AROME
Durant plusieurs siècles , les Romains ne . prirent aucun intérêt à la philosophie. Us la connaissaient à peine de nom^ Occupes d'abord à se défendre , puis à consolider leur puissance sur les peuples voisins qu'ils avaient subjugués, la sagesse que leur fournissais leur expérience était toute pratique. Un bon sens admiraUe résulta pour eux des difficultés de leur situation extérieure %t de la jouissance d^une liberté politique toujours agitée , majfc qui , par ses agitations mêmes , fortifiait et agrandissait Jes âmes.
On a voulu attribuer à la philosophie pythago* rienne quelque influence sur les institutions de Numa, et l'on a pu d'autant plus fiteilement rassemblier à cet égard quelques vraisemblances ^ qu'il est probable que Pythagore avait insère dans sa philosophie plusieurs fragmens de doctrines sacerdotales auxquelles Ntiïna notait plus étranger ; mais là âoilE se borner tout ce qu*il y a de commun entre le philosophe grec et le second roi de Rome (i). Même après l'époque où les Romains formèrent des liaisons avec les Grecs d'Italie et de Sicile , ils n'apercevaient encore que légèreté , mollesse et corruption chez ces peuples^ qui, de leur côté, les traitaient de barbares (2).
Vers la fin de la première guerre punique , les Homains acquirent la connaissance de la littérature dramatique de la Grèce. Des tragédies grecques , traduites par Livius Andronicus, qui mit aussi en vers latins l'Odyssée , remplacèrent les vers fescennins (3) , lés jeux scéniques des Étruât[ues , et les grossières éirces atellanes (4)« EnniuSy que Catofi l'Ancien ramena de Sardaigne
à Rotne , non content dés succès que lui procu-
-" (i) V. Cicer. , 'de C¥mi. ,37. •
(i) Gicer. pro JPtaepo , «5. Denys d'Haï.» vu, 70. ^5) Horat. , Bpistf zi , z4o, (4}Tit.iSlvl,vn, I*
(5) raient des imitations pareilles , voulni en puiser de noDveanx dans une traduction de l'Histoire sacrée d'Evbemère (i). Ceùt ëtë chez tout autre peuple un très grand pas dans la route philoso-phique , et peut-être étaît«ce Tintention de Tautenr latin ; mais il parait que les Romains ne virent d'abord dans les hjrpothèses d'Evhemère qu'un objet de curiosité assez frivole. Us étaient moins ombrageux que les Athéniens , parce qu'aucune expérience ne les avertissait des con« séquences de la philosophie pour la religion. Il en fut de même de l'exposition du , système d'Êplcure par Lucrèce. Ces deux ouvrages étaient des germes jetés sur une terre qui n'était pas encore préparée pour les l'ecevoir.
Bientôt les conquêtes des Romains leur ouvri* rent un mode de communication plus facile avec la Grèce. Us transportèrent à Rome des esclaves grecs , parmi lesquels il y avait des rhéteui^ et des grammairiens, et ils leur confièrent l'éducation de leurs enfans. Cet usage devint général , malgré la désapprobation de quelques Romains austères , parmi lesquels il est assez curieux de compter le grand-père de Cicéron (2). Comme
(i) LactanL , de Fais, reh , i. On sait qu'Eyhemére fut le premier qni prétendit que les diein de la Grèce n'étaient que des hommes déifies.
(2) Ctcer. , de Oral. y u^ 66.
ces rhéteurs enseignaient Téloqaence , objet d'une si grande importance dans un pays libre , les craintes et les soupçons cédèrent toujours à l'avantage immédiat que leurs élèves pouvaient retirer de leurs leçons.
C'était ainsi que là philosophie avait commencé à se glisser à Rome d'une manière partielle, isolée et presque insensible, lors de la fameuse ambassade des trois philosophes, parmi lesquels on distingue Carnéade (i). Cette ambassade était composée de trois hommes que l'on pouvait considérer comme les représentans de la philosophie grecque , de Coméade l'académicien , du péripatéticien Critolaiis , et du stoïcien Diogène.
Avides de briller , et flattés de i'efiêt qu'ils produisaient sur un peuple peu accoutumé à des recherches aussi subtiles, ces philosophes déployèrent toute la profondeur ou toute la dextérité de leur dialectique devant les jeunes Romains, qui furent saisis d'enthousiasme en dé* couvrant cet usage inconnu de la parole : car
(i) L'époque de celte ambassade est fixée, parCicëron, à Tan de Rome 598. Acad. QuœsL iv, 45. 7V<5C. iv, 2. Il y a quelques raisons de douter de rexactitude de cette date ; mais il est certain que ^'ambassade eut lieu vers la fin du sixième sièf^le de Rome.
les hommes encore simples n'ont aucune idée de sa prodigieuse flexibilité.
Le gouvernement s alarma de cette commotion subite. Les vieux sénateurs s'armèrent de toute Tautorité des usages pour repousser des spéculations qu'ils déclaraient dangereuses , et qu'ils dédaignaient comme futiles. Publius Crassus disait que le petit livre qui contenait les lois des douze Tables était supérieur à tous les écrits des Grecs (i). Caton l'Ancien obtint d'une assemblée convaincue par des raisounemens rudes et agrestes , qu'on éloignerait de la jeunesse romaine de perfides rhéteurs qui travaillaient à la destruction de toutes les traditions révérées et au bouleversement de tous les prin^ cîpes de morale. Les sophismes de Carnéade qui, se faisant un mérite du talent méprisable d'attaquer et de défendre indiffîi^mment les opinions les plus opposées , parlait en public, tantôt pour, tantôt contre la justice, fournissaient à Caton des argumens plausibles. La philosophie , dès son début , se présentait sous des apparences défavorables. Caton ne savait pas qu'en la jugeant d'après un sophiste , il la jugeait mal , et qu'un siècle plus tard , cette philosophie , qu'il voulait proscrire, mieux approfondie et mieux
(i) Ciccr. , de Oral. , i, 44*
(6) connue , serait le seul asile de son petit-fils contre les trahisons de la destinée et la clémence insolente de César.
On ne peut se défendre d'une sorte de sym«pathie pour des yieillards vénérables , opposapt au torrent qui leur paraissait mettre en danger la patrie , leurs cheveux blanchis et leur expé«rience antique ^ évoquant , pour^ repousser des doctrines qui leur semblaient menaçantes^ les mânes de leurs ancêtres; levant au ciel leurs bras fatigués de victoires, et appelant à leur aide, d'une voix débile , mais prophétique , les souvenirs de six cents années de gloire et de liberté. Si toutefois on fait succéder à cette impression naturelle une réflexion calme et impartiale ^ on sera obligé de reconnaître que, pour arrè«< ter les progrès de la philosophie et même des sophismes de la Grèce , le sénat prenait de mauvais moyens.
Tout ce qui est dangereux renferme en soi un principe faux, déguisé peut-être avec artifice, mais qu'il est toujours possible de découvrir. Affirmer le contraire serait accuser la Divinité même ; car , si elle avait mis le mal dans la connaissance de la vérité, elle aurait tendu un piège à rintelligence humaine. C'est donc à démon-trer la fausseté des opinions pernicieuses qu'il faut travailler, et non à proscrire un examen
(7) qui f lorsqu'il est proscrit , ne s'en fait pas moins, mais se fait imparÊLitement, avec trouble ; passion , ressentiment et violence.
Était-il donc si difficile de répondre au sophiste d'Athènes? Était-il si difficile de prouver que ses raisonnemens contre la justice n'étaient que de misérables arguties? Était-ce une entreprise téndéraire que d'en appeler dans le cœur de la jeunesse romaine aux sentimens indélébiles qui sont dans celui de tous les hommes, de soulever, dans ces âmes encore neuves , les élémens primitif de notre nature , et de diriger leur indignation contre une théorie qui, consistant tout entière en équivoques et en chicanes , devait, par la plus simple analyse, se voir bientôt couverte et de ridicule et de mépris?
On sourira de pitié peut-être à l'idée d'un gouvernement se confiant à la raison au lieu d'employer les prohibitions et les menaces ; on aime bien mieux les édits et les soldats. Ces moyens sont commodes et paraissent sûrs ; ils ont l'air de tout réunir , facilité ^ brièveté , dignité. Us n^ont qu'un seul défaut, celui de ne jamais réussir : le sénat de Rome en fît Fexpérience. Ce ne fut pas faute d'autorité qu'il échoua dans ses efforts contre la philosophie grecque . Lélius et Scipion essayèrent vainement de la dé- -
(8) fendre (i). Caton s'aj^laudit sans doute du triomphe passager qu'il remporta. Les députés d'Athènes furent renvoyés précipitamment.
Pendant près d'un siècle, des édits sévères, fréquemment renouvelés, luttèrent contre toute doctrine étrangère (2) ; lutte inutile : l'impulsionr était donnée, rien ne la pouvait arrêter. Les jeunes Romains conservèrent d'autant plus obstinément dans leur mémoire les discours des sophistes , que ces organes d'une sagesse nouvelle leur paraissaient injustement bannis; ils regardèrent la dialectique de Carnéade, moins comme un système qu'il fallait examiner, que comme un bien qu'il fallait défendre. L'étude de la philosophie grecque ne fut plus une affaire d'opinion, mais, ce qui parait bien plus précieux encore à l'époque de la vie où l'âme est douée de toutes ses forces de résistance , un triomphe sur lautorité. Les hommes éclairés d'un âge plus mûr, réduits à choisir entre labandon de toute spéculation philosophique et la désobéissance au gouvernement , furent forcés à ce dernier parti par le goût des lettres; passion qui, lorsqu'une fois elle a pris naissance, s'accroît chaque jour,
( I ) Ciccr. , TidS€. 1 , 32.
(a) Auluge)!. xv.
(9) parce que sa jouissance est en elle-même. Les uns suivirent la philosophie dans son exil d*A* thèneS) d'autres y envoyèrent leurs enfans. Enfin la philosophie , lorsqu'elle revint de son bannissement, eut d'autant plus d'influence , qu'elle arrivait de plus loin et qu'on l'avait acquise avec plus de peine. Les généraux euxmêmes , que leur éducation belliqueuse et leur vie active auraient dû préserver de la contagion des lumières y s'y livrèrent au contraire avec empressement» Le métier des armes apprend à l'homme à mettre un grand prix à Topinion ; et cette habitude , une fois contractée, se reporte ensuite sur des objets étrangers au métier des armes. C'est pour cela que l'on voit souvent des hommes nés ou élevés dans les camps imiter la mode autant qu'il leur est possible, et, lorsque le siècle est doux et policé ^ choisir ou affecter des manières douces ou des occupations élégantes. Ainsi, le farouche Mummius, voyant qu'il était d'usage à Rome d'aimer les statues, crut se devoir d'en envoyer de Corînthe, en exigeant des navigateurs qui se chargeaient de cet envoi de remplacer celles qui seraient perdues. De même, la philosophie étant en faveur, les plus illustres capitaines se firent suivre dans leurs expéditions par des philosophes qu'ils ramenèrent à Rome après leurs victoires. Antiochus
(lO)
racadémicien fdt le compagnon de LucuUus.Caton l'Ancien céda lui-même à l'exemple universel^ et suivit^ durant la seconde guerre punique , les leçons du pythagoricien Néarque^ à Tarente. Sylla fit transporter dans la capitale la biblio^ thèque d'Âppelicon de Theos , qu'Andronicus de Rhodes fut chargé de mettre en ordre. Caton d'Utique, tribun militaire en Macédoine, fit un voyage en Asie dans le seul espoir d'obtenir du stoïcien Athénodore qu'il abandonnerait sa re-* traite de Pergame , et viendmt le consoler des ennuis et du tumulte des camps. Enfin Cicéron ji pendant sa carrière active et glorieuse , ne cessa de consacrer à la philosophie tous les momens qu'il put dérober à ses devoirs d'orateur , de soldat et de citoyen. Dès son enfance, intime ami de Diodote, disciple ensuite de Posidonius et protecteur de Cratippe , il se plaisait à répéter qu'il devait ses talens et son éloquence bien plus à la philosophie qu'à la rhétorique proprement dite (i).
Cependant les esprits qui de la sorte se li-> vraient avec enthousiasme à la philosophie , n'étaient point préparés pour la plupart à des spéculations abstraites par des études antérieures. Il en résulta que la philosophie pénétra dans la tête de ces nouveaux disciples, pour ainsi
(i) Cicer. , de Orai., m.
dire f en masse et dans son afisemble. Elle ne s'identifia point avec le reste de leurs chinions , et son influence fut à la fois plus forte et moins continue qu'en Grèce : plus foi*te dans les ctr* constances importantes, dans lesquelles rhomme, jeté hors de la routine et des habitudes , cherche des appuis, des motifs ou des consolations extraordinaires; moins continue, parce que la philosophie, lorsque rien ne ti*oublait Tordi^e accoutumé, redevenait pour les Romains une science qu'ils avaient apprise, plutôt qu'une règle de conduite applicable à tous les instans de la vie sociale. Nous n'apercevons à Rome aucun individu qui se soit uniquement occupé de spéculations philosophiques, comme les* principaux sages de la Grèce ; mais , d'un autre côté*, nous ne voyons point que les Grecs aient su tirer de la philosophie des secours aussi puissans que les illustres citoyens de Rome, au milieu des camps, des guerres civiles, des proscriptions, et à Theure de la mort. Ce n'est pas que plusieurs philosophes grecs n'aient supporté les persécutions avec un grand courage ; mais ce courage était une partie des devoirs de leur profession , une conséquence forcée de la carrière dans laquelle ils étaient entrés ; au lieu f\ue les Romains , qui s'appuyèrent de la philosophie pour combattre et pour mourir , étaient des guerriers , des.
magistrats y des sénateurs ou des conjurés.
D'après ce que nous venons de dire sur la manière dont la philosophie fut transportée à Rome, on peut conceyoir facilement que les Romains se [partagèrent plutôt entre les différens systèmes qui s offrirent à eux , qu^ils ne les analysèrent. Ce partage, résultat naturel de ladoptioa sur parole d'une doctrine étrangère , dut être aussi l'effet du mode d'enseignement adopté par les rhéteurs grecs. Les Grecs, pour la plupart esclaves ou affranchis, devaient, quelle que fut leur conviction personnelle et leur attachement pour une secte en particulier, s'efforcer de plçiire à leurs maîtres; et quand ils remarquaient que telle hypothèse les repoussait pas sa rigueur, ou les fatiguait par sa subtilité , ils se hâtaient de leur en offrir une autre. Tel est le résultat de la dépendance : l'amour même de la vérité n'affranchit pas l'homme du joug; s'il ne traiiusige pas sur le fond de ses opinions, il en change les formes; s'il ne les désavoue pas, ils les défigure.
Loi^qu'à ces rhéteurs esclaves eui'ent succédé les rhéteurs mercenaires, layidité ne fut pas moins complaisante que la servitude. Les doctrines devinrent une denrée dont les Grecs trafiquèrent, et dont par conséquent ils donuèrcîit le choix à des hommes auxquels les questions philosophiques inspiraient plutôt de la curiosité que de l'intérêt.
( »5) Cependant, toutes les sectes ne trouvèrent pas à Renie une faveur égale. Bien que l'ëpicuréisme eût eu l'avantage d'être eixposé en très beaux vers par Lucrèce , il fut d'abord repoussé par un sentiment presque universel. €e fut moins à cause de sa morale , dont on ne prévoyait pas encore toutes les conséquences , que parce qu'il recommandait à ses disci{dcs une vie spéculative et retirée , libre de la fatigue et du danger des affaires. C'est en effet le principal reproche que Cicéron adresse à la philosophie épicurienne^ qu'il poursuit dans ses ouvrages d'un blâme sévère (i). Les citoyens d'un état libre ne peuvent concevoir l'oubli de la patrie , parce qu'ils en ont une; ils considèrent comme une faiblesse, coupable cet éloignement pour toute carrière active ^ qui ^ sous le despotisme, devient le besoin et la vertu de tous les hommes indépendans et intègres.
La philosophie épicurienne eut cependant pour élève un Romain illustre : je ne veu± pas parler d'Atticus y caractère équivoque et double, sans principes et sans opinions , délicat dans ses relations privées et fidèle à ses amis malheureux , ce qui le distingue de ses imitateurs d'aujourd'hui ; mais insouciant sur les intérêts publics,
(i) Gioer. , de Orat. , m.
plaçant son impartialité dans rindiffërence , sa ' modération dans Tégoïsme ; production d'an siècle qai s'affaiblissait, avant-coureur certain d'une dégradation peu éloignée , et donnant un exemple d'autant plus funeste , que , sous des formes élégantes , il apprit k la foule , encore indécise et vacillante , comment chacun 'pouvait s'isoler avec adresse et trahir^ décemment tous ses devoirs* Le Romain dont je veux parler, c'est Cassius , qui se voua dès son enfance k la cause de la liberté ; qui , repoussant tous les plaisirs, toutes les douceurs de la vie, n'eut qu'une pensée , qu'un intérêt , qu'une passion , la patrie ; qui fut 1 ame des conspirations contre l'usurpateur qui la menaçait ; qui voulait , dans sa prévoyance^ étendre sur Antoine la vengeance d'un peuple opprimé; qui combattit en regrettant de ne pouvoir appeler les dieux k la défense de Rome; qui mourut en s'afiligeant de ne pas espérer une autre vie , et dont la carrière fut toujours de la sorte dans une honorable opposition avec sa doctrine (i).
Les sectes de Pytbagore, d'Aristote et de Pyrrhon rencontrèrent à Rome des obstacles d'une autre espèce. La première, par une conséquence fâcheuse , mais naturelle, du secret dont
(i) Plutarch. in Bruto,
elle s'enveloppait depuis sa naissance, avait con^ tracté de grandes affinités avec plusieurs superstitions étrangères» C'est un des inconyéniens du mystère, que, lors même qiie l'intention primitive est*pure, Hipposture finit toujours par s'en emparer* Les piètres et les astrologues ; si souvent chassa par les décrets du sénat y et méprisa toujours par tous les hommes éclaîfés , se disaient pour la plupart disciples de Pythagore. Nigidius Tulus est le seul philosophe pythagoricien qui paraisse avoir joui chez les Romains de quelque considération. L'obscurité d'Aristote avait peu d'attraits pour des esprits étrangers aux spéculations abstraites, et plus curieux que méditatifs. Enfin, l'exagération du pyrrhooisme devait révolter des raisons droites plutôt que sul>tiles , et qui ne trouvaient rien d'applicable dans un cloute poussé jusqu'à l'extravagance et contraire aux témoignages des sens. Le platonisme , qui n'était point encore ce qu'il devint , deux siècles après , entre les mains des platoniciens nouveaux , le scepticisme modéré de la seconde Académie , le stoïcisme furent les systèmes entre lesquels les Romains se partagèrent. LucuUus, Brutus et Yarron furent platoniciens. Cicéron , qui fit ses délices de l'examen et de la comparaison de toutes les doctrines diverses^ pencha pour l'indécision de TAcadémie. Le stoïcisme
seul eut des. droits sur la grande âme de Caton* Une observation me frappe ici. On répète machinalement de siècle en siècle ^ par une facilité merveilleuse à dire ce qui a été dit , que la philosophie a fait la peite.de Rome. Cependant tons les hommes qui défendirent la république furent philosophes. Yarron mérita d'être proscrit par les triumvirs (i). Brutus chérissait tellement les doctrines grecques, qu'il n'existait pas de son temps ^ nous dit Flutarque (2) , une secte qui ne lui fiit connue. Caton mourut en lisant Platon. Cicéron , qui , moins fort de caractère , mais non moias sincère dans ses opinions , sut recevoir le coup mortel sans faiblesse , se punissant ainsi d'avoir espéré d'Octave , s'était consolé par la philosophie de son exiïet de toutes ses adversités. L'histoire ne nous apprend pas que les destructeurs de la liberté romaine eussent pour la méditation un pareil amour. Nous n'avons pas de grands renseignemens sur la philosofihîe de Catilina. César, à l'entrée de sa funeste carrière , professa dans le sénat quelques principes d'une irréligion triviale ; axiomes grossiers et confus , que probablement ce jeune conspirateur avait
(i) Il échappa k leurs poursuites, mais il perdit sa bibliothèque et ses propres écrits, (a) In Bruio. •
( «7 ) ■ recueillis dans les rares intervalles de ses de-» bauches et de ses complots. Le voluptueux Marc- Antoine j rimbécille et lâche Lépide , et tous ces sénateurs avilis^ et tous ces centurions féroces, dont les uns trahirent, dont les amti^s déchirèrent Rome expirante, ne s'étaient, que }e sacfa^ , formés dans aucune école.
Au milieu de ses erreurs même, la méditation désintéressée agrandit l'esprit et ennoblit lame ; et la philosophie, tout en se trompant, a cet avantage , qu^elle détache ses sectateurs de ces intérêts ardens et avides ^ pour lesquels des ambitieux y forcenés ou ignobles , dévorent ou abrutissent les générations asservies, et bouleversent le monde par leurs fureurs, ou pèsent sur lui par leur masse*
Avec Auguste commença, pour la philosophie comme pour Tespèce humaine , une époque nouvelle , dont les symptômes devinrent remarquables surtout sous Tibère.
Durant le règne d'Auguste , les âmes , qui étaient fatiguées des discordes civiles , mais qui n'étaient pas façonnées au joug, s'occupèrent d'abord de ce travail intérieur que l'homme fait sur lui-même pour trouver une assiette fixe et tolérable dans une situation qui le blesse ; travail plus ou moins long , suivant que les peuples sont plus ou moins dégradés. Malgré la corruption
presque universelle ,. les souvenîi^s et les habi-* tudes de la liberté avaient conservé sur les Romains assez de pouvoir pour qu'il leur fallût quarante-Krinq années avant de parvenir à une dégénération complète.
Au milieu de cette lutte entre ce qu'il y a de noble dans l'homme et ce q^u'il doit devenir pour vivre doucement sous la tyrannie , ce sont sur-^ tout les distractions qu'il recherche. La philosophie devint a Rome une distraction , un amusement , une espèce de plaisir moins avilissant que les autres , mais non moins frivole. Les Romains 1 étudièrent alors historiquement, c'est-à-dire ils voulurent savoir ce qu'on avait pensé , plutôt qu'ils ne pensèrent eux-mêmes. On ne les voit s'attacher à aucun système , hors à un seul^ dont nous parlerons bientôt. Ce n'était pas qu un examen sérieux les eût convaincus de l'insuflisance de toutes les hypothèses; c'est que, pour em*brasser un ensemble , il faut une certaine capacité f et ces âmes qui travaillaient à se rétrécir fie l'avaient plus. Chacun saisissait , suivant le hasard y la fantaisie, quelquefois le besoin du moment , un fragment isolé de quelque doctrine. La réflexion ne choisissait pas , le caprice adoptait, défendait, abandonnait des axiomes qui ne faisaient que i^emuer la superficie des esprits, <loht le fond déjà était morne et immobile. Au-
( î9) guste^ dont la philosophie pratique avait consisté a tuer ce qu'il craignait ^ et ^Qnt rhumanitë consistait à ne pas tuer ce qu'il n'avait pas a craindre ; Mécène , fier du sens droit et de la raison hahile qui l'avaient mis aux pjedsdu plus fort, encourageaient ceUe occupation dans les débris de la classe éclaii^ qu'il leur était important de voir oisive et agréaUe de voir ingénieuse (i).
Une secte cependant fit des progrès , parce quMle offrait précisément ce qu'il fallait aux Romains a cette époque , un code de prudence et des règles de plaisir; ce fut, comme on le de**vine, la secte d'Epicure. On a voulu chcrdher dans cette philosophie la cause de la chute de la liberté; mais les dates prouvent qu'elle fut , au contraire, un de ses effets. Nous voyons les Romains les plus distingués du siècle d'Auguste se faire en quelque sorte violence pour se courber jusqu'à elle.
Horace peut être rangé parmi les épicuriens les plus illustres; et ce poète offre un exemple très curieux du travail que font les âmes élevées contre elles-mêmes sous le despotisme. Il avait cédé à la destinée comme le reste du monde. Tribun mi-
(i) Auguste écrivit Ini-méme un liVre pour exhorter les Romains à Tëtudc de la philosophie.
iiuire sous Brutus^ il était devenu le flatteur d'Auguste et le client de Mécène. Mais les esprits d'une certaine trempe ont besoin de rattacher leur conduite^ et jusqu'à leurs faiblesses^ à des idées générales : Horace vanta donc l'épicuréisme tjui justiflait sa résignation. Cependant on voit qu'il regrette fréquemment qu'une plus noble doctrine lui ^oit interdite. Il rappelle sans cesse la brièveté delà vie, comme sa consolation secrète «t son excuse à ses propres yeux. Il renonce à la liberté publique; mais il ressaisit obstinément «on indépendance individuelle. Il cherche la retraite; il fiiit le crédit. Il échappe à Mécène , au risque de lui déplaire.
Ce que fit Horace avec effort , d'autres le firent «vec plus de facilité^ parce qu'ils avaient moins de talent et plus de bassesse. La philosophie d'Épicure devint la doctrine dominante.
Le vieux usurpateur, qui avait applaudi à ses pr^ugés, tant qu'elle ne lui avait paru propre qu'à détacher les hommes de la liberté, s'en ef^ fraja lorsqu'il découvrit qu'elle les détachait aussi de tout le reste ^ et que l'égoïsme n'était pas plus disposé à se sacrifier pour un maître que pour la patrie. Il voulut recourir à des mesures répressives (i); mais il n'est pas donné aux au*»
(i) Dion Gaasitu , lib. n.
(ai )
leurs de la corruption des peuples d'en être les réformateurs. Le ciel préparait d'ailleurs aux Romains une leçon plus sévère. Tibère^ Caligula, Claude et Néron vinrenf, comme cela devait être, recueillir le fruit des triomphes de César et de la politique d'Auguste ; et la faiblesse comme la force, le vice comme la vertu, la lâcheté comme le courage, furent frappés indistinctement. Les Romains apprirent qu'il ne suffit pas, sous l'arbitraire, d'être soumis pour vivre paisi*bles, ni d'être vils pour être épargnés. L'oppres* sion , lorsqu'elle s'enveloppe de formes douces et hypocrites, énerve et avilit l'espèce humaine; mais quand elle est suffisamment féroce ^ elle en redevient la rigoureuse et utile institutrice. C'est à la cruauté sombre du fîls de Livie, à la démence de son successeur, à rimbécillité du mari d'Âgrip* pine, et à la dépravation sanguinaire et capricieuse de son fils , que Rome dut la renaissance du stoïcisme. Tous les philosophes de cette époque furent stoïciens. Le scepticisme n'est supportable que dans un temps de prospérité, ou du moin& de repos. On se plaît dans le doute quand on est heureux; mais lorsqu\>n souffre, on a besoin d'une opinion 6xe.
Les stoïciens,, retrenipcs par le malheur, ne s'égarèrent point, comme les philosophes grecs, dans une métaphysique obscure et inapplicable;
ils ne s'atfachèreat qu'à la morale. Séoèque traitait avec un grand mépris les frivolités épineuses qui ayaient occupé Chrysippe(i). Épictcte, bien qu'il enseignât pnUiquement la philosophie à Mtcopolis , et fût par conséquent dans ]a même position particulière que les stoïciens de la Grèce, diTclàrait pourtant que le but de ses leçons était ]a connaissance et l'exercice pratique delà vertu, et que la dialectique n'était qu'un moyen de mettre plus de clarté et d'ordre dansles idées, moyendont il fiiUait soigneusement éviter l'abus. C'est qu'alors ce n'était plus l'esprit qui cherchait un théâtre où déployer ses facultés brillantes, mais Fàme qui demandait un asile où se réfugier , et la morale seule pouvait lui offrir cet asile.
Les stoïciens de Rome tirèrent des conséquences sublimes de quelques axiomes qui n'étaient en Grèce que des sophismes et des arguties. Afin de concilier la liberté humaine avec la nécessité, les disciples de Zenon avaient prétendu que l'homme, pour être libre, n'avait qu'à vouloir ce que la nécessité lui commandait : le stoïcisme romain partit de cette idée pour créer un genre de liberté qu'il plaça dans le fond des cœurs comme dans un sanctuaire. Ne pouvant sortir Tindividu de la grande chaîne des évè-
Sënec. , ép, xhv rt xlviii.
nemens sans rompre cette chaine^ et sans renverser ainsi Tordre delà nature et les notions de cause et d'effet^ ils imaginèrent de le rendre indépendant des ëyènemens par le sentiment et par la pensée ; et cette hypothèse , qui n'avait été en Grèce qu'un moyen d'éluder de pressantes objections, devint un principe de force , de sûreté, d'héroïsme, qui défia toutes les fureurs des tyrans. Il en fut de même des maximes adoptées par cette secte sur la prière. Pour obtenir des dieux ce que nous voulons , avait--on dit, il £aut ne leur demander que ce qu'ils veulent. Rédigé ainsi , cet axiome était presque une raillerie contre la bonté divine et l'efiicacité de nos vœux. Cette subtilité néanmoins servit merveilleusement à déterminer quelles sollicitations nous devons adresser aux dispensateurs des destinées. Le sage nattend point que les dieux lui confèrent des faveurs extérieures et visibles ; il ne les invoque pas contre les évè- Dcmenis, mais contre sa faiblesse; il implore d'eux > non la possession, mais le mépris des richesses; non la prolongation de la vie, mais le courage dans la mort ( i ). Il en fut de même encore des raisonnemens sur l'existence du mal. L'impossibilité de résoudre ce problème d'une
(i) Anlonin, v, ^ij^ix, 40. Arrie b , 1, 16.
manière j^itisfai^ote avait suggéré plus d'une fois aux stoïciens grecs lassertion hardie que le mal n'existait pas; les stoïciens romains donnèrent à cette assertion une forme plus raisonnable , moins absolue et surtout plus fertile en résultats élevés. Il n'existe , dirent-ils , d'auti*e mal que le vice , d'autre bien que la vertu : il est donc libre a tout homme d'éviter le mal, puisque tout homme est libre d'être vertueux (i).
Fortifié par un tel système , Cassius Julius at-tendit la mort sans crainte sous Caligula, et, tournant sur lui«même à ce moment solennel un regard curieux , observa les gradations par lesquelles le principe de vie déposé ses organes et se sépare du corps (!2).Thraséas imprima par son exemple, aux âmes les plus affaiblies, un ébranlement passager, mais salutaire (3) ; et le couitige tardif de Sénèque lui rendit quelques droits à une estime mêlée de pitié.
Les tyrans de Rome redoublèrent' en vain de violence contre cette force morale qui bravait leurs délateurs , leurs affranchis et leurs centurions. Néron chassa de Rome le philosophe Muso-* nius ; mais, sous Domitien , les éloges de cet exilé
{4) Senec., ep. lxvi. de Provid, Anton., ly , 39. (3) Senec., tie TranquilL, 14.
(5) Tacil. , Jnn, xv , ao.
. étaient encore dans tontes les bouches; etcomma Tun des caractères auxquels j dans tous les temps , la tyrannie peut se reconnaître , c est la poursuite de ceux K|ui défendent les accusés, et qui deviennent à leur tour accusés pour en avoir défend)! d'autres, Domitien fit punir de mort un philosophe qui avait loué Musonius.
La philosophie s'éleva de la sorte k la plus grande hauteur à laquelle l'esprit humain l'eût encore portée, et ce fiit sous les princes les moins faits pour Tapprécier, les plus disposés à la proscrire. Mais elle déchut bientôt de ce rang sous des empereurs qui l'honoraient de faveurs spéciales : tant il est vrai que l'intelligence humaine n'a pas besoin des faveurs du pouvoir, et que, s'il fallait choisir, il vaudrait peut -être mieux pour elle être proscrite que protégée !
Adrien, fier, ou plutôt vain de ses connaissances dans la littéi*ature grecque , rassembla près de lui tout ce qui pouvait faire de sa cour une académie, et combla de bienfaits tous les grammairiens et tous les rhéteurs qui accoururent ao premier signal pour lui composer un cortège phU losophique* Il leur prodigua, non-seulement des trésors et des places « mais l'honneur plus précieux de son intimité. Assis à sa table, ils agitaient avec lui ou devant lui des questions abstraites. Il aimait à les contempler, s'acharnant les uns sur
les autres, et se poursuivant de syllogismes; L'idée de plaire au maître du monde enflammait leur zèle. Souvent il se mêlait de leurs discussions, il accablait ses doctes convives d'interrogations Cîiptieuses et d'objections frivoles; mais on sait que trente légions donnaient du poids à ses raisonnemens et de la finesse à ses railleries (i). Alors la philosophie changea de caractère : le • stoïcisme disparut ; l'esprit de secte sembla prendre une activité qu'il n'avait jamais eue à Rome; mais Ce ne fut pas l'esprit des sectes grecques, persévérant dans son investigation , sincère dans sa ténacité, et ne se livrant des combats k mort sur des questions de peu d'importance, que parce qu'il leur prétait de bonne foi une importance imaginaire; ce fut un esprit de secte factice, calculé par des sophistes avides pour amuser un sophiste couronné.
Ce que les plus célèbres ou les plus heureux
faisaient à sa cour, d'autres moins connus le
firent plus obscurément dans tous les palais des
riches. L'imitation créa simultanément deux
[ classes, les protégés et les protecteurs. On vit
de toutes parts des hommes couverts de manteaux déchirés ou de robes superbes, affecter, les uns la rudesse de Diogène, les autres la médita-
(t) Spkitian. mHadrian., i5.
(>7) tîon de Pythagore ou la gravité de Zenon; mais se ressemblant tous en ce point, quils dévoraient Toutrage , prodiguaient la louange , et mendiaient des présens ou même des repas, but passager d'une ambition bien modeste.
La véritable philosophie toutefois s'éleva de nouveau, mais pour un moment, sous Marc-Âurèle. On lui doit l'exemple unique d'un homme malti^ d'un pouvoir sans bornes, et qui sut n'en pas abuser. Du reste, les récompenses, les salaires, les honneurs accordés aux philosophes , les établÎHsemens publiés institués en leur faveur par les Antonins , prouvent que la philosophie était sur son déclin : au temps où elle flo«' j'issait , de tels encouragemens étaient superflus ; ils furent ineflicaces dès qu'ils parurent indispensables.
Je termine ici cet exposé rapide, parce qu'après les Antonins la philosophie abandonna, en quelque sorte, la capitale du monde pour se transporter à Alexandrie.