LES SI
Si on n'est pas homme de lettres f quoiqu'on ait beaucoup lu et beaucoup écrit , jg^iqu'on possède les langues et quon ait fouille les ruines de r antiquité f quoiqu'on soit orateur, poète, ou historien , on l'est encore moins lorsqu'on n'a qu'une érudition super£k:ielle , qu'on ignore l'antiquité , qu'on n'est pas historien , et qu'on ce réduit à n'être qu'un rhéteur emporté et un poëte médiocre.
Si on n'est pas philosophe pour avoir fait des traités de morale et de métaphjrsique , atteint les hauteurs de la géométrie , et révélé les se^ créts de Ihistoirè naturelle , oa l'est encore moins lorsqu'on ignore ces choses et qu'on s'avise d'insulter à ceux qui les savent.
Si pour être homme de lettres et philosophe il faut être chrétien , Homère et Horace n'étaient pas hommes de lettres ^ Socrate et Platon n'étaient pas philosophes.
Si la haine de t autorité était le caractère do^ minant des productions de notre littérature , il Ëiudrait faire connaître et punir les auteurs séditieux qui consacreraient dans leurs ouyrages l'esprit de révolte et le mépris des lois ;
mais si les gens de lettres ne sont pas coupables de ces ^%cè^ | si c'est 1q fimatisin^ , et non 1^ philosophie , qui a mis le poignard aux mains d un parricide (Pami^n) il &ut avoir f n horreuf <^elui qui les calomnie.
Si les gens de lettres éts^ient 34ditieu¥ > ils le seraient sans prétexte et sans intérêt ; m^S si ceux qui les accusent de s^tion attentaient à l'autorité du souverain , ils auraient d^s pré^ textes qu'on a souvent fait valoir , et des inté^ rets qu'on n'a jamais n^ligés.
Si un homme qui acçtise les philpsojp^ d»
vouloir sapper les fondements du trône ^ et de haïr l'autorité , avait p^int de couleurs odieuses une recherche d^s possessions des cii* toyens; sagemient ordonnée par le souverain ; s'il avait appelé ceUj^ recherche un genre din^ quisition (i) ressemhtfiM à un déHombremenf desclaves ; si ce même homiP« avait osé enve>nimer^ par une ironie insolente et injuste , VaU tention du souverain à â^ essais d'agriculture f si , dissimulant ce qu'il y a de loisable dans çe& soins vraiment dîga^ d'up monanque , il n'y avait trouvé qu'une occasion de lui dire avec amertume : Sire^^ie^ spéc^kiMons (2) ^ des mor
( I ) Dan$ im Discours imprimé- ^u jfieur Le Fr^|ic4ç. Pompignan.
(?) Ibid.
chines quon s>ous présente , des essais Jaiis sous vos jeux ne rendront pas nos champs moins in" cultes; le parc de p^ersailles ne décide point de Vétat de nos campagnes ; cet homme ne' serait -il pas bien imprudent d'accuser des citoyens paisibles et soumis , de haine pour l'autorité?
Si un prince s* exagère les malheurs de ses peuples , qui sont assez grands pour n'avoir pas besoin d'être exagérés , il ne fiaut pas dire , que ce sentiment de bonté du monarque suffit pour adoucir les malheurs de ses sujets , parce que la bonté des princes doit être agissante comme celle de la Divinité y et qu'une pareille maxime tendrait à détourner d'agir.
Si un homme dont l'intérêt guide toutes les démarches y veut flatter Tautorité y après Tavoir publiquement insultée y il ne doit pas se permettre <te passer sans intervalle au dernier degré de la flatterie , parce que celui qu'il voudrait flatter^ n'ayant pas oublié l'insulte^ verrait trop clairement que le changement dans le top^ ne prouve autre chose qu'un changement dans les intérêts.
Si les^ens de lettres sont divisés entre eux^ il Êtut regarder cette division comme une suite de la Êiiblesse humaine y et ne pas s'en prévaloir pour décrier la littérature ; mais si ceux qui
^déchirent les geas de lettres sont animés dii même esprit que Fauteur du discours > si ce déclamateur leur donne lui-même l'exemple de cette injustice , de quel front ose-t-il la reprocher à son siècle ?
Si quelque homme de lettres s'élève contre ce que la naissance et les dignités ont de plus éminerU en écrivant une satire personnelle^ «n gouvememeut modéré le punira en proportionnant la peine à l'injure > et en estimant rinjure avec équité ; mais si quelques gens de lettres fiiient le commerce des grands^ s'ils ne sont pas de vils flatteurs^ s'ils jugent l'homme au travers de son rang , s'ils écrivent que tous les hommes sont égaux aux yeux de la loi :
il faudra estimer ces sentimens en eux , ou ne pas les calomnier, lorsqu'on ne peut y atteindre.
S'il ne faut pas afficher dans le sanctuaire des lettres Vanathème qui les proscrit ^ que ^oit-on dire d'un discours à l'Académie , qui n'est qu'une satire des lettres et de ceux qui les
cultivent ?
Si les bibliothèques formées des ouvrages de notre siècle n'étaient qu'un recueil d'écrits scandaleux y frivoles ou insolens, on pourrait y trouver encore la Prière du Déiste, etc., et
le Discours prononcé le lo mar^ à VAcudémie Jraitçciise.
Si Fauteur de ce discourt n'était pas fort touché de Fhonneur qu'on lui faisait en le rece»vant dans une compagnie respectaUe ^ il pouvait cependant s^âbaisser aux expressions de reconnaissance que les Corneille et les Racine ont employées ; il ne devait pas dire à ses cônfiières , pour tout reraerciment , quHl a été appelé par leurs Suffrages , ou il devait ajouter qu'il lès avait déjà demandés sans les obtenir.
& là mott de M. de Maupertuis a été fort édifiante , il ne faut pas en prendre occasion de décrier la tie dé quelques philosophes qui pourmnt mourir aussi chrétiennement que lui.
Si m. de Maupertuis a désavoué les conséquences qu'on a voulu tirer de ses ornions métaphysiques Éor l'essence de k matière ; et s'il s'est justifié comme il a pu sur le reproche d'irréligion, on peut croire qu'il n'avait pas prévu ces conséquences, et qu'il était revenu des principes qu'on préteiïd qu'il avait affichés dans sa jeunesse ; mail il ne Êiut pas donner sa justification comme une formule que doivent suivre tous ceux qui seront accusés de la sorte ; il ne faut pas dire que celui qui croit une religion révélée', croit tout , parce que les
Juife, les luthériens y les calvinistes , les soci^ niens même , croyent à la révâution y pronon-cent ce mot si décisif^ et ont encore beaucoup de choses k croire ; et surtout il ne £sLUt pas communiquer k l'Académie française cette observation théologicpie^ fausse et déplacée , comme trop importante pour la laisser échapper.
Si M. de Maupertuis a été accusé Êiussement de liberté de penser^ cet exemple même devait rendre Fauteur du discours plus circonspect dans ses jugemens^ et plus retenu à former la même accusation.
Si la religion n*étiiit pas assez respectée par quelques écrivains modernes ^ il faudrait travailler à les convaincre et à les éclairer ; mais il ne faut ni calomnier les gens de lettres qui la respectent sans la prêcher ^ ni être la dupe de ceux qui la prêchent sans la respecter.
Si lauteur du discours , prononcé à l'Académie le I o mars 1 760 , n'a pas prévu l'opinion qu'il a donnée de lui à beaucoup d'honnêtes gens , il est bien -aveugle j mais s'il l'a prévue , //// rohur et œs triplex.