REMARQUES
D'un théologien , sur un article du Mercure du /*' . vendémiaire an X.
Non taU auxilio y nec defensorîbHS isiis JTempus eget, Vibg.
J E yiens de lire dans le Mercure de France du premier yendémiaire de l'an lo , un article intitulé : Extrait du Génie du Christianisme , partie de Fhistoire naturelle ; par M. dç Chateaubriand.
Je n'ai pas bien entendu comment un extrait du Génie du christianisme peut Êiire partie d'une histoire naturelle ; mais l'auteur a exposé fort nettement ^ dans sa première phrase ^ le but de son petit écrit.
« Laissons , dit-il > aux imaginations vulgaires et corrompues à plaisanter jusqu'à la fadeur sur la séduction du serpent. Pour nous qui y dès notre en&nce , nous sommes livrés à l'étude de la nature et qui ayons supporté la yie sauyage des déserts pour rechercher les œuvres du Très-Haut , le serpent est souvent tombé sous nos yeux, et nous n'avons pu méconnaître
la malédiction dont il fut atteint après son crime. »
On voit ^ par ce simple énoncé y que l'objet de Fauteur est de justifier ^ aux yeux d^es incré^ dules y la vérité du dogme théologique du péché originel ; et il faut convenir qu'en exécutant bien ce projet, il peut servir utilement la religion , puisque , parmi les dogmes du christianisme f un de ceux avec lesquels il est le plus difficile de réconcilier notre orgueilleuse raison , que les incrédules combattent avec le plus de hauteur et de dédain , et sur lequel ^ éomiiie l'observe M« de Châteaubriant , ils plaisantent jusqu'à la fadeur , est le péché originel.
Mais je ne plaisante point, moi; j'aime qu'on m'éclairqisse toutes les questions y et \ je sais gfé à tout homme qui me prouve quelque chose: seulement ,. je suis difficile en preuves , et je ne me rends qu.'a celles <jui ^o^t i90f lides. Or , je n'ai pas trouvé ce caractère dux argumens que M. de Chateaubriand nous a apportés d'Amériqi^e , qù en recherchant les œusnres du Trhs-Haut fians V étude de ta non tare , qui annonce clairement son auteur, il prétend ai^oir reconnu dans la serperU , la malédiction dont il a été atteint après son crime; «e qui est plus difficile à prouver.
Je vais parcourir sommairement les preuves sur lesquelles le th^logien du Mercure s'efforce d'établir la doctrine du péché originel.
U demande d'abord si le serpent n'a pas tenté nos premiers parens^ d^où çiendrnit la secrète horreur dont tous les hommes sontjrap^ pés à sa vue.
Ne peut-on pas opposer à. ce raisonnement ^ que l'homme a horreur^ et une horreur plus grande encore , du tigre, du crocodile , du requin , qui n'ont jamais tenté personne ; et les crapauds et les araignées ne nous inspirent -ils pas aussi beaucoup d'horreur ?
On a horreur du serpent, parce que c'est un animal dangereux , parce que sa morsure est souvent mortelle , parce que le danger dont il menace l'homme est le plus souvent caché , subit et imprévu. Cette horreur a donc des causes naturelles et suffisantes , indépendamment du péché originel , que je ne conteste pas, mais que l'horreur de l'homme pour le serpent ne me prouve point.
a Tout est, dit-il, mystérieux, caché , éton-« nant dans cet incompréhensible reptile. Ses mouvemens différent de ceux de tous les autres minimaux ; car il n'a ni nageoires, ni pieds, ni ailes ; et cependant il fuit , il s'évanouit ma*^ giquement sous les yeux, etc. n
On ne conçoit guère comment un homme , qui nous dit qu'il s'est livre , dès son enfance , k l'étude de la nature , trouve un mystère caché , incompréhensible dans la marche du ser* peut f que tous les naturalistes ont expliquée de manière à la faire parfaitement comprendre.
Je ne citerai que l'introduction à l'ophiologie qui se trouve dans l'Encyclopédie, par ordre de matières. « A la vérité , dit Fabbé Bonnaterre , on ne voit point dans les serpens la même organisation extérieure qu'on trouve* dans la plupart des animaux pour le mouvez ment progressif; la nature ne leur a point donné des pattes comme ayx quadrupèdes , ni des ailes comme aux oiseaux , ni des nageoires comme aux poissons ; mais , à la place de ces membres , ils ont sur la surface inférieure du corps une .rangée de lames mobiles au gré de Fanimal , dont chacune, s'élevant et s'abaissant, devient une sorte de pied et de point d'appui sur le terrain que le serpent veut parcourir. C'est, continue le naturaliste, par le moyen de ce mécanisme , et par le jeu de ces écailles , que la couleuvre s'éloigne avec tant de promptitude.... A te moyen de se mouvoir s'en joint encore , dans les serpens , un autre bien puissant : il$ relèvent encore le milieu de leur tronc , rapprochent l'une 4e l'autre les extrémités qui
portent sur la terre , et , s'appuyant sur Fane , ils la compriment comme un ressort^ et s'élancent par ce moyen avec la rapidité d'un trait f etc. »
Cette description explique , comme on voit, fort simplement tout ce que M. de G. B. voit
di incompréhensible dans les mouvemens du serpent. Je dis à^ incompréhensible , car je ne conteste pas le merveilleux de ce mécanisme lui-même , qui se retrouve partout dans l'organisation des animaux sous d'autres formes , et qui , sous celle-là même , n'est pas particulier aux serpens.
Je ne dois pas , en effet , omettre d'observer, avec le naturaliste que je viens de citer , que cette espèce de mouvement du serpait liii est commun avec les chenilles arpenteuses et plusieurs espèces de vers de terre qui^ dépourvus de pieds comme lui^ ont reçu de la nature le même moyen de se mouvoir. Dès làM. de G. B. ne peut plus argumenter des mouvemens du serpent^ comme particuliers à ce reptile , et comm^ l'effet de l'antique malédiction , puisque le serpent partage cette faculté avec les chenilles et les vers de terre que personne n'accuse d'avoir tenté nos premiers parens*
Il semble que M. de G. B.^ si bien instruit en histoire naturelle , n'aurait pas omis cette ob«
servation qui se trouve dans tous les natura* listes 9 si elle n'avait pas contrarié sa théorie ; et si 9 comme Tabbé Bonnaterre , en traitant d^ln objet d'histoire naturelle , il s'en £tit tenu à son objet. ^
L'auteur, continuant de célébrer les merveilles qu'il a vues dans le serpent , nous dit : m II parait et diq»aralt , semblable à une petite n fumée d'a2nr , ou aux éclairs d'un glaive dans n les ténèbres ; tantôt il se forme en cercle , » tantôt debout sur l'extrémité de sa queue , il » marche comme par enchantement; il se jette » en orbe , s'élève en spirale , roule ses an* » neaux comme une onde ; circule sur les bran-^ » ches des arbres^ glisse sous Fherbe ou sur la » surface des eaux : la danse d'Ariadne avait » moins d'erreurs , le labyrinthe moins de si«n nuosités que les méandres tracés par ce rep- » tile , etc. »
Je remarquerai d'abord l'affectation , la recherche , le mauvais goût qui régnent dans toute cette description ; genre malheureusement ac-* crédité de nos jours et vicieux , non-seulement en lui-même , mais encore par l'emploi qu'on en ^t ici.
Qu'entend l'auteur par une petite fumée d'azur ? Quel rapport , quelle ressemblance y ft^t-il ^ntre les mouvemens | l'apparition ç|
k disparition d'un serpent fiiyanl soué l'herbe > et les éclairs d'un glawe ? Et comment ce qui ressemble a une petite fumée ressemble-t-iï à un glaive ? Qu'est-ce que les erreurs d'une danse , les rnéandres d'un reptile , etc. ? N'est-ce pas un rapprochement forcé que celui qu'on fait de la danse d'Ariadne , des sinuosités du labyriiathe , fictions agréables et douces , avec les mouvemens du serpent , que l'auteur lui-même appelle uq objet d'horreur? Sans compter que, de ce que les mouvemens sinueux du serpent ressembleraient à la danse d'Ariadne , et au labyrinthe de Crète, ressemblances bien étrangement imaginées , il ne s'ensuivrait point du tout que la tentation d'Eve par le serpent et le pçché originel demeurassent prouvés par là*
Dans ce que j'ai rapporté jusqu'à présent , ainsi que dans tout ce qui va suivre , l'auteur s'écarte étrangement des lois de la plus commune logique.
Avec le but qu'il annonce au commencement , de faire reconnaître la malédiction dont le serpent a été atteint après son crime , il devait naturellement nous le montrer comme le plus mal partagé , entre tous les animaux , des dons du créateur. C'est ainsi que nous aurions reconnu les effets de la malédiction qui J'a frappé. Mais le théologien du Mercure fait tout IL 9
le eontiraire $ puisque la plupart des facultés qu'il observe dans le serpent , sont des qualités utiles , de véritables dons de la nature^ avantageux k l'être qui les possède.
Je lui demanderai , par exemple , ce qu'il y a de &cfaeux dans cette agilité merveilleuse du serpent , et dans sa marche et ses mouvemens , qui accuse à nos yeux la malédiction dont il a été frappé. Cette faculté de paraître et de disparaître , comme par enchantement^ le rend capable d'échapper £sicilement à ses ennemis ^ et de les attaquer à l'improviste. Si ces mou^ vemens rappellent la danse d'Ariadne , et les agréables détours du Méandre , ce n'est pas là une malédiction.
L'animal nommé paresseux , qui , selon M.
de BuiFon^ par le vice d'une conformation bizarre et négligée , ne peut parcourir qu'une to^e en une heure , grimpe à grand'peine , se traîne avec doulieur , ne peut ni saisir une proie , ni se nourrir dé chair ^ ni même vivre d'herbe , consume un long temps à se traiiler au pied d'un arbre et à grimper jusqu'aux branches , d'où il ne peut descendre^ après l'avoir dépouillé y qu'en se laissant tomber lourdement comme un bloc, etc. ; ce pauvre animal, dis-je , me parait , parmi les êtres de la création , bien plus maudit que le serpent, quoique ni la Bible
ni la Fable ne nous disent qu'il ait tenté personne. ,
Je ferai la même observation sur beaucoup d'autres qualités que remarque Fauteur de l'article dans le serpent,
(c II est en beaucoup de lieux l'objet de l'adoration des hommes qui tombent devant son génie ; il favorise l'art Vi'Hippocrate ; les filles du plaisir en font des bracelets et des colliers ; il orne les plus beaux vases sur la table des rois ; il goûte à l'ambroisie des Muses ; il est le symbole de la prudence f de l'éloquence , d^ l'éternité. . . , »
Mais je demande f encore une fois, ce quHl y a en tout cela qui indique la malédiction pro* noncée contre le serpent ; et si , au contraire , il ne doit pas être fort content de son sort. Pour moi f je trouve que , d'après l'énuméra-* tion de M, de Chateaubriand , il y a peu d'animaux aussi bien partagés que (lui.
. A la vérité, l'auteur oppose quelques ombres k ces brillantes couleurs. Ijô serpent sommeille^ dit-il , des mois entiers. Eh ! qu'y a-t-il de malheureux à cela ? Il fréquente les tombeaux y et habite des lieux inconnus. Cest qu'il y trouve sa sûreté. Il composé des poisons. C'est un mal pour rhomme , mais non pas pour le serpent.
Son souffle exhale la peste f mais cette pest§
tie Tatteint pqs. Il est un objet d'horreur. Eh f que lui importe , pourvu qu*il puisse éviter ses ennemis et les combattre avec avantage ? // sert aux maléfices des Canidies. C'est malgré lui. Le mensonge l'appelle, V envie le porte dans son cœur , il arme le Jouet des furies , etc. Mais tous ces emplois que la mythologie et la métaphore ont faits du serpent poétique y ne ren* dent pas pire la condition du serpent réel.
La distinction que je viens de faire du ser* pent réel , d avec le serpent en bracelets , en ornement de vases et de caducée , en symbole de leternité , etc. , nous conduit à faire observer l'inconvenance et la déraison qu'il y a à employer tous ces moyens poétiques pour nous prouve^r le péché originel.
De ce qu'on trouve chez les orfèvres du Palaîs-Royal des colliers en serpent qui se mordent la queue y et au Muséum des vases autour desquels s'entortillent des serpens , que peut-on en conclure qui appuie le récit de Moïse , au troisième chapitre de la Genèse ?
Quelle confusion étrange , que celles de ces serpens d'or et de marbre , avec le serpent qui tenta Eve , et le serpent allégorique avec le serpent des jardins d'Éden !
Mais voici ^ selon le*lhéologien, la vraie malédiction qui a frappé le serpent : a En punition
» du langage perfide qu'il fit entendre à notre » mère , il se laisse lui-même charmer par de )} doux sons*; et pour le dompter, le berger » n'a besoin que de sa flûte. » Et^ à l'appui de cet argument en faveur du péché originel , il raconte comment il a vu un Canadien charmer et attirer à sa suite un serpent à sonnettes.
J'avoue que je voudrais qu'on attaquât les incrédules par.des argumens meilleurs que celuilà. Cette disposition du serpent qui le rend susceptible de se laisser attirer par le charme d'un instrument de musique , est en lui un don , une qualité qui peut lui être quelquefois funeste , lorsque les hommes s'en servent pour sa destruction , xtiais qui n'en est pas moins un avantage de sa nature ^ et non une malédiction i et l'auteur âHAtala ne me contestera pas cette explication , lorsque, je lui ferai observer que c'est dans le serpent de la sensibilité , et c'est tout dire.
Mais je n'ai pas besoin de cette raison contre Fauteur; je n'ai qu'à l'opposer lui-même à luimême , il finit son conte du serpent charmé ^ par ces paroles : « A cette merveille de la mélodie , il n'y eut qu'une seule voix dans l'assemblée pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper. »
Eh bien ! ne voilà-t-il pas la sensibilité du
serpent aux accens de la flûte ^ qui ^ après lui avoir procuré une sensation agréable et douce y le sauve encore de la mort ; et comment serait-
die une malédiction?
Je conclus qu'il fiaiut, pour l'édification publique y que le théologien du Mercure retravaille sa dissertation sur le péché originel ; qu'il en lie un peu mieux toutes les parties , et qu'il cherche de nouvelles preuves de ce dogme important > celles que nous venons de discuter ne paraissant pas propres à opérer une entière conviction*
Enfin f en ma qualité de théologien ^ je pense que sa dissertation en preuve du péché originel est fort déplacée dans les circonstances actuelles, où il s'agit de rétablir parmi le peuple les opinions religieuses j car , dans cette vue f il ÊLUt sans doute s'attacher d'abord aux racines et ati tronc de l'arbre qti'oii vent replanter , et négliger les branches , si même on n'est pas obligé de l'étêter* Il y a tant de vérités plus importantes à rappeler et a faire recevoir î M. de Chateaubriand veut nous donner des manchettes , et nous n'avons pas de chemiser Je lui dirai donc franchement , et toujours trèsthéologîquement :
JVo/i iall auxilio , net dtfensoribus istts Tempus eget, Viro.
On ajoutera ici quelques traits de M» de Chateaubriand , qui ne sont qu'une bien &ible partie de ceux que nous pourrions recueillir , et d'après lesquels nous nous flattons qu'on ne trouvera pas trop sévère la critique qu'on vient de lire*
L'Étemel a place la naissance et la mort sous la forme de deux Êmtèmes voilés , aux deux bouts de notre carrière ; et du haut de son trône^ il a jeté notre vie comme une petite colonne brisée , roulant sans base et sans sommet dans le vague du temps. ( Pag. i6. )
Parmi les pensées , les fprmes , les sons ^ les couleurs , tout ce qui e$t beau est chaste. (Pag. 66.)
Dieu est en lui-même le grand solitaire de l'univers , l'éternel célibataire des mondes. ( Pag- 70. )
La lune promenant sa mystérieuse continence à travers les frais espaces de la nuit. (Pag. 65. )
Dieu laisse . également tomber de sa vaste main , le grain de sénevé qui nourrit l'insecte , et le soleil qui l'éclairé.
Dieu ayant accompli sa vengeance , dit aux mers de rentrer dans l'abîme ; la terre bâilla de toutes parts , et engloutit les vastes ondes. ( Pag. 157. )
Nous aimons à nous figurer la terre comme une belle nymphe f qui pour chevelure a des forêts , pour mamelles des montagnes , pour yeux l'astre du jour et celui de la nuit , pour .voix les vents et les eaux , pour manteau les mers et leurs perles. (Pag. i6i. )
Hommes présomptueux ! avez-vous pénétré dans les trésors de la grêle , et connoissez-vous les réservoirs de ces abîmes où le Seigneur puise la mort au jour terrible de ses vengeances ? (Pag. i56. )
Le rossignol , cet Homère des oiseaux , gagne sa vie à chanter , et compose ses plus beaux airs après avoir perdu la vue. ( Pag. 182. )
L'oiseau semble le véritable emblème da chrétien ici-bas ; il préfère comme lui la solitude au monde , le ciel à la terre , et tout son être semble se réduire au coeur pour aimer Dieu ^ et à la voix pour chanter ses miracles, (Pag. 182.)
N'est-ce pas une chose aussi miraculeuse que touchante ^ que de voir le crocodile bâtir un nid et pondre un œuf comme une poule , et \in petit monstre sortir d'une coquille comme un poussin ? Ah ! que ce contraste renferme des vérités attendrissantes ! combien il fait aimer la bouté de Dieu ! ( Pag. 3 1 5. )
On se console par la douleur. ( Pag. 242 . )
Le peuple boit ses sueurs , pour apaiser sa soif de félicité, ( Pag. 247. )
Il me semble que le goût ne peut pardonner cette recherche , cette bouffissure^^ ces figures appelées A^.si loin , et-dbnt l'emploi rappelle cette sage leçon qu'on peut donner à l'auteur, sans être misanthrope :
« Ce style figuré, dont on fait vanité, u. Sort du bon caractère et de la vérité*