouver dans le christia** nisme*
Cet obstacle est, que la mythologie païenney eansacrée par de beaux outrages, objetsetin^ strumens des études de notre jeunesse, source où nous avions puisé nos premières idées et l'expression de nos premiers sentim^is, estdepui» une' longue suite de siècles en possession delà place qUe le christianisme de M. de Gfa. B.
vicbt lui disputer aujourd'hui • . Noa s avons une Vénus, et des Amours, et de» Grâces ; et on veutfious donner à leur place un démon de la vohipté , de ^petits diables et des saintes irétues de bure. •
J'ai Un Neptune soulevant et calmatit les
ftots ; et vovA me proposez d'y substituer tm ange des mers avec des aîl^ et une écharpe bleues : un Pluton régnant aux enfers ; et vous me demandez de donner son trône à Satan : un Jupiter Olympien ébranlant Funiversd un mou- Tement de son sourcil; et vous voulez que je mette à sa place un père éternel , que je ne puis concevoir que sous la forme d'un, vieillard I Vous venez trop tard, les places sont prises.
M. de Gh. B. prétend que c est un avantage du poëte chrétien , que sa religion lui dorme une nature solitaire ; et en même-temps quU peut aifoir aussi à volonté une nature habitée. Eh! pourquoi^ lui dirai-je, le poëte païen naurait-^il pas aussi à volonté une nature habitée , et une nature solitaire ? Selon Fauteur^ le chrétien , après avoir placé des anges à la garde des forêts , aux cataractes de Vabime , et leur 4ivoir confié les soleils et les mondes , peut les Élire disparaître à son gré , lorsqu'il veut £àïte une description ; mais rien n'empêchait les anciens d en Êdre autant , d'oublier les divinités champêtres ^ lorsqu'ils voulaient décrire les travaux rustiques et les charmes de la campagne ; et de ne point mettre en scène Apollon lançant ses .traits mortels sur les hommes et fes animaux , lorsqu'ils ont voulu décrire la peste