SUR LA JUSTICE POLITIQUE
Godwin , Fauteur de dUeb fViUiams ^ a joui , ptadant quelque temps ^ en Angleterre et même en France, d'une célébrité assez grande. Ses deux romans , celui que je viens de nommer et un autre intitulé Saint^Léon y ont été lus avec curiosité, et traduits dans toutes les langues* Le pre^ mier, qui est fort supérieur à l'autre, peint avec beaucoup d'énergie, et sous des couleurs très sombres, l'impossibilité de cacher un crime , et la combinaison de circonstances, souvent bizarres, mais presque toujours inévitables, grâce à laquelle ce qu'on croit avoir dérobé à tous les regards parait «oudain au graBd jour. Le «coud roman , bien que rempli d'aperçus hardis et ingénieux ,' intéresse moins, parce que l'auteur y a introduit le surnaturel , ce qui empêche qu'on neisoit frappé de la vérité des caractères et de la connaissance du coeur humain, qui, sans ce mé-* lange mal entendu de sortilège et de'magie, placeraient cet ou vrageà un rang très élevé. Ces romans, toutefois, ont moins contribué à la célébrité de
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Godwin(i)qae son Traité sur la justice politique ^ dont la traduction a été commencée plusieurs fois en France , et n'a jamais été publiée ; comme vraisemblablement elle ne le sera point, je présume que quelques détails sur ce livre ne déplairont pas à nos lecteurs.
La première édition de la Justice politique de Godwin parut en Angleterre en i ygS , dans un moment où la révolution française , remplissaftt l'Europe d etonnement et d'épouvante , engageait tous les amis de l'humanité à réfléchir sur les bases des gouvememens^ pour découvrir les moyens de prévenir ou d'extirper les abus qui avaient amené cette crise si violente et sous quelques i:apports si funeste.
Godwin , porté parle genre de son esprit à remonter aux abstractions les plus subtiles pour les appliquer à la réalité , se propose d'approfondir toutes les questions relatives à la nature de l'homme , à ses droits et à ses devoirs , et d'arriver ainsi à déterminer la loi unique et fon^ damentale qui doit servir de règle aux institutions des peuples comme aux relations des individus; c'est cette loi qu'il nomme Justice politique, et il choisit ce titre pour son ouvrage.
( I ) Godwin est aussi l'auteur d'une suite tV Essais sur l'Éducation, fuhliés dans un journal intitule Vlnquirer^ et qui sont pleins de sagacité et d'idées nouvelles.
Cet ouvrage peut être divisé en trois parties; et il aurait mieux valu , du moins |}omme production littéraire, que l'écrivain se fut astreint lui-même à cette division; car ayant traité souvent au hasard les mêmes sujets dans plus d'un chapitre y il est tombé dans un désordre et dans des répétitions qui rendent Tintelligence de son livre assez difficile et sa lecture très fatigante.
Aussi, pour en donner à nos lecteurs quel*que idée, nous adopterons Tordre que Fauteur a négligé, et nous parlerons séparément de la partie métaphysique, de la partie morale et êe la partie politique proprement dite»
La métaphysique de Godwin est fiiusse et commune. Il ne dit rien qu'on n'ait pu lire dans plusieurs métaphysiciens du dix-huitième siècle , dont je ne veux point rabaisser le mérite , mais qui , poussant à l'excès les principes de Loc1ie,qui lui-même avait beaucoup trop étendu celui d'Âristote ( qu'il n'y a rien dans l'intelligence qui nait été auparavant dans les sens ) I, dépouillent lliomme de toute force intérieure , le représentent comme le jouet passif des impressions du dehors, et méconnaissent la réaction qu'il elterce sur ces impressions, réaction qui fait qu'elles sont modifiées par lui ^
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quand il les reçoit, pour le moios autant qu'elles le modifient.
La partie morale de Godwin^ celle où il dételoppe les devoirs des individus entre eux , est encore plus défectueuse. Séduit par l'idée de la justice abstraite , il veut soumettre à cette justice stricte tous les mouvemens , toutes les affections, tous les jengagemens de Thommé; de là , ses paradoxes sur la pitié, la reconnais*sance et les promeîSses* Comme la véracité la plus scrupuleuse est un des traits distinctife de son caractère et de ses écrits, je le crois de boifie foi; mais ces assertions dénotent une telle ignorance de l'homme en société , ignorance qui est le résultat, dit-on , d'une vie contemplative, que^ toutes bizarres qu'elles sont, elles méritent à peine d'être réfutées. Ce n'est pas en étouffant les affections les plus douces que l'on donnera du bonheur à l'espèce humaine. Il ne faut point que l'homme soit toujours impartial et juste ; il faut au contraire, et c'est le plus beau privilège de son indépendance individuelle , qU^il soit partial par goùt^ par pitié, par entraînement. Magistrat, juge^ homme public, son devoir, sans doute, est la justice; mais la plus pré-cieuse partie de son existence privée , sur laquelle la société né doit avoir lAl empire , c'est de s'entçurer d'êtres à part, d'êtres chéris, sèt
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semblables par excellence, cUstiocts de tçus les êtres de son espèce. Qnapd il s'agit des autres ^ il loi suffit de ne jamais leur nuire et quelquefois de les servir; mais à ce cercle favoris^, à ce cercle d'amour, d'émotions, de souveuirs, appartiennent son dévouement, son occupation constante j et tous les genres de partialité.
La partie politique de God^rin est donc la seule importante. Ce n'est pas que cette partie de son ouvrage soit exempte de grandes erreurs. Il part d'un principe faux. Le gouvernement j dit-il, est un mal nécessaire. Cette idée , qui n'est pas de lui, parait, au premier coup d'œil^ nue. pensée forte, et n'est^ au fond, qu'une exprès^ sion bizarre. Le premier écrivain qui l'employa dut, je le conçois, frapper ses lecteurs. U y a des gouvernemens qui soi^t , je ne dirai pas un mal nécessaire, mais un mal très superflu. Cependant, si nous approfondissons l'idée de Godwin, dans le sens général et absolu qu'il donne au mot de gouvernement , nous le trouverons complet tement erroné.
Le gouvernement a une sphère qui lui est propre. Il est créé par les besoins de la société, et pour empêcher que ses membres ne se nuisent mutuellement ; aussi long-temps qu'il reste dans cette sphère , il ne pèse sur les citoyens qu'autant qu'Us se nuisent. Il nfest donc point un mal.
( a«6 ) si ce n'est pour les coupables , et c'est un bien qu'il leur soit un mal. Il n'est pas même, comme le prétend Godvnn, un mal absolu , en même temps qu'un bien relatif. Dès que le gouyemement sort de sa sphère^ il devient un mal, et un mal incalculable; mais ce n'est point alors comme gouvernement , c'est comme usurpation qu'il est un mal. Sans doute, lorsque, pour atteindre les coupables, il vexe les innocens; lorsque, sous prétexte de prévenir les délits , il porte atteinte à la liberté; lorsque, s'arrogeant une foule de fonctions qui ne lui appartiennent pas, il s'érige en instituteur, en moraliste, en juge des opinions, en surveillant des idées, en directeur des lumières, il se rend singulièrement nuisible. Mais, nous le répétons, ce n'est pas en sa qualité de gouvernement. U devient alors simplement une force qui peut être saisie par un seul individu et qui le serait par plusieurs, ou qui serait même répartie entre les mains de tous, qu'elle n'en serait pas plus légitime.
Que si l'on disait que le gouvernement ne peut atteindre les coupables sans froisser quelquefois les innocens , nous répondrions que cet inconvénient n'appartient pas au gouvernement , mais à la nature de l'homme. Le sauvage qui trouve en revenant de la chasse, sa hutte détruite, ou ses en fans égorgés , peut en soupçonner à tort
( 3«7 ) un aalre sauvage , et faire tomber sur lui une vengeance peu méritée. Le gouvernement peut se tromper de même. Cest pour éviter ces méprises qu'il institue des formes. Si ces formes sont bonnes et qu'il les respecte ^ loin d'être un mal , il est un bien.
Godwin parle beaucoup, et avec raison, de l'influence toujours funeste que la pression de l'an-* torité a sur le bonheur et sur les qualités morales de l'homme. Mais lorsque la pression de Tautoi;jté se fait sentir de la sorte , c'est qu'elle a franchi ses limites et dépassé sa sphère. Âuâsi long-temps qu'elle s'y renferme, cette pression n'existe pas. Il faut que l'innocent l'ignore; elle n'est donc pas un mal pour lui : il faut que le coupable la craigne ; elle est donc un bien pour tous.
Ce n'est point une chose indiflerente que de rectifier cette rédaction. Lorsqu'on déclare le gouvernement un mal, on se flatte d'inspirer aux gouvernés une défiance salutaire; mais comme le besoin du gouvernement se fait toujours sentir, tel n'est point l'effet qu'on produit.
Il arrive, au contraire, que les gouvernemens adoptent cette doctrine. Ils se résignent à être un mal , et en leur qualité de mal nécessaire , ils re** présentent comme inévitable tout celui qu'ils causent.
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Parti d'UD principe inexact, Godwin s'est égaré dans sa marche. Le gouyerneinent n'étant , selon lui , qu'un mal nécessaire , il a conclu qu'il n'en fallait que le moins possible. C'est une seconde erreur. Il n'en faut point hors de sa sphère ; mais, dans cette sphère, il ne saurait en exister trop« La liberté gagne tout à ce qu'il soit séyèrement circonscrit dans l'enceinte légitime ; mais elle ne gagne rien , elle perd au contraire, a ce que, dans cette enceinte , il soit faible; il doit toujours y être tout-puissant*
Par une suite nécessaire de cette théorie , fautive à son origine, Godwin est allé jusqu'à prétendre qu'un jour il n'existerait plus de gouvernement , et il a regardé cette époque comme le plus beau moment de lespèce humaine. U n'a pas senti que le gouvernement, renfermé dans sa sphère , c'est-à-dire uniquement occupé à garantir les individus de leurs torts réciproques et des invasions de l'étranger, existerait toujours de droit, lors même qu'il n'agirait pas de (ait, et que, dès à présent, il ne doit exister de fait que lorsque les individus ont besoin de sa garantie. La somme légitime de l'autorité du gouvernement sera toujours la même; seulement, l'activité du gouvernement peut augmenter ou décroître suivant les circonstances, c'est-à-dire suivantque les hommes, poussés par leurs vices,
( ^19 ) leurs passions ou leurs erreurs , entrent en plus ou moins grand nombre dans Fenceinte où le gouyemement doit agir.
Autant la doctrine générale de Godwin est défectueuse , autant ses détails sont fertiles en aperçus heureux, en vérités neuyes, en idées profondes. On ne trouye nuUe part une aussi ingénieuse et 'conyaincante analyse des inconvéniens de l'aiitôrité , lorsqu'elle ne se borne pas à proléger et à garantir, mais qu'elle yeut éclai« rer, améliorer ou conduire. Éducation , institua lions, dogmes religieux, lumières, sciences, commerce, industrie, population, propriété, Godwin examine Faction du gouyemement sur toutes ces choses, et démontre que le mieux, le plus sur et le plus juste est de maintenir la paix et de laisser Êiire. Aucun publiciste n'a plus clairement prouyé que dès qu'on gène l'intérêt, sous prétexte de le diriger, on le paralyse; que dès qu'on entraye la pensée sous prétexte delà rectifier, on la fausse ; et que tout autre guide que là raison de chacun , pour l'intelligence de chacun , dénature cette intelligence; aucun n'a réfuté d'une manière plus satis&isante l'hypothèse peF« fide et dangereuse , qu'il peut y ayoir des erreurs utiles ; aucun , enfin , n'a ^mieux démasqué ces prétentions renaissantes des partis qui se succèdent, et qui ne cherchent à limiter le pouvoir que
parce qu'ils Ae le possèdent pas, prêts qu'ils sont toujours à réclamer pour eux les attributions qu'ils disputaient k leurs adversaires, et toujours affirmant que ce qu'ils disaient hier être nuisible est devenu subitement salij^taire aujourd'hui.
Le grand mérite de Godwin est d'aborder franchement toutes les questions, et de les suivre avec la sagacité doot il est doué, sans vouloir jamais, par timidité ou par systèpie, en fausser les résultats. Mais, comme il arrive souvent, ce mérite produit par un amour passionné de la vérité, amour qui donne à Godvrin une puissance étonnante d'investigation , et qui le préserve de se fatiguer d'aucune longueur , ou de s'effaroucher d'aucune conséquence, n'est pas sans inconvéniens pour ceux qui le lisent.
Tantôt il néglige les ménagemens nécessaires pour Élire accueillir ou même examiner sans répugnance des notions trop différentes des opinions reçues. Tantôt il ne soupçonne pas la lassitude que doit causer le trop grand développement des idées communes. On trouve quelquefois exprimé en une seule phrase une idée qui eût demandé dix pages d'explication , et d'autres fois dix pages sont consacrées à démontrer des vérités dès long-temps admises, et qu'il eût suffi d'indiquer. La vérité , ou ce que Godwin croit la vérité , lui parait d'une importance égale dans
tontes ses branches. Il s'ensuit que ^ parce qu'il ne les appuie d'aucune preuve , dans un endroit^ les assertions semblent bizarres , et que, dans un autre, elles sont surabondamment incontestables.
Un autre défaut de Godwin , c'est de joindre fréquemment à la témérité des hypothèses la maladresse des détails; c'est ce qui lui est arrivé, surtout quand il a parlé de la perfectibilité de l'espèce humaine > de cette espérance qui n'est repoussée que par ceux quelle afflige, comme les habitans de je ne sais quel village déploraient l'amélioration des grandes routes, parce qu'ils gagnaient à ce que les voyageurs brisassent leurs voitures en le traversant.
Godwin s'est laissé emporter dans ses conjectures sur cette matière, par le besoin de décrire ce qu'il ne devait que pressentir. Il a tenté de détailler des découvertes qui ne sont pas faites; et frappé de plusieurs inconvénieifs moraux et physiques, dont le remède nous est encore inconnu, il a voulu devancer le temps , qui pourra seul nous Tindiquer.
Lorsqu'on présente au public une opinion qui peut sembler étrange , il faut se garder de l'accompagner de conjectures plus extraordinaires encore. C'est bien asses pour elle d'être neuve , sans qu'elle ait à lutter contre la défaveur de son entourage. 11 faut, au contraire, en lui donnant
font alliées des propositions communes, fui faire pardonner son air étranger; et ce n'est que lorsqu'un principe n'est plus un hôte admis avec peine et défiance^ mais qu'il a obtenu le droit de cité et conquis son domicile, qu'on peut lui permettre d'appeler à lui et d'avouer hautement la nombreuse dientelle de ses conséquences.
Il est aisé de voir, par tout ce que je viens de dire , que l'ouvrage de Godwin est loin d'être un bon ouvrage; mais il invite le lecteur attentif à penser par lui-même, et il le dispose à juger toutes les doctrines et toutes les institutions avec impartialité et indépendance.
J'ajouterai que jamais auteur ne fut plus que Godwin ennemi des révolutions, n'en fit une peinture plus effrayante, ne redouta plus les maux de l'anarchie, ne recommanda plus vivement aux hommes d'attendre tout des efforts de la raison, ne leur répéta de plus de manières que la violence qui veut devancer la' conviction n'est qu'un fléau , et que la conviction rend la violence inutile. Godwin est un ami sélé de la liberté, mais il l'est aussi de la paix.
Il est le défenseur quelquefois exagéré de l'égalité; mais il est l'adversaire non mains courageux de toute innovation tumultueuse et même de toute amélioration précipitée. Il pousse jusqu'au scrupule la tolérance poUr toutes les opi-
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nions opposées aux siennes; les méûagemens pour les institutions contre les^ellés Tun^nimité de l'association ne se serait pas prononcée , Tintérêt pour les classes privilégiées où l'on eût trouvé , dit-il , si on ne les avait pas blessées et proscrites , plus d'un partisan des lumières et d'un ami de rhumanité. C'est toujours aux apôtres immodérés des révolutions qu'il s'en. prend des obstacles que la liberté rencontre; c'est leur impatience, leur intolérance ; Içur esprit persécuteur qu'il accuse. On s'aperçoit en le lisant, que^ lorsqu'il écrivait , ceux qu'il censure étaient les plus forts, et il ne prévoyait pas qu'un jour plus d'un opprimé dont il plaidait la cause serait l'émule des oppresseurs.
#ai dit, en commençant, que probablement l'ouvrage de Godv^in ne serait jamais traduit en français. J'en avais , il y a plus de vingt ans, entrepris et même achevé la traduction. Une considération m'a fait renoncer à la publier; j'ai craint que ce qu'il y a de chimérique dans les prédictions et d'anti -social dans quelques-'uns des principes du philosophe anglais, ne jetât de la défaveur sur les vérités dont il s'est déclaré l'apôtre et dont il s'est montré le défenseur éloquent.
On trouve, au reste, une analyse très bien faite de sesdoctrines sur les lois positives, l'un des objets
sur lesquels îl a répandu le plus de lumière, dam un ouvrage intitulé De VHomme et de la Société. Malheureusement cette analyse est précédée d'un système de métaphysique dont l'ensemble est ahs* trait et plusieurs des propositions douteuses; mais si Ton formait un ouvrage à part des trois chapitres que Fauteur a empruntés à Godwin , on verrait combien sont sages et modérées plu** sieurs des idées d'un écrivain que beaucoup de gens considèrent comme un rêveur bizarre ou comme un démagogue insensé.