ET DE SA DÉTRESSE A LA PAIX, JUSQU'EN
Pour la plupart des peuples , la gaerre est une cause de détresse et de souffrance ; la paix ea est une de prospérité et de richesse. Il en a été autrement pour TAngleterre durant les vingt-» cinq années qui viennent de s'écouler, paY* une complication de circonstances très singulières.
C'est à la paix de 1 8 1 4 que la misère de la classe laborieuse, en Angleterre, a commencé; cette misère a toujours été en s aggravant jusqu'à la fin de 1816. On s'en est ressenti en 1817. Elle semble aujourd'hui toucher à son terme : les fonds haussent, les capitaux reparaissent, le peuple retrouve du travail et des moyens d'exis* tence , et partout cette portion de la société, tant calomniée, ne demande qu'à ne pas mourir de faim pour vivre en repos.
Les périls qui menaçaient depuis quelques années cette lie , célèbre diversement par sa constitution intérieure et par son influence au
(^9) dehors, sont donc ajournés» Le son! -ils pour long-temps ? Le sont - ils pour toujours ? C'est une question qui» selon moi « na été encore ni -examinée ni résolue.
Pour bien connaître Fétat de TAngleterre p il faut distinguer soigneusement deux choses : les causes de la détre&se qu elle a éprouvée depuis i8i4f et les effets moins manifestes , mais non moins graves, que cette détresse a produits.
L*état de g^ne dont l'Angleterre a été frappée immédiatement après la paix de Paris tenait à la même cause que 1 étonnante prospérité dont elle avait joui pendant qu'elle était en guerre avec toute l*Europe enrégimentée par Bonaparte. Une lutte de vingt ans, d'abord contre la France , ensuite contre ses alliés ou ses vassaux, comme on le voudra , avait tourné l'activité anglaise , durant ce long espace de temps , vers des genres ^industrie et vers des spéculations qui avaient pour base la guerre conune état permanent. Une population d'entrepreneurs , de manufacturiers , de spéculateurs, de contrebandiers même, population militaire en quelque sorte , s'était formée; elle avait remplacé la population manufacturière et industrieuse des époques paisibles , et était aussi venue an secours de la partie de cette population qui restait sans emploi direct , en l'associant, par des voies détournées, à ses
•eatiY^prises et à ses profils. Sa prodigieuse acf i-*vîiéf nécessitée et favorisée par les circonstances» non-seulement faisait illusion , mais en réalité réparait au jour le jour les inconvénièns d'une position pareille. Dé là, cette espèce de prodige de puissance qui a donné constamment un dé^ menti à toutes nos prédictions , et qui a fait que plus l'Angleterre a eu d'ennemis , et plus elle a semblé accroître en force et en richesse.
La paix est venue ; l'activité a du cesser momentanément avec la guerre qui l'avait créée, et qui seule l'alimentait; elle a du cesser, avant <l'étre remplacée par d'autres spéculations et une autre industrie , parce que les canaux , de^ puis long-temps négligés , ne pouvaient se rouvrir imn^édiatement , ni la direction des capit mx changer aussi vite que l'on signait un traité. Par là même , les taxes devaient pour quelques i istans devenir intolérables; car ce qui avait aidé à les supporter , c'était la circulation rapide des capitaux employés dans 4es entreprises de la guerre^ et les profits non moins rapides de ces capitaux. Ces ressorts n'agissant plus, non-^seulement ks taxes devaient écraser ceux qui les payaient, mais ces derniers n'ayant plus de quoi occuper la classe laborieuse , il devait en pésnlter aum. pour cette classe une misère affreuse. C'est ce qui est airivé.
Je suis loiii d'ajoater foi aux exagérations d écrivains trop passionnés. Je n ai jaraiais pensé f[ue la détresse de TÂngl^rre, même. lorsqu'elle inspirait aux hommes d'état de cette contrée les inquiétudes les plus sérieuses^ offrit à ses en* nemis du dehors 1% ^«oindre chance de succès. Une vieille constitution encore libre, ouvrage du temps plus que du calcul, et se prêtant aux modifications requises avec une élasticité merveilleuse ; un patriotisme d autant plus actif qu'il est moins scrupuleux, et d'autant plus dévoué aux intérêts nationaux qu'il est moins cosmo* polite , un immense orgueil national qui ne re* grette aucun sacrifice et ne recule devant aucun moyen de vengeance quand il est blessé , sont des sauvegardes qui auraient préservé l'Angle* terre de tous les péj*ils extérieurs. Mais il n'en est pas moins vrai que sa situation intérieure était , quant à la gêne des propriétaires et à la iliisère du peuple , bien plus alarmante que n'a pu le croire le continent, qui avait pris l'habitude de douter de tout à cet égard , parce qu'on lui en avait trop raconté. Les plus riches particuliers , écrasés d'impôts , étaient matériellement hors ^éHsX dy faire face ; le peuple était sans ouvrage; les classes nourries d'ordinaire par les riches étaient repoussées par eux sif* jnultanément , et restaient dénuées de toute
ressource; paysans, agriculteurs, fermiers, domestiques, arlisans, étaient réduits aux extrémités les plus désastreuses.
J apporte en preuve de mes assertions les attroupemens qui eurent lieu alors dans diverses provinces, et jusque danslt voisinage de Londres; attroupemens qui, vu la vigueur qu'une longue liberté donne toujours à une constitu-* tion, ne mirent point TÉtat en péril, mais qui , dans tout autre pays, auraient fait craindre une anarchie complète. J'apporte en preuve les processions de paysans que Ion a vues , durant Tété de 1816, entrer par bandes dans les maisons de la capitale pour demander du pain ; ces autres processions de charbonniers, attelés eux-mêmes à leurs chariots , et partis de divers comtés pour implorer le prince régent ; dix , ou peut «^ être vingt mille domestiques mis sur le pavé presque au même jour dans la seule ville de Londres ; rinnombrable émigration des riches, qui sarrangeaient pour passer sur le continent des années entières, et qui licenciaient par cinquantaines tous leurs serviteurs. J'apporterais volontiers en preuve, car les grandes causes produisent aussi de petite effets , cette économie subite qui étonne dans le caractère anglais , et dont il est bruit dans toute l'Europe ; économie qui vient de ce que les Anglais , nation conséquente, qui sait ce
(55) ^'elle veut , étant sortis de leur lié, parce qu ib n avaient pas de quoi y vivre, économisent sans se gêner, et dans leur résolution d'éviter toute prodi* galité, craignent assez peu Timputation d avarice. Cet état de choses a changé. L'industrie, cet infiitigable auxiliaire des nations contre lefrfàutes des gouvememens, a .triomphé dune calamité momentanée : les travaux ont repris leurs cours ; les pauvres ne sont plus placés entre la mendicité et le crime ; il n'y a nulle comparaison , comme bien-être , entre l'Angleterre en 1816 et l'Aur gletcrre en i8i8«
Mais une autre question reste a résoudre. Le triomphe remporté sur le mal présent garantirat4l l'Angleterre des conséquences dont la me-* nacent les changemens que ce mal , pendant qu'il a duré , a produits dans une des bases les plus essentielles de la constitution politique?
L'Angletenre n'est , an fond^ qu'une vaste, opulente et vigoureuse aristocratie. D'immenses propriétés réunies dans les mêmes mains ; des richesses colossales accumulées sur les mêmes têtes ; une dientelle nombreuse et fidèle , groupée autour de chaque grand propriétaire , et lui consacrant l'usage des droits politiques qu'elle semble n'avoir reçus constitutionnellement que pour en faire le sacrifice ; enfin , pour résultait; de cette combinaison , une représentation nationale
Mnipo6ée> d'ane part, dés s^ané» du gotkver-^ nement, et de l'autre , des ans dé 1 aristocratie : telle a été Torganisatioa de l'Angleterre jusqu'à ce jour*
Cette organisation , qui parait fort imparité et même fort oppressive en théorie , était adoucie en pratique y tant par les bons efiets de la liberté conquise en 1688, que par plusieurs circon»-* tances particulières à TAngleterre , et qu'on n^a pas , je pense , assez remarquées , quand on s TOulu transporter ailleurs certaines institutions tenant aux privilèges, et empruntées, dans leur» modifications , de la constitution britannique. Je conviendrai même, de bonne foi , que je ne me suis pas toujours suffisamment pr^rvé de cette erreur.
L'aristocratie anglaise n'avait jamaisété, conune celle de plusieurs autres pays, l'ennemie du peu-9 pie. Appelée , dès les siècles les plus reculés , à revendiquer, contre la couronne, ce qu'elle némmut ses droits, elle nWait pu £siire valoir ses prétentions qu'en établissant certains principes utiles à la masse des citoyens. La grande Charte,, bien que- rédigée au sein de la féodalité et em-* preinte de beaucoup de vestiges du système féodal, consacre la liberté individuelle et le jugement par jurés, sans distinction de rang ni de personnes.
En i688> une grande partie de la pairie an«^ glaise ayait concouru à la résolution qui a fondée en Angleterre, le gouyemement constitutionnel; et, depuis cette époque, au lieu de se vouer à la domesticité et aux antichambres , cette portion de nobles était restée à la tête d un parti d'op-* position , qu elle servait de sa considération et de sa fortune, en même temps qu'elle en recevait de la f(m:e.
Faisant ainsi collectivement de son aristocratie une- des bases de la lijberté, la noblesse anglaise se conciliait en détail laffection de la classe dépe»»dante, par un patronage que sa durée et la fidélité avec laquelle les patrons accomplissaient leurs devoirs avaient rendu presque héreditaire. Les grandes propriétés des seigneurs anglais étaient en partie tenues à bail par de ricbes fermiers qui les cultivaient de père en fils, à des conditions restées depiiis très long-4emps les mêmes; leurs maisons étaient remplies de nombreux dome$-^ tiques, que le maître payait chèrement, et qui kii paraissaient une charge inséparable de son état. Chacun de ces grands seigneurs était en quel* que sorte le chef d'im petit peuple, 4ont la fortune dépendait de lui, et <{ai le servait de son zMe et des moyens divers que chaque individu de ce peuple se trouvait posséder.
U éCitft résulté de cette organisation qu'en An^
gleterre raristocratie n'était nullement odieuse à la masse de la nation. Les lois mêmes qui sont émanées du parti populaire aux époques où il a tenu le pouvoir en main ^ n^ont jamais été diri^ grées contre la noblesse. Il ne faut pas ni'opposer l'abolition de la Chambre des Pairs durant les guerres <:iviles ; cette mesure de révolution n estait point en harmonie avec le sens vraiment national. Les privilèges de la noblesse, modifiés par l'usage plus que par la loi , s'étaient conservés dans la Grandes-Bretagne sans exciter l'irritation qu'ils causent ailleurs.
Au milieu de cette combinaison de liberté et d'aristocratie, de clientelle et de patronage, la détresse est venue. La fortune des grands n'a plus été suffisante pour subvenir au maintien de leurs relations avec la population qui dépendait d'eux ; les propriétaires ont haussé leurs baux ou changé leurs fermiers; les maîtres ont renvoyé leurs domestiques: ils n'ont vu, dans cette manière d'agir, qu'une mesure d'économie. Je veux examiner si cette mesure n'est pas le germe d'un changement dans les bases de Tordre social , changement dont je suis porté à croire que les symptômes s<Hit déjà visibles, bien que la cause en soit ignorée.
Partout oii la masse des nations n'est pas comprimée par une force majeure , elle ne consent à ce qu'il y ait des classes qui la dominent que
parce qu^eHe croit voir, dans la sc^prematie de ces classes, de Tutilité pour elle. L'babitude, le préjuge, mne espèce de superstition , et le penchant de Fhomme à considérer ce qui existe comme devant exister, prolongent l'ascendant de ces classes, même après que leur utilité a cessé; mais leur existence est alors précaire, et la durée de leurs prérogatives devient incertaine. Ainsi, le clergé a vu diminuer sa puissance dès qu'il n'a plus été le seul dépositaire des connaissances nécessaires à la vie sociale : les peuples n'ont plus voulu obéir implicitement à une classe dont ils pouvaient se passer. L'empire des seigneurs féodaux a commencé à déchoir lorsqu'ils n'ont plus offert à leurs vassaux , en compensation des privilèges que ceux-ci consentaient à respecter, une protection suffisante pour les dédommager de leur soumission à ces privilèges. Les grands seigneurs anglais n'avaient ni le monopole des sciences comme les ecclésiastiques, ni celui de la protection comme les barons du moyen âge ; mais ils avaient celui du patronage , et ils faisaient tolérer ce monopole par les classes inférieures , en s'attachant et se conciliant une vaste clientelle. Ils l'ont licenciée. Ils ont cru , et c'est une erreur dans laquelle l'aristocratie tombe ton* jours, ils ont cru qu'ils pouvaient s'affranchir des charges et garder je bénéfice ; mais les cliens, re^
poussés par leurs patrons^ se sont, par là même, seatis replacés sur un terrain d^égalité. Ils en ont été avertis par un instinct sourd et rapide; et toute la disposition morale de l'Angleterre a été changée. Les anciens fermiers payant plus cher, ou les nouveaux fermiers qui ont remplacé les anciens, ne sont plus les dépepdans des propriétaires; ce sont des hommes qui, ayant traité avec eux d'à* près les lois; ne reconnaissent pour intermédiaire que ces lois, au nom desqueltes on leur a imporë récemment des cpnditions plus onéreuses. Les serviteurs renvoyés ont renforcé la classe qui n^a rien à perdre, classe déjà très nombreuse en Angleterre , à cause de ses détestables lois prohibitives, et de ses parish laws, si horribles contre les pauvres. De la sorte , une grande portion du peuple, qui était autrefois le soutien de l'aristocratie , en est devenue l'adversaire.
Ce premier résultat du licenciement de la classe dépendante en a produit un second, et ces deux effets se sont accrus l'un par l'autre.
Jusqu'à ce jour, une portion de l'aristocratie anglaise défendait franchement la liberté. Se sentant à l'abri des orages populaires, il lui était agréable de limiter à son profit la puissance du trône. Les nobles de l'opposition étaient flattés de se montrer les tribuns d'un peuple qu'ils dirigeaient. Auîourd'hui, cette portion mêoie de
( 39 ) J'amtocratie britaaDtqoe s'aperçoit que le gou-t vemail lui a échappé, et s'effiraie des principes démocratiques qui &nt des progrès. En conséquence, sa marche est incertaine. Elle ne demande {dus tout ce qu'elle demandait ^ et elle ne désire pas tout ce qu'elle demande. Far ezemplei de tous les anciens whigs qui avaient débuté par réclamer la réforme parlementaire, il y en a bien peu qui en parlent encore, et il n'y en a pas un, j'ose le dire, qui l'effectuât, s'il le pou«> vait, par un acte de sa volonté. Aussi l'opposition proprement dite a-t-elle perdu la confiance de la masse. C'est un inconvénient : car ceux qui veulent conduire le peuple au-delà des bornes profitent de ce qu'il n a qu'eux pour chefs.
Pour faire concevoir toute l'étendue et toute l'importance d'un tel changement , une seule observation sufiira. Lorsque la détresse était au plus haut point, que les ouvriers se voyaient sans ouvrage^ les manu&cturiers sans consommateurs, les propriétaires sans revenu, les pauvres sans pain ; kn^ue des bandes d'artisans, étaient forcées, par le besoin, à parcourir le royaume, pour implorer les secours insuflQsaoa d'une bienfaisance à laquelle la détresse même traçait d'étroites limites ; lorsque des rassemblemens, poussés par la Seiim à des pilUiges parûels. et mal concertés^ bravaient des peines egal^ k
celles qu'auraient attirées sur eux des délits politiques ^ aucune parole de rébellion n'a été prononcée, aucun signe de sédition arboré. Le peuple au désespoir , entraîné par la misère a beauooi^ d'actes irréguliers, a paru néanmoins complèlement étranger à toute intention de se soulever contre Tautorité et de porter la moindre atteinte à la constitution de l'État : au contraire,, après que les années les plus âcheuses étaient tra« Tersées, quand la détresse avait diminué, que le peuple avait retrouvé des ressources, le pauvre du travail ; au moment où les fonds, thermomètre de la sécurité des dasses éclairées , indiquaient que les craintes étaient dissipées et ta eon&tnee revenue, des conspirations ont éclaté, des associations dangereuses ont été signalées , et l'on a découvert qu'un nombre assez grand d'hommes du peuple nourrissaient des désirs et des projets de bouleversement, et voulaient courir les hasards d'une révolution sans direction , sans but fixe et sans terme. J'admets qu'on ait exagéré la gravité des symptômek. L'affreux expédient d'envoyer des espions agiter les esprits ignorans et pro«poser la révolte pour la dénoncer, a concouru a ces mouvemens désordonnés. Les misérables ont séduit ceux qui ont eu le malheur de les écouter, et probablement aussi ils ont accusé ceux qn'ik n'avaient pu séduire. Comme on avait pris des
mesures eitraordinaires , il a fallu donner le plus de réalité qu'on a pu à des hypothèses alar* maotés; xpais il y a pourtant un fond de vérité dans oes hypothèses. Le Courier même^ journal ministériel, comme on sai( , remarquait le fait, sans indiquer la cause. Maintenant que la misère temporaire a cessé, disait-il dans un de ses numéros, les démagogues se rejettent sur les droits de Thomme. C'est q^e ce n'étaient plus les mêmes démagogues. Ce n'était plus dans le parlement que siégeait l'opposition , c'était à Spafield. Tandis, et peut-être parce que l'opposition ancienne a renoncé, au fond de son cœur, à la réforme parlementaire, l'opposition nouvelle ne se contente plus de cette réfçrmë; elle demande des parlemens annuels et le droit universel de suffrage , sans distinction de propriété. Le licenciement de* la elientelle , l'abdication du patronage , car c'est abdiquer le patronage que n'en plus remplir les obligations, ont amené une modification dans l'état sociaT. L'aristocratie anglaise a fait contre elle-même ce que la puissance royale avait fait dans d'autres pays contre l'aristocratie.
Quelles seront les suites de ce changement fondamental ? Je ne m'arroge point le droit de le dire. Je suis spectateur, et non prophète. Je n'énoncerai qu'un principe général. Il est contre nature que le niveau se maintienne quand les
poids sont devenus inégaux. Peser avec la main sur Tan des bassins de la balance, ce n'est pas rétablir^ mais coipprimer l'équilibre ; et, comme la main se fatigue , les poids respectifs reprennent leurs droits» L'arbitraire et le despotisme ne re« médient à rien , même quand on y ajoute Tin* grédient de l'espionnage, et il y a beaucoup de choses que la justice et la liberté adouciraient* Au reste, j'ai tant de vœux à former pour mon pays, que je n'ai pas le loisir d'en faire pour d'autres, et le bien-être d'un village des Vosges m'intéresse plus que la prospérité des Trois-Royaumes.
P. S. Ces considérations , écrites en 1818, me semblent avoir reçu des évènemens postérieurs une confirmation remarquable. Durant les onze années qui se sont écoulées , l'aristocratie , tout en conservant ses titres et ses propriétés, a perdu son prestige et sa puissance morale. Les aristocrates, jadis populaires, les whigs ne trouvent plus d'appuis dans le peuple et ne sont plus sou* tenus par l'opinion. Pour la première fois, depuis que la constitution britannique existe , on a vu se former un ministère qui n'avait de racines ^ ni dans des traditions nobiliaires , ni dans des richesses colossales. Aussi les hommes dont le nom s'était jusqu'alors rattaché à tontes les propositions libérales, et dont le langage
était empreint d'utie -certaine dëoiocratie hatt-«> taine à la mérité , et qu'on pouvait nommer fëo* dale^ oftt-ils abjuré même cette apparence , et se sont-ila réunis aux torys leurs adversaires , contre des ministres qu'un parvenu présidait, et qui n'étaient que des parvenus eux-mêmes. Lord Grey, si long-temps l'un des chefs les plus illus-^ très de l'opposition , a dirigé contre M- Canning sa superbe éloquence. On eût dit un Appius, tonnant dans le sénat de Rome , contre un plé^ beien révolté. La philanthropie du duc de Bed« ford ne l'a pas garanti de la contagion qui s'étendait à toute sa classe. Lord Holland seul a ré* sisté à cette contagion , parce qu'il y a dans son âme une bienveillance native qui domine à son insu son patriotisme, et lui dontie une élévation et une largeur plus cosmopolite que nationale. La mort de M. Canning a suspendu la lutte qui com-» mençait, et dont les résultats possibles sont de la sorte demeurés incertains: car nul ne peut prouver ce qu'aurait produit cette lutte, conduite et probablement détournée de sa route naturelle par un chef qui n'était au fond rien moins que démagogue, et qui n'avait reculé tardivement vers la liberté , que parce que les ennemis de la liberté s'étaient déclarés ses ennemis. Mais de ce que le con^t paratt ajourné, il ne s^ensuit pas q«ic la situation soit plus Uanquiile ^ ou soit
moins précaire. Les torys ont repris de .Fasoen^ dant : mais tb ne sauraient en faire usage en Viveur de leur système ; ils ont eu besoin pour obtenir qu'on les tolérât , de prendre pour éten dard une grande illustration militaire due au tablent ou au hasard , peu importe ^ mais dépourvue d ailleurs de toute qualité brillante et de toute capacité politique; et ce dictateur, que Toligarchte a choisi , la conduit -il dans des voies oligarchiques ? nullement. Il reste bien stationnaire pour ce qui regarde la politique^ parce qu'il n'y a pas assez de malaise pour provoquer un mouvement : mais il concède aux amis de la liberté, et, il faut le dire, k l'exaltation pi^que insurrectionnelle d'une population, rimmense progrès de l'émancipation catholique. L'antique église est ébranlée ef avec elle toutes les traditions , tous les antécédens qui de temps immémorial servaient d'appui à l'aristocratie : les fbndemens de l'état actuel de l'Angleterre craquent de tous côtés. Je ne dis pas que la rénovation soit. imminente, mais elle est infaillible. Elle s'accomplira paisiblement ou avec violence. Le temps des prolétaires est passé , comme celui des serfs et des vassaux. Sans doute , les préjugés favorables à la concentration des propriétés sont encore profondément empreints dans les tètes anglaises, et, chose bizarre! dans les hommes
qa*on appelle , avec plus on moins de raison , des tactieux , autant que dans cetix qui sont renommés comme des piliers de Tordre établi. Sir Francis. Burdett pense à ce sujet comme lord Ëldon y et tous deux plaident celte cause comme pourraient le faire un seigneur russe ou un moine espagnol. Mais ces plaidoyers sont inutiles. La division des propriétés , ce grand scandale des regards anglais, ce phénomène que les voyageurs de cette nation ne peuvent concilier avec la prospérité dotit jouit la France , la division des propriétés se fera jour en Angleterre : sera-ce par le rapport des lois qui la prohibent et par des ventes légales? Sera-ce par dès spoliations cruelles et des lois colorant ces spoliations? je rignore. Mais je reste convaincu en 1829 de ce dont j'étais convaincu en 18 18, et le germe que j'indiquais k cette dernière époque s'est dévelof^ durant cet intervalle plus fortement et. plus vite que je n'aurais osé l'augurer. .