‹ Mélanges de littérature et de politiqueChapitre 7 sur 31 · SB · texte numérisé non relu

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de parti même ne servait qu'à mettre plus en évidence la bonté naturelle et la générosité de son caractère. Elle s'aveuglait sur les hommes qui semblaient partager ses opinions; mais elle ne fut jamais entraînée à méconnaître le mé^ rite, à justifier la persécution de l'innocence, ou à rester sourde au malheur. Elle haïssait le parti contraire au sien , mais elle se dévouait avec zèle et avec persévérance à la défense de tout individu qu'elle voyait opprimé : à l'aspect de la souffrance et de l'injustice, les sentimens nobles qui s'élevaient en elle faisaient taire toutes les considérations partiales ou passionnées ; et au milieu des tempêtes politiques , pendant lesquelles tous ont été successivement victimes , nous l'avons vue souvent prêter à la fois à des hommes persécutés, en sens opposa, tous les secours de son activité et de son courage.

Sans doute, quand son cœur ne l'aurait pas ainsi dirigée, elle était trop éclairée pour ne pas prévoir que de mauvais moyens ne condui-* sent jamais à un résultat avantageux. Lorsqu'elle voyait l'arbitraire déployé en faveur de ce qu'on nommait la liberté, elle ne savait que trop que la liberté ne peut jamais naître de l'arbitraire. C'était donc avec douleur qu'elle contemplait les défenseurs de ses opinions chéries, les sa-* pant dans leur base , sous prétexte de les faire

(59) triompher, et s'efibrçaiit plutôt de se saisir à leur tour du despotisme que de le détruire. Cette manière de voir est un mérite dont il faut savoir d'autant plus de gré à Julie , que certes il n a pas été commun. Tous les partis , durant nos trou-* blés / se sont regardés comme les héritiers les uns des autres, et par cette conduite, chacun d'eux, en effet, a hérité de la haine que le parti Gotitraire avait d'abord inspirée.

Une autre qualité de Julie, c'est qu'au milieu de sa véhémence d'opinion, l'esprit de parti ne l'a jamais entraînée à l'esprit d'intrigue.

Une fierté innée l'en garantissait. Comme ou se fait toujours un système d'après ses défaut^, beaucoup de femmes imaginent que c'est par un pur amour du bien qu'elles demandent pour leurs amis des places, du crédit, de l'influence. Mais quand il serait vrai que leur motif est aussi noble qu'elles le supposent , il y a dans les sollicitations de ce genre quelque chose de con« traire à la pudeur et à la dignité de leur sexe ; et lors même qu'elles commencent par ne songer qu'à l'intérêt public , elles se trouvent engagées dans une route qui les dégrade et les pervertitv

B y a dans cette carrière tant de boue il traverser, que personne ne peut s'en tirer sans éclaboussnres. Julie, violente quelquefois, ne fut jamais intrigante ni rusée. Elle désirait les

succès de ses amis^ parce qu'elle y yoyall ùii succès pour les principes qu'elle croyait vrais ; mais elle voulait qu'ils dussent ces succès à euxmêmes ^ et non pas à des voies détournées^ qui les leur eussent rendus moins flatteurs, et en leur fiatisant contracter ^ comme il arrive la plupart du temps, des engagemens équivoques, auraient fiiussé la ligne qu'ils devaient suivre. Elle aurait tout hasardé pour leur liberté, pour leur vie; mais elle n'aurait pas fait une seule démarche pour leur obtenir du pouvoir. Elle pensait, avec raison, que jamais le salut d'un peuple ne dépend de la place que remplit un individu; que la nature n'a donné , en ce genre , à personne des privilèges exclusifs ; que tout individu qui est né pour faire du bien, en fait, quelque rang qu'il occupe, et qu'un peuple qui ne pourrait être sauvé que par tel ou tel homme , ne serait pas sauvé pour long-temps , même par cet homme , et de plus, ne mériterait guère la peine d'être sauvé. Il n'en est pas de la liberté comme d'une bataille. Une bataille , étant Faflaire d'un jour, peut être gagnée par le talent du général ; mais la liberté, pour exister, doit avoir sa base dans la nation même , et non dans les vertus ou dans le caractère d'un chef«

Les opinions politiques de Julie, loin de s'a-^ mortir par le temps , avaient pris , vers la fia

de sa vie , plus de véhémence. Comme elle raisonnait juste , elle nWait pas conclu^ comme tant d'antres^ dt ce que, sons le nom de liberté. Ton avait établi successivement divers modes de tyrannie , que la tyrannie était un bien et la liberté un mal. Elle n'avait pas cru que la république pût être, déshonorée parce qu'il y avait des méchans ou des sots qui s'étaient appelés républicains. Elle n'avait pas adopté cette doctrine bizarre^ d'après laquelle on prétend que, parce que les hommes sont corrompes, il faut donner à quelques-uns d'entre eux d'autant plus de pouvoir; elle avait senti, au contraire, qu'il fallait leur en donner moins , c'est-à-dire placer dans des institutions sagement combinées des contre-poids contre leurs vices et leurs faiblesses.

Son amour pour la liberté s'était identifié avec ses sentimens les plus chers. La perte de l'aine de ses fils fut un coup dont elle ne se releva jamais; et cependant, au milieu même de ses larmes, dans une lettre qu'elle adressait à l'ombre de ce fils tant regretté, lettre qui n'était pas destinée a être vue, et que ses amis n'ont découverte que parmi ses papiers après sa mort; dans cette lettre, dis-je, elle exprimait une douleur presque égale de la servitude de sa patrie sous le régime impérial ; elle s'entretenait

avec celui qui n'était plus , de rayilissennent de ceux qui existaient encore : tant il y avait dans cette âme quelque chose de romain I

Eh lisant ce que je viens d'écrire sur les opi^ nions de Julie en politique , on se figurera peutêtre qu'elle avait abjuré la grâce et le charme de son sexe pour s'occuper de ces objets : c'est ce qui serait arrivé sans doute si elle s'y fut livrée par calcul , dans le but de se &ire remarquer et d'obtenir de la considération et de l'influence; niaisi comme je l'ai dit en conunençant^ elle devait tout à la nature y et de la sorte elle n'avait acquis aucune de ses qualités aux dépens d'une autre.

Cette même femme , dont la logique était précise et serrée^ lorsqu'elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits et la dignité de l'espèce humaine^ avait la gaieté la plus piquante, la plaisanterie la plus légère : elle ne disait pas souvent des mots isolés qu'on pût retenir et ci* ter, et c'était encore là, selon moi, l'un de ses charmes. Les mots de ce genre , frappans en euxmêmes , ont l'inconvénient de tuer la conversation; ce sont, pour ainsi dire, des coups de fusil qu'on tire sur les idées des autres, et qui les abattent. Ceux qui parlent par traits ont l'air de se tenir à l'aflïït, et leur esprit n'est employé qu!a préparer une réponse imprévue, qui> tout en fai*

saQt rire, dérange la gnite des pensées, et produit toujours un moment de silence.

Telle n'était pas la manière de Julie. Elle faisait valoir les autres autant qu'elle-même ; c'était pour eux, autant que pour elle, qu'elle discutait ou plaisantait. Ses expressions n'étaient jamais recherchées; eUe saisissait admirablement le véritable point de toutes les questions, sérieuses ou frivoles. Elle disait toujours ce qu'il fallait dire, et Ton s'apercevait avec elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie qu'elle peut l'être à la raison.

Mais ce qui la distinguait encore beaucoup plus que sa conversation, c'étaient ses lettres. EUe écrivait avec une extrême facilité, et se plaisait à écrire. Les anecdotes, les observations fines, les réflexions profondes, les traits heureux se plaçaient sous sa plume sans travail , et cependant toujours dans Toixlre le plus propre à les faire valoir l'un par l'autre. Son style était pur, précis, rapide et léger ; et quoique le talent épis-* tolaire soit reconnu pour appartenir particulièrement aux femmes, j'oserai affirmer qu'il n'y en ^ presque aucune que Ton puisse, à cet égard, comparer à Julie. M''*deSévigné,dont jene con* testerai point la supériorité dans ce genre, est plus intéressante par son style que par ses pen$ées; elle peint avec beaucoup de fidélité, de vie et de

(64) grâce ; mais le cercle de ses idées n'est pas très étendu. La cour, la société, les caractères indi-> viduels, et, en fait d'opinions, tout au plus les plus reçues, les plus à la mode; voilà les bornes qu*elle ne franchit jamais. II y a dans les lettres de Julie plus de réflexion ; elle s'élance souvent dans une spbèk*e plus vaste; ses aperçus sont plus généraux; et comme il n'y a jamais en elle ni projet, ni pédanterie, ni emphase, comme tout est naturel, involontaire, imprévu, les observations générales qu'elle exprime en une ligne, parce qu*elles se présentaient à elle , et non parce qu'elle les cherchait , donnent certainement à sa correspondance un mérite de plus.

Presque toutes les femmes parlent bien sur l'amour : c'est la grande affaire de leur vie; elles y appliquent tout leur esprit d'analyse, et cette finesse d'aperçus dont la nature les a douées pour les dédommager de la force. Mais comme elles ont un intérêt immédiat, elles ne sauraient être impartiales. Plus elles ont de pureté d'âme, plus elles sont portées à mettre aux liai*sons de ce genre une importance, je ne dirai pas, pour ne scandaliser personne, exagérée, mais cependant en contraste avec l'état nécessaire de la société.

Je crois bien que Julie, lorsqu'il s'agissait d'elle-même, n'était guère plus désintéressée

qu'une autre; mais elle reconnaissait au moins qu'elle était injuste , et elle en convenait. Elle savait que ce penchant impérieux , l'état naturel d'un sexe, n'est que la fièvre de l'autre; elle comprenait et avouait que les femmes qui se sont données et les hommes qui ont obtenu sont dans une position précisément inverse.

Ce n'est' qu'à l'époque de ce qu'on a nommé leur défaite y que les femmes commencent à avoir un but précis, celui de conserver l'amant pour lequel eUes ont fait ce qui doit leur sembler un grand sacrifice. Les hommes, au contraire, à cette même époque, cessent d'avoir un but : ce qui en était un pour eux leur devient un lien. Il n'est pas étonnant que deux individus placés dans des relations aussi inégales arrivent rapidement à ne plus s'entendre ; c'est pour cela que le mariage est une chose admirable , parce qu'au lieu d'un but qui n'existe plus, il introduit des intérêts communs qui existent toujours.

Julie détestait la séduction ; elle pensait à juste titre que les ruses» les calculs, les mensonges qu'elle exige dépravent tout autant que des mensonges, 4cs calculs et des ruses employés pour servir tout autre genre d'égoisme; mais partout où elle apercevait de la bonne foi, elle excusait l'inconstance, parce qu'elle la savait inévitable , et 4{u'en prodiguant des noms odieux

ê aux lois de la natut^ , on tie parvient paâ k les

éluder. JuK\â parlait donc sur Tamoùr àrec loute ta délteatéisse et la grâce d'une femxne^ tnak avec ' le sens et la rëfiextoa d'un boitfme. Je l'ai vue pltis d'une Fois entre deux amans , confidente de lents peines mutuelles , consolant^ avet une sympathie adroite, la fimime qui s'apercevait qu'on jie l'aimait plus^ indiquant k l'homme le moyen de causer le moins de douleur possible , et leur faisant ahisî dû bien à tous deux.

Julie n'avait point d'idées religieuses, et j'ai quelquefois été surpris qu'avec une sensibilité profonde , un eùthonsiasme sincère pour tout ce qui était noUe et grand , elle n'éproUvit jamais le besoin de ce recours à quelque chose dé sur*-* « naturel, qui nous soutient contre la souftrânce que nous causent les hommes , et nous èonsole d'être forcés de les mépriser; mais son éducation, la société qui l'avait entourée dès sa première jeunesse, ses liaisons intimes avec les demriers {Ai*losôphes du dix-huitième siède, l'avaient rendue inaccessible à toutes les craintes comme k toutes les espérances de cette nature. 'C'était le seul rayn • port sous lequel elle eût, "pour ainsi dire ^ abjtorë son liabîtude de se décider par elle-Hâéme, et embrassé des opinions sur^ parole. Je suis loîa de regarder l'incrédulité comme une faute , mais la conviction en ce genre ne me parait

uiotWée {MUT rien , et raffirmation dans Tathée me semUe annonoer un grand vice de raisonneoient. Les dévots peuvent être entraînés par les besoins de rintagination et dti cœur^ et leur e^>rit peut se ]^r à ces besoins sans être faussé; mais llioaane qui croît être arrivé par la logique à rejeter saiis hésitation toute idée reli^ gieuse est nécessairement un esprit fàUx.

L'incrédulité de Jolie était au reste j^tôt une impression de Tenfuice ^'une persuasion réflédiie^ et il en était résulté que cette incrédulité s'était logée dans nu coin de sa tète , comme la religion se loge dans la tète de beaucoup de gens y c*est-*à-^dire sans exercer aocune influence sur le reste de ses idées ou de sa conduite , mats ^1 excitant toujours en elle une assez vive inri*tation quand elle était contredite sur ce point.

J*ai vu cette incrédulité aux prises avec Tépreuve la plus déchirante» Le plus jeune des flls de Julie fut attaqué d une maladie de poitrine qui le conduisit leafetemeat au tombeau ; eHe le soigna pendant près d'une année , l'accompa-» gnant de ville en ville , espérant toujours désai^mer la nature implacable , en cherchant des climats plus doux , ou des médecins plus habiles. Toutes ses affections s'étaient concentrées sur ce dernier de ses enfans ; la perte des deux premiers le lui avait rendu plus cher. L'amour maternel

avait remplacé en elle toutes les autres' passioilâ; cependant, au milieu de ses anxiétés , de ses incertitudes > de son désespoir, jamais la religion ne se présenta à son esprit que comme une idée importune^ et, pour ainsi dire, ennemie; elle craignait qu'on ne tourmentât son fils de terreurs chimériques; et dans une situation qui aurait, à ce qu'il semble , dû lui faire adopter presque aveuglément les consolations les plus improbables et les espérances les plus vagues, la direction que ses idées avaient prise, plus forte que les besoins de son cœur, ne lui permit jamais de considérer les promesses religieuses que comme un moyen de domination et un prétexte d'intolérance. Je i|e puis ici m'empécher de réfléchir au mal que causent à la religion , et aux êtres soufiîrans qui auraient besoin, d'elle , l'esprit dominateur et' l'intolérance dogmatique. Qui ne croirait, quand la douleur a pénétré dans les replis les plus intimes de l'àme , quand la mort nous a frappés de coups^irréparables, quand tous les liens paraiâsent brisés entre nous et ce que nous chérissons ; qui ne croirait, dis-je , qu'une voix nous annonçant une réunion inespérée, faisant jaillir du sein des ténèbres étemelles une lumière inattendue , arrachant au cercueil les objets sans lesquels nous ne^ saurions vivre , et que nous pensions ne jamais revoir^ devrait n'ex-

(69) dterque la joie , la reconnaissance et Fassentiment ? Mais le consolateur se transforme en maître; il ordonne^ il menace^ il impose le dogme qnand il fallait laisser la croyance germer au sein de l'espoir , et la raison se révolte^ et l'affection découragée se replie sur elle-même, et le doute» dont nous conmiencions à être affiranchis, renaît précisément parce qu'on nous a commandé la foi. C'est un des grands inconvéniens des formes religieuses , trop stationnaires et trop . positives , que l'aversion qu'elles inspirent aux esprits . indépendans. Elles nuisent à ceux qui les adoptent , parce qu'elles rétrécissent et faussent leurs idées ; et elles nuisent encore il ceux qui ne les adoptent pas , parce qu'elles les privent d'une source féconde d'idées douces et de sentimens qui leç rendraient meilleurs et plus heureux.

On a dit souvent que l'incrédulité dénotait une âme sèche , et la religion une âme douce et aimante. Je. ne veux point nier cette règle en général. U me parait difficile qu'on soit parfaite-* ment content de ce monde sans avoir un esprit étroit et un cœur aride ; et lorsqu'on n'est pas content de ce monde, on. est bien près d'en désirer et d'eu espérer un autre. U y a dans les caractères profonds et sensibles un besoin de va-** gue que la religion seule satisfait, et ce besoin

(70) tient de si près à toutes les affSsctîous ëlerées ou délicates^ que celui cpi ne l'éprouve pas est presque infailliblement dépourvu d'une portion pré^ cieuse de sentimêns et didëes. Julie était néanmoins une exception remarquable à cette règle. U y avait dans son coeur de ht mélancolie, et de la tendresse au fond de son àme; si elle n'eût pas vécu dans un pays ou la religion avait longtemps été une puissance hostile et vexatoire, et où son nom pdéme réveillait des souvenirs de persécutions et de barbaries , il est possible que son imagination eùl pris une direction toute différente.

La mort du dernier fils de Jtilie f|it la cause de la sienne , et le signal d'un dépérissement aussi oianifeste que rapide. Frappée trois fois en moins de trois ans d'un malheur du même genre , elle ne put résister à ces secousses cb>uloureuses et multipliées. Sa santé souvent chancelante avait paru lutter contre la nature aussi longtemps fp^ * r^pérance l'avait soutenue^ ou que l'activité des soins qu'elle prodiguait à son fils mourant Tavail ranimée; lorsqu'elle ne vit plus de bien à lui Élire y ses forces l'abandonnèrent. Elle revint à Paris y malade^ et ^ le jour même de son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura environ trois mois. Pendant tout cet espace de temps , il n'y eut pas une

(7« ) seule fois la moiodre possibilité d'espérance. Chaque jour était marqué par quelque syvxptome qui ne liûssait aucune ressource à l'amitié , avide de se tromper , tX chaque leude* main ajoutait au daoger de la veille. Julie seiile parut toujours iguorer ce danger. La nature de son mal favorise, dit-on, de telles illur sîonà; mais wn caractère contribua sans dente beaucoup ^ ces illusions heureuses : je dis heureuses ^ caur je ne puis prononcer avec certitude aur les craintes qu'une mort certaine lui aurait inspirées. Jamais cette idée ne se présenta d'une manière positive et directe à son esprit ; mais je crois qu'elle en eût ressenti une peine vive et profonde : on s'en étonnera peut-être. Privée de ses eabos f isolée sur cette terre, ayant à l{i fois une &me énergique , qui ne devait pas être accessible a la peur, et une àme sensible , qqe tant de pertes devaient avoir déchirée , pou^ vait-eUe regretter la vie ? Je ne iqets pas en doute qi|ie si ses forces physiques eussent mieux résisté à sa douleur morale , elle n'eût pris en horreur la carrière sombre et solitaire qui lui restait à parcourir. Mais menacée el|e*r même au moment où elle venait de voir dispaitdtre tous les objets de son affection, elle n'eiit pas le teoqis, pour ainsi dire, de se livrer k

(7M ses regrets. Elle fut obligée trop rapidement de s^occuper d'elle, pour que d'autres pensées continuassent à dominer dans son àme : sa maladie lui servit en quelque sorte de consolation , et la nature*/ par un instinct involontaire , recula devant la destruction qui s'avançait , et la rattacha à l'existence..

Dans les demièi'es semaines qui précédèrent sa mort , elle semblait se livrer à mille projets qui supposaient un long avenir; elle détaillait avec intérêt ses plans d'établissement , de société et de fortune : les soins de ses amis l'attendrissaient; elle s^étonnait elle-même de se sentir reprendre à la vie. C'était pour ceux qui l'entouraient une douleur de plus , une douleur d'autant plus amère qu'il SsiUait lui en dérober jusqu'à la moindre trace. Elle disposait dans ses discours d'une longue suite d'années , tandis qu'un petit nombre de jours lui restait à peine. On voyait en quelque sorte , derrière les chimères dont son imagination semblait se repaître , la mort souriant comme avec ironie.

Je me reprochais quelquefois ma dissimulation complaisante. Je souffrais de cette barrière qu'élevait entre Julie et moi cette contrainte perpétuelle. Je m'accusais de blesser l'amitié , en la trompant, même pour adoucir ses derniers mo-

(75) mens* Je me demandais si la vérité n'était pas un devoir; mais quel eût été le résultat d'une vérité que Julie craignait d'entendre ?

J'ai déjà dit que le cercle de ses idées ne s'étendait point au-delà de cette vie. Jusqu'à ses malheurs personnels, la mort ne l'avait jamais frappée que comme un accident inévitable , sur lequel il était superflu de s'appesantir. La perte de ses enfans , en déchirant son cœur , n'avait rien changé à la direction de son esprit. Lorsque des symptômes trop peu méconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observés dans la longue maladie de son dernier fils , jetaient à ses propres yeux une lueur soudaine sur sonétat, sa physionomie se couvrait d'un nuage : mais elle repous3ait cette impression; elle n'en parlait que pour demander à l'amitié, d'une manière détournée , de concourir à l'écarter. Enfin , le moment terrible arriva. Depuis plusieurs Jours son dépérissement s'était accru avec une rapidité accélérée; mais il n'avait point influé sur la netteté, ni même sur l'originalité de ses idées. Sa maladie, qui quelquefois avait paru modifier son caractère , n'avait point eu le même empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir ^ elle parlait avec intérêt sur les objets qui l'avaient occupée toute sa vie, et ses réflexions fortes et profondes sur l'avilissement de

(74) l'espèce humaine , quand h despotisme pèse sur elle^ étaient entremâlées de plaisanteries piquantes sur 1^ individus qui sç sont le phi; si» gnulés dans octfte <^rnère dc^ dégradaticm. La niort Tint mettre ua tenne à Texerdc^ de tant de Êicultés que n'avait pu affaiblir la soufirance physique. Dans soq agonie même , Julie coo* serva toute sa raison. Hors d'état d^ parler, elle indiquait^ piur des gestes , les secours qu'elle croyait encore possible de lui donner. Eïle me servait la. main en signe de reconnaissance. Ce {ut aiœi qu'elle expira.

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