LETTRE SUR JULIE
Vous me demandez de m'entretenîr avec vous de l'amie que nous ayons perdue, et que nous regretterons toujours. Vous m^imposez une tâche qui me sera douce à remplir. Julie a laissé dans mon cœur des impressions profondes, et je trouve à me les retracer une jouissance mêlée de tristesse.
Elle n'était plus jeune quand je la rencontrai pour la première fois : le temps des orages était passé pour elle. Il n'exista jamais entre nous que de l'amitié. Mais, comme il arrive souvent aux femmes que la nature a douées d'une sensibilité véritable , et qui ont éprouvé de vives émotions, son amitié avait quelque chose de tendre et de passionné qui lui donnait un charme particulier.
Son esprit était juste, étendu, toujours pi-
(i) Cette lettre concerne une personne morte depuis vingtquatre ans , mais plusieurs de nos contemporains l'ont connue, et verront peut-éti:e avec quelcpie intérêt cet liommage rendu k la mémoire d'une femme qui, dans sa jeunesse, avait eu beaucoup d'admirateurs , et qui, dans un âge plus avance , avait conserve beaucoup d'amis.
quant ^ quelquefois profond. Une nÎMo exquise lui ayait indiqué les opinions saines» plutôt que Texamen ne Yy avait conduite ; elle les déyeloppaitayec force, elle les sontenaitayec yéhâneoce. Elle ne disait pas toujours peut-être tout ce qu'il 7 ayait à dire en fayeur de ce qu'elle voulait démontrer ; mais elle ne se servait jamais d'un raisonnement i&ux ^ et son instinct était infaillible contre toutes les espèces de sopbismes^
La première moitié de sa vie ayait été trop agitée pour qu'elle eût pu rassembler une grande masse de connaissances ; mais par la rectitude de son jugement elle ayait deviné en quelque sorte ce qu'elle n'avait pas appris. Elle avait appliqué à l'histoire la connaissance des bommes , connaissance qu'elle ayait acquise en société ; et la lecture d'un très petit nombre d'historiens l'avait mise en état de démêler d'un coup d'oeil les moli& secrets des actions publiques i, et tous les détours du cœur humain*
Lorsqu'une révolution mémorable fit naître dans la tête de presque tous les Français des espérances qui furent long-temps trompées, elle embrassa cette révolution avec enthousiasme, et suivit de bonne foi l'impulsion de son ime et la conviction de son esprit. Toutes les pensées nobles et généreuses s'emparèrent d'elle, et elle méconnut, comme bien d'autres, les diffi-
(57) és et les obstacles^ et cette disproportion désespérante entre les idées qu'on voulait établir et la nation qui devait les recevoir, nation affaiblie par Texcès de la civilisation , nation devenue vaniteuse et frivole par l'éducation du pouvoir arbitraire , et chez laquelle les lumières mêmes demeuraient stériles , parce que les lumières ne font qu'éclairer la route, mais ne donnent point aux hommes la force de la parcourir.
Julie fut une amie passionnée de la révolution, on, pour parler plus exactement, de ce que la. révolution promettait. La justesse de son esprit en faisait nécessairement une ennemie implacable des préjugés de toute espèce , et dans sa haine contre les préjugés, elle n'était pas exempte d'esprit de parti. Il est presque impossible aux femmes de se préserver de l'esprit de parti ; elles sont toujours dominées par des affections indivi* duelles. Quelquefois ce sont ces affections individuelles qui leur suggèrent leurs opinions ; d'autrefois leurs opinions les dirigent dans le ^oix de leurs alentours. Mais dans ce dernier cas même , comme elles ont essentiellement besoin d'aimer^ elles ressentent bientôt pour leurs alentours une affection vive , et.de la sorte l'attachement que l'opinion avait d'abord créé réag[it sut elle et la rend plus violente.
Mais si Julie eut de l^esprit de parti , cet esprit