II
les âmes éleyées , un grand aniour ponr la li^ berté : mais ces deu^ senlinliens , imp4rieuf et irrésistibles , quand ils n'étaient combattes |)ar aucun au^ë ^ cédaient à l'instant , lorsque la nipindre circonstance le^ mettait en opposition avec le bonhefur d^ ceux qu'elle aimait, ou lors^ qqe la vue d'iiu être souffrant lui rappelait, qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus âacré pour elle que 1^ succès d'une cause ou le^riomphe d'une opinion.
Cette disposition d'4x)ae nVbût pas propre à la * tendre heureuse^ au milieu aesôragMs d'une ré^ volution à laquelle la cairière politique de son père et sa situation en France l'auraîenybrcée de s'in«tresser , quand elle n'y eût pas été entraînée par l'énergie de son caractèfe et la vivacité de ses impressions; Après chacun de ces succès éphémères qu'ont remportés tour à tour les divers paMb^ sans jamais savoir affermir par la justice un pouvoir obtenu parla viS^lence, madame de Staël s'est constamment rangée parhii les vaincus^ lors m^me qu'elle était séparée d'eux avant leur défaite.
Peul-êtrc , pour entretenir des regrets unanimes, faudrait-ilne parler d'elle que sous le rap- •port des qualités privées ou du talent littéraire, et pasibr sôus' silence tout ce qui tient amc ^ands objets tliscutés sans relâche depuis quaranteans; m^
je rai toujours vue teùir à honneur de manifester sur ces intérêts importans de nobles pensées^ et je necrois point qu'elle approuvât un silence timide. Je ne l'observerai dbnc pas : je dirai seulement rpiîl me semble qu'on peut lùi'pardbnner d'avdtr désiré et chéri la liberté , si Ton réfléchit que lés proscrits de toutes les opinions lui ont trouvé pltis de zèle pour lés protéger dkns leur infdr^ tune, qu'ils n'en avaient rencontré en elle pour leur résister durant leur puissance. Sa demeure était leur asile , sa fortune leur ressource , son activité leur espérance. Non-seulement elle leur prodiguait des secours généreux , non-seulement elle leur offrait un refuge que son courage rendait assuré , elle leur sacrifiait même ce temps si précieux pour elle, dont chaque partie lui servait à se préparer dé nouveaux moyens dé gloire et de nouveaux titres à l'illustration. Que de fois on Ta vue , quand la pusillanimité des gouvememens voisins dé la France lès rendait persécuteurs, suspendre des travaux auxquels elle attachait, avec raison, une grande importance, pour conserver à des fughifi? là retraite eu ils étaient parvenus avec effort, et d^où l'on menaçait de les exiler! Que d'heures, que de jours elle a consacrés à plaider leur cause ! Avec quel empressement elle renonçait aux succès d'un esprit irrésistible , pour faire servit
cet esprit tout entier à défendre Le ^ulheur! Quelques-uns de ses ouvrages s'en ressentent peut-^tre. C'est dans l'intervalle de cette bienfaisance active et infatigable qu'elle en a conoillpsé plusieu^; interrompue qu'elle était sans cesse par ce besoin constant de secourir et dç consoler; et l'on trouverait, si l'on connaissait toute sa vie, dans chacune des légères incorrections de son style , la trace d'une bonne action. Jci une triste réflexion me frappa .
Plusieurs de ceux qui lui ont dû leur retour inespéré dans une patrie qui les avait repousses , la restitution inattendue d'une fortune dont la confiscation avait Eût sa proie, la conservation même d'une vie que menaçait le glaive des lois révolutionnaires , ont obtenu, sous un gouvernement qui avait comprimé l'anarchie, mais en tuant la liberté, du crédit, des £aveurs, de l'influence : et ils sont restés specjtateurs iadiflerens de l'exil de leur bienfaitrice, et de la douleur dédiirante que cet exil lui causait. J'en ai vu qui, dans leur ardeur à justifier un despotisme qui n'avait pas besoin de leurs serviles apologies, accusaient sa victime d'avoir inspiré, par son activité, soa esprit, son impétuosité généreuse , des terreurs fondées à une au*^ torité qui s'établissait. Oui , son activité , s^ns 4o9te ^ était infatigable , sop e$prit était puis-
( 107 > fj|nt; ^l\e ^ffdt impétueuse (Wltre tout c6 qui était injuste ou tyrannique* Voç^ de^re^ te aiïVQÎry ca« ^ette activité vous a secûi^ros .d^n^ vQtre misère et prçUsgés dao^ yps périls; c§t esprit pui^r fl^nt s'est cQusapjF^ k plf^ide^ y4>tr0 causas; $»tfft iippetuosité , que p'arvé^i^qt ni le^ calculs de l'intérêt ^ ni la. crainte d'attirer sur» elle-même la pisr&ecution dpnt e)l^ s'eflforçait de VPus^ garantir , s'est jJacée !9Dtre vous ist ceux qui TOUS proscr^yaient. iUnjs inj^ats ! courtis^^s mi* sérables I vous lui aves fait un crime des vertus qui vous ont sauvés.
Si telle é^t ipa/d^sm^i 4^ Staël pour tous les êtnes souffrans^ qiie n'ëtAÎtreU^ t^as pour œùx que^ l'amijdé unissait à eU.e ? (^omme ils /étaient sûrs que son esprit répopdrait k tmfes leurs pensées , que son àme deyiner^t la leur l Avec qyelle sçsisibilifé profonde elle patfeageait leurs i^oincbres émptipos I Avec qiuicdle flexi^iiiUté pleiif e de grâces^ elle se pénétrait de leiMrs iippresr siops les pliUS fugitives l Avec quelle pénétration ingjéaieuse eljle développait leurs aperçus les plu^ vagues ^ et les disait yalwr k leurs pro-près yeux ! jCe talent 4e /çonyersatjon merveil- )pui(/unjLque, ce talent qiaç tous les pouvoirs ip^i put médité l^injustice ont toujours Redouté çomitpe un adversaii:e et comme un juge, ;sem-* ^loRS u^ hfji a^oir dté donné que pour
revêtir l'intimité d'ane magie indéfinissable , et ponr remplacer, dans la retraite la plus uniforme, le mouvement vif et varié de la société la plus animée et la plus brillante. Même en s^éloignant d'elle , on était encore long-temps soutenu par le charme qu'elle avait répandu sur ce qui Tentourait ; on croyait encore s'entretenir avec elle; on lui rapportait toutes les pensées que des objets nouveaux faisaient naître : ses amis ajournaient , pour ainsi dire , une portion de leurs sentimens et de leurs idées jusqu'à l'époque où ils espéraient la retrouver.
Ce n'était pas seulement dans les situations paisibles que madame de Staël était la plus aimable des femmes et la plus attentive des amies ; dans les situations difficiles, elle était encore, comme nous l'avons dit , la plus dévouée.
Si je voulais en fournir des preuves, j^en appellerais, sans hésitation, à un homme auquel l'étendue et la flexibilité de son esprit, l'habileté de sa conduite à toutes les époques , et sa participation presque constante aux plus grands évènemens qui ont marqué le premier quart de ce siècle, ont fait une réputation européenne. Lorsque, relégué par la proscription dans une contrée lointaine , dont la simplicité pesait à son àme habituée aux jouissances d'une civilisation très avancée, il supportait avec peine
Fennui des mœurs commerciales et républicaines f madame de Staël , au seiû des agitations politiques et des distractions de la capitale, devinait cet ennui comme par une sympathie d'affection qui lui faisait éprouver pour un autre ce qu'elle n'aurait pas ressenti pour elle-même. Ce fut elle qui , par sa persistance , obtint , bien que suspecte à un gouvernement ombrageux, à dés néophytes en liberté , qui travestissaient leurs défiances en patriotisme , le rappel d'un citoyen dont le rang, le nom , les habitudes n'avaient rien de commun avec les formes sévères d'un républicanisme nouveau. Elle surmonta tous les obstacles, vainquit toutes les répugnances, brava des soupçons qui empoisonnèrent sa vie entière, et rendit à Tami dont elle était alors la seule protectrice , le séjour de la France que 9 par cela même, elle dut bientôt quitter. Et là ne se borna point l'enthousiasme de son amitié active ; elle voulut , pour cet ami, des honneurs , des dignités, des richesses, elle voulut qu'il lui fàt redevable de toute son existence : elle réussit; et après avoir contemplé la première fête qui constatait la prospérité dont elle était l'unique auteur , elle emporta dans l'exil la consolation du bien qu'elle avait fait, et le sentiment ^e la reconnaissance qu'avait méritée ^n dévouement.
( ^70 ) Mille exemple^ du même genre me seraient ai^és à citer. A)i0St se^ amis comptaient ijur file comme sur une sorte de provideace. Sij par (quelque midbeiur imprévu , Tua d'entre eujç eût perdu tout^ sa fortune , U savait où la pauvreté ne pouvait l'atteindre ; s'il eut été çûâtraii^t à prendre la fuite , il savait dans quels lieu¥ on le i^emercierait de choisir un> asile ; s'il s'était vu ploogé dans un cacbot , il ^ serait attendy avec certitude que madame de Staël y pénétrerait pour Ip délivrer.
. Parmi les affections qui ont rempli sa vie , aon amour pour son père ^ toujours occupé la pre-* mière place. JL^es paroles semMaieot lui manquer quand elle voulait e?çprip:ier ce qu'elle é]9trouyait pour lui. Tous ses autnes seulimens étaient i)aodifiés par c^tte pemée. Son attachement poar U France js'angip^Eitait d^ l'idée que c'était le pays qu'avait servi son père , et du besoin de voir Topinicm rendre à M« Necker la justice qui lui était due; elle eftt désiré le ramener dans cette contrée oii sa présepce lui paraissait devoir djLssiper toutes les préventions el concilier tous les esprits^ Depuis fsa mort, l'espc^r de fiaire triompher sià mémoire l'animait et l'enoonna-* geait bien plus qy^ tQUte perspective de succès personnel : Tbistpjire die h vi^ de M. Necker étail son occupation constante ; et, dans .cette affirense
( lyi ) liDaladie qu'une uature inexorable semblait avoir compliquée pour épuiser sur elle toutes les sbuf« fronces y son regret habituel était de n'avoir pu achever le monument que son amonr filial s'était jBatté d^ériger.
Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des nianuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages me semUent plus propres à la &ive apprécier, à la faire chérir de œux mêmes qui ne Font pas eonuue, que tout ce qu'elle a publié deptusélo^ quent , de plus .entraînant sur d'autres sujets ; son Âme et son talent Jy peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, l'étotmante variété de ses impressions, la chaleur de son éloquence, la force de sa raison, la vérité de spn enthousiasme, sou amour pour la liberté ^t pour la justice, sa sensibilité passîpunée, la mélancolie qui aouvent la distinguait , même dans ses productions purement littéreiitts , tout ici est ood*- SMré à porter la lumière sur un seul fojer, à exprimer ma seul sentiment, à fiiire partager une pensée unique. C'est la seule fois quePe ait traité un objet avec toutes les resspiurces de son es|prit , toute la profondeur de son kme\, et sans être distraite par quelque idée étrangère. G^ ouvrage^ peut-être, n'a pas encore été considéré sous ce point de vue : trop de différences
( '7^ ) d^opinions s*y opposaient pendant là vie madame de Staël. La yie est une puissance contlre Jaqoelle s'arment , tant qu'elle dure , les souvenirs, les rivalités et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée , tout ne doit-il pas prendre un autre aspect? Et si , comme jVime à le penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien est aujourd'hui Tobjet d'une sympathie universelle et d'une bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent, respectent l'élévarion , admirent le génie et chérissent la bonté , à relire . aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeati d'un père par celle que ce tombeau renfermé maintenant.
Après cette notice sur M. Necker , deux ou^ vrages qui, si je né me trompe, font le mieux connaître , soit le caractère , soit les opinions de madame de Staël , ce sont d'une part Corinne, et de l'autre les Considérations sur la Bévolution française. Disons donc quelques mots de ces deux productions si remarquables, dbnt la première a créé , pour ainsi dire , une ère nouvelle dans la littérature française , et dont l'autre a élevé aux principes de la liberté, proclamés en lySg» avant qu'elle ne se fût souillée par des crimes qu'avaient provoqués des résistances mal' calculées , le monument le plus durable qu'on leur ait encore érigé.
Pour juger un ouYrage comme il doit être jugé y certaines concessions, que j'appellerai dramatiques f sont indispensables. Il faut permettre à l'auteur de créer les caractères de ses héros comme il veut , pourvu que ces caractères ne soient pas invraisemblables. Ces caractères une fois fixés, il faut admettre les évènemens, pourvu qu'ils résultent naturellement de ces caractères. U faut enfin considérer l'intérêt produit par la combinaison des uns et des autres. Il ne' s'agit point de rechercher si les caractères ne pourraient pas être différens. Sont-ils naturels ? sontils touchans ? conçoit-on que telle circonstance ait dû être TefTet de la disposition de tel personnage prindpal? que cette disposition existant^ telle action ait dû être amenée par telle circonstance? est-on vivement ému? l'intérêt va-t-il croissant jusqu'à la fin de l'ouvrage? Plus ces questions peuvent être résolues par l'aflirmative , plus l'ouvrage approche de la perfection.
Corinne est une femme extraordinaire, enthou* siaste des arts, de la musique, de la peinture, surtout de la poésie; d une imagination exaltée^ d'une sensibilité excessive , mobile à la fois et ' passionnée; portant en elle-même tous les moyens de bonheur , mais accessible en même teinps à tous les genres de peine ; ne se dérobant à la souffrance qu'à l'aide des distractions; ayant be*-
soin dëtre apphudie y parce (pi'eUe a la conscience de ses forces , mais ayant plus encore besoin d'être aimée ; menacée ainsi toujours d'une destinée fatale, n échappant à cette destinée qu'en s'étourdissant, pour ainsi dire, pat* l'exercice de ses faculté, et frappée saftis ressource, dès qu'un sentiment exclusif, une pensée unique s'est emparée de son âme.
Pourquoi, dira^tK>n, choisir pour héroïne une telle femme? Veut-on nous l'offrir pour mo^ dèle? et quelles leçons son histoire peut-eDe nous présenter ?
Pourquoi choisir pour héroïne une telle femme? Parce que ce caractère s'identifiait mieux qu'un autre, et je dirai même s'identifiait seul avec la contrée que l'écrivain voulait peindre ; et c'est là l'idée heureuse dans l'ouvrage dé madame de Staël. Elle n'a point, aiusi que les auteurs qui, avant elle, ont prétendu réunir deux genres divers, promené froidement un étranger au milieu d'objets nouveaux, qu'il décrivait avec une rarprise monotone Ou une attention minutieuse; eût a pénétré son héroïne de tous les tentimens, de toutes les passions, de foutes les idées que réveillent le beau ciel, le climit éQt perbe, la nature amie et bienfaisante qu'elle avait \ décrire. Iiltalie est empreinte dans Corinne; Corinne est une production de l'Italie ; elle esft
( '75 ) k fille de ce ciel, dé ce oliioAt, de cette natare; et de là, dans cet oayrage^ ce charme particuliet qu'aucun royage tie nous présente. Toutes les impressions i toutes les descriptions sont animées et comme vivantes , parce qu'elles semblent avoir traversé l'âme de Corinne et y avoir puisé de la passion.
Le caractère de G>rinne était donc nécessaire au tableau de l'Italie , tel que madame de Staël se proposait de le présenter; mais ^ tndé* pendamment de cette considération décisive, ce caractère est-^-il improbable? Y a-'-t-il dans cette réunion de qualités et de défauts, de force et de faiblesse , d'activité dans l'esprit et de sen^ sibilité dans l'àme , des choses qui ne puissent exister ensemble? Je ne le crois paSi Corinne est un être idéal, sans doute; mais c'est un être idéal comme les belles statues grecqties, et je ne sache pas que> parce que ces statues sont au-des6«s des proportions ordinaires, et qu'en elles sont combinées des beautés qui ne se trouveiat que s^>arénient dans la réalité ^ on les ait jamais acknaoée^ d'invraisemblance.
Mais quelle est la morale de Corinne? Ici, je petsm qià'il faut s'entendre^ Si , par la morale d'tm ouvrage, on comprend une moi>ale dmcte^expriaiée «n t<lutes lettres, comme cette qui se trouve à là fin des £J»Ies de La Fon^
( 176) taiae^ j^aflirmeque» dans un ouvrage d'imagination y une pareille morale est un grand défaut. Cette morale devient un but auquel l'auteur sacrifie y même à son insu, la probabilité des évènemens et la vérité des caractères. Il plie. les uns, il fausse les autres pour les faire concourir à ce but. Ses personnages ne sont plus des inr dividus auxquels il obéit, pour ainsi dire, après les avoir créés, parce qu'ils ont reçu de son talent une véritable existence , et qu'il n'en est pas plus le maître qu'il ne serait le maitre d'in* dividus doués d'une vie réelle ; ce sont des instrumens qu'il refond, qu'il polit, qu'il lime, qu'il corrige sans cesse, et qui perdent par là du naturel , et par conséquent de Tintérêt.
La morale d'un ouvrage d'imagination se compose de l'impression que son ensemble Jaiase dans l'âme : si, lorsqu'on pose le livre, on est plus rempli de sentimens doux, nobles, généreux qu'avant de l'avoir commencé, l'ouvrage est moral, et d'une haute moralité.
La morale d'un ouvrage d'imagination ressemble à l'effet de la musique ou de la sculpture. Un bomme de génie me disait un jourqu'il se sentait meilleur après avoir contemplé long- temps l'Apollon du Belvédère. Il y a, je l'ai déjà dit ailleurs, mais on ne saurait trop le redire, il y a, dans la contemplation du beau en tout genre , quelque
( '77 ) chose ^î nous détaeke de nous-méme, en nous fàfsant sentir qne la perfection vaut mieux que nous y et qui, par cette conviction, nous inspirant nn désintéressement momentané, réveille en nous la puissance du sacrifice , puissance mère de toute vertu « Il y a dans Fémotion , quelle qu'en soit la cause, quelque chose qui fait circuler notre sang plus^ite, qui nous procure une sorte de bien-*'étre, qui double le sentiment de nos forces, et qui par là nous rend susceptibles d*ime élévation , d'un courage, d'une sympathie au-dessus de notre disposition habituelle.
Corinne n'est point représentée comme une personne par&ite, mais comme une créature généreuse, sensible, vraie, incapable de tout calcul, entraînée par tout ce qui est beau, enthousiaste de tottt ce qui est grand , dont toutes les pensées sont nobles, dont toutes les impressions sont pures, lors même qu'elles sont inconsidérées. Son langage est toujours d'accord «vec ce caractère , et son langage fait du bien à rame. Corincie est donc un ouvrage moral. Je ne sais poifrquoi cette morale qui , ré*snltant des émotions naturelles, influe sur la teneur générale de la vie, parait déplaire à faeaiocoup de gens* Serait-ce précisément parce fftMia s'étend k tout, et que, se confondant avec
( lyS ) notre disposition tout entière ^ elle -modifie nécessairement notre conduite, au lieu que les axiomes directs restent , pour ainsi dire, dans leur niche, comme ces pagodes de llode que leurs adorateurs saluent de loin, sans en approcher jamais? Serait-ce qu'on n'aimerait pas pour soi la morale qui naît de l'attendrissement et de l'enthousiasme , parc# que cette morale force en quelque sorte l'action , au lieu que les maximes précises n'obligent les hommes qu'à les répéter? Et ferait-on ainsi de la morale une masse compacte et indivisible, pour qu elle se mêlât le moins possible aux intérêts journaliei^s , et laissât plus de liberté dans tous les détails?
Un ouvrage d'imagination ne doit pas avoir un but moral, mais un résultat moral. U doit ressembler, à cet égard, à la vie humaine qui n'a pas un but, mais qui toujours a un résultat dans lequel la morale trouve nécessairement sa place. Or, si je voulais m'étendre encore sur ce point, relativement à Corinne, je montrerais sans peine que son résultat moral n'est méconnaissable que pour ceux qui se plaisent à le méconnaître. Aucun ouvrage ne présente avee plus d'évidence cette importante leçon , que plus on a de facultés brillantes, plus il faut savoir les dompter; que lorsqu'on cffte aux yents im* pétueux de si vastes yoiles , il ne fiiut pas te->
( Ï79 ) nir QD gouvernail faible d'une main tremblante ; cpie plus les dons de la nature sont nombreux^ éclafaw et diversifiés^ plus il faut marclier au milieu des hommes avec défiance et avec réserve; qu'entre le génie révolté et la société sourde et sévère, la lutte n'est pas égale, et que pour les âmes profondes , les caractères fiers et sensibles, les imaginations ardentes, les esprits étendus, trois choses sont nécessaires, sous peine de voir le malheur tomber sur eux, savoir vivre seul, savoir soufirir, savoir mépriser.
Mais Corinne est enthousiaste, et Venthou^ siasmea bien des dangers. Vraiment, je ne me doutais pas que ces dangers nous entourassent : je regarde autour de moi, et, je Favoue, je ne m'aperçois pas qu'en fait d'enthousiasme , le feu soit à la maison. Où sont-ils donc ces gens entraînés par l'enthousiasme , et qu'il est si pressant d'en préserver? Voyons -nous beaucoup d'hommes, ou même beaucoup de femmes, sacrifier leurs intérêts à leurs sentiniens, négliger par exaltation le soin de leur fortune , de leur considération ou de leur repos ? S'immole-t-on beaucoup par anK>ur, par amitié, par pitié, pac j^ustice, par fierté? Est-il urgent de mettre. un terme à ces sacrifices ? A voir tant d'écrivains courir au secours de l'égoïsme, ne dirait-on pas qu'il est menacé ? Rassurons-nous ; il n'a rien à
la..
cnûidre. Nou&tonaMS à VafarideFeDthcmsiunie. Les jeunes gioB mèoEies. y sont kiaGcessii^les , adminUes par leur amour povr rétudai leur soif de coQoaîssaiices > . leur impartialité , leur rai8on> cette raison setnble les sortir de Venfanœv psur les porter de plein saut dans lltge mûr.
Le caractère de Cotrinne une fois élaUi , là frilaît, pour donner a l'ouTrage le plus vif degré d'intérêt ', lui opposer un caractère assofl semblable au sien ^ po«r sentir tout sou charme et se néfer a ses inpression&, et néan^ moins assez diffisrent par ses penebans/ses habitudes, ses opiaîoas, ses parincipesi méme^ pour que ces diffisranoca amenassent des difficultés qme m les circonstances ni la situatioa ne pouraieiit prckhiire. Ce caractère ne pouvait être celui d*uA Français, d*un Allemand eai d*un Italien. Eu France, TopiMOD est traachanlse dans les formes^ w^ais- elle pet met beaucoup, de dédousmagement è ceux qui s'écartent de ses règles y pourvu qu'ils ne: disputent pas: son autorité. Gcnrinno était îsû^ Ise, indépendante. Un Français amooreux de Corinne, et parvettaut à lui inspirer un sentiment profond et durable, n'e4li vraisemUaUe^ ment travaillé qo'à la séduire. En Âlleaiagne^ les seules distinctions fortement marquées sont ceHes* des T«Bg&. L'opinion , d'aillevrs , ert asse« indulgente, e* to«A ce qui sort de Im
règle 4:0i&iiMme est plutàt acciieiHâ «v«g bieib- Yeillance qa« traité avec .dé£aYeur«>.U«i AUeinand eût donc t^usé Corinoe p ou , «'il eù4 été reienu par des considératioms tirées de liifas* durité qui enveloppait sa oaissance ^ son bésitotioti ne reposant que sur des motifs de coBve«nance extérieure ^ ett été.d\in e£^ commun et dénué d'intérêt. Un Italien se fui consacré k «Ue> comme les mœurs de ce pays r^uiorisent.
Pour faire naître des combats qui «ussent leur Bûuroe au fond du cœur, il âdlaît que Tamant de Corinne fût un Anglais^ cest^ndire Thabitant d'un pays o« la carrière des bomsKS fikt tttaeée d'avance y où leurs devoirs fussent positifs ^ oè l'opinion fikt empreinte d'une sévérité mêlée de préjuges et fmiifiée par l'^abihiée, enlin^où tout ce qui est extraordinaire fàt importun ^ parce q«e tout ce qui est extraordinaif e y deléent nuisible. Lord Nelvil est m mélange <de tioaidité et de fierté , de sensibilité et sTindéci-^ sion, de goût pour les arts et d*amour pour la vie régulière^ d'attadiement aux opinions com-munes et de penchant à fenthousiasme. C'est uti Anglais 4éjÀ empreint des préjugés et des mceurs de sa nation , mais dont le cœur est encore agile par la mobilité naturelle à la jeunesseu li y a use ^loque dans la vie oè le caràclère se oonsolide et prend «ne forme îfidestructiUe. A cette qpo^
que, suivant les pays^ les hommes deviennent ou égoïstes et avides^ ou seulement sérieux et sévères; mais toujours est-il qu'alors lame se iett^e aux im paressions nouvelles; elle cède a l'action des . habitudes et à Fautorité des exemples; elle se moule, pour ainsi dire, d'après le moule ^universel. Avaptcette époque, la nature lutte contre des règles qu'elle ne connaît pas clairement ; et c'e$t durant cette lotte que l'homme est en proie aux égaremens de l'imagination comme aux orages du cœur. C'est ainsi qu'Oswald se présente , lorsque , pour la première fois , il rencontre Corinne. Sans doute, dès cette première rencontre , le destin de tous deux est décidé. Ils ne peuvent pas être heureux ensemble, ils ne pourront plus être heureux sépares. Oswald parcourt l'Italie avec Corinne ; il en contemple toutes les merveilles. Le langage éloquent, la voix harmonieuse, Tenthousiasme poétique ie son amie prêtent à tons les objets une splendeur surnaturelle. En sa présence , les iniines se relèvent, les souvenirs renaissent , la nature se pare d'un éclat nouveau r l'Italie antique parait environnée de toutes ses pompes; l'Italie moderne brille de toute sa beauté. Mais, au milieu de ce délire qui bouleverse son cœur et ses sens, Oswald se rappelle sa patrie, ses devoirs, la carrière €fui lui était tracée. Ravi sans être convaincu,, charw.
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tnë sans être soumis ^ soayeot heureux , jamais content de hii-même , il suit à pas incertains le char triomphal de Fétre étonnant qui le subjugue et Fenchante. Il est enivré de Tamour qu'il inspire , il est ébloui de la gloii'e qu'il contemple , il est orgueilleux des succès dont il est témoin ; mais il jette, malgré lui> quelquefois un regard de regret vers le pays qui lui promettait des jouissances et plus dignes et plus calmes. Il trouve dans l'air^ qu'il respire je ne sais quoi de léger qui ne remplit pas sa mâle poitrine. Cette poésie, ces beaux-arts ^ces tableaux , cette musique, lui semblent les parures de la vie; mais la vie elle-même, la vie active, utile et noblement occupée, il: se demande où elle est, et la cherche vainement autour de lui.
Indépendamment du caractère d'Oswald , il y en a , dans Corinne ^ plusieurs autres qui décèlent une profonde connaissance de la nature et du cœur humain. Je n'en indiquerai que trois, Lucile, le comte d'Erfeuil et de M. de Malti^es.
Le portrait de Lucile se compose d'une foulé de traits épars qu'il serait impossible d'extraire et de réunir sans leur Satire perdre leur délicatesse et quelque chose de leur vérité, Ja* mais on n'a revêtu de couleurs plus fraîches-, plus douces et plus pares à la fois , le charme de la jeunesse , de la pudeur tremblante , du mys^
tère qui FeDtoure et la protégé , et de cette serve craiotive qui , par je ne sais quel prem»timent des maux de la vie , parait demauder grâce d'avance à une destinée qu elle ignore en^ core.
Le tableau des relations contraintes de lord Nelvil et de Lucile >qu il a épousée , sont d^ crites avec une finesse d'observation admirable. U n'est personne peut-*étre qui n'ait y plus d'une fois dans la vie, été dans une si^ tuation pareille, dans une situation où le mol nécessaire, toujours supr Le point d'ètK prononcé, jie l'était jama^is, oii Témotion qui aurait été décisive, était toujours interrompue, où il y avait entre deux âmes qui avaient besoin de s'mtendre une barrière invincible, un mur de glsice qui W empêchait de se rapprocher.
Le portrait du comte d'Erfeuil est unchef-d'œu* vre en son genre; on voit qu'il est observé d'après nature et décrit sans malveillance. Le comte d'£r«* feuil est un homme dont toutes les opinions sont sages, toutes les actions louables ; dont la conduite est généreuse sans être imprudente , raisonnable sans être trop circonspecte; qui ne se compromet ni en servant ses amis ni en les abandonnant; qui secourt le malheur sans être ému, le soufire sans être accablé; qui porte dans sa tête un petit code de maximes littéraires , politiq^aes et mo^
raies ^ ramenées toujours à prc^pos dans la con^ versation , et qtn , muni dé la sorte , traverse le monde commodément^ agréablement, élégamroent«
On a reproclié à madame de Staël quelque exagération dans la teinte innocente et légère du ridicule qu'elle donne quelquefois au comte âtEt* feuil.On a prétendu qu'il n'était pas possible qu'un Français , à Rome , appelM une Italienne belle étrangère. On avait donc oublié ce trait si connu d'un Français dînant avec beaucoup d'autres Français chez un prince d'Allemagne, et lui disant tout à coup : C'est singulier^ Monseigneiw, il vljt ^ 90^ votre ÂUesse d'étranger ici. Celui qui écrit ces lignes a vu de ses jewL , dans un spectacle allemand y un comédien français s'avançant pour * haranguer le parterre, et commençant son di»* cours par ces paroles : Respectables étrangers.^..
M. de M altigues est un autre caractère dont on n'a pas assez remarqué la profondeur, parce que madame de Staël ne l'a montré qu'en paissant*. C'est un homme très corrompu , ne voyant dans la vie de but que le succès , professant cette opi-^ qion avec une sorte d'impudeur qui naît de la vanité, mais la pratiquant avec adi^sse. M. de Maltigues est le résultat d'un siècle où l'on a dit que la morale n'était qu'un calcul bien entendu^ et qu'il fallait smtout jouir de la vie ; où l'on a
créé contre tous les genres d'enthousiasmes le mot puissant dé niaiserie.^ La bravoure est sa seule vertu , parce qu'elle est utile aux méclians contre les bons, tout comme aux bons contre les mëchans. Il est fîicheux que madame de Staël n'ait pas mis le caractère de M. de Maltigues en action ; elle aurait pu le développer d*une Êiçon très piquante. On l'aurait vu peut-être réussir dans le n^onde par la hardiesse même de son immoralité ; car il y a une grande masse d'hommes qui regardant l'immoralité professée comme une confidence qu'on leur fait, sont flattés de cette confidence, et ne sentent point qu'en se moquant ainsi avec eux des choses les plus sérieuses , c'est d'eux qu'on se moque en réalité.
Une considération m'a frappé en examinant les deux caractères du comte d'Erfeuil et de M. de Maltigues; c'est qu'il y a entre eux un rapport direct, bien qu'ils suivent une ligne tout opposée. Leur premier principe n'est-il pas qu'il faut prendre le monde comme il est et les chose» comme elles vont, ne s'appesantir sur rien, ne pas vouloir réformer son siècle, n'attacher à rien une importance exagérée? Le comte d'Erfeuil adopte la théorie , M. de Maltigues en tire les résultats; mais les hommes comme M. de Maltigues ne pourraient pas réussir,, si les hommes comme le comte d'Erfeuil n'existaient pas.
Le comte. d'Erfeuil est la frivolité bonne et honnête; M. de Martigues^ legoïsiâe spéculant sur la frivolité^ et profitant de Fimpunité qu elle lui assure : tant il est vrai qu'il n^ a de moral que ce qui est profond ; qu'en repoussant les impressions sérieuses , on àte à la vertu toute garantie et toute base; que^ sans enthousiasme ^ 'c'est-à-dire sans émotions désintéressées, il n y a que dû calcul , et que le calcul conduit à tout.
Ce caractère n'est an reste que )e développement d'une pensée que madame de Staël avait indiqué dans son ouvrage sur la littérature*
Depuis long-temps y avait-elle dit^ on appelle caractère décidé celui qui marche à son intérêt ^ au mépris de tous ses devoirs; un homme spirituel y celui qui trahit successivement avec art tons les liens qu'il a formés. On vent donner il la vertu l'air de la dup«rie , et faire passer le vice pour la grande pensée d'une âme forte. U faut s'attacher à faire sentir avec talent que l'immoralité du cœur est aussi la preuve des bornes de l'esprit; il faut parvenir à mettre en souffrance l'amôur-propre des hommes corrompus ^ et donner au ridicule une direction nouvelle. Ces hommes y qui veulent faire recevoir leurs vices et leurs bassesses comme des grâces de plus, dont la prétention à l'esprit est telle qu'ils se vanteraient presque à vous-mêmes de vous avoir
trahi 9 s^ils n'espéraient pas que vous le saurez un jour ; ces hommes » qui yeulent cacher kmr incapacité par leur soélératesse , se flattant que l'on ne découTrira jamais qu'un esprit si fort contre la morale universelle est si £uUe dans ^és conceptions politiques; ces caractères si indépendans de l'opinion des hommes honnêtes^ et si tremblans devant celle des hommes puissans ^* ces charlatans de vices, ces frondeurs des principes élevés y ces. moqueurs des âmes sensibles, c'est eux qu'il faut vouer au ridicule ; il (aut les dépouiller comme des êtres misérables, et les abandonner k la risée des enfans (i)«
Cette ccHiception neuve , forte de vérité , puissante d'amertume, et empreinte d'une indignation À laquelle on voit se mêler le souvenir d'expé^ riences douloureuses, madame de Staël Ta réalisée dans le caractère de M. de Maltigues, et, sous ce rapport aussi , Corinne est une production du résultat le plus utile et le plus moraL
Je passe maintenant dans une autre sphère, et le lecteur sera frappé , je le pense , de cette va-^ riété de talent, de cette universalité de vues, qui transforme en écrivain politique du premier ordre l'observateur ingénieux des faiblesses de notre nature , et le peintre fidèle des souffrances^ du cœur.
(i) De la Littérature y etc.
Dès rinstant où la mort «ùt frappé le pète de madame de Staâ , elle conçut le projet d'écrire llii&loire de la vie politique de cet homme illuj>tre. Les persécutions dont elle fut Tobjet, l'éducation de ses eafani, ses voyages dans toute yEurope, une foule de distractions ^ enfin , ks unes douloureuses, les autres brillan les, retardenent 1 exécution du dessein qu'elle avait formé , et SOD sujet s'agrandit k son insu devant elle. Le propre des esprits supérieurs, c'est de ne pouvoir conmlérer les détails, sans qu'une foule d'i-> dées ne se présente à eus sur l'ensemble auquel CCS détails appaiiiennent.
Bien que madame die Staël fût très jeune lorsque la révc4ution éclata , elle se trouvait mieux placée que personne pour en démêler toutes les causes , les causes générales , parce qu'elle rencontrait sans cesse , dans la maison de M. Necker, les hommes qui alors dirigeaient, o», pour mieux dire, exprimaient l'opinion ^ les causes particu- KèresE, parce que sa société intime se composait de ces grands setgueufs, demi plusieurs pav ameur du bien , quelques* uns pair vanité, d'au*^ très par l'inquiétude d'une activité nom etnfioyée, Êivorisaient les réformes et les ckangemens qui se préparaient. Douée d'un ^esprit d'dv servaAioB aidmîrBUe, qui l'emportait malgré elle ftiF SR afffeetiom prifées , madame de Staël ne
(.'90 ) pouvait s'empêcher de remarquer ce qu'il y avait de naturel ou de factice , de généreux ou de calculé , dans le dévouement de ces classes supérieures, qui s'acquittèrent pendant quelque temps avec élégance et avec un succès payé chèrement ensuite^ du rôle brillant d'organes de l'opinion populaire. Le temps , qui nécessairement refroidit les affections lorsqu'elles ne sont pas fondées sur une complète sympathie , avait achevé de donner aux jugemens de madame de Staël le mérite de l'impartialité, à l'époque où elle entreprit de se rendre compte de ce qui s'était passé sous ses yeux. Sans doute , si elle eût voulu peindre plus souvent et plus en détail les individus , son ouvrage, en descendant à un rang moins élevé , comme composition littéraire , aurait gagné peut-être en intérêt anecdotique. On ne peut s'empêcher de regretter qu'elle n'ait pas appliqué a la peinture des caractères politiques , lé talent qu'elle a déployé dans le roman de Delphine. Personne n'auifait raconté avec plus de grâce et avec des expressions plus piquantes tant d'apostasies déguisées en principes , tant de calculs transformés en conversions ; et ces préjugés , repris aujourd'hui comme moyens par des hommes qui hier les combattaient comme obstacles , et ces vestales du vice , qui en conservent la tradition comme le feu sacré , et <|iii , trahissant tour à
( ïqO
tour le despotisme et la liberté, sont restées fidèles à la corruption , comme un bon citoyen lest à sa patrie. Mais madame de Staël a préféré le genre de l'histoire a celui des mémoires par-* ticuliers.
Ceux qui haïssent M. Necker pour le bien qu'il a fait, ou pour celui qu'il a yoi:|lu faire, trouveront de l'exagération dans l'admiration constante que sa fille témoigne pour lui. Il était difficile de voir souvent M. Necker sans concevoir beaucoup de vénération pour ses vertus privées, et une grande idée de la sagacité de ses vues, et de la finesse de ses aperçus. U était impossible de vivre avec lui sans être frappé de la pureté de son ca* ractère et de la bienveillance habituelle qui se manifestait dans ses paroles el dans ses actions. Gmime homme d'état, M. Necker a eu le sort de tous ceux qui ont voulu et qui ont été contraints de vouloir conduire une révolution destinée, par la force des choses , à échapper k tons les calculs et à se frayer sa route elle-même. Si Ton réfléchit à la disposition des esprits à cette époque, si l'on considère les intérêts opposés des divers partis , qui n^avaient de commun entre eux qu'une égale inexpérience , et dont les opinions , rédigées en quelques phrases tcanchantes , étaient violentes comme des pré- 'PS^ ^t inflexibles comme des principes, on
( »9? ) sentint qu'aocune énergie ^ aocane prodenoe liunoaiDe , ne pouvait maîtriser de tels élémeos^ C'est ce qne madame de Staël démontre , et elle jastifie très bien son père contre ceux qui l'accusent d'avoir rais ces élémens en fermentation. Elle décrit 9 d'une manière juste et rapide, letat de Fapiaion en 1789. La monarchie, sinon ab-* solue, du moins arbitraire y avait, sous Louis XIV, fatigué la natioti par des guerres toujours inutiles, enfin malheureuses, et l'avait aliénée sous la régence y par le spectacle de la corraption, et sous Louis XY, par celui de rinsouciaBce et de la faiblesse. Les grands corps de la magistratwe réclamaient des droit» sans base, et fusaient va* loir des prétentions sans limites. Les membres du clergé, tout en professant, comme un devoir de forme 9 les maximes héréditaires d'mie intolé* rance usée , se donnaient le mérite d'afficher une incrédulité alors à la mode* La noblesse avant contre elle la perte de sa puissance , la conservatioo de ses privilèges, et les lumières mêmes des nul^s les phi& éclairés. Le tiers-état réunis* soit toutes les forces réelles, le nombre, la rir chesse, l'industrie 9 et se voyait pourtant contester l'égalité de fait , qui était dans Tordre existant, et l'égalité de droit, qui est imprescriptible. Enfin, les classes* inférieures étaien* plon-^ gées dana un état nôsérable, et elles étaient
( 195 ) averties, par la portion parlante de la classe qui dominait l'opinion , que c^tte misère était in-*< juste. Qui ne voit qu'indépendamment de tout projet de réforme, un bouleversement devait avoir lieu?
Je dis ceci pour les lecteurs équitables^ et non pour ces interprètes sbudojrés de vieilles haines , qui s'élancent contre les tombeaux , parce qu^ils les isavent sans défense , comme ils s'élancent contre les vivans quand ils les croient garottés. Les ramener est impossible , parce qu'ils ne jugent rien avec leur intelligence, mais tout avec leur intérêt « Les convaincre est un espoir chimérique; ils n'ont pas l'organe de la ConvictiOD, qui est là conscience ; il faut leur laisser répéter leurs mensonges toujours démasqués , toujotirs reproduits , comme on laisse aboyer la nuit les dogues affamés.
Cet essai n'étant l'analyse des ouvrages de madame, de Staël , ni sons le point de vue politique, ni sous le point de vue littéraire , je ne me pro-« pose de parcourir ici que quelqu^-tines de ses idées dominantes
« La révolution de France, dit-elle, est une des » gràtidés époques de l'ordre social. Ceul qui n la considèrent comme un événement accident » tel n'ont porté leurs* r^ards ni àsÈM le passé » ni dans Favenir. Ils'Ont pris les auteurs pour
'9) la pièce ^ et, afin de satisfaire leurs passions,' » ils ont attribué aux hommes du moment ce 9 que les siècles avaient préparé. »
Cette observation est pleine de justesse. Beau-^ coup de gens ne voient la cause des évènemens du jour que dans les hasards de la veille. A les entendre^ si Ton eût empêché tel mouvement partiel^ rien de ce qui a eu lieu ne serait arrivé; en comblant le déficit des finances, on eût rendu inutile la convocation des ÊtatSTGénéraux ; en faisant feu sur le peuple qui entourait la Bastille p on eût prévenu l'insurrection ; si l'on eût repoussé le doublement du tiers, l'As* semUoe Constituante n'eût pas été factieuse ; et si l'on eût dispersé l'Assemblée Constituante , la révolution n'eût pas éclaté* Spectateurs aveugles, qui ne voient pas que le déficit dans les finances n'était pas une cause, mais un efiet, et que la même forme de gouvernement qui avait produit ce déficit en eût bientôt Tamené un autre, parce que la dilapidation est la compagne constante de l'arbitraire^ que ce ne fut pas une fantaisie subite dans les habitans de Paris que la destruction de la Bastille, et que la Bastille, préservée aujourd'hui , aurait été menacée de nouveau demain, parce que lorsque la haine des vexations a soulevé* u|i peuple , ce n'est pas en prptégeant les. vexations par l'artillerie; mais en y noettant
un terme^ qu^on rétablit une paix durable ; que le doublement du . tiers ne fît que donner des organes de plus à une opinion qui^ privée d'organes, s'en fut créé de plus redoutables; qu'en dispersant l'Assemblée Constituante, on n'eût pas anéanti le besoin de liberté qui agitait les têtes et remplissait les cœurs; que la puissance du tiers-état aurait survécu, et que cette puissance voulait être satisfaite ou se satisfaire elle-même; enfîn, que les véritables auteurs de la révolution ne furent pas ceux qui, étant ses instrumens, parurent ses chefs! Lés véritables auteurs de la révolution furent le cardinal de Richelieu et sa tyrannie , et ses commissions sanguinaires, et sa cruauté; Mazarin et ses ruses, qui rendirent méprisable l'autorité, que son prédécesseur avait rendue odieuse; Louis XIV et son faste ruineux, et ses guerres inutiles, et ses persécutions et ses dragonnades. Les véritables auteurs de la révolution furent le pouvoir absolu , les ministres despotes , les nobles insolens , les favoris avides. Ceci n'est point une apologie des révolutions. J'ai montré, dans plus d'un ouvrage, que je n'aimais point les révolutions en elles-mêmes. D'ordinaire elles manquent leur but en le dépassant; elles interrompent le progrès des idées qu'elles semblent favoriser. En renversant, au nom de la liberté, l'autorité qui existe, elles. donnent à
( '96) Tatitorite qui la remplace des. prétextes spëtieox contre la liberté. Mais pins on craint les réTolutionsi plus il fant s'éclairer sur ce qui les amène.
En partant du principe incontestable que les cavfies dn bouleversement de l'ancienne monarchie remontent bien plus haut que 1789, madame de Staël a dû chercher à découvrir ces causes; et^ conduite ainsi h examiner l'organisation sociale des peuples modernes , elle a été frappée d abord de la différence fondamentale qui distingue ces peuples de ceux de lantiqnité. Elle exprime cette différence en peu de mots , mais ces mots sont pleins d'énei^ie : «r Le droit » public de la plupart des états européens reyf pose encore aujourd'hui sur le code de la » conquête. »
Sans doute ; et c'est pour cette raison que Ton a rencontré , de nos jours , tant d'obstacles à l'établissement de la liberté. Cest pour cette raison qu'ainsi qu'on Ta observé souvent, la li* bevté parait à beaucoup d'esprits qui la cherchent et qni la désirent moins précieuse encore que l'égalité.
Lors même que les progrès de la civilisation eurent adoud les effets de la conquête , ses souvenirs restèrent; la noblesse eut même souvent la maladresse de les rappeler. Dans ses protestations, dans ses appek à ses droits anciens , k son origine
( ^97 ) iëodàlei elle semblait dire auj^u^e: Gommem ne serait-ce pas à nous à vous gouverner, puisque œ sont nos aïeux qui ont dépouillé vos pères? De la sorte , Tirritatiou a surv^u aux causes qui" l'avaient produite ; elle est devenue , pour ainsi dire, une tradition. Cette tradition a été la source de beaucoup de fautes. En poursuivant non^eule*ment les privilèges héréditaires , mais les possesseurs de ces privilèges, les amis de la liberté ont eux-raémes, à leur insu, été dominés par des préjugés héréditaires. Yoyea les révolutions des républiques italiennes du moyen ige, elle$ ont eu pour but de repousser des conquérans j^utèt que de donner des droits égaux à des citoyens (i).
Je suis loin d'approuver les rigueurs dirigées oontre la noblesse après son abolition ; mais j'ai cru devoir , par occasion , expliquer la cause de ces rigueurs* C'était, en quelque sorte, une loi du talion exercée par le dix-huitième siècle contre le cinquième ; loi que la distance et le changeihent des moeurs, des institutions et des habitudes rendaient inapplicable et inique.
Le code de la conquête , continue madame de Staël, produisit le régime féodal.
(i) Rien n'est plus remarquable que la conformité des lois iiites en Italie, à Florence surtout, contre les nobles , avec les de la GoDveiition.
La condition des serk était moins dure que celle des esclaves. Il y avait diverses manières d'en sortir; et^ depuis ce temps, différentes classes ont commencé par degrés à s'affranchir de la destinée des vaincus. C'est sur l'agrandissement graduel de ce cercle que la réflexion doit se porter.
Ici madame de Staël donne à ^aristocratie la préférence sur le gouvernement absolu d'un seul. Cette opinion a excité beaucoup de réclamations. Elles tiennent en partie^ si je ne me trompe, à une con&sion d'époques. Dans un temps de commerce et de lumières , l'aristocratie est certainement plus funeste que. le pouvoir absolu d'un seul ; mais c^est que , dans un temps de commerce et de lumières , le pouvoir absolu d'un seul ne saurait exister réellement. Pour le concevoir dans toute sa plénitude et se pénétrer de tout ce qu'il a d'odieux, il faut remonter à des siècles barbares et se transporter dans des pays qui ne soient pas commerçans. Voyez- le dans l'antiquité, en Perse, ou à Rome sous les empereurs ; voyez-le de nos jours à Algerou à Maroc. Pourrons-nous encore long-temps ajouter à Lis-» bonne! Certes, l'aristocratie vaut mieux. Tout en baissant le sénat romain, je le préfère à Cali-^ gula ; et sans aimer l'oligarchie vénitienne ,» j'aime encore moins le dey d'Alger et ses Maures^
( '99) dè9 que les lumières ont fait des progrès >. et surtout dès qae le commerce existe^ le des^ potisme d'un seul devient impossible. Ce commerce , en donnant à la propriété une qualité nouvelle y la circulation , affranchit les individus, et, en créant le crédit, il rend lautorité dépendante^
Or, dès que le despotisme pur est impossible-,, le véritable fléau , c'est l'aristocratie ; et cela explique comment certains peuples modernes, les Danois, par exemple, ont consenti, pour s'en délivrer, à de si incroyables sacrifices.
La question de savoir lequel vaut mieux du pouvoir absolu d'un seul ou de l'aristocratie est d'ailleurs parfaitement oiseuse aujourd'hui. Je défie le pouvoir absolu d'un seul de subsister dix années dans tout pays éclairé. Bonaparte luimèm« n^a pu ni le conquérir complètement ni le faire durer; et je défie l'aristocratie de sub-sis ter un demi* siècle*
La constitution de l'Angleterre est l'objet constant de l'admiration de madame de Staël. Je ne méconnais assurément point ce que nous devons à cette constitution ; son nom seul a rendu à la liberté d'immenses services : la France , en croyant l'imiter, est arrivée k des institutions infiniment meilleures et à une liberté beaucoup plus réelle , sinon de fait , au moins de droit ^
( aoo )
car nous u'avons plus ces lois exceptionnelles , qui équivalaient à la suspension de Vhabeas cor" pus. Nous avons des élections sincères , au lieu des bourgs pourris anglais. Nous sommes préservés de cette concentration des propriétés, source de misère et germe infaillible de révolutions. Madame de Staël a peut-être méconnu nos avantages. N'importe , il est bon de rendre hommage à la liberté partout où elle se trouve , et à cet hommage se mêle pour nous une réflexion satisfaisante.
Les Anglais ont dû les qualités qui leur ont long-temps valu la considération de l'Europe , principalement à leur constitution , bien qu'elle fût beaucoup trop empreinte d'inégalité et de privilèges. Or , sans vouloir faire le moindre tort à un peuple qui a offert au monde de grands exemples durant à peu près cent qua*rante ans , ma conviction est que , si une constitution libre a eu pour lui de si bons effets , elle en aura pour nous de meilleurs encore. Notre climat n est-il pas plus beau , nos ressources plus réelles , nos moeurs plus polie», nos affections plus douces et moins personnelles, notre esprit plus flexible et plus rapide , notre caractère plus hospitalier? Si néanmoins la liberté a donné aux Anglais , pendant plus d'un Siècle > une place émineate parmi les nations, la
liberté nous rendra le rang qui nous est assigné par la nature.
Une erreur que madame de Staël a énergt-^ quement réfutée ^ G^est celle des écrivains qui regrettent le repos et le bonheur de Tancienoe monarchie.
(V En lisant les déclamations de nos jours , dit- » elle, on croirait que ses quatorze siècles ont été » des temps tranquilles , et que la nation était D alors sur des roses. On oublie les templiers , M brûlÀ sous Philippe-le-Bel ; le triomphe des M Anglais sous les Valois ; la guerre de la jacque- » rie ; les assassinats du duc d'Orléans et du duc >» de Bourgogne; les cruaniésperfîdesde Louis XI ; D les proteslans français condamnés à d'affreux >} supplices sous François V'^ tandis qu'il s'alliait Pi lui-même aux protestans d'Allemagne; les Il horreurs de la ligue , surpassées toutes encore » par le massacre de la Saint-Barthélemi ; les M conspirations contre Henri IV, et son assassinat^ » œuvre effroyable des ligueurs; les échafauds » arbitraires élevés par le cardinal de Richelieu , M les dragonnades^ la révocation de l'édit de n Nantes , l'expulsion des protestans et la guerre » des Cévennes sous Louis XIY . )i
J'ai pensé qu'il était bon de citer ce petit abrégé de Thistoire de notre monarchie avant qu'elle (ut constitutionnelle. Il répond assez péremptoi-
( 2oa )
reœenti ce nie semble, à ceux. qui prétendent que nous n'avons cessé d'être heureux que parce que nous avons voulu'être libres^ H prouve aussi que les principes démagogiques ne sont pas ri— goureusement nécessaires pour motiver descrimes assez bien conditionnés. Ce n'était point par phi«* losophie que Philippe-le-Bei faisait biiiler les templiers. L'on n'invoquait point les droits de l'homme quand on plongeait à plusieui^s reprisés les protestans dans les flammes sous les yeux de la cour de François V' ; et l'assassin de Henri IV s'appuyait de la souveraineté du pape et non de celle du peuple.
Le jugement de madame de Staël , sur Louis XIV, a révolté tous ceux qui voient la majesté dans la pompe, le bon ordre dans l'étiquette , le triomphe des lettres dans un peu d'argent jeté aux poètes^ et la gloire dans la pédanterie portée jusqu'au milieu des batailles ^ où le peuple prodiguait son sang, tandis que le roi leur donnait son nom , retenu qull était par sa grandeur loin de la mêlée (i).
« Le roi qui a pensé que les propriétés de ses M sujets lui appartenaient , et qui s'est permis » tous les genres d'actes arbitraires , c'est madame
(0 G^it de sa grandeur qui l'attache au rivage.
BOIUIAV.
M de Staël qui parle ^ le roi ( ose-t-on le dire et » peut-on l'oublier) qui vint ^ le fouet à la main^ » interdire comme une offense le dernier reste » de Tombre d'un droit , les remontrances du » parlement y ne respectait que lui-même^ et n'a }} jamais pu concevoir ce que c'était qu'une >} nation. »
On s'est indigné surtout de deux assertions : la première , ce que le code lancé contre les re- » ligionnaires pouvait tout-à-fait se comparer » aux lois de la Convention contre les émi-- » grés. » La seconde^ « que la gloire des grands ' » écrivains du dix - septième siècle appartenait » à la Fraivce^ et ne devait pas être concentrée » sur un seul homme , qui, au contraire, a » persécuté quelques - uns de ces écrivains , et ») en a dédaigné beaucoup d'autres. »
Quant au premier point , j'ai lu , il est vrai , dans un écrit récent , que les lois contre les reli" giormaires étaient rigoureuses ^ et que les lois contre les émigrés étaient atroces ; mais je n'ai point découvert pourquoi ce qui était atroce en 1795, n'était que rigoureux un siècle plus tôt, et je persiste à croire que les crimes sont des crimes et les cruautés des cruautés, quelle que soit l'autorité qui s'en rende coupable.
Pour ce qui regarde la part qu'il faut attribuer à l'autorité royale dans les travaux et les suc-
ces de notre littérature^ il me semble quW sert mieux la gloire nationale , en montrant que le talent se déyeloppa par sa propre force ^ dès que la fin des guerres civiles eut rendu à Tesprit français quelque sécurité et quelque repos , qu'en cherchant k présenter nos grands écrivains comme des enfans de la protection et des créatures de la faveur. Arnaud , Pascal , Port-*Royal tout entier, Fénélon , Racine , sont les preuves des bornes étroites , de l'intolérance altière, de Tinconstance capricieuse de cette faveur si vantée; et, tout en plaignant ces génies supérieurs, les uns persécutés, les autres affligés par un despote , nous pouvons, en quelque sorte, aujourd'hui qu'ils reposent dans la tombe, nous féliciter des injustices qu'ils ont subies. Us nous ont épargné la douleur de croire que l'espèce humaine dépend de l'arbitraire d'un homme y et que tant de germes féconds seraient demeurés stériles, tant de facultés éminentes inactives, tant de voix éloquentes muettes, si le sourire de cet homme ne les eût encouragés. J'insiste sur ce sujet , parce que l'admiration pour Louis XlVn'estpas une opinion particulière, une erreur de théorie qu'on peut laisser pour ce qu'elle est , sans avoir k redouter ses conséquences pratiques. La monarchie de Louis XIV est le type d'une monarchie absolue ; tous ceux qui regrettent ou désirent une monarchie sem-
blable entonnent^ en Thonneur de Louis XIV, UQ hymne 8i parfaitement le même , malgré la dirersité des circonstances, qu'on le dirait stéréotypé pour être transmis d^un régime à l'autre. Lorsqu'un homme, qui n'a pas voulu être Washington , a commencé à s'égarer dans les routes du despotisme , tous les panégyristes de Louis XIV se sont groupés autour de lui ; et notez que ces panégyristes d'alors n'étaient autres que ceux d'à présent. Sans doute il y avait une portion de leur doctrine qu'ils passaient prudemment sous silence; mais à cette exception près, ils tenaient le langage qu'ils tiennent encore. Us apportaient en tribut , à Fautorité nouvelle, les souvenirs , les pompes, les étiquettes , toutes les traditions de servilité en un mot, héritage de l'autorité déchue; heureux d'esqui-ver ainsi la liberté, et pardonnant au pouvoir son origine en considération de son étendue. Le gouvernement impérial n'a été qu'une application trop fidèle du mot fameux, F État ^ c'est moi; ainsi, l'exemple de Louis XIY nous a fait du mal , même sous Bonaparte. Il est donc utile d'empêcher qu'il ne nous en fasse encore axr^ jonnl'hui.
Madame de Staël termine ses observations sur Louis XIV par une remarque pleine de force et de vérité, u II ne fant jamais, dit-^)le, juger
» des despotes par les succès momentanés que » l'extension même du pouvoir leur fait obtenir. » C'est l'état dans lequel ils laissent )e pays à leur » mort ou à leur chute, c'est ce qui reste de » leur règne, qui révèle ce qu^ils ont été. »
C'est là , en effet le véritable point de vue sous lequel il faut considérer ce règne de Louis XIV, dont la durée avait tellement fatigué la France, qu'au décès du monarque , le premier mouvemeat du peuple fut de troubler ses funérailles , et la première mesure du parlement de désobéir à sa volonté. Quand les enthousiastes de l'aristocratie s évertuent à les célé-« brer, ils sont plus généreux quils ne croient;
car ils célèbrent l'auteur de leur perte. Les préférences de Louis XIV achevèrent l'ouvrage des rigueurs de Richelieu. Là noblesse, désarmée sous Louis XIII , devint odieuse sous son successeur. Le dix-huitième siècle ne fit qu'obéir h l'impulsion qu'une trop longue compression avait rendue plus forte. La révolution de 1789 se fît spécialement contre les privilèges. La royauté, qui n'était point menacée, voulut en vain s'identifier à une cause qui n'était pas la sienne. Entraînée momentanément dans la chute commune, ses efforts ne servirent qu'à fournir un exemple triste et i^émorable du danger des al-
( ao? ) Uances imprudentes. Ce danger est passé; la royauté relevée , constituée , limitée, , repose maintenant sur la nation; et ceux-là seraient de funestes royalistes^. qui s'obstineraient à la replacer sur d^autres bases ^ et à lui donner d'autres appuiç.
Bien que je n'aie voulu parler que de deux ouvrages de madame de Staël , pour la présenter à la fois comme un de nos premiers poètes et comme un de nos publicistes les plus éclairés, je ne puis m'empécher de dire quelques mots de ses Dix années dHexily qui ont provoqué de si vives y et j'ajouterai de si absurdes attaques. Deux accusations ont été dirigées contre elle. On lui a reproAé d'être injuste pour Napoléon , et d'à* voir oublié ce que, même exilée, elle devait à la France.
Certes, je ne méconnais ni le génie extraordi*naire , ni la force de volonté , ni suiiiout les talens militaires de Thomme qui a, durant quatorze années, gouverné les Français et dompté l'Europe ; mais j'ai toujours regardée je regarderai toujours la persécution longue et obstinée qu'il a fait peser sur madame de Staël comme un de ses actes de tyrannie les moins excusables de son règne, où néanmoins les actes de ce genre sont assez nom^ breux. Des hommes qui font retentir le ciel et la terre lorsqu'on commet contre eux la moindre in-
justice , ont trouy é révoltant qu'une femme dont Napoléon abîmait la vie jugeât Napoléon un peu sévèrement. Ils pensent que tout l'univers doit prendre fait et cause parce qu'on leur refuse une pension qu'ils disent lettr être due; mais ils s'indignent que la victime de l'exil le plus dur, le plus arbitraire^ je dirai le plus ignoble, car rien n'est plus ignoble que la force brutale ^'acharnant sur le génie désarmé , ne se $Qit pas résignée au despotisme qui l'arrachait aux lieux de sa naissance et la séparait de tous les objets de son affection : et si l'on réfléchit que le seul crime de cette femme qu'il rendait si malheureuse' était une conversation animée et brillante, et que celui qui la poursuivait lisposait d'une autorité sans bornes . faisait mouvoir d'un mot huit cent mille soldats, avait trente millions de sujets et quarante millions do vassaux, on ne peut se défendre d'une indignation mêlée de pitié pour un pouvoir si timide d'une part et si violent de l'autre. Madame de Staël, dit-on, inquiéfait Napoléon sur ôou tr6ne par l'entralilanfe impétuosité de isies émotions généreuses. Mais nous inquiétons -tous l'autorité d'aujour* d'hui par nos réclamations légitimes et nos plaintes fondées; eât-ce à dire qiie nous lui accorderons la faculté de • nous exiler ? Il feut reconnaître à tous, les droits qu'on revendique
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pour soi; il ne faut pas se croire le seul objet digne d^intérét , et lorsqu'on aspire à l'honneur de lutter contre le pouvoir du jour^ il ne faut pas justifier les excès du pouvoir de la veille.
J'admire Bonaparte quand il couvre de gloire les drapeaux de la nation qu'il gouverne. Je l'admire^ quand ^ prévoyant l'instant où la mort brisera son bras de fer, il dépose dans le Code civil des germes d'institutions libérales ; je l'ad*mire quand il défend le sol de la France; mais, je le déclare, sa persécution d'un des plus beaux talens de ce siècle, son acharnement contre l'un des caractères les plus élevés de notre époque, sont dans son histoire une taché ineffaçable. L'exil d'Ovide a flétri la mémoire d'Auguste, et si Napoléon, à beaucoup d'égards, est bien supérieiïr au triumvir qui prépara la perte de Rome , sous le prétexte bannal d'étouffer l'anarchie, le versificateur licentieux qu'il envoya périr sous un ciel lointain , n'était en rien comparable à l'écrivain qui a consacré sa vie entière à la défense de toutes les pensées nobles , et qui , au milieu de tant d'exemples de dégradation et d'apostasie, est resté fidèle aux principes de liberté et de dignité sans lesquels l'espèce humaine ne serait qu'ime horde de barbares ou un troupeau d'esclaves.
Quant à l'amour de madame de Staèl pour cette France dont une tyrannie si impitoyable
( aïo )
la tenait séparée p il &at n'avoir pas lu même les Dhc années dexil pour inëooiiDaitre l'eminre qu'avait sur son âme cet amour indestructible. Les victoires des allies renversaient la barrière contre laquelle elle s'était si longrlemps brisée, et toutefois elle déplorait amèrement ^es victoires* Elle assistait de ses vœux son persécuùùtëur, parce qu'il protégeait le sol envahi; elle oubliait ses longues souffrances, ses justes grieâ; eHe repoussait les espérances que lui rendait la diute d'un ennemi implacable , poiur ne voir que , la gloire y l'indépendanœ de la patrie.
(an )