OBSERVATIONS
Sur un article du Mercure , extrait de Vou-^ çrage de M. de Châteaubriant , intitule:
Génie du Ghristunisme.
L'auteur du Génie du Christianisme a publié , dans le Mercure du 1 6 messidor an IX , des observations sur l'Angleterre et les Anglais^ parmi lesquelles il en est ungrand nombre qui nous semblent manquer d'exactitude^ et n'être pas écrites avec assez de correction. Comme ces observations sont cependant louées dans les journaux et dans les sociétés , en relevant les &utes de l'auteur , nous ne ferons que veiller aux intérêts' de la vérité et à ceux du bon goût. Nous ne ferons porter nos remarques que sur un petit nombre de passages parmi ceux que nous pour* rions critiquer.
Nous diviserons nos réflexions en deux parties. La première portera sur ce que l'auteur de l'article dit de l'Angleterre et des mœurs anglaises en général. La seconde aura pour objet les paradoxes qu'il débite sur leur littérature et en particulier sur les jugemens qu'il prétend qu'ils portent de leurs principaux écrivains. IL 7
(( En Angleterre ^ dit-il , on hait un homme » pour un vice^ pour une o£fense. En France ^ » un pareil nfotif n'est pas nécessaire.... Un » succès sujSit. Cette haine , qui se forme de » mille détails honteux ^ n'est pas moins impla- » cable que celle qui nait d'une plus noble cause; » elle est d'une basse origine , elle sent cette » bassesse , et cela la rend furieuse , etc. »
Je vois là deux injustices de l'auteur de l'artitle ; Tune envers la nation française , l'autre envers la nation des critiques : et comme je fais partie de Tune et de l'autre^ je les défendrai toutes deux.
La nation anglaise est une grande nation ; mais je trouve que le jugement que l'auteur porte de la nôtre ^ par comparaison avec celle qu'il loue , est injuste et faux.
En France , comme en Angleterre , on hait le9 hommes pour leurs vices et les injures qu'on en reçoit \ et en Angleterre^ comme en France , on critique les £siutes de style , et l'emphase , et la mauvaise logique , sans haine pour l'écri-* vain affecté* et le mauvais raisonneur. En cela ^ les nations arrivées au même degré de civilisa- *tion en Europe , se ressemblent trop pour fournir matière à Topposition et aux contrastes que veut voir l'auteur entre nous et les Anglais.
Cette satire du caractère français semble
avoir été dictée par le chagrin que peut avoir éprouvé Tauteur ô^jàtala , de quelques critiques qu'il a essuyées à rocèasion de ce petit roman; et si cette conjecture, assez vraisemblable > était fondée , il faudrait plaindre Fauteur deTextrême sensibilité qu'il montre à la critique exercée envers lui , qui nous a paru généralement indulgente et accompagnée d'assez d'éloges, pour la faire pardonner.
Mais ne pouvons-nous pas représenter à Fauteur que , même depuis le succès diAtala , on a loué dans différens journaux plusieurs de ses productions, comme dans le Mercure du i""'.
prairial , les observations si^ les moeurs des oiseaux , fragment du grand ouvrage annoncé sous le titre de 'Beautés poétiques et morales du christianisme , et données comme tirées d'un ouvrage d'histoire naturelle ?
Ses observations sur l'Angleterre ayant paru dans le Mercure du i6 messidor, dès le lendemain on a lu dans le Publiciste de grands:
éloges de ce petit article. U faut convenir qu'un homme de lettres accueilli ainsi peut se louer des dispositions favorables du public pour lui , dès l'entrée de la carrière , et que ce n'est pas à lui qu'il convient de dire qu'où hait en France pour un succès, et' en Angleterre ^ seulement* pour de bonnes raisons.
J'en viens à ces pauvres critiques , que l'auteur ^Atala traite si rudement.
On n'entend pas du premier coup ce que c'est quune haine formée de détails honteux.
On entrevoit cependant que cela signifie que les critiques dUAtala ont été poussés à censurer ce petit ouvrage par des motife honteux y ce qui serait en effet y si le succès S^Atala avait été le motif de leur critique.
Mais personne d'équitable ne s'en rapportera à un auteur critiqué pour juger du motif qui a conduit ses censeurs.
Lorsqu'une critique est juste , les ifaoti& qui l'ont dictée sont communén^ent l'amoar des lettres et cehii de la vérité \^ et personne alors n'est en droit d'en supposer d'autres.
Voir dans une critique grammaticale, logique, littéraire , la bassesse et \^jureury c'est un égarement de l'amour-propre.
Mais quelle est donc la triste situation de notre littérature , si on ne peut pas remarquer, dans le coup d'essai d'un jeune homme , des défauts de style , des termes hasardés y de l'en-* flure et de l'emphase , de l'incohérence et de mauvais raisonnemens ( en rendant d'ailleurs justice au talent naissant quoiqu'encore imparfait), sans être taxé de haine, de motifs honteux y de bassesse , de fureur !
Ne pourra-t-on pas dire au moins que celui qui caractérise ainsi des observations critiques, qui ne sont mêlées d'aucune injure , a encore besoin d'apprendre à proportionner les mots aiix choses, ce qui est aussi nécessaire que de faire accorder l'adjectif avec le substantif?
Ce n'est pas seulement de la part des auteurs que les critiques ont k se plaindre de cette injustice. Il y a une classe de lecteurs qui épousent la cause des auteurs critiqués , avec une chaleur très-nuisible aux intérêts du goût ; et l'auteur ^Atala parait s'être attaché un grand nombre de défenseurs de ce genre.
J'ai vu la colère et l'indignation de quelques femmes spirituelles et sensibles , contre les té« méraires qui n'ont pas fléchi le genou, comme elles, devant leur écrivain favori.
J'oserai leur dire qu'en cela elles font trop d'usage de leur sensibilité, en même temps qu elles ne se servent pas assez de leur esprit. Mais ce qui me frappe davantage , c'est qu'elles ne consultent point du tout leur intérêt.
Si quelques pages attachantes et quelques descriptions agréables dans un petit roman , doivent faire passer par-dessus des fautes graves de style et faire pardonner le défaut de netteté dans les images , de vraisemblance dans les situations,
d'ensemble dans lé plan^etc.^ nous verronsbientôt se multiplier et s'accroître tous ces dé&uts. C'est de la négligence qu'on peut dire bien justement avec La Fontaine :
« Laissez-lai prendre un pied chez vous^ » EUe en aura bientôt pris quatre. »
Elle est si commode aux auteurs que , si on peut obtenir le suffrage des lecteurs avec des productions négligées ^ on ne leur donnera bientôt , pour amuser leurs loisirs , que des romans bien touchans et bien mal conduits , de petits vers faciles dépourvus d'idées , des tragédies bien boursouflées et bien vides , enfin des ouvrages vantés qui n auront ni pieds ni tête.
La critique^ et une critique sévère peut seule nous sauver de ce danger.
« M. de Voltaire , continue M. de Château- >} briant ^ qui avait besoin d'un parfait phîlo- » sophe , le plaça parmi les quakers sur les » bords de laTamise.Les tavernes de la Grande- » Bretagne devinrent le séjour des esprits » forts , de la vraie liberté , quoiqu'il soit bien » connu que le pays du monde où l'on parle » le moins de religion , où on la respecte le » plus , où l'on agite le moins de ces questions w oiseuses qui troublent les empires^ soit (il !)■ fallait dire est ) l'Angleterre. »
io3
L'auteur donne là à entendre que les esprits forts , c'est-à-dire > les incrédules et les politiques occupés des questions qui troublent les empires , sont des créations de l'imagination de Voltaire, plaçant ces deux genres de phénomènes sur» les bords de la ' Tamise contre la vérité des faits. Cependant Voltaire en cela n'a rien dit que de vrai. C'est la vérité qu'au commencement du siècle qui vient de finir > il s'est élevé en Angleterre un grand nombre d'écrivains qui ont attaqué la religion chrétienne sans ménagement. Les Lettres philosophiques de Voltaire auxquelles l'auteur £ût allusion ici, sont de 1755 , et depuis long^temps on avait les écrits de Wolston , de Findal , de CoUins , de Toland. Hume , Gibbon , Pierre Anet et beaucoup d'autres , ont écrit avec la même liberté. Quoiqu'on ne parle plus aujourd'hui de religion en Angleterre , on quoiqu'on en parlât beaucoup moins même à cette* époque, qu'on n'en a parlé depuis parmi noqs, cela n'empêche pas qu'il n'y eut dès lors des esprits forts sur les bords de la Tamise.
Quant aux questions de politique intérieure , il n'est pas vrai qu'on ne le3 agite pas en Angleterre encore aujourd'hui; témoin l'opposition et les ouvrages nombreux relatifs à la ré-> forme parlementaire et une foule d'écrits poli--
io4
tiques ; mais ^ quand ces discussions seraient tout-à-fait passées de mode en Angleterre ainsi que celles qui ont pour objet la religion , il ne s'en suivrait point du tout que M. de Voltaire se soit trompé en plaçant à Londres y au commencement du siècle ^ ses quakers et ses esprits forts et des politiques se disant promoteurs de la liberté, puisqu'il y en avait à cette époque. Le raisonnement que renferme ou suppose la phrase de l'auteur, n'est donc qu'un paralogisme.
« Il semble qu'on doit chercher le secret » des mœurs des Anglais dans 1 origine de ce » peuple qui , * mélange dU sang français et du » sang allemand, forme la nuance entre ces » deux nations. »
Il est fort à craindre qu'on ne découvre pas ce secret en le cherchant par le procédé de Fauteur. Les mœurs'd'une nation au dix-neuvième siècle peuvent bien tenir par quelque côté à son ancienne origine et aux caractères des peuples auxquels elle s'est méléa ; mais la teinte qu'elles en peuvent recevoir est bien faible en comparaison de beaucoup d'autres causes bien plus puissantes. La religion , la forme du gouvernement , le climat , les progrès des sciences et des arts , et en particulier ceux de la navigation , les relations plus ou moins
io5
Ëiciles avec les nations étrangères ; les guerres étrangères et civiles^ plus ou moins longues, plus ou moins cruelles ; les conquêtes , les révolutions ; etc. y sont autant d'élémens des mœurs '.nationales dont l'énumération seule prouve combien est futile et peu philosophique le projet de trouver le secret des mœurs anglaises dans le mélange du sang français et du sang allemand ; explication qui , pour le dire en passant y est d'un matérialiste , et par là en contradiction avec les sentimens religieux que professe Fauteur,
ic C'est une chose remarquable que ce peuple, » qui parait si pesant , a dans ses meubles , ses » vêtemens, ses manu&ctures, une éJégance » qui nous manque. On dirait que l'anglais » met idans le travail des mains la délicatesse »' que nous mettons dans celui de Tesprit. »
J'observerai ici , et tout le reste de cet articule en sera la preuve , combien cette fantaisie de comparer les nations égare facilem^ent. On veut . avoir des oppositions, des contrastes, et on en met entre les choses les moins opposées ; on en imagine là où il n'y en a point.
Il y a en France beaucoup de genres de travaux des arts où brille autant d'élégance et de délicatesse que dans les ouvrages anglais les plus soignés; c'est ce qu'on peut dire avec
io6
Tenté de nos belles étoffes et de nos beaux draps , de nos ouvrages d'or et d'argent , de notre bijouterie^ de nos broderies^ de nos meubles de toute sorte , de nos édifices publics et particuliers , de nos.spectacles et tojit ce qui y tient ^ des parures des nos femmes^ etc.
D'un autre côté, l'auteur voudrait-il bien nous dire quel genre d'élégance et de délicatesse manque aux écrits ingénieux de Swift, d'Addisson , de Bichardson , de Fielding , de Blair , et' à ceux de Milton, de Pope , de Gray^ de Thompson , de Prior, etc. ? ,
Les Anglais mettent donc , dans leurs ou'^ vrages d'esprit, l'élégance et la délicatesse, comme dans le travail des mains, et nous*mémes nous donnons ce mérite à nos ouvrages des mains comme à nos productions de l'esprit.
Le contraste que veut établir l'auteur. entre les deux peuples, et à cet égard, est donc une chimère.
J'avoue aussi que je ne conçois pas comment l'auteur a pu se laisser aller à écrire de cette nation si ingénieuse et si active , ce peuple qui paraît si pesant.
Comment ce peuple a*t-il pu paraître pesant à celui qui a eu sous les yeux la Tamise couverte de vaisseaux dans un espace de deux lieues, l'activité prodigieuse' d'un commerce
qui embrasse les quatre parties du monde, tous les genres d'industrie en mouvemei^t , l'esprit d'invention enfantant tous les jours de nouvelles merveilles , une agriculture portée k une plus grande perfection que dans la plupart des contrées les plus riches , un pays sillonné de chemins et de canaux qui rendent facile la communication entré toutes ses parties > des routes couvertes de chevaux et de voitures , et d'une multitude immense en mouvement pour ses affaires ou ses plaisirs , ses vaisseaux parcourant les mers par milliers^ l'Europe et TAsie et l'Amérique inondées des produits de ses manufactures , etc.
Celui à qui un tel peuple parait pesant devrait bien nous dire ce qu'il entend par une nation active , et nous en indiquer une qui remporte à cet égard sur la nation anglaise ^ puisqu'après tout , une si grande activité est véritablement incompatible avec la pesanteur même apparente .
Je dis même apparente , pour prévenir une apologie de l'auteur , qui consisterait à dire que le peuple anglais parait lourd sans letre ; mais cette excuse ne vaut rien , parce que l'activité prodigieuse du peuple anglais frappe les yeux dans la capitale et dans toutes les villes de com-
merce y de manière à écarter bien loin tout ce que lauteur a pu appeler Tair lourd.
Je passe au tableau loué par le rédacteur du Publiciste y des petites Anglaises allant à l'école dès leur plus tendre jeunesse ^ que Fauteur opp6se à nos petites Françaises « coiffées à lliuile » antique ^ regardant avec effironterie , fredon- » nant des airs d'amour^ et prenant des leçons » de déclamation. »
Dans une des critiques ^Atala , on a reproché à l'auteur des incohérences et des yices de raisonnentent. Ce défaut se trouve ici bien marqué.
En opposant de jeunes Anglaises aux jeunes Françaises , pour donner l'avantage à celles-là sur cellesF<:i , il fallait prendre les unes et les autres à la même époque de leur âge et de leur éducation. Or ^ les petites Anglaises allant à l'école avec une corbeille passée au bras , des fruits et un livre , ne sont pas du même âge que les Françaises coiffées à l'huile antique , fredonnant des airs d'amour , répétant des leçons de déclamation , et regardant avec eflfronterie. Si les premières ont conservé leur pudeur et leur innocence , termes très-mal choisis pour un âge à qui ces sentimens sont encore étrangers et où elles ne peuvent connaître que la timidité et la modestie , ce n'est pas en elles un grand
log
mérite. Si on suppose les Françaises au même âge , on trouvera aussi qu'elles ne fredonnent pas encore des airs d'amour , et qu'elles ne regardent pas avec eflfironterie.
Enfin , si l'on prend des Anglaises et des Françaises à l'âge où l'innocence et la pudeur sont vraiment le parfum de la fleur , je crois en effet que généralement parlant , les premières montrent plus de modestie et de réserve, et ont un air.de pudeur et d'innocence qui relève leurs charmes, et qu'à cet égard elles l'emportent sur les Françaises ; mais je ne conviens pas pour cela que parmi nous les jeunes personnes appartenant à d'honnêtes familles , même dans ce qu'on appelait la bourgeoisie , et qui sont de cette même classe de la société que l'auteur a observée , fredonnent des airs d'amour et regardent avec effronterie , et manquent d'innocence et de pudeur ; et , si elles se coiffent a l'huile antique et relèvent la queue de leur robe, il n'y a pas là de quoi exciter l'indignation des Gâtons de nos jours , écrivant des sermons et des romans, et des sermons dans leurs romans. J'entends d'ici des lecteurs qui croiront repousser ma critique en me disant : Quoi ! vous ne trouvez pas charmant le mot qui termine cette» jolie description : Tai regretté la gau" chérie et la pudeur des petites Anglaises. Un
IIO
enfant sans innocence . est une fleur sans parfum*
Oui ^ le rapprochement est ingénieux ^ l'i-^ mage agréable > et l'expression heureuse ; mais tout cela est employé hors dé propos ^ parce que les enfans ^ au sens propre de ce moi y ne peuvent pas n'avoir pas leur innocence , et n'ont point de mérite à l'avoir ^ parce cpi'il est* ridicule dé louer l'innocence d'un en£aint • et parce qu'il fallait ^ pour exprimer avec justesse la pensée de l'auteur^ dire : Une jeune fille sçns^ innocence est une fleur sans parfum.
Je passe auicjugemens littéraires que M. Chà* teaubriant prête aux Anglais, et qui l'ont , ditil y fort étonné , parce qu'ils sont en contradiction directe avec nos opinions reçues.
Qn va voir qu'en effet les opinions qu'il at« tribue aux Anglais sur leurs meilleurs écrivains» ont de quoi étonner ceux qui connaissent cette nation.
a Richardson , . dit-il , est peu lu. On lui re* » proche d'insupportables longueurs et de la » bassesse de style. »
J'observerai qu'on ne lit pas habituellement , constaipment , ni même deux fois un roman y au moiqs à parler généralement ; et s'il est vrai qu'il y a peu d'Anglais qui n'aient lu Paméla y Clarisse et Grandisson y fait qui ne sera» pas douteux pour tout homme qui a passé trois moî^
Ht
en Angleterre , il £aut convenir que Bichàrdson est lu autant que peut l'être un roiyan , et qu'on ne peut pas aire avec quelque propriété d'expression f qu'il est peu lu.
Il est encore plus étrange d'entendre dire que les Anglais reprochent à Bichàrdson de la bassesse, de stjle. Dans les comparaisons que j'ai souvent entendu faire de Fielding et de Richardson , j'ai bien vu des Anglais donnant la préférence au premier y non-seulement quant à l'originalité et Vhameur du fond , et pour la connaissance de l'homme ^ mais encore pour le style 9 en quoi cependant leur opinion était contestée ; mais je n'ai jamais ouï ce reproche de bassesse , fait à l'auteur de Clarisse.* La bassesse est d'ailleurs un défaut assez choquant pour être saisi , même par des étrangers médiocrement versés dans la langue anglaise ; et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de semblable dans les écrits de Richardson ^ et que je ne crois pas qu on pût y en trouver un seul exemple. L'auteur des observations y en attribuant cette manière de penser aux Anglais en général , vlsl certainement pas réfléchi sur ce qu'il avançait.
Il continue. Selon lui , l'opinion des Anglais fc est que Hume et Gibbon ont perdu le génie » de la langue anglaise en remplissant leur$
» écrits d'une foule de gallicismes , et on accuse }> le premier d être lourd et immoral. »
Il est vrai que ces écrivains , ainsi que les Ecossais , ont adopté beaucoup de choses de la marche de notre langue , et il est difficile de croire qu'en cela ils aient vraiment nyi à la langue anglaise^ ces innovations tendant communément à mettre dans les idées et dans le style plus d'ordre et de clarté. Mais j'ai connu beaucoup d'Anglais très-éclairés et très-instruits^ qui n'en regardaient pas moins Hume , non-* seulement comme un excellent historien , mais comme un très-bon écrivain.
Personne d'un esprit droit et d'un jugement sain ne peut regarder ^ume comme un écrivain lourd. Hume qui resserre les faits autant qu'il est possible lorsqu'on ne veut pas les dénaturer ; Hume qui anime l'histoire par des réflexions philosophiques si profondes et si justes ; qui trace d'une main si habile les caractères de chaque prince , de chaque siècle et les causes de tous les grands événemens ; Hume; dis-je , ne peut pas être reg'ardé comme un écrivain lourd par aucun homme qui l'aura lu et aura entendu ce qu'il disait. D'où je conclus qu'il est impossible qu'on le juge en Angleterre, comme l'auteur des observations prétend qu'il est jugé.
ii3
Quant à Gibbon , comme il est en effet long et diffiis y âe livrant à des détails quelquefois fatigans y Fauteur n'a pas dû s'étonner de le voir juger ainsi y puisque nous en avons à peu près la même opinion.
Pour l'immbralité reprochée à ces deux auteurs, des hommes religieux ont pu juger ainsi des écrivains qui ont montré peu de respect pour le christianisme y et jeté dans leurs écrits beau-, coup d'opinions libres, sur lesquelles on ne pré-^ tend PAS les justifier; maïs, en cela même y ils. ont été injustes envers les deux l^storiens ; car l'opinion de ces critiques n'est fondée que sur ce qu'ils confondent l'irréligion et Timmo* ralité. .
i< Pope ne passe que pour un versificateur » exact et élégant ; Johnson prétend que son » Essui sur Vhomme , n'est qu'un recueil de » lieux communs y mis en beaux vers. »
Cette façon de parler , Pope \ne passe.....
présente l'opinion de Johnson sur Pope, comme générale en Angleterre, et l'on peut dire qua cette assertion est d'une fausseté choquante pour tout homme qui a mis le pied en Angle-, terre , et qui a conversé avec des Anglais même les plus médiocrement instruits.
Que Johnson ait jugé ainsi Pope , ce n'es^ pas une raison suffisante pour dire que les A%^
ti4
glais le voient de la même manière. Cest comme si l'on donnah > comme une opinion reçue en France , l'extravagance de Mercier, écrivant que Racine nest quun versificateur , et Newton un charlatan , à la différence près qu'il faut faire entre Johnson , komme d un très - grand savoir , et un écrivailleur à qui les sciences et le bon goût sont également étrangers.
Mais quelle autorité d'ailleurs que celle de Johnson^ pour l'opposer à celle de Swift^ d'Addisson , de^Prior, de Bolingbrole , de Chesterfield , de Buckingham , de Parnell , de Littelton f etc. , ces admirateurs passionnés de Pope , qui l'appellent Great Bard , immortel Bord; et comment croire qu'une nation dont les plus célèbres écrivains ont professé cette estime pour Pope , en est aujourd'hui à le regarder comme n'ayant d'autre mérite que celui d'avoir mis en vers des lieux communs !
Voici quelque chose de plus inattendu : « le » Spectateur, nous dit l'auteur, est presque » oublié en Angleterre. >)
On peut demander en quel endroit de l'Angleterre a vécu l'homme qui a observé ainsi.
Les éditions du Spectateur sont plus nombreuses en Angleterre que celles du Télemaque et de La Bruyère chea nous , psgrce qu'il n'y a
ii5
point de bibliothèque où cet ouvrage ne se trouve ; et il y a en Angleterre infiniment plus 4e bibliothèques et de livres qu'il n'y en a en France. On en voit dans toutes les villes , dans , les provinces les plus éloignées de la capitale , da^s toutes les maisons de campagne et jusque dans les auberges ^ parce qu'en général la nation anglaise , dans les classes inférieures , est bien plus instruite que la nôtre.
Nous ne croirons donc point , sur la parole du voyageur français , que le Spectateur soit oublié en Angleterre.
L'auteur I poursuivant ses découvertes ^ nous apprend qu'en Angleterre , « on entend rare- » ment parler de Locke p qui est regardé comme ji un assez faible idéologue. »
C'est ^ il faut le dire ^ une chose assez bizarre d'énoncer l'opinion des Anglais sur Locke ^ par un mot français de nouvelle création , fort peu entendu même chez nous ^ et que les Anglais ne connaissent point. L'auteur aurait du jious dire quelle est l'expression anglaise par laquelle on lui a fait entendre que Locke est un faible idéologue.
Il entend sans doute par là que les Anglais ne regardent pas Fouvrage de Locke sur Ven* tendement ^ comme un bon . ouvrage ; mais qu'il nous cUse donc quels sont les habiles gens
ii6
qui en jugent ainsi ; et qu il nous prouve aussi que c est le plus grand nombre des idéologues anglais qui croyent que Locke est im faible idéologue.
Je sais que Locke a eu des contradicteurs ^ même dans ces derniers temps. «Tai sous les yeux un ouvrage assez récent d'Horne Toole , dans lequel il est critiqué assez amèrement; mais les critiques d'Horne Tooke ne forment ni ne changent l'opinion de la nation sur Locke p et Ton sait assez que ce peuple jaloux et fier est plus porté à exagérer qu'à déprimer le mérite de ses écrivains.
Qu'on entende parler rarement de Locke ^ comme métaphysicien , comme idéologue , cela peut être , parce que bien peu de gei[is s'occupent de ce genre de métaphysique ; mais il est bien faux qu'on ne parle pas de lui sous d'autres rapports plus intéressans et plus familiers. Son Traité de l'éducation des enfans est un ouvrage qu'on ne peut pas oublier , et qui renferme presque toutes les maximes pratiques d'une bonne éducation : de sorte qu'il est vraiment impossible de traiter ce sujet avec quelque étendue , sans rappeler ce qu'a écrit cet habile homme.
Et comment ne parlerait*on pas aussi de l'auteur du petit et excellent Traité du gouverne-
ment civil , le catéchisme des philosophes et des législateurs sur cette matière! S'il était vrai que la nation anglaise eût tout-<*à^fait oublié cet utile traité , en annonçant ce fait , Fauteur des obseryationseùt dû y ajouter quelque improbation d'un tel oubli , ee qu'il n'a pas &it.
Enfin f je demanderai de queUe classe dç la société parle l'auteur , quand il dit qu'on y en*tend rarement parler de Locl^e. Je crpis bien N
que parmi les marchands de la Çité^ et les CQuntry^'gentlemen , et chez les jeunes femmes, et chez les militaires et les marins , Locke revient rarement ou point du tout dans la conversation; mais cela, ne m^Hte pas d'être observé en Angleterre y parcfï que cela est ps^rtout, parce qu'il n^ a qu'un. petit nombre de classes dans la société , et. même de personnes dans chacune de ces classes , qui portent leur atten^ tion et leurs études sur des objets de ce genre; réflexion qui explique iiussi comment en Angleterre , // «y a que les favan^ de, profession qui lisait Bc^on : ce qui est vrai aussi dans toutes les nations de l'Europe , et par£ditement inutile à observer en Angleterre.
Après nous avoir appris que la nation anglaise fait peu de cas de ses philosophes^ l'auteur nous expose l'opinion qu'il a de ses poètes, et d'abord du plus célèbre d'entre eux.
îi8
« Quelques situations tragiques*, quelques » mots sortis des entrailles de Thomme y je ne » sais quoi de fantastique et de yâgue dans les » scènes, des bois, des bruyères, des Vents, des w spectres, des tempêtes, expliquent la célébrité » de Shàlespear , dont le critique dit, ainsi que )) d'Yoûng , que la rénommée n'esf due ni à la w grandeur de leur génie , ni à la perfection du » goût et de Fart, m
L'auteur nous assure que Shakespear seul conserve son empire et nous en donne la raison qu'on sentira , dit4l , aisément par Iç trait suivant :
(f Jetais au théâtre de Cowent-Garden , qui » tire son nom d'un ancien couvent où ( il fal- » lait dire sur le terrain duquel ) il est bâti. Un r» homme fort bien mis ^tait assis auprès de » moi ; il me demande quelle est la salle où il » se trouve. Je le regarde avec étonnement et » je lui réponds î Mais votis êtes à Cowent- » Gardeui Prettj garden indeedî joli jardin en )) vérité ! s'écrie-t-^il en éclatant de rire , et me )) présentant une bouteille de rhum. C'était un » matelot de la Cité qui , passant par hasard » dans îa rue à l'heure du spectacle , et voyant » la foule se presser a la porte , était entré là » pour son argent , sans savoir de quoi il s'a- ^) gissait.» Cette intéressante anecdote racontée, l'auteur en conclut hardiment : « Comment le^
» Anglais auraient-ils un théâtre supportable ^ » quand leurs parterres sont composés de juges » arrivant du Bengale ou de la côte de Guinée y D qui ne savent pas seulement où ils sont ?
» Shakespear doit régner éternellement chez un » pareil peuple. »
Ce récit et le raisonnement qui l'accompagne sont vraiment curieux à analyser. Les erreurs de £siit et les paralogismes y sont accumulés.
Tout homme qui a séjourné quelque temps * à Londres , sera sans doute étonné d'entendre dire que le parterre dç Drury-Lane ou de Cowent«Garden est composé de matelots arrivant du Bengale ou de la côte de Guinée , ce qui doit simplifier ^ pour la justesse du raisonnement, de l'auteur y que ce parterre est en grande partie composé ainsi : assertion manifestement Êiusse.
Les matelots anglais quittent rarement ^ ou plutôt ne quittent jamais leur costume ^ c'est-àdire^ leur grande culotte et leur vêtement court; et puisque l'auteur a vu dans son interlocuteur un homme bien mis ^ comment a-^il reconnu le matelot ?
Comment un homme bien mis a-t«il une bouteille de rhum dans sa poche ^ pour en présenter à celui qui lui apprendra où il est p eî de quoi il s^ agit?
Qu'est-ce qu on matelot de la Cité? Et s'il •est de laCité^ comment ignore-t-il que Cow^nt- Garden , qui . est à l'entrée de la Cité , et le théâtre le plus fréquenté par le peuple , où Fou donne habituellement des spectacles populaires, tels que des pantomimes , est une salle de spectacle ?
Comment cet homme éolate-t-il décrire sur ce qu'on lui dit que ie lieu oà il «est s'appelle * Cowent^Garden ? Il n'y & pas là de quoi-ûiire rire un matelot, surtout aux éclats.
Sa réflexion ironique , que c'est* là un yoiï jardin f parce qu'il n'y a point de jardin, ne prouve point du tout qu'il ne savait pas de quoi il ' s'agissait , et qu'il ignorait qu'il était ;à une salle de spectacle , et qu'il allait voir urie pièce de théâtre.
En tirant des conséquences si importantes du mot du matelot , preuy garden , l'observateur a ignoré que-ce contraste entre un théâtre établi sur le terrain d'un couvent et wi jardin , est la matière d'une plaisanterie commune du peuple, qui regarde l^Jilles dont ce théâtre est peuplé , plus qu'aucun autre, comme les fleurs de ce prétendu jardin; on peut croire que c'est cette allusion qui a &ît rire l'interlocuteur de M. de Chateaubriant.
II y a sans doute plus d'un matelot à Londrë!^
qui y au lieu d'aller s'emyrer à fa taverne^ va att théâtre ^ et Tobservateur peut en avoir eu un ou plusieurs à ses cotés ;^ais conclure de cette rencontre que la plus grande partie des spec^ tateurs étaient des matelots y c'est raisonner fort mal.
On dira peut-être que si le parterre n^est pas entièrement composé de matelots , il Test de gens qui n'ont ni plus dlpstruction ^ ni plus de goût.
J'avoue que je n-ai pas assez de données pour pouvoir estimer la diSTérence qu'il y a à cet égard entre un parterre anglais^ assistant au Roi Léar ou à Macbeth à Londres, et un parterre français^ voyant jouer Iphigénie ou Mérope à Paris.
Je sais seulement <{u'à Londres , U classe des spectateurs qui répond à celle qui remplit chez nous le parterre , est placée au fond de la salle et dans la partie la plus élevée et la plus éloignée du théâtre , et que , par cette situation même, cet ordre de spectateurs ne peut pas influer bien fortement sur le sort des pièces.
Les véritables juges sont ceux qui remplissent en effet ce que nous appelions chez nous le parterre , où les places sont beaucoup plus chères, et par conséquent l'ignorance et la
grossièreté beaucoup moindres que Tobsei^vateur ne suppose qu'il faut qu'elles soient pour applaudir les pièces deJSbak^spear d'après l'idée qu'il en a.
U suit évidemment de tout le détail dans lequel j'ai pris la peine d'entrer, que la rencontre qu'a faite l'auteur au théâtre , et le mot du ma* telot , prettjr garden, et la composition du par* terre chea les Anglais , ne fournissent point la raison pour laquelle Shakespear est le seul écrisfain en Angleterre qui conserve son empire , et pour luqueUe les Anglais ne pourront jamais gwoir uni théâtre supportable.