‹ Mélanges de littérature et de politiqueChapitre 17 sur 31 · ET DU THÉÂTRE ALLEMAND · texte numérisé non relu

ET DU THÉÂTRE ALLEMAND

La guerre de trente ans est une des époques le8 {dus remarquables de l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la Bohême, mats elle s étendit avec rapidité sur la plus grande partie de l'Europe . Les opinions re-^ ligieuses qui lui servaient de principe changèrent de forme; la secte de Luther remplaça presque généralement celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce dernier continua d'animer les esprits des novateurs, même après qu'ils se furent écartés de sa doctrine.

La guerre de trente ans eut pour mobile, dans Im peuples , le besoin d'acquérir la liberté religieuse ; 'dans les princes , le désir de conserver leur indépendance politique* Après une longue et terrible lutte, ces deux buts furent atteints, lia paix de 1 648 assura aux protestans l'exercice de leur culte, et aux petits souveraii^ de l'Allé-

magne la jouissance et Faccroissement de leurs droits. L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle.

Le' traité de Westphalie donna à l'empire ger^ manique une constitution très compliquée; mais cette constitution , en divisant ce corps immense en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation allemande , à quelques exceptions près , un siècle et demi de liberté civile et d'administration douce et modérée. De cela seul que trente millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de princes indépendant les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté d'opinion presque complète , et la possibilité, pour la partieéclaiiée de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au perfectionnement des arts , à la recherche de la vérité.

D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas étonnant qu^elle ait é.té l'un des objets favoris des travaux dès historiens et des poètes de TÂUemagne. Us se sont plu à retracer à la génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été l'énergie de ses ancêtres;

et cette genémtion, qai recueillait dans le calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait avec curiosité , dans l'histoire et sur ia scène , les hommes des temps passés , dont la force 9 la détermination , l'activité , le courage , revêtaient y aux yeux d'une race affaiblie^ les annales germaniques de tout le charme du mer^ veilleux.

La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de vue.

On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques entrepriendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire d^ armes ; mais l'esprit utilitaire proprement dit est devenu toujours plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister que lorsque rétat de la société est propre à le faire naître , c'est-à-dire lorsqu'il y a un très grand nombre d'homnses que le besoin , l'inquiétude , l'absence de sécurité, l'espoir et la. possibilité du succès, l'habitude de l'agitation ont jetés hors de leur assiette naturelle. Ces hommes alors aitnint la guerre pour la guerre , et ils la cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre. De nos jours , l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité politique. Les généraux ne se. font obéir par les soldats qu'ils commandent, qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette

autonté; ils nt sont point chefe il'wie troupe k eux , soldée par eux , et prête à les suivre sans qu'ils aieot l-âveu il'a^^cnn souTerain. An commenceoient et jusqu'au milieu du dix-^septiètiie siècle,' au contraire > Ou a yu des bôxomès, sans autre mission que le sentiment de leurs talens et de leur courage , tenir à leur solde des corps de troupes y réunir autour de leurs étendards ptarticuliers des guerriers qu^îls dMaîuaient pat leaeul ascendant de leur génie personnel > «t tantôt se vendre avec leur petite armée aux souTerarins qui les achetaient > tantôt essayer, le £sr en main ^ de devenir souverains eux-mêmes. Tel (ut ce cpmte de Mansfeld (a)i moins célèbre encore par quelques victoires que par rhabiletédfn'il dépkiya sans cesse dans les revers; tels fureM^ bien qu'i^ sus des maisons souveraines les plus illustres de r Allemagne , Christian de Brunswidk , et même j^ernardde Weymar (^)) tel fut enfin WaUsteJn, duc de Friedland (c). .

Ce WaUstein, à la vérité y ne porta jamais, les armes que pour la .maison d' Autriche; nftais l'armée qu'il commandait était à lui-, réunie en son nom» payée par ses ordres, et avec les contribulicKDS. qu'il levait: sur TAlleouigney de sa propre autorité (^ Jil âégociait, -comme un poten^ tat, daaein.de 6019. camp.» avec les «nKm0ttj[ues ematemis de remperewr.- Il voulut ebfin s'assurer*

«le droit , l'indépendanee doBt il joHMSÛt àehit ; et s'il ëcboua dans cette eifttreprisey il ne faut pas attribuer sa chute à rinsaffisaiice in moyetis dont il disposait y nais aux fautes que lui fit commettre un mélange bizarre desuperstitibn et d'incertitude* L'espèce d'existence des gënéraiiflL du dix-«eptième siècle. donnait à leur caractère une originalité dont nous ne pouvons plus atoîr d'idée.

L'originalité esl toujours le résultat de Findépeodance. A* mesure que Tautorité se eoncenlare^ les individus s'effiicent* Toutes les pierres taillées pour la construction d'une pyramide et fieiçon*nées pour la place qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme* L'individualité disparaît dans l'homme , en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de ce qu'il devient un nio/en; cependant l'individualité peut seule inspirer de l'intérêt , surtout aux nations étrangères ; car les Français 9 comme je le dirai tout à l'heure^ s*eri passent beaucoup plus facilement que les Allemands et les Anglais.

On conçoit donc sans peine que les poètes de TAUemagne qui ont voulu transporter sur la scène des époques de leur historre, ai^t choisi de préférence celles ou les individus existaient le plus par eux-mêmes et se liraient avee le moios de réserve k lettr caracfèm na^^

turel. C'est ainsi que Goethe , l'auteur de Wer-^ ther^ a:péint, dans Goetz de Berlicfaingen, la lutte de la cheyalerie expirante contre l'autorité de l'empire, et Schiller a de même youlu retracer, daiis WtiUsteinj les derniers efforts de l'esprit militaire , et cette vie indépendante et presque sauvage des camps ^ à laquelle les progrès de la civilisation. ont fait succéder , dans les camps même , l'uniformité , l'obéissance et la discipline.

Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de Wallstein. La première est intitulée le Camp deJF'aUstein; la seconde, les . Piccolomini; la troisième, la Mort de FTaUstein.

L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand ensemble est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie. Eschjle nous a laissé deux ouvrages pareils, son Prométkée, et ses trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le Prométhée d'Eschyle était, comme on sait, divisé <sn trois parties, dont chacune formait une pièce à part. Dans la première, on voyait Proniéthée , bienfaiteur des hommes , leur apportant le feu du ciel et leor faisant connaître les élémens de la vie sociale: Dans la seconde, la seule qui soit venue jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des. services qu'il a rendus à l'espèce humaine^

La troisième montrait Promëth^ délivre par Hercule et réconcilie avec Jupiter.

Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille'des Âtrides, la première a pour sujet la mortd'Âgamemnon; la seconde, la punition de ClytemnestFe; la dernière, l'absolution d*Oreste par TAréopage. On voit que, cbez les Grecs, cha* cune des pièces qui composaient leurs trilogies avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même. Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de son FFallstein. L'adtion ne commence qu'à la seconde et ne finit qu'à la troisième. Le Camp est une espèce de prologue sans aucune action i On y voit les mœurs des soldats sous les tentes qu'ils habitent : les uns chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des dépouilles du paysan. Us se racontent leurs exploits; ils par* lent de leur chef, de la liberté qu'il leur accorde , des récompenses qu'il leur prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne Tune à l'autre; mais cette incohérence est naturelle; c'est un tableau mouvant ou il n'y a ni passé ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside h ce désordre apparent : tous les esprits sont pleins de lui; tous célèbrent ses louanges, s'inquiètent des bruits répandus sur le mécontente* ment de la cour, se jurent de nç pas abandonner

k gënortl qui les protège. On aperçait tous les symptômes d'une insurrection prête à édUeri st k signal en est donne par Wallstdn. On déttéle en même temps les motifs secrets qui, dans cfaaique individu p modifient son déyouement ; les craintes, les soupçons , les cakuls particulier, qid viennent croiser Timpulsiott universelle. On voit ce peupk armé, en. proie à toutes les agita* tioos popukires , entraîné par son cntfaou«asme, ébranle par ses défiances , s'efforçant de raisonner, et n'jr parvenant pas, faute d'habitude; bne vaut Tautorité, et mettant pourtant souhooncar à obéir à son chef; insultant à la rdigion, eX recueillant avec avidité toutes ks traditions Sfot^ perstitieuses ; mais toujours fier de sa force » toujours plein de mépris pour toute autre pro^ lessîon que celle des armes, ayant pour vertu le courage , et pour but k plaisir du jour.

U serait itnpossibk de transporter sur notre thé&tre cette, singulière production du génie , 4k Temctitude , et je dirai même de^l'éruditioa allemande; car il a fidla de Féfudîtion pour ras* aembkr -en un corps tous ks traits qui distinguaient ks armées du dixHseptième siècle , et qui ne conviennent plus à aacune armée mo^ derne. De nos jours, dans les camps comnie dws les cités, tout est 'fixe , régulier, soumis. La discipline u pempkcë refferifresceooe; s'il y a des

désordres partidb, œ sont des exceptions qu'on fâche de pFéyeuir. Dans k guerre de trente ans, au contraire, ces désordres étaiqpt l'état perma» nent , et la jouissance d'une liberté grossière et iicQQcieuse , )e dédoKnmagemeot des dangers et deiis fatigue$#

La seconde pièce a pour titre les PiccolominL Daps cette pièce commîsnce raction ; mais la pièce.fînit sans que l'action se termine. Le nœud se forme, les. caractères se développent, la dernière scène .du cinquième acte arrive, et là toile toml^. Ce n'est que clans la troisième, pièce , dans la Mort de Wallstein, que le poète a placé le déiV>iiement« Les deux premières ne sont donc , en réalité, qu'une. exposition, et cette exposition contient plus de qu£^tre mille vers.

lies trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées séparément; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent ainsi , tantôt une pièce sans action , le Camp de FFallsiein; tantôt une action sans dé-;» npuemeat^ les Piccolommi; tantôt un dénouement sans exposition^ la Mort de ff^allstein.

On a essayé plusieurs fois de transporter ces troi^ pièces sur la scène française; ces essais n'ont pa^ x«iu4si. Mpn incitation de JVallstein , la plus exacte de toutes , a étQ l'objet de beanooup dé crit^ues. Pég^e aujourd'hui de cet amour-

(a64)* propre qui anime un auteur dans lès pFemiers momens de la publication d'un ouvrage, je re^ connais que plisieurs de ces critiques étaient fondées.

En me condamnant à respecter toutes les règles de notre théâtre , j'avais détruit ^ de plusieurs manières , l'effet dramatique.

Je m'étais proposé , à l'exemple de Schiller , de peindre Wallstein à peu près tel qu'il était, ambitieux à la vérité, mais en même temps superstitieux, inquiet, incertain, jaloux'du succès des étrangers dans sa patrie , lors même que leurs succès favorisaient ses propres entreprises , et marchant souvent contre son but, en se laissant entraîner par son caractère.

Je n'avais pas même voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée la tentative de revêtir d'une teinte* tragique cette superstition. Nous n'envisageons guère en France la* superstition que de son côté ridicule; elle a cependant ses racines dans le cœur de Thonmie, et la philosophie elle-même, lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte , est superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un être isolé, destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce que les rap-

pwte arides et fixes que l'utilité Tinvite à établir entre eux et lui. Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues , ou levant lès yeux vers le firmament parsemé d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut descieux , s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrens ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du corbeau , dans les cris fîi-* nèbrés des oiseaux de la nuit, dans les rugissemens éloignés des bétes sauvages. Tout ce qui n'est pas civilisé , tout ce qui n'est pas soumit à la domination artificielle delliomme répond à son coeur. Il n'y a que les choses qull a façolinées pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes; mais ces choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie mystique; la destruction les remet, en passant sur elles*, en rapport avec la nature. Les édifices modernes se taisent ,,mais les ruines parlent.

Tout l'univers s'adresse à l'homme dans iin langage ineffable qui se fait entendre dans l'in-

tériéar de son àme j cUns «ne partie de son être, incooaue à lui-même ^ et qui tient à la fois des sens et de la pensée* Quoi de plus simple ({ue d'imaginer que cet effort.de la nature pour pénétrer en nous n*est pas sans une mystérieuse signification? Pourquoi cet ébranlement intime^ qui parait nous révéler'ce que nous cache U vie commune? La raison, sans doute, ne peut l'expliquer; lorsqu'elle 1 analyse» il disparaît; mais il est parla même essentiellement du domaine de la pibésie. Consacré par elle , il trouve dans . tous les cœurs des cordes qui lui répondent* Le sort annoncé par les astres, les pressenti mens, les'scmges, les présages, ces ombres de l'ayenir qui planent autour de nous, souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de.tous les pajs, de tous les temps , de toutes les croyances. Qiiel ' est eelui qui, lorsqu'un grand intérêt l'anime, ne prête pas , en tremblant , l'oreille à ce qu'il croit la voix de la destinée? Chacun , dans le sanctuaire de sa pensée, s'explique cette voix comme il peut. Chacun s'en tait avec les autres , parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun oe qui jamais n'est qu'individuel.

•Pavais donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une superstition qu'il partageait avec presque tous les hommes remarquables de son siècle, (é)

Mais,| par .cgard p^ur nos règles , j'avais placé datis un récit l'exposé de h disposition superstitieuse de mon héros ^ au lieu de la faire res** sortir sur le théâtre mémey de circoustances ao cideutelles.

Ainsi ^ dans la pièce de Schiller .^ Wallsteiu

commençant à se déshabiller sur le théâtre %

pour aUer prendre du repos ^ voit se casser tout à coup la chaîne à laquelle est suspendu Tordre de la Toison d'Or. Cette chaîne «tait le premier présent que Wallsteio eût reçu de Tempereur^ alors archiduc ^ dans la guerre du Frioul , lorsque , tous deux à l'entrée de la vie p étaient unis par une affection que rien^ ne semblait devoir troubler (/)• Walstein tient eu

main les fragmens de cette chaîne brisée ; il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse : des sou-* venirs mêlés de remords l'assiègent ; il éprouve une crainte vague; son bonheur lui avait para long'-temps attaché à la conservation de ce .premier don d'une amitié maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris; il les rejette enfin loin de lui avec effort. « Je marche ^s'é-* II crie-t-il^ datis une carrière opposée • la force » de ce talisman n'existe plus. j>

Le spectateur^ qui sait que le poignard est suspeDdu sur la tète du héros , reçoit .une impressioDi très profende de ce présage ^qae Walls<*

{»68) tein méconnaît, et des paroles qui lui échappent sans qu'il les comprenne. Ce genre d'effet tient Il la disposition du cœur -de l'homme , qui , dans toutes ses émotions de frayeur, d'atlendnssement on de pitié, est toujours ramené à ce qou noiis appelons la superstition , par une force mystérieuse dont il ite peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y yoient qu'une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l'avoue, d'avoir du respect pour tout c« qui prend sa source dans la nature.

J'avais de plus méconnu une différence essentielle entre notre caractère et celui de nos voisins d'outre-Rhin. Noos avons un besoin d'unité qnî nous fait repousser tout ce qui, dans le caractère de nos personnage^ tragiques , nuit à l'effet unique que nous voulons produire. Nods supprimons de la vie antérietire de nos héros i&ut ce qui ne s'enchaîne pas aéceSsairenient au fait principal.

Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre? Son amour pour Hippoly te , mais nullement soa caractère personnel , indépendamment de cet amour. Qu'est-ce que le même poète nous fait connaître d'Oreste ? Son amour pour Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa maltresse. On le voit à chaque instant prêt à s'adoucir, ponr peu qullermione Ini donne quelque espérance. Ce meurtrier de sa mère pa-

mit méma avoir tout- à-fait oublie le forfait qu il a commis. Q n'est occupé que de sa passion ; il parle, après son parricide, de son innocence qui lui pèse ; et |i , lorsqu'il a tué Pyrrhiis , il est poursuivi par les Furies., c'est que Racine a trouvé dans la tradition mythologique l'occasion d'une scène superbe , mais qui ne tient point à son sujet, tel qu'il l'a traité.

Ceci n'est point une critique. Andromaque est l'une des pièces les plus parfaites qui existent chez aucun peuple | et Racine ag^nt adopté le systèkne français, a dû écarter, autant i|u'il le pouvait, de l'esprit du spectateur, ||( souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était inconciliable avec un amour pareil à celui d'O-* reste pour Hermione. Un fils couvert du sang de sa mère , et ne songeant qu'a sa maîtresse , aurait produit un effet révoltant. Racine l'a senti , et pour éviter plus sûrement cet écueil , il a sup^ posé qu'Oreste n'était allé en Tauride qu'afin de se délivrer par la mort de sa passion rhalheu-* reuse.

Il en résulte que les Français , même dans celles de leurs tragédies qui • sont fondées sur la tradition et sur l'histoire , ne peignent qu'un fait ou une passion; les Allemands, dans. les leurs, peignent une viç entière et un caractère entier. .

Qaand je dis qu^ld peignent une .vie entière , je ne Tenx pas dire qu^ils enftbrassent dans leur» pièces tonte ta vie de lentes héros ; mais ils n'en ^tnettenf aucun événement importât; et la réotiion de ce qui se passe sur la scène et dece que le speclateur apprend par des récits ou par des allusions, forme un tableau complet, d^nnescra* puleuse exactitude.

Il eA est de même du caractère. Les Allemands n'écartent de celui de leurs pei*sonnages rien de ôe qui constituait leur individualité ; ils nous les présenftenf avec leurs faiblesses, leurs inconsé^ quences, el cette' mobilité ondoyante qui apparu lient à la nature faumaine et qui forme les êtres réels.

L'isolement dans lequel le système, français présente le fait qui forme le sujet,, et la passion qui est le mobile dechaqiie tragédie, a d'incon*-' teàtaUes avantage^.

En dégageant le fait que Ton a choisi de tous les faits antérieurs , on porté plus directement l'intérêt sur un objet unique; le héros est plus dans la itiain du poète qui s'est aflranchi du passé; mais il y a peut-être aussi une couleur un peu moins réeHe, parce que l'art ne peut jantais suppléer entièrement à Ja vérité, et que le spcc^ tateur, lors même qu'il ignore la liberté que laoteur a prise, est averti, par je ne sais quel îns-*

0^7* ) tÎBCt ^ql&É Ce n'est pas un personiuige historiqoe, mak «n héros factice, une créature d'inrentioii qu'on lui présente.

En ne peignant qu'une passion au lieu d'einbrassçr t^ut un caractère individuel , on olytieiïl des effets plus constamment tragiques , pàroe que les caractères iaditidu^, .toujours mélangés, nuisent à l'unité de l'impreffîion. Mais la yérité y perd peut-être encore, On se demande ce que seraient les héros qu'on voit ; s'ik n.'étaient dcH minés par la passion qui les agite , et l'on tPOu<re qu'il fie resterait dans. leur existence que peu de réalité» D'ailleurs il y a bien moins de yariélé dans lés passions propi*es à la tragédie que dams les caractères individuels, tels que les crée la na-^ ture. Les caraéfteres sont innombrables ; les pas* sions théâtrales sont en petit nombve. Sans doute l'admirable génie de Racine \ qui triomphe de toutes les entraves , met de ta diversité dans cette uniformité même. La jalouse de Phèdre n'est pas celle d'Hermione , et l'amoar d'Hermôone n'est pas celui de Roiane ; cependant la diversité me semble plutôt encore dans la passion qtte dans le oarabtère de l'individu.

Il y >a liîeii peu de difievtnce entre les carao* tères d'Aménaïde et d'Âkiie. Celui de Poly*« phonte conrvient à presque tons les tynuas mis 8«r ncitre théâtre, tandis que celui de Richard III^

( ^7^.) dans Shakespeare I ne conyient qu'à Kidiardllf. Poljcphoiite n'a que des traits généraux , exprimés avec art , mais qui n'en font point unr être distinct, un être individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et de l'hypocrisie. Richard III réunit a des vices qui sont de nécessité dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui seul; son mécontentement contre la nature, qui , en lui donnant une figure hideuse et difforme , semble l'a- - voir condamné à ne jamais inspirer d'amour, ses efforts pour vaincre un obstacle qui Firrite, sa coquetterie avec les femmes , son' étonnement de ses succès auprès d'elles , le m^ris qu'il con- *foit pour des êtres si faciles à séduire, l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être particulier» Polyphonte est un genre^ Richard III un individu.*

Un autre inconvéiiient de mon imitation de fFàllstein ^ consistsff t dans les allusions trop fréquentes aux évènemens de détail qui <se rapportaient à la guerre de trente ans.

. Tout ce qui a trait à cette guerre , dont le théâtre a été en Allemagne , est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu dci tout le. monde. Les noms de Wallstein^ de l'illy(g), de Bernard de Weymar ( A ) , d'Oxenstîern , de Mansfeld , réveillent dans la mémclire de

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tous les spectateurs des souvenirs qui n existeut point pour nous. La superstition persécutrice de Ferdinand II (i) a laissé de profondes traces eu Bohême f en Hongrie y et ses ordres barbares à ses généraux sont encore gravés en traits de sang sur les murs de Magdebourg. De là résultait pour Schiller la possibilité d'une foule dallusions rapides que ses compatriotes corn* prenaient s^ans peine. Il y a^ en général^ parmi nous, une certaine négligence de Thistoire étrangère y qui s'oppose presque entièrement à la composition des tragédies historiques ^ telles qu'on en voit dans les littératures voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos propres annales sont exposées à bealucoup d obscurité.

L'auteur des Templiers a dû ajouter à son ou* vrage des notes explicatives, tandis que Schiller, dans sa Jeanne dArc^ sujet français qu'il pré-* sentait au public allemand , ét^t. sûr de ren^contrer dans ses auditeurs assez de coqnais^nces pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention, parce qu'alcM elles n'exigent que très peu. de notions préala^ blés, ou tirées, soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire ix>maine, parce que l'étude 4ip cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre première éducation.

(^74) Eli imitant quelquefois le stjle familier qae permettent aux tragiques allemands leurs ver^ Sambiques ou non rimes , j'avais enlevé h ma tragédie la pompe po^îque à laquelle nos oreilles sont accoutumées. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte k des règles aussi délicates ^ aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires, qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la dignité requise ; et cependant ces petites circonstances'répandent dans le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le Goeiz de SerUchiiigûn y de Goethe, ce guerrier, assiégé dans son château par une armée impériale , donne à ses soldats^ un dernier repas pour les encouraget*. Vers la fin dé ce repas , il demande du r\n usa femme, qui, suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du château ; elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu^nn^setile cruche, qu'elle a réservée pour lui. Au4Cilne tournure poétique ne permettrait de trans- |iortii^f ce détail sur notre théâtre : l'emphase des paroles ne ferait que g&ter le naturel de la situation , et ce qui est touchant en allemand ne sérail

( ^75 ) en • français qae ridicule. Il n^e semble nëan» moins £icile de concevoir, malgré nos habitudes contraires , tpie ce tndt emprunté de la vie commune est plus propre que la description la plus pathétique à hire ressortir la situation du héros de la pièce, dNm vieux guerrier couvert de gloire, fier de scb droits héréditaires et de son opulence anâque, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de Tempereup. Dans le Gustaw P^asa de Kol<^ sebue , . on voit Christîerh , le tyran de la Suède^ tremblant dans son palais qui est entouré p^r une multitude irritée. U i». défié de ses propres gar* des, de ses créatures les pkis dévouées , et force un vieux serviteur qui lui reste encore à goûter le premier VsA mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le dialogue le plus simple et ssaas aucune pooqpe tragique, pont, telon moi , mieux tque tous les efibrts des poètes u'anraient pn* le faire , la pqsiUanimité, la défiance et rabjectîon du tyran demi-vaincu.

Schiller noos montre Jeanne d'Arc dénon^ oée par son père comme sorcière , an milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII, qijiWle a replacé sur 1$ trône de la France. Elle est forcée de fuir: elle cherche un

asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui l'abandonne. Après une route longue et pénible , elle arrive dans une cabane : la fatigue l'accable, la soif la dévore ; un paysan , touché de compassion, lui présente un peu de lait. Au moment où elle le porte à ses lèvres, un enfant qui Ta regaiw doe pendant quelques instans avec attention , lui arrache la coupe et s'écrie : C'est la sorcière d'Or* léans! Cetableau, qu'il serait impossible de transporter sur la scène française , fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement universel » ils se sentent frappes à la fois y et de la proscription qui poursuit , jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un grand empire, et de la disposition des esprits , qui rend cette proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte » les deux choses importantes, l'époque et là situation, se retracent à liniagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.

En restreignant le nombre des personnages (i ), j'avais renonce , sans compensation , à un autre avantage qu'avait eu Schiller. Les personnages subalternes , qui ne tiennent point au sujet , fournissent aux Allemands un genre d-effels que nous ne connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe immédiatement entre

(i) Il y a qua^nte-huil acteurs dans le WalhteintLWetttïïtià;

il n*y en & qne douie dam l'imitalion francaiie^

(^77) les héi*08 et le public. Les confidens sont toujours soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour répondre , et de temps en temps pour raconter la morl du héros, qui, dans ce cas, ne peut nous en instruire lui-même ; mais il n'y a rien de moral^ans toute leur existence : toute reflexion, tout jugement, tout dialogue entre eux leur est sévèrement interdit. Il serait contraire k la subordination tbéàtrale qu'ils excitas-, sent le moindre intérêt. Dans les tragédies allemandes , indépendamment des héros et de leurs confidens, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines , dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un second plan, une seconde espèce d*acteurs , spectateurs eux-mêmes , en quelque sorte , de l'action principale qui n'exerce sur eux qu'une influence très indirecte. L'impression que produit sur cette classe de personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits; leur opinion est, pour ainsi dii*e, devancée et dirigée par un public intermédiaire , plus voisin de ce qui se passe , et non moins impartial qu'eux.

Tel devait être à peu près , si je ne me trompe, l'effet des chœurs dans les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les senti-

(27«) mens et les actions des rds et des héros dont iks contemplaient les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement y une correspondance morale entre la scàoe et le parterre, et ce dernier devait tronyer qnelque jouissance à voir décrites et définies, dans un langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait.

Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on ayaittentéd'introduire les chœurs des anciens; c'était la Fiancée de Mes*ine. Je m'y étaisrendu avec beatocDupdepréjugéscontrecette imitation de Fantique. Néanmoins , ces maximes générales, exprimées par le peuple, et qui prenaient plus.de vârité et plus de chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher au fond de mon cœur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus de précision , d'élégance et de force ; cette pénétmtion du poète, qui de* vinait ce que je devais sentir, et donnait un corps a ce qui n'était en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre de satis&ction dont je n'avais pas encore eu l'idée. ^ L'introduction des choeurs dans la tragédie n'a point eu cependant de succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des

( ^79 ) embarraft de rexëcutioB. Il faudrait des act^Ui^ très exercés pout qtt'vHi certain nombre d'entré eux , parlant et gestieulaot tons en même teoips^ oe produisissent pas une confusion voisine du, ridicule (i). Schiller» d'aili^irs* dans sa tentative i avait dénaturé le choeur dm anciens^ il û avait pas ose le laisser aussi étranger à TacEion qu'il Test dans les naeilleures tragédies de Tantiquité.^ celles, de Sophocle; car je ne parle pas ici des chœurs d!£ttripide^ de ce poète admiiridile ^ sans doute, par son talent d^ns la sensibilité et dans l'iconie, ifeiais prétentieux ydédaniateur, ambi-t tieux d'effets, et qni, par ses . défauts, etnaémd par ses baatités» ravit le premier à la tragédie l^qne la noble simplicité qui la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle , avait cru devoir diviser le chœur en d^ut moitiés, dont chacune était composée daspar^ tisans des. deux héros qui, daitt sa.. pièce , ^ disputent la main d'une femnie» U avait, par .ce ménagement mal entendu, dépopiUé-Ie.pbo^u^ dei'impartîalité qui donne à- ses pnroks du j[H>i49 et de la solennité. :> , .>0i; :: i y ij

Le chœur ne doit jamais être qmKiH^n^ ihf leprésentànt du pen^W eniier; tout ee:qtt'i}./4it

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