LA PRIERE UNIVERSELLE DE POPE
JrèRE de tout^ adoré dans tous les siècles et dans toutes les contrées , par le sauvage , par le saint et par le sage sous les noms de Jehovah , Jupiter ou Seigneur.
Grande et première cause ^ Être bien peu compris^ qui as borné toutes mes connaissances à savoir que tu es bon et que je suis aveugle.
Mais dans cette nuit obscure tu m'as donné de distinguer le bien du mal , et en tenant la nature asservie à une destinée irrésistible • tu as laissé libre la volonté de l'homme.
Ce que la conscience me dicte de faire , enseigne-moi à m'y porter, plus encore pour obéir à sa voix que pour les biens célestes , et à éviter ce qu'elle me défend , moins par la crainte de l'enfer que par mon respect pour ses leçons.
Que je ne rejette aucun des biens que ta bonté m'accorde ; car Dieu est payé de ses bien-
faits quand rhomme les reçoit^ et en jouis* sant rhomme obéit.
Que je ne borne point ta bienfaisance au globe que nous habitons^ et que je ne te croie pas le Dieu de lliomme seul , quand des mil* liers de mondes nous environnent.
Que ma Êiîble main y que mon aveugle pré-somption ne prétendent pas lancer ton tonnerre et répandre la damnation entre les habitans de la terre sur tous ceux que je regarderais comme tes ennemis.
vni.
Si je marche dans la bonne route ^ que ta grâce m'y maintienne; si je m'en écarte ^ qu'elle m'enseigne à y rentrer.
Sauve -moi du fol orgueil^ pour les dons que je tiens de ta bonté y et du mécontentement impie ^ pour ceux que m'a refusés ta sagesse.
Enseigne-moi à ressentir les maux de mes semblables^ et à cacher leurs fautes en usant envers eux de la même indulgence dont ils usent eijvers moi.
Vil mortel que je suis, il me reste encore quelque dignité , puisque je suis animé de ton souffle divin ; sois mon guide dans toutes mes Yoies, dans le chemin de cette vie, et dans celui que la mort doit m'ouvrir.
Qu'aujourd'hui je tienne de toi mon pain et la paix; quant h. tous les autres biens, tu sais ce qui est le mieux de me les accorder ou de me les refuser : que ta volonté soit Êdte.
xm.
. O toi ! dont le temple est Fimmensité , dont les autels sont la terre , les mers et le firmament^ qu'un choeur de tous les êtres fasse entendre tes louanges , et que de toute la nature l'encens s'élève vers toi !
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OBSERVATIONS CRITIQUES
Sur le Roman intitulé: Atala.
Nuper hœc \fentosa isihœc et enormis loquacitas animos juvenum ad magna surventes , i^ehili pestiîenti quodam si-^ dere , adflaviL
Petron.
AVERTISSEMENT
L'auteur s'attend à yoir quelques personnes^ blâmer ^ns ménagement la liberté quil s est donnée de critiquer avec sévérité les ouvrages d'un écrivain célèbre , membre de l'Académie. On l'accusera peut-être de mancpier en cela d'égards pour son confrère ; mais à ces reproches ^^ je répondrai que c'est précisément la célébrité de l'auteur et le succès de ses ouvrages qui doivent £sLire désirer à tous ceux à qui sont chers les intérêts de la raison et du goût ^ qu'on relève les fautes d'un écrivain d'un grand talent y dont l'exemple est par là même ^s dangereux.
J'use de cette sévérité av^ d'autan$ moins de
scrupule , que les Êiutes que je me propose de relever , ne sont pas de celles
Quos aut incuria fudtt , Aut humana par km cavit natura ;
Et qu'elles sont le résultat d'une théorie qui s'accrédite et s'étend tous les jours ^ qu'elles sont autant de leçons du maître pour de nombreux disciples^ et par là même une contagion qui se répand , si le goût et la raison ne font leurs efforts pour l'arrêter.
OBSERVATIONS CRITIQUES
Sur le Roman intitulé ; A ta l a.
Après les mauvais ouvrages, il n'y à point de cause plus active de la propagation du. mauvais goût , que les éloges exagérés qu'on donne aux bons , soit qu'on y loue avec excès ce qu'il y a de bien, soit qu'une indulgence trop grande en approuve et en justifie jusqu'aux défauts mêmes.
Il est bien vrai que cette disposition à l'indulgence n'est pas la plus commune parmi abus; le dénigrement est beaucoup plus général , et nous péchons aussi par ce côté : mais il £aut éviter l'un et l'autre écueil , et c'iest un excès da
premier genre que je me propose de combattre ici.
Ces réflexions se sont présentées à moi , à Foccasion du petit roman nouveau qui a pour titre Atala , qu'on dévore et qu'on loue à l'égal de Clarisse et de la Noui^elle Héloise , et dans lequel je trouve , parmi plusieurs beautés, beau-* coup de défauts ; et comme on le vante , à mon avis , beaucoup trop , j'entreprends , pour rin-» struction des romanciers à venir , d'en relever ici les Êtutes. Si j'appuie un peu fortement sur ce côté de la balance , ce ne sera que pour rétablir un juste équilibre.
Quoi ! dira-t-on , déployer la sévérité de la critique , contre un roman où se montrent une imagination brillante et féconde, des intentions estimables , une morale douce et bien&isante , et dans lequel on ne peut m&« conpaitre des beautés de plus d'un genre. Il ÊLUt pour cela n'avoir point de sensibilité.
Ëh ! mesdames , vous' vous trompez.
Mon sein n'enferme point un cœur qui soit de pierre.
je pleure comme un autre , mais ce n'est qu'à bon escient et pour de bonnes raisons; et quand je m'attendris , je veux savoir pourquoi.
Je vous dirai ce qui retient ou sèche quelquefois mes larmes, en lisant des ouvrages qu; vous causent (fe si vives émotions.
C'est l'affectation , l'enflure , rimpropriété ^ robscurité des termes et des expressions , l'exagé" ration dans les sentiments , finvraisemblance dans la conduite et la situation des personnages , les contradictions et l'incohérence entre les diverses parties de l'ouvrage ; enfin , et en général , tout ce qui blesse le goût et la raison ; ingrédiens nécessaires dans tout ouvrage, depuis la discussion philosophique la plus profonde , jusqu'aux contes de fées inclusivement.
Je ne crois pas qu^en aucun genre d'ouvrages , on puisse se dispenser d'être vrai, de la vérité qui convient au genre ; d'éviter l'enflure et l'exagération qui sont une fausseté toujours contraire à l'effet; d'être toujours clair^puisqu'on n'écrit que pour être entendu ; d'être d'accord avec soi-même , et de tenir ses personnages d'accord avec leur caractère , parce que , sans cela , il n'y a ni intérêt ni plaisir; et enfin d'être toujours raisonnable , parce que la raison est la règle universelle , à laquelle il Êiut que toute composition se soumette ; et je suis convaincu que tant que la critique ne fait qu'applaudir k l'observation de ces règles , et blâmer ceux qui les violent , elle est utile et nécessaire , et mérite l'approbation et les encouragemens de tous ceux qui aiment les lettres et la vérité.
L'auteur dijitala, lui-même, a trop d'esprit
pour contester bes maximes; mais il a espéré quon ne les inyo<|ïierait pas contre lui à la rigueur ; il a pu croire ,
c< Qu'en ej^aminaût tout ce qu'il a fait entrer dans un si petit •cadre ; en considérant qu'il n'y SL pas une circonstance intéressante des mœurs des sauvages , qu'il n'ait touchée ; pas un bel effet de la nature qu'il n'ait décrit , etc. ; en faisant attention aux difficultés qu'il a du trouver à soutenir l'intérêt dramatique entre deux seuls personnages; en remarquant enfin que^ dans la catastrophe , il ne s'est soutenu , comme les anciens, que par la force du dialogue , ces conâdérations mériteraient quelque indulgence du lecteur, pour un écrivain qui s'efforce de rappeler la littérature à ce goût antique trop oublié de nos jours. » ^
Cette notice de l'ouvrage est assez favorable pour faire beaucoup mieux que d'obtenir l'indulgence du lecteur, puisqu'elle présente un éloge véritable, mérité, si l'on veut, mais assez flatteur. Or, comme elle est de l'auteur luimême , elle prouve , ce me semble , qu'il a cru échapper à la critique, soit parce qu'on ne pourrait trouver dans son ouvrage que des taches légères, soit parce que les beautés y seraient assez nombreuses et assez frappantes pour en couvrir les défauts.
Mais les espérances de ce genre , que notip* rissent quelquefois les jeunes écrivains, sont souvent froinpeuses, et je dirais volontiers à ceux qui peuvent craindre des censeurs plus éclairés et plus sévères que moi :
Mais quoi! rhomme aux cent yeux n'a pas fait sa rcTuet Jusque-là , Ipauvre cerf, ne levante de rien.
Je ne suis point l'homme ûux cent yeux ; mais après avoir entendu louer Atala avec un enthousiasme dont l'expérience ma appris à me défier, je lai lu avec attention; et, parmi les beautés que je crois avoir senties comme un autre , j'ai cru voir que Fauteur s'est laissé aller à beaucoup de feutes, et je vais en relever quelques-unes , en suivant le roman*
Cest yne description de la Louisiane qui commence l'ouvrage. Les descriptions n'en sont pas la partie la moins soignée, ni la moins vantée ; on y trouve souvent du vague , des images peu nettes , des expressions forcées , et en général , un grand défaut de naturel.
Dès les premières pages, lauteur nous dit qu'au sortir de l'hiver, les arbres déracinés, abattus et assemblés vers les sources des fleuves qui se jettent dans le Mississipi , forment des radeaux qui descendent de toutes parts.
(( Le vieux fleuve, ajoute-t-il , s'en empare
» et les pousse à son embouchure : par inter-* » yalles , il élève sa grande voix en passant sous » les monts ^ etc. »
On ne sait pas Ce que signifie Tépithète de vieux fleuve f donnée au Mississipi, qui n'est pas plus vieux que ceux qui lui fournissent leurs eaux ^ sans lesquelles lui-même ne coulerait pas«
Je n'entends pas non plus ce que c'est que la grande voix du fleuve ^ ou du moins ^ je ne vois pas quel mérite il y a à appeler la grande voix du Mississipi ^ le bruit qu'il fait^ lorsqu'il est débordé et entraînant tout ce qui se trouve sur son passage.
(P. 40 Depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'à la jonction de l'Ohio^ le tableau le plus extraordinaire suit le cours de ses ondes^
Cette tournure est laborieuse ,et fausse. L'auteur veut dire que le fleuve présente, dans sou cours y un grand nombre de sites. et de points de vue extraordinaires. Mais ces sites -, par cela seul qu'ils sont extraordinaires et variés , sont autant de tableaux différens. Il n'y a donc pas là un tableau extraordinaire qui suit le cours du fleuve.
(P. 19.) Chactas raconte comment , après avoir passé deux ans à St.-Augustiii , dans la maison de l'espagnol LiOpès, comblé de ses
bien&its, il parait un jour devant lui en habit de Natchès ^ et lui déclare la résolution qu'il a formée de reprendre la vie sauvage.
A cette déclaration ^ Tauteur £adt répondre par LfOpès : Va ^ magnanime enfant de la na^ turey reprends la précieuse indépendance de V homme que je ne veux point te rasoir.
En mettant ce discours dans la bouche de Lopès , à qui il donne d'ailleurs un beau caractère et beaucoup de raison y il se met en con-^ tradietion avec ce qu'on lit en plusieurs endroits de son livre y des avantages de la vie sociale sur la vie sauvage ( page 19 de la Pré£sice y et dans le tableau de la civilisation^ aux pages 120 > 121, etc.^ du roman) : car , si ces avantages sont réels et grands y Vindependance de l'homme sauvage y du magnanime enfant de la nature , n'est point du tout précieuse y comme on le fait dire à Lopès.
( P. 125 . ) Chactas y prisonnier y dit aux femmes qui le gardent : (c Vous êtes les grâces du jour, » et la nuit vous aime comme la rosée. »
Pourquoi les grâces du jour? qu'est-ce que les grâces du jour ? et qu'est-ce que l'amour de la nuit pour la rosée ? La terre altérée par la cha^^ leur, aime la rosée et la fraîcheur des nuits; mais la nuit n'aime pas plus la rosée que toute autre disposition de l'atmosphère. Enfin y je ne
}>uÎ8 m'empecher de voir là le style précieux dont Molière s'est moqué.
(P* 27.)<c Atala^ditChactas, était dans mon » cœur y comme le souvenir de la coucbe de » mes pères. »
Qu'est-ce que le souvenir de la couche de ses pères , du hamac dans lequel il a dormi ^ a dV nalogue avec Tamour qu'il vient de prendre pour Atala ? Ces idées sont disparates > et ne se tiennent par aucune relation qui puisse en au* toriser le rapprochement. Les sauvages ^ en effet , prodiguent les comparaisons > et l'auteur veut les imiter ; mais celle-là n'est point naturelle.
Je dirai aussi , qu'avec quelque plaisir qu'il se souvienne de la couche de ses pères , s'il n'aime Atàla que comme il aime son hamac , sa passion ne mérite pas d'être le sujet d'un roman«
(P. 29.) Chactas^ se trouvant seul avec Atala, éprouve ce premier embarras , connu de tous ceux qui ont aimé* « Étrange contradiction du » cœur de l'homme 1 s'écrie-t-il ; moi qui avais » tant désiré de dire les choses du mystère , à » celle que j'aimais déjà comme le soleil ; main- » tenant , interdit et confus, je crois que j'eusse w préféré d'être jeté aux crocodiles de la fon- » taine , que de me trouver seul avec Atala. »
. Je n'ai pas besoin d'observer que la phrase n'est pas française , faute de l'imprimeur sans doute ; mais c'en est une de l'auteur bien plus grave , de mettre cette étrange exagération dans la bouche de son jeune sauvage : c'est un parti bien violent qu'on lui fait prendre ; se donner en pâture aux crocodiles plutôt que d'éprouver l'embarras de dire > Je wm aime ^ est une hyperbole amoureuse dont on ne trouverait pas le pendant dans tous les romans deLaCalprenède et de Scudéry.
(P. 52. ) (c Atala est plus belle que le premier j) songe de l'époux:, w
Il est fâcheux qu'on soit toujours obligé de demander une explication. Que veut (Ure cela ? Est-ce qu'Atala est plus belle que l'objet que Iç nouvel époux embrasse dans son premier songe? Mais y si le premier songe de l'époux n'est pas une infidélité ^ c'est l'image de son épouse qu'il embrasse , et cette image n'est pas plus belle que l'épouse elle - même : ainsi ^ Atala est belle comme la nouvelle épouse aux yeux, de son jeune époux; ce qui peutse dire, quoique l'éloge-ne soit ni neuf, ni piquant, mais ce qu'il ne faut pasdire d'une manière si détournée.
( P. 54* ) Atala dit à son ^mjant qu'/Z est beau comme le désert. Or , veut^on se faire une idée
àe la beauté de ce désert? on la trouve décrite quelques pages après.
(Y Accablés , dit Chactas , de soucis et de » craintes ; exposés à tomber dans les mains » d'Indiens ennemis , à être engloutis dans les » eaux y piqués des serpens, dévorés des bêtes » sauvages ; trouvant difficilement une chétive » nourriture ; perdus dans des montagnes in- » habitées , et ne sachant plus où porter nos a> pas , les maux d'Atala , et les miens ne pou- » valent plus s'accroître , etc. » Et c'est dans une pareille situation que l'auteur fait dire à Chactas^ par son amante ^^'il est beau comme le désert.
(P. 88.) Chactas^ assis dans Veau y contre un tronc d'arbre ^ tenant Atala sur ses genoux, au bruit d'une horrible tempête, et inondé d'un torrent de pluie , sent tomber sur son sein une larme d'Atala (qu'il distingue sans doute de la pluie , parce que la larme est chaude ). Orage du cœur, s'écrie-t-il, est-ce une goutte de votre pluie ?
C'est là un exemple parfait de ce que les Itataliens appellent freddura, et il n'est guère possible, en effet, d'imaginer rien de plus fix)id et de plus déplacé dans un tel moment qu'une semblable question. Cette apostrophe à l'orage du cœur , mise en contraste avec Yorage
du ciel 9 est une pensée bien étrange^ et tont le monde sent que la situation de Chactasnepeut pas lui permettre de fidreun tel rapprochement.
(P. 95.) Chactas peint Atala prête à céder à ses transports. Il a bu la magie de V amour sur ses Usures (si l'on peut boire la magie). Il est tout près de triompher de sa faible résistance ; et les déserts et Vétemel vont être les témoins de leur union.
C est en se rappelant cette situation ^ après cinquante-trois ans écoulés, que Chactas s'écrie : ir Superbes forêts , qui agitiez vos lianes et vos ^) dômes comme les rideaux et le ciel de notre » couche! Pins embrasés qui formiez les flam- » beaux de notre hymen! Fleuves débordés, » montagnes mugissantes, pompe nuptiale di- » gne de nos malheurs et de la grandeur de ^> nos amours sauvages, n'étiez -vous donc » qu'un vain appareil préparé pour nous « tromper?»
Ceci est tout*à-£iit déraisonnable, et nous allons le faire comprendre en rassemblant toute les circonstances de la situation où Fauteur place ses deux amans.
Chactas est, comme on l'a vu plus haut, assis dans l'e'ai^ tenant son amante sur ses genoux , et lui réchauffant les pieds de ses mains amoureuses, recevant des torrens de pluie dont
il s efforce de la garantir en lui faisant un rempart de son corps, (tableaux, que j'avoue ne pouvoir concilier entre eux, pi me peindre nettement )..« «Des insectes sans nombre et » d'énormes chauves-souris les aveuglent ; les » serpens à sonnettes bruissent de toutes » parts; les loups, les ours, les carcajoux, les » petits tigres remplissent ces retraites de leurs » rugissemens, etc* »
Maintenant, je le demande , comment une situation si horrible , qu'elle ne peut laisser à l'homme d'autre pensée que celle des dangers qui l'environnent et des moyens de s'en sauver , est-elle une pompe nuptiale, unappareil préparé aux jouissances de l'amour ? Comment les pins embrasés, les fleuves débordés, le fracas du toqnerre , etc. , SQnt41s des apprêts de noces qui trompent les deux amans?
Certes , quoiqu'en puisse dire un romancier , donnant à son héros amoureux tout ce qu'il voudra de bravoure, une telle tentation ne peut pas être forte , ni le piège bi^n dange* reux. Tout ce qui peut arriver de plus heureux à Chactas et à Atala, est de se tirer de là sans être mordus des serpens à sonnettes ou. dévorés des ours et des tigres* Je dirai même que ^ loin de croire qu'ils aient été exposés là à une bien pressante tentation, je ne compreodu
guère comment ils n'en sont pas sortis tous les deux perclus.
(P/ loo et lOi ). Chactas fait un portrait du missionnaire fort intéressant , mais où se trouve encore cette malheureuse recherche qui écarte toujours la vérité , ou au moins la clarté. Son nez aquilin, dit-il, sa longue barbe awnent quelque chose de sublime dans leur quiétude , et comme d^aspirant à la tombe par leur di'-^ rection naturelle vers la terre. Qu'est-ce que la quiétude d'un nez et la quiétude d'une barbe ? Qu'est-ce que le sublime de cette quiétude?
Quel mérite est-ce à un nez et à une barbe d'aspirer à la tombe? Mais je me reproche ces observations; car la critique la plus sévère qu'on puisse faire d'un tel passage, est de le rapporter.
(P. 112*) Chactas, décrivant un pont naturel, tel que celui qui se trouve en Virginie, dit au jeune Fratiçais qui l'écoute : « Les hom-o » mes , mpn fils , surtout ceux de ton p^y s ,
» imitent souvent la nature , mais leurs copies » sont toujours petites. Il n'en est pas ainsi de )} la nature , quand elle se plaît à copier les i) ouvrages des hommes; alors elle jette des )) ponts du sommet d'une montagne à une au-»
)*> trp montagne , répand des fleuves pour ca*s
M naux , sculpte des monts pour colonnes ^ et » pour bassins^ creuse des mers, d
Cette réflexion est &usse dans toutes ses parties. Les hommes , en faisant des ponts > n'ont pas pensé à imiter la nature^ mais à passer les rivières^ les torrens; et, lorsqu'ils ont con* struit les aqueducs qui amenaient les eaux à l'ancienne Rome, et des ponts sur les fleuves les plus rapides , et le pont du Gard , etc. , ils ont fait de grandes choses, des choses plus grandes que le pont naturel de Virginie, si l'on entend par grandeur autre chose que l'étendue de l'espace qu'elles occupent , et qu'on y fasse entrer tant d'autres élemens dont se compose l'idée raisonnable de la grandeur.
Bien"" moins encore la nature a-t-elle imité les ouvrages des hommes ; elle est avant l'homme , et ses ouvrages les plus grands ont devancé tous les travaux de l'industrie humaine. Cette idée de la nature est même contraire à celle que l'auteur veut donner de sa grandeur , puisqu'il lui fait imiter les ouvrages des honounes, qu'il regarde comme petits et mesquins. Il U rapetisse beaucoup en lui faisant répandre uu fleuve pour faire un canal , et taillant des montagnes, pour en faire des colonnes, si le canal de Languedoc et les eoloigmes antiqae^ sont d^ petites çkqses.
(P. iiy.) « Les ondes répétaient la dente«i> lure des bois et des rochers qui s'enchaînaient M sur leurs rives* n
Voilà du genre descriptif dans lequel l'auteur dit ailleurs qu'il croit pouvcnr se dispenser d'être simple ; mais encore £siut-il toujours être entendu^ et qui peut entendre ce jargon? N'est* on pas tenté de prier l'auteur de se déméia" pkoriser, comme fait don Japhet pour être entendu du bailli?
Me voici arrivé à une des parties les plus admirées dans le roman , les discours du missionnaire à Atala mourante , et au jeune sauvage désespéré, dans lesquels il y a, en effets de belles choses, mais souvent gâtées , k mon avis^ par l'inconvenance et l'invraisemblance qui les accompagnent.
Le missionnaire commence par dire à Atala,»
qu'elle perd pen de chose en perdant ce mondç (pag. i5o);et, comme elle perd son amant qui est tout pour elle , elle ne peut ni entendre la morale du missimmaire ^ ni y croire. Si elle l'entend, son premier sentiment doit être de trouver ce f»*étre un homme bien dur.
« Malgré la solitude où vous avez vécu^ j) vous avez connu les chagrins, et que pense- » riez vous. donc, si vous eussiez été témoin » des maux de la société ; si , en abordant aux
M rivages d'Europe , votre oreille eut été frap- » pée du loQg eri de douleur qui »elève de » cette vieille terre , qui n'est que la cendre » des TOprtfi , pétrie des larmes des vivans? w
Ce sont là des sentimens misanthropiques et faux y qu'on prête mal à propos à un homme en qqi on suppose autant de raison que de vertu. Sur cette vieille terre fleurissent les arts utiles et agréables y régnent des lois plus ou moins imparfaites^ mais qui assurent la vie <}es hommes, leur liberté, leur propriété , au moins dans létat ordinaire des choses» Là se trouvent beaucoup de jouissances douces pour un grand nombre d'hommes, tandis que ceux qui en ont le moins sont encore partagés mieux que les sauvages. Là se trouvent la religion et tous ses bienfaits, que le missionnaire ne peut méconnaitre, et qui adoucissent les misères humaines, etc. Le mis^onnaire, en 4isant que l'Europe n'est que la cendre des morts, pétrie des larmjes des vivans, en donne dope à Atala une trè&-fausse idée.
La }euue fille ne peut-elle pas lui répondre^ aussi ? Que me fait votre Europe où je ne veux pas aller? Nos déserts e% mon amant me suffisent, et vous me donnez i^ une bien insuffisante consolation.
a Les reines, lui 4it-îl encore, ont été vues IL 5
» pleurant comme de simples femmes , et Ton » s'est e'tonné de la quantité dd larmes que coii- » tiennent les yeux des rois. »
La jeune fille sauvage de dix-huit ans, qui n'est jamais sortie de l'enceinte occupée par sa peuplade , ne peut avoir aucune idée des rois et des reines quôn a {fus pleurant y et de ce qull y k d'étonnant à leur voir verser des larmes ; encore moins peut -elle entendre la figure bizarre qu'emploie Torateur voulant faire mesurer la douleur des i:ois sur la quantité de larmes que contiennent leurs yeux.
)) Est-ce cotre amour que vous regrettez? — » Eh! mon père, sans doute. — Ma fille y il ï) faudrait autant pleurer un songe. — Je suis ^) votre servante : les plaisirs que je regrette » sont réels, et ne sont pas des songes. »
Mais voici qui est pis de là part du mission-* naire : « Gonnaissez-vous le cœur de l'homme, • )) et poumez-vous compter les inconstances de » son désir? Atala, un jour peut-être le dégoût » fut venu avec la satiété , et Ton n'eût plus » aperçu que les inconvéniens d'une union » pauvre et méprisée. »
L'auteur oublie d'abord ici la situation des personnages qu'il met en scène. Ce discours semble adressé à une jeune paysanne que la mort empêche d'épouser le seigneur de son
TÎUage; mais il ny a point ici d'union mal assortie : Chactas est bon pour Atala , et Atala pour Chactas.
Mais ce n'est pas tout : cette morale du missionnaire est ridicule à prêcher à la pauvre fille, dans le moment où elle se trouve. Comment a-t-on le cœur de lui annoncer, sans en rien savoir, que Chactas lui aurait été infidèle ? Comment, avec la passion qu'on lui prête, peut-elle le croire ou même le craindre? Et des prédictions auxquelles elle ne peut croire , ne peuvent être pour elle des motifs de consolation.
L'exemple d'Adam et d'Eve, que le missionnaire allègue à Atala pour lui persuader qu elle n aurait pas été heureuse avec Chactas , est très-mal choisi , tant parce qu'il ne prouve rien , que parce qu'il n'est pas dit dans la Bible qu'Adam et Eve aient jamais cessé de s'aimer.
Je vous épargne les détails des soucis du menage , les reproches mutuels , les disputes et les peines secrètes qui {veillent sur Voreiller du lit conjugal , les douleurs de V enfantement , la perte des epfans , etc. Ce sont là autant de lieux communs, fort insuffisans à calmer une douleur présente et vive , et puis comment la jeune sauvage peut-elle entendre le style emphatique
du P. Aubgy , les peines qui ifeîUent sur Vo^ reiller du lit conjugal ?
Le missionnaire termine l'énumération des peines de la vie > en exprimant un sentiment vraiment révoltant. « Si un homme ^ dit-il, re* » venait à la lumière y quelques années après » sa mort , je doute qu'il fût revu avec joie par » ceux-là mêmes qui ont versé le plus de larmes » à son trépas : tant notre vie est peu de chose , » même dans le cœur de nos amis ! »
On voit facilement que cette morale désolante y qui ne croit ni à Tamour constant , ni à lamitié sincère , doit être étrangère à Atala ; qu'elle ne peut y croire , ni par conséquent y trouver des motifs de consolation.
Je dirai , à cette occasion , que les idées que l'auteur prête a son missionnaire, de ITiomme, de ses sentimens , de ses passions , de la société civile , et en général de la vie humaine , me semblent teintes d'une sorte de fanatisme ; je ne dis pas d'un fanatisme intolérant et pei>sécuteur , mais du même fanatisme qui a Rempli les déserts de solitaires arrachés aux travaux et aux devoirs de la vie , et a enseveli dans des retraites séparées du monde tant de créatures qui en auraient fait la force et l'ornement : car
si la terre n'est , comme il le dit, qu'une vallée de larmes y qu'une cendre des morts , pétrie des
larmes des vivans ; si l'on ne peut croire ni à l'amour ^ ni à l'amitié ; s'il est beau à de jeûnes filles de sacrifier leur beauté aux chefs-d'œuvre de la pénitence ; s'il y a quelque mérite à mutiler cette chair révoltée^ dont les plaisirs ne sont que des douleurs : ce n'^st pas la peine de naître , ce n'est pas la peine de vivre , ce n'est pas la peine pour le§ hommes de se réunir en société : si ce n'est pas là du fanatisme y je demande à l'auteur de nous en donner sa définition.
Et il ne faut pas croire que ces maximes fausses et exagérées soient échappées à l'auteur dans la chaleur de la composition ^ en faisant parler son missionnaire. C'est sciemment et avec réflexion qu'il les lui prête ^ pour ne pas imiter ceux qui jusquà présent ont mis les prêtres en action , et qui en ont fait des espèces de philosophes , toutes les fois qu'ils n'en ont pas fait des scé-lérats ( Foj. la préface , pages i8 et 19).
Comme on ne peut pas supposer que l'auteur ne connaît ni le Las Casas des Incas , ni le curé de Mélanie ( et j'en pourrais citer quelques autres ) , il faut qu'il les regarde l'un et 1 autre comme entachés de philosophie , et qu'ils ne soient pas assez religieux pour lui. Ce sont pourtant là deux beaux caractères^ en qui rhomrae le plus religieux , sans fanatisme comme sans impielé , ne désire rien , et à qui
il t\è reproche rien. Pour Tintérêt de sort plan^ et le succès durable de son ouvrage , Tauteûr d^Atâla eût bien fait de contenir son missioniiairé dânsf les bornes que n^ont pas cru devoir passet" les auteurs des Incas et de Mêlante. Il eût alors observé le précepte de saint Paul , sa-perê ad sobriètatem , fort nécessaire à suivre en traitant de telles matières y au temps où nous sommes.
L'inconvenance et Tinvraîsemblance ne sont pas moins marquées dans les discours du missionnaire , comme rapportés par Chactas , qui ha pu ni les comprendre qtiand ils ont été tenus, ni s'en, souvenir si long-temps après.
Chactas n a que vingt anâ lorsqu'il est pris par les Mîscogulges et qull fuit avec Atala; et pendant les trente mois qu'il a passés chez les Espagnols, à Saint- Augustin, où il lui a fallu d'abord apprendre la langue de ses maîtres , il à constamment refusé d'embrasser la religion chrétienne 4
Non-seulement Chactas n'est pas chrétien à l'époque où il rencontre le missionnaire , mats il ne l'est pas encore cinquante-trois ans après, lorsqu'il raconte ses aventures à René, comme il le dit lui-même, p. lôgj et de plus, dans tout son récit , il parle en idolâtre, con^meJorsqu'il dit que les Natchès et les Espagnols furent
yaincuâ , parce qu Areskoui , le dieu de la guerre chez les sauvages américains > et les manitous , ne leur furent pas favorables , et lorsqu'il invoque les esprits du désert, etc.
Observons enfin cette circonstance importante, qu'à l'époque où il fait son récit, il s'est écoulé cinquante-trois ans depuis la mort d'Atala.
Cela posé, je demande comment Chactas, à l'âge de vingt ans , idolâtre et sauvage , a pu entendre un seul mot des discours admirables que le missionnaire fait sur Dieu et sur h bçnheur des justes , pag. i6o ; . Conunent il a pu comprendre le langage mystique de la religion catholique dans la bouche du prêtre , disant à Atala :
« Que les plaisirs de la chair révoltée ne sont » que des douleurs; que la couronne des vierges » se prépare pour elle , et que la reine des n anges l'appelle pour la faire asseoir sur un » trône de candeur, parmi les filles qui ont » sacrifié leur beauté aux chefs - d'œuvre de la » pénitence; qu'elle est une rose mystique, et )) qu'elle va trouver dans le cercueil le lit » nuptial où elle se réunira à Jésus-Christ, n
Je demande comment Chactas , idolâtre et demeurant tel, a pu apercevoir « que toute w l'humble grotte était remplie de la grandeur
h d'un trépas chrétien , et coniprcndre ce qtic h c'est qu^un trépas chrétien. .
» Comihent il a pu voir la grotte illuminée , h entetidre dans les airs les paroles des anges ^ h et les irémissemens des harpes célestes , et >) voir Dieti lui-même sortir du flanc de la V) montaghe? »
Enfin > car il faut borner cette énumération^ que je pourrais éteîidre bien davantage, comment il à pu observer> idolâtre - et demeurant tel, cr la langue d'Atala, qui vient, avec un » profond respect^ chercher le Dieu que lui pré- )) sentait la main du prêtre? »
Les conteurs doivent avoir bonne mémoire, s'ils veulent mettre d actord toutes les parties de leur récit , et s'ils ne veulent pas que leurs caractères se démentent, ni qu un fait soit en contradiction avec un autre fait.-
Iti , il parait que l'auteur, dans le feu de la composition, à complètement oublié l'ignorance et l'idolâtrie de son jeune àauVage , en lui faisant faire, par le missionnaire, tant de beaux discours auxquels il n'a dû rien entendre , et qu'il n'a pu trouver ni beaux ni vrais , s'il les a compris.
Mais il y a une autre invraisemblance non moins choquante , c'est de faire rapporter fî^ dèlement par Chactas des discours qu'il a en-^
tendus cin<juânte-troîs ans auparavant , et qu'il n'a pas dû comprendre âtt moment ou il les a entendus; car il eât/ certes, bien impossible de se souineôir, aii bout de cinquante trois ans, d'un discours qu'on n'a pas cmnprîs lorsqu'il a été tenu.
On peut tenter d'écarter ces reproches dlnvraiseniblance , en disant que le sauvage qui raconta à soixante-treize ans ce qui lui est arrivé à vingt, peint les circonstances de la mort d'Atala , et rend les discours du missionnaire, d'après leS idées et les connaissances qu'il a acquises depuis , « en conversant avec w tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, » et en assistant aux tragédies de Racine et aux » oraisons funèbres de Bossuet. )i
Mais d'abord cette excuse ne peut être employée par l'auteur, qui nous donne Chactas, h l'époque où il fait son récit, comme n'étant pas encore chrétien , et qui ne peut , par conséquent , lui Êiire dire qu'il a i^u Dieu et entendu la 9oiœ des anges , etc.
En second lieu , même eïi supposant Chactas, à l'époque de son récit , très-bon chrétien et familiarisé avec la langue mystique des dévots , il est contre toute convehance, en lui faisant raconter la mort d'Atala, de le faire parler d'après des opinions qui n'étaient pas alors les
siennes , et de lui £dre employer un langage qvL alors il ne pouvait pas entendre. 11 ne peut et ne doit peindre ce spectacle qu'avec les couleurs sous lesquelles il Ta vu ^ lorsqu'il ignorait encore qu^i7 jr as^ait pour les vierges une cou-^ rorme et un trône de candeur, et qu'elles seront les épouses de Jésus- Christ , etc .
Il peut bien dire qu'il vit donner à Atala , par le prêtre^ une hostie blanche comme la neige (quoique cette grande blancheur n'ait rien de pathétique ) ; mais il ne peut pas dire « qu'il vit alors Dieu sortir des flaincs de la » montagne^ et la langue d' Atala s'avancer, » avec un profond respect , pour chercher le » Dieu, etc. »
Enfin on voit, par cet endroit, que l'auteur ne s'est pas donné la peine ou le temps de mettre dans son petit ouvrage l'ensemble si nécessaire à toute espèce de composition^ et de pratiquer le précepte d'Horace : Ponere totum.
(P. i6o.) « Le flambeau de la religion à la » main , le missionnaire semblait précéder » Atala dans la tombe, pour en montrer Jes M secrètes merveilles , et toute l'humble grotte » était remplie de la grandeur d'un trépas » chrétien. »
J'ai déjà remarqué que le sauvage idolâtre
tte peut ni entendre ni dire un mot de tout Cela ; mais je demande ici ce que la tombe a de merveilleux : ce que la religion nous enseigne de l'autre vie est admirable sans doute ; mais ces merveilles ne sont pas dans la tombe.
On n'entend pas mieux , et le sauvage doit comprendre encore moins que nous, ce que c'est, que la grandeur d'un trépas chrétien. On dirait fort bien, en style religieux, la beauté d'une mort chrétienne , mais jamais sa gran" deur. Un chrétien mourant implore la miséricorde de Dieu , se résigne à sa volonté , espère les biens éternels : mais , dans tout cela , il n'y a rien de grand pour celui qui ne veut employer que les mots propres.
(P. 162.) Atala mourante demande pardon à Chact^s des maux quelle lui a causés : « Je » vous ai , dit-elle , beaucoup tourmenté par » mon orgueil et mes caprices. »
L'auteur oublie là , et le caractère qu'il a donné à la jeune sauvage, et la peinture qu'il a faite de son dévouement à Chactas , et la vie qu'ils ont menée l'un et l'autre , et enfin la courte durée du temps qu'ils ont passé ensemble , et qui n'est que de 5o et quelques jours. Où ?
quand ? comiyient ? à quelle occasion ? par quels moyens a-t-elle pu tourmenter Chactas de son orgueil et de ses caprices ? C'est là la
confession d'une coquette très - ciyilisée ; et quand la pauvre fille eût eu ces belles dispositions ^ elle n'a eu ni l'occasion , ni le temps de s'y livrer.
( P. 1 70. ) (c Pour te peindre aujourd'hui le » désespoir qui saisit mon cœur lorsqu Atala » eut rendu le dernier soupir , il faudrait que » mes yeux fermés pussent se rouvrir au soleil » pour lui demander compte des pleurs qu'ils » versèrent à sa lumière. »
Ceci ne s'entend point. Comment Chactas pourra-t-il peindre mieux son désespoir , lorsqu'il aura demandé compte au soleil des larmes qu'il a versées avant qu'il fût aveugle ? Que ce compte lui soit rendu ou non ^ son désespoir sera toujo\irs au-dessus de l'expression ; c'est ce qu'il veut dire, et ce qu'il pourrait dire plus simplement ou du moins plus intelligiblement.
(P. 176. ) Le missionnaire et Chactas veillent auprès du corps d'Atala. « La lune prête son w pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se n lève au milieu de la nuit, comme une blann che vestale qui vient pleurer sur le cercueil )) d'u)ie compagne. Elle répand dans les bois » ce grand secret de mélancolie , qu'elle aime » à raconter aux vieux chênes et aux rivages » antiques des mers. »
Les vestales viennent là fort mal à propos..
Ce n^est pas là le langage de la douleur ] ce ne' peut être celui du personnage qu'on met en scène , et qui ne peut pas penser ajix vestales , ni même à la lune , en peignant une situation aussi déchirante. Cest là de la prose poétique^ qui montre Fauteur à découvert, et non un dis-« cours dramatique approprié au personnage.
Je demande aussi ce que c'est que le grand secret de mélancolie que la lune raconte aux chênes. Un homme de sens, en lisant cette phrase recherchée et contournée , en reçoit-il quelques idées nettes? Delille, Saint-Lambert , Le Mierre , Malfîlâtre , ont fait de la nuit des
descriptions pleines de charmes , qui nous font éprouver cette douce mélancolie qu'inspire et nourrit l'aspect de l'astre de la nuit , poursuivant son cours paisible sur un ciel pur ; mais aucun n'a dit que cette mélancolie était un secret ; et si la lune raconte , commient estce un secret ? et comment le raconte-t-elle aux vieux chênes et aux antiques rivages' des mers^ plptôt qu'aux vallées profondes , aux montagnes et aux fleuves \
Ibid. Chactas raconte que le missionnaire , veillant auprès du corps mort d'Atala , « plon- » geait de temps en t^mps un rameau fleuri » dans une onde consacrée, et puis secouant
» la branche humide y parfumait la nuit des » baumes du ciel. »
Quel langage dans la bouche d un homme au désespoir ! Quelle recherche pour dire que le prêtre aspergeait d^eau bénite la chambre et le corps gisant ! il ne faut pas tenter d agrandir, au moins par-delà de certaines mesures, de petits objets. Ces dénominations de parfums et de baume du ciel ne peuvent être données à un peu d'eau commune et salée , qui n'a ni baume ni parfum. On voit d'ailleurs combien cette forme est éloignée de V extrême sim^ plicité que l'auteur nous assure qu'il a recherchée dans le style. Enfin , comment Chactas, idolâtre à l'époque où l'événement qu'il raconte s'est passé , et même encore au moment où il le raconte , a-t-il pu ou peut-il voir, dans l'eau . bénite , les parfums du ciel?
( P. 1 79. ) Le missionnaire et Chactas enterrent Atala. « Je répandis, dit Chactas, la » terre antique sur un front de dix - huit prin- » temps. »
En écrivant de telles choses ou en les admirant, on ne se met pas assurément à la place de celui ' qu'on fait parler. Quelle froide antithèse que celle de la terre antique y avec le front de dix-huit primtemps! quelle recherche dans Jies expressions d'un homme désolé ! Je prie les
lecteurs de se figurer Chactas Banglottant ces paroles : Je répandis la terre antique sur un front de dix^huit printemps.
(P. i8i.) «Croyez-moi, mon fils, dit le » missionnaire , les douleurs ne sont point éterj) nelles , parce que le cœur de l'homme est fini ; » et c est une de nos plus grandes misères , » que nous ne $ommes |kis même capables » d'être long-temps malheureux. »
Ce n est là qu'un paradoxe qui ne soutient pas l'examen. Il est évident, au contraire, que l'être qui ne peut pas être long-temps malheureux , en est , par là même , moins misérable , puisque la durée de la souffrance est , sans doute, un des élémens qui se combinent avec son intensité pour composer le malheur.
II. est vrai, comme l'ont éprouvé tous ceux qui ont ressenti de grandes douleurs, qu'au moment où l'àme en est le plus cruellement navrée , la pensée qu'on lui présente ou qui se présente quelquefois d'elle-même , qu'on se consolera quelque jour de la perte d'une épouse adorée , d'un enûint chéri , d'un tendre ami , est très-douloureuse et contribue un moment à accroître nos regrets. Mais ce n'est là qu'une peine fugitive et une exagération de notre douleur même : la raison ne nous en montre pas moins , commue uin bienfait de la nature , l'or*
ganisation de rhomnie^qui le rend incapable de nourrir une douleur éternelle. C'est donc s'exprimer sans justesse et sans vérité , que de dire que nous Bommes d autant plus malfaeu-:
reux , que notre malheur ou le sentiment de notre malheur ^t moins dunable : ce qui équir vaut a dire que nous ^sommes d'autant plus^ malheureux que nêus le sommes moins.
Je ne pousserai pas plus loin ces observations de détails , que j'aurais pu aisément grossir du double , et qui sont déjà trop nombreuses. Je finirai par quelques réflexions générales sur le fond du roman et sur le style de l'ouvrage.
Quant au fond , l'auteur en fait valoir Fextrème simplicité. Atafa; dit-il, comme le Phîloctète (sans doute celui de Télémaque) , n'a que trois personnages.
J'observerai que le mérite de la sim^^cité du fond et du petit nombre de personnages/ ne ^aurait être bien grand dans un ouvrage d'une aussi courte étendue qu'Atala. Conserver cette simplicité dans im roman de «deux cents page^ in-i8, dont la moitié est en descriptions et en longs discours , ce n'est pas avoir vaincu une bien grande difficulté ; et la preuve en est dans la multitude d'ouvrages estimés où elle a été vaincue, tels que Dapknis, Le Premier Nwiga-teur de Gessner, Abelj La Chaumière indienne ^
f^aid et Virginie de Saint-Pîerre , Ziméo et YAbenakis de Saint-Lambert , plusieurs des Conter moraux de Marmoatel , etc. , et ne pouvons-nous pas blâmer ici \^ facilité avec laquelle de nouveaux écrivains semblent oublier les productions Içs plus e^^mables de leurs de-vanciers y dans lesquelles ils ont appris à lire et à penser ?
Les caractères appartiennent ^u (ond': disons , quelque chose de ceux d'Atala.
« L'auteur se flatte qu'on trouvera, dails » la femme qu'il a cherché à peindre , un » caractère assez nouveau, et que c^est une h chose qu'on n'a pas assez développée , que » les contrariétés du cœur humain , etc. »
Les contrariétés que l'auteur montre dans le cœur d'Atala , résultent de l'obstacle qu'un serment indiscret de virginité oppose à son union avec Ghactas, et du combat de son amour avec sa religion. Dans tout le caractère d'Atala, il n'y a pas vestige d'aucune autre contrariété* Or, ce combat de la religion et de Tamour est une chose développée dans un assez grand nombre d'ouvrages, pour qu'il soit étraags^ d'entendre dire que c'<est un caractère nou veau. L'auteur peut-il publier Héloïse et Zaïre , en qjji ces combats sotit décrits avec tant de vérité et un intérêt si touchant.
Sa
Il est aisé de s'apercevoir que le Caractère du sauvage est incertain et na point d'unité.
L'auteur nous dit lui-même qu'il l'a fait moitié Sauvage et moitié civilisé, c'est-à-^ire qu'il n'est ni l'un ni l'autre; il n'est non plus ni chrétien ni idolâtre : il n'est pas chrétien , puisqu'il croit encore à Areskoui et aux Manitous , et aux esprits du désert ; et il n'est pas idolâtre , puisqu'il voit Dieu sortir des flancs de la montagne et qu'il ne doute point que , par la vertu des paroles du prêtre célébrant la messe sur le rocher, « le grand mystère ne soit accompli, et » que Dieu n'ait descendu sur toutes les forêts , )) comme il l'a senti descendre dans son cœur. » Son caractère est donc mêlé, comme nous verrons tout-à-l'heure que l'est son style, ainsi que le dit l'auteur lui-même.
Enfin le caractère du missionnaire a des beautés; mais il a aussi de grands défauts, dont le principal est de parler sans cesse à ses jeunes sauvages un langage que l'un ne peut pas entendre , et qui est pour l'autre souvent déplacé et sans convenance. J'en donnerai encore deux exemples.
A la page 97 , les jeunes sauvages sont abordés par le missionnaire, qui vient à leur secours et leur offre ses soins. Le jeune homme observe que la barbe et les cheveux du vieillard sont à
^)oitié brûlés par la foudre ( accident qui n'a pas pu laisser le. pauvre missionnaire en vie) , et lui dit : Quel cœur as-tu donc , toi qui ri as pas craint d'êtrefrappé par lafoudre? Craindre, repart le missionnaire , lorsqu'il y a des hommes en péril et que je puis leur être utile ! je serais donc un bien indigne serviteur de Jésu#* Christ? « Mais sais-tu , lui dit le sauvage , que » je ne suis pas chrétien ? Jeune homme , lui ré- » pondit Termite , vousai-je demandé votre reli- » gion ? Jésus-Christ a-t-il dit : mon sang lavera » celui-ci et non celui-là ? » Et là - dessus il fait à ce pauvre sauvage un sermon de la passion , où il lui parle de la oroix et de la couronne d'épi* nés ; propos fort édifians , mais qui ne peuvent être pour le jeune homme que des mots auxquels il ne peut attacher aucune idée.
J'ai dit aussi que les discours du missionnaire à Atala sont souvent déplacés et sans conve-: nance : c^est ce que nombre de traits rapportés ci-dessusprouvent suffisamment. Et quelle con* venance y a-t-il à donner à une pauvre fille sauvage^ mourante, et arrachée à l'objet de spa amour, les malheurs des rois et des reines et ceux des sociétés civilisées de l'Europe, pour des motifs de consolation? On voit que de tels discours s'adressent, à l'insu de l'auteur, à des
habitansde Paris et du faubourg Saint^ermain ^ paroisse Saint-Sulpice.
Je passe au style : écoutons d'abord la théorie de Fauteur sur cet objet.
(c Je ne dissimule point , dit-il , dans sa pré- }) ùce f <|ue j'ai cherché l'extrême simplicité de >^ style, la partie descriptive exceptée; encore » est-il vrai que , dans la description mêmç , » il est une manière d'être a la fois pompeux et » simple ; depuis long-temps , je ne lis plus » ijpi Homère et la Bible. Heureux , si j'ai fondu , » dans les teintes du désert les couleurs de ces » deux grands modèles ! >)
(( Chactas, continue-t-il , l'amant d'Atala, » est un sauvage né avec du génie et plus d'à » moitié civilisé y qui sait non-seulement les n langues vivantes , mais encore les langues » mortes de l'Europe ; qui a vu la cour de » Louis XIV j qui a conversé avec tous les » grands hommes de ce siècle fameux ; qui a » assisté aux fêtes de Versailles , aux tragédies » de Racine et aux oraisons funèbres de Bosi) suety etc. n doit donc s'exprimer dans un » style mêlé ^ convenable à la ligne sur laquelle » il marche entre la société et la nature. Cela » m'a donné de grands avantages , en le faisant » parler en«auvage dans la peinture desmœurs^ » et en Européen dans le drame et la narration;
}) sans cela , il eût fallu renoncer à l'ouvrage* » Si je m'étais toujours servi du style indien ^ » Atala eût été de l'hébreu pour le lecteur ».
11 y a une partie de cette théorie que je n'entends pas. Par exemple ^ je ne sais point qu'il y ait une manière d'être à la fois pompeu:x et simple , quoique je sache bien qu'il y a des occasions et des sujets où l'on peut être pompeux et se diàpeilser d'être siiïiple ; /je n'entends pas mieux ce que c'est que marcher entre la société et là nature , etc.
Je ne comprends pas non plus ce que c'est que fondre les couleurs ^'Homère et de la Bible dans les teintes du désert : c'est sans doute un hébraïsme , et je n'entends pas l'hébreu.
Mais ce que j'entends de cette théorie , il me semble que l'auteur lui-même ne le pratique pas; cette extrême simplicité de style qu'il a cherchée , ne se montre dans aucune partie de son ouvrage. Je puis renvoyer , pour appuyer ce jugement , aux nombreux exemples que j'ai cités, où FafFectation et la recherche apportent une telle obscurité , que la première critique qui s'offre à Tesprit , est le plus souvent cette question : Qu est-ce que cela signifié ?
L'auteur nous apprend que c'est pour avoir le droit de faire parler son sauvage en style mêlé y c'est-à-dire en style sauvage, dans la
peinture des mœurs , et en style européen ^ daufi la narration , qu'il l'a fait aller à la cour de Louis XIV > et converser avec • les grands komihês de ce siècle Êimeux.
Ce Bérait là , sans doute , un résultat bien petit du voyage du sauvage en Europe : car les bell)es contiâisisances qu'on lui donne ne sont d'ailleurs mises îén œuvre en aucun endroit du roman > et sont aiiisi dti bien tout-à-fait perdu tant pdur lui que pour lious.
Mais l'auteur n'a pas même pu raisonnablement , et sans blesser lès lois du goût , tirer , de cette supposition , cet a^nïage pre'tendu , qu'il appelle grand , de /faire parler son sauviage en istyle mêle ; et voici pourquoi t
Tous les événemens dû roirian se passent lorsque Cbactasn'a que vingt ans > et avant qu'il soit allé en Europe prendre aes leçons de
feossuet et de Ténélon ; et comme il ne peut et
ne doit les peindre que comme il les a vus > on ne voit pas à quoi a pu lui servir le voyage^ Quel avantage troùve-t-on d'ailleurs à Faire parler un homme d'un style mêlé ? tout homme a son style et n'en a qu'un. Si un écrivain fait parler plusieurs personnages > il donnera à chacun son style ; Clarisse n'écrira pas du même style que miss Ho^ , ni le colonel Morde*
comme Lovelace; mais chacun d'eux aura cbn^ stamment le même style.
N'y a-t-il pas aussi un contre-sens à donner, à un sauvage revenu dans ses forêts , après avoir • vu l'Europe , un style mêlé ? L'auteur qui , dans le drame , doit toujours demeurer caché , peutil se démasquer mieux qu'en employant alternativement deux styles diflférens , si tant est qu'il en puisse venir à bout?
Je dis si tant est , car l'auteur n'exécute point le projet qu'il annonce ^ de faire parler à Chactas le style sauvage dans la peinture des moeurs ^ et le style européen dans la narration. On voit sans cesse les expressions, les images de la langue sauvage employées non-seuleinent dans le récit proprement dit , mais dans les descriptions qui appartiennent aussi à la narration , et non à la peinture des mœurs. Aussi pouvonsnous dire à l'auteur qu'il- est tombé dans l'inconvénient qu'il avait craint , et que son langage indien et sauvage est souvent de l'hébreu pour ses lecteurs : témoin les exemples nombreux que nous avons cités et auxquels nous ajouterons ceux que nous fournit la page 84 dans la description d'un orage.
(c La lune de feu , dit Chactas, avait commencé son cours. Les voix de la solitude s'étei^ gnirent , les forêts muettes demeurèrent dans
un calme universel , et les roulemens du tonnerre en firent sortir des bruits sublimes; le sol humide murmurait autour de nous ; des colonnes de fumée assiègent les nues , qui dé-^ gorgerù leurs foudres dans le vaste embrasement ; et les clam&irs des fleuves , les cris des fantômes^ les sifflemens des tonnerres^ tous ces bruits multipliés par les échos du ciel et des montagnes^ assourdissent le désert.
C'est là sans doute , une narration ou description , ce n'est pas une peinture de moeurs ; et je demande , au nom du goût et de la raison , si c'est là du style européen ; et qui jamais , en Europe^ parmi nos bons écrivains^ a parlé cet inintelligible langage ? Certes, Chactas n'a pu l'apprendre ni de Bbssuet ni de Fénélon , et il n'était pas nécessaire de le mettrç à leur école , s'il devait en profiter si peu.
Je confirmerai l'observation précédente , en faisant remarquer combien l'auteur a prodigué indistinctei!hent , dans tout le cours de son ouvrage , les expressions que nos novateurs appellent bibliques , homériques , ôssiardques , et qui ne sont souvent chez eux^que bizarres et sauvages , quoiqu'ils crojient y trouver de grandes source^ de beautés.
Chactas appelle le missionnaire :
- L ancien des hommes ,
LTiommé des anciens jours , Le vieux génie de la montagne ^ L'ermite des rochers.
L'homme du rocher , Le fchèf de la prière.
Le jeune sauvage est appelé par sa com^ pagne :
L'enfant des hommes , L'homnie du désert.
Atala y La fille de l'exil , La fille du désert , La fille du pays des Palmiers.
Les sauvages , Les enfans des cabanes.
L'incendie ,
Une chevelure de flammes.
Le bruit que fait le Mississipi dans son cours rapide ,
La grande voix du fleuve , Les clameurs du fleuve* Un conteur agréable , parmi les sauvages \ a mis dans son récit :
La fleur du désert et la ^âce de la cabane.
Partout abondent des expressions étranges ; des cadastres de pins et de chênes ; des savanes c[ui se déroulent k perte de vue ; le numnure ^un vêtement , pour le bruit que fait un vête-
knent en traînant sur l'herbe; les larmes d'Atala qui font le bruit dès grandes eaux en tombant dans la fontaine >• la lumière de la lixne flottant sut la cime indéterminée des forêts ; le désert qui déroule , devant les fugitifs , ses solitudes démesurées ; des cabanes suspendues au front de la montagne ; la patrie absente pour signifier la patrie dont Atala s'est éloignée ; des bruits sublimes sortaLiii des forêts; les cicatrices des passions étouffées par les vertus, etc.
J'avoue que je ne vois pas ce que ces formes ont de si admirable ^ et de si sublime , qu'il faille se féliciter de les avoir imaginées, et s'extasier en les trouvant dans un ouvrage moderne. La plupart de ces expressions accusent la pauvreté des langues qui les ont employées les premières , et qui ont eu recours à la réunion de deux substantif , feiute d'avoir des adjectifs propres à exprimer les qualités du sujet , ou même à le distinguer dans son espèce:
Que signifie la fille du désert ? Si elle était seule dans tout le dése^ , cette dénomination l'indiquerait sans équivoque; mais il y. en a des milliers^ d'autres , dont chacune a autant de droit qu'elle de s'appeler la fille du désert. .
Je dis la même chose de la fille de V exil , et de la fille du pays des palmiers , et des enfans des cabanes^ et de Vhomme du désert. Non-
seulement ces formes ne me paraissent pas bél-^ lés ; mais elles sont pour moi à peu près inintelligibles.. Si d'autres lecteurs en sont ravis ^ je les félicite d avoir du plaisir et de l'admiration plus facilement que moi , et je leur par^ dbnne de s'écrier en me plaignant :
Les délicats sont malheureux , Rieîi ne saurait les satisfaire.
Mais qu'on aime ce genre^plus ou moins > il ne faut pas dire qu'il est simple , puisque toutes ces expressions sont fort recherchées* La prétention de l'auteur est pourtant une ex^ trême simplicité dans le style ^ aussi bien que dans lé fond.
On nous dit : ah ! c'est un homme qui sent vivement et profondément , et qui ne peut pas compasser tous les traits dé son tableau ; qui est emporté par s^ sensibilité au - delà des limites des expressions communes y et que les âmes sensibles devinent et entendent sans le froid intermédiaire d'un style pur et précis.
Tout cela y charlatanerie pure y mauvaise ex'> cuse du style emphatique , recherché et obscur. L'auteur sent viv:ertient :^ tant mieux pourlui ; mais il s'agit de moi y et il s'est chargé de me faire; sentir ce qu'il sent lui - même ; c'est son affaire. Je ne suis pas obligé de faire sa
besogne et dé me battre les flancis y et de trouver dans mon imagination et la mobilité de mon âme ^ les sentimens (ja'il n'exprime pas clairement : son style ^ ses expressions doivent me les transmettre ^ et , s'il n'en vient pas à bout; quand même j'arriverais au but tout seul ^ il aura manqué le sien.
Dans la vérité , c'est un mauvais modèle à prendre que ces harangues de sauvage , où étincellent quelquefois des beautés neuves et naturelles , mais dont le fond n^est ^ le plus souvent , qu'un galimatias vide de sens , et qu^'on ne peut regarder que comme le bégaiement de l'enfance. Les jeunes gens sont sujets à prendre cela pour de l'éloquence et du sublime. C'est une erreur qui a des suites jfacheuses , parce qu'elle leur cache les difficultés de / Fart d'écrire. Quel est le mot qui rend l'idée
avec le pins de vérité? et , ♦si on veut peindre l'objet, quel est celui qui en présente l'image la plus distincte et la plub vive ? quel est le pouvoir d'un mot mis à sa place? Voilà ce qu'il faut étudier toute sa vie, et ce qu'on n'apprend point , et surtout ce qu'on n'exécute point avec du style et des formes bibliques, ossianiques , sauvages, etc.
n me reste a m'excuser auprès des admirateurs àiAUûa et de l'auteur lui-même, de la
sévérité avec laquelle je l'ai critiqué ; car je conviens que ma critique est sévère. Mais il se plaint lui-même de la décadence du g<xùt; il dit que tout est perverti en littérature. ( Préf. pag. xiij.) Eh bien , c'est pour retarder les progrès du mal y que j'ai pris la plume ; je proteste n'avoir aucun autre motif.
Je souscris volontiers aux éloges que donne à Aiala M. de Fontanes qui y trouve l'empreinte d'un talent original y la profondeur et le charme des sentimens , la naïveté des mœurs, l'élévation des pensées et la beauté de lamorale. (Mercure f n^. xx. )
Mais je n'en crois que plus nécessaire de relever les défauts d'un ouvrage que les éloges qu'on en fait présentent comme un modèle à sadmiration de nos jeunes écrivains , qui peuvent être tentés d'en imiter les défauts mêmes; car, si cette foule d'auteurs qui n'auront ni l'originalité,, ni la profondeur, ni la naïveté, ni l'élévation qu'on trouve dans jàtala, peut s'abandonner impunément aux excès du style figuré, négliger la justesse > la clarté, la vérité, le naturel, l'ensemble des parties, etc. ; je de-* mande ce que deviendront le goût et la langue , et la littérature française? Et l'on voit bien que, pour opposer une digue k ce débordement y il faut s'en prendre à un ouvrage qui ait
quelque mérite ; car, qui aurait le courage de critiquer tant de chétives productions qui nai&^ sent et meurent ignorées , et dont la critique partagerait le sort ?
Je prévois cependant que les amis de Fauteur d'Atala et lui - même diront peut-être que je suis un de ces philosophes qui ne gardent point de mesures envers lui , parce qu'ils se figurent que, dans son grand ouvrage, le Génie du christianisme ou les Beautés poétiques et mo^ raies du christianisme, il dira beaucoup de mal de la remlution et des philosophes. (Voyez la Préface.)
Je ne prends point fait et cause pour les phin losophes qui pourront entrer en guerre avec Fauteur du Génie du christianisme. Quand son ouvrage aura paru , le public jugera si la révolution et les philosophes y sont traités avec justice.
Mais je ne vois pas trop, au moins sur le titre de l'ouvrage, pourquoi les philosophes , en entendant ce mot au sens dé&vorable auquel il parait Femploy er, l'attaqueront , et ne garderont pas de mesures avec lui.
Il a pour objet de développer les beautés poétiques et morales du christianisme. Quant aux beautés poétiques , il me semble qu'il ne doit pas trouver ces philosophes en son che-
min. Ce n^est pas de beauté poétique / mais de vérité qu'il s'agit entre ces philosophes et les hommes religieux (puisqu'il est convenu que ces deux classes d'hommes sont en opposition ). Diderot ^s'extasiait à la vue d'un capucin , et s'écriait : la belle chose que cette barbe et ce vêtement ^ et croyait aux beautés poétiques du christianisme^ en le regardant comme une belle fiction.
Quant a moi^ je crois ^ comme l'auteur, aux beautés poétiques de la religion chrétienne , sans penser qu^à cet égard elle ait autant d'a^ vantages que la religion païenne. Mais ce que je crois , et ce qui est beaucoup plus important, c'est que ses beautés morales l'emportent incontestablement sur celles de toutes les autres religions.
Que l'auteur diÂtala traite ce sujet avec le talent dont il est doué , et plus de sagesse et de simplicité dans le style qu'il n'en a mis dans son roman ; qu'il peigne avec éloquence le mal qu'ont fait à la nation , et par là même au genre humain , les tyrans insensés qui ont détruit , dans l'esprit du peuple , tous les sentimens religieux f base antique de sa morale ; qu'il poursuive de son indignation l'insolence de quelques misérables qui , magistrats du peuple , ont osé dire à ne nation de trente mit
lions d'hommes : Vous avez des opinions reliy gieuses et un culte , tous abandonnerez ce culte et cette religion ; nous profanerons vos autels^ nous renverserons vos temples , nous égorgerons vos prêtres ; et qui ont mis , presque sans osbtacle , a exécution ces horribles projets ; qu'il exécute ce plan, et j'applaudirai à ses efforts avec autant d'intérêt et de chaleur qu'en pourra montrer aucun admirateur
Telle est ma profession de foi , qui doit, je pense , détourner l'auteur de me compter au nombre des philosophes qui écriront contre lui par esprit de parti , et qui ne garderont avec lui aucune mesure. Je ne crois pas avoir passé celles qu'une critique honnête permet. C'est pour les intérêts du goût que j'ai relevé les fautes que j ai cru apercevoir dans son ouvrage , et pour en garantir , s'il est possible , et lui-même à Favenir , et ceux qui seraient tentés de l'imiter dans ses défauts > sans avoir le talent qui les fait pardonner.