POUR LA RÉCEPTION DE M. LE COMTE DE TRAC Y
(31 tleceml)rr 1808.) j\l O N S J E II R ,
La modestie accompagne toujours le vrai mérite : il espère en vain se cacher sous son voile; ce voile est un ornement qui l'annonce, qui le distingue et qui redouble son éclat. Vous dites avec raison que l'amitié vous a présenté à l'Institut, mais c'est la justice qui vous a reçu; et, si nous étions portés par nos sentimens à désirer l'admission de l'homme qui devait le mieux apprécier et regretter l'estimable ccmfrère que nous avons perdu, nous regardions en même temps comme un devoir de nous associer un auteur estimé, dont la vie laborieuse est depuis
jC)^ discours
Joii(if-temps consacrée au »enre crétudes qui nous esL le ])ius utile pour nos travaux, l'étude de la grammaire générale.
Vous partagez, monsieur, la douleur que nous a causée la mort de M. Cabanis; vous venez de renouveler cette douleur, en remplissant notre attente et en rendant un digne hom-
map:e à sa mémoire.
L'éloge le plus éloquent est celui qui part du cœur et que dicte la vérité. L'affliction sincère a ses charmes; ils sont tristes, mais touchans, et l'art le plus parfait ne les imite qu'incomplètement : aussi vous avez été le fidèle interprète de nos sentimens; en peignant l'àme et l'esprit de M. Cabanis, vous avez prouvé combien nous devions le chérir, et vous le faites aimer par ceux qui ne l'avaient pas connu.
Mais votre modestie, monsieur, vous a sans doute empêché de vous apercevoir qu'en faisant cet éloge d'un académicien distingué , vous faisiez en partie le vôtre, et que la plupart des louanges que vous lui donniez vous étaient applicables.
11 nous est permis, monsieur, de faire cette observation, qui justilie si bien notre choix, et de faire remarquer cette conformité de goûts, de lalens et de position qui se trouve entre vous et M. Cabanis.
A l'académie française, i65
On vous a vus toujours tous deux faire le bien, chérir l'humanité, chercher la vérité, pratiquer constamment la vraie philosophie, celle qui apprend à maîtriser ses passions et à maintenir notre âme dans cet état paisible qui l'ouvre aux vertus et la ferme aux vices.
Tous deux vous avez préféré la retraite au monde, l'élude aux plaisirs, l'amitié à l'ambition , et la vérité à tout.
Vous vousétes également distingués tous deux, dans vos écrits, par un mérite trop rare à présent, la sagesse d'intention, la clarté du style, et cette noble simplicité ({ui ne cherche que la justesse des idées et la propiiété des expressions.
Vous n'avez vouhi, ni l'uii ni l'autre, emprunter ce faux éclat de figures outrées et de mots nouveaux, qui dépare les belles pensées en les chargeant d'ornemcns superflus, ou qui s'efl'orce en vain de rajeunir de vieilles et de communes idées.
Tous deux enfin, acquérant sans cesse de nouveaux titres à l'estime publi([ue, vous avez été porti's aux horuieurs (pie vous ne cherchie/ pas; vous possédiez les mêmes amis au sénat et à rinslitui, et vous avez mérité la bienveillance d'un lu'ios (loni l'esiinu' scuN» «si un (ihr suMisanl (riionucui' et de /Heire.
l66 DISCOURS
Je pourrais aussi, monsieur, ajouter à ce parallèle, que tous deux vous avez consacré vos veilles à l'étude de deux sciences qui nous ont toujours promis la vérité, mais qui jusqu'à présent ont tenu bien imparfaitement leurs promesses : ces deux sciences sont l'idéologie et la médecine; et vous vous êtes sûrement attendus à trouver dans cette pénible carrière beaucoup d'obstacles et beaucoup d'incrédules.
Je conçois que ces difficultés ne vous aient pas découragés : les hommes déclament en vain contre l'incertitude où les laissent tous les systèmes opposés qu'ont produits à cet égard les recherches les plus savantes; ils poursuivront toujours cette vérité qui semble les fuir, et s'intéresseront constamment aux efforts qu'on fera pour la découvrir.
On voudra toujours cherchera connaître l'origine de nos idées , la cause de nos maux , les lapports de nos sens et de notre intelligence, l'influence de nos passions sur notre santé, celle de nos maladies sur nos caractères; et, malgré le doute et l'ironie , tout être (jui aura des idées s'occupera malgré lui d'idéologie, et tout homme souffrant invoquera la médecine.
Tandis (pie M. Cabanis voulait nous consoler des erreurs des médecins, en nous démontrant la certitude de la médecine, vous avez voulu
A l'académie française. 167
nous préserver des faux systèmes des métaphysiciens, et réduire à des observations de fait tout ce que vous croyez nécessaire pour nous faire connaître la génération de nos idées.
Je n'entrerai pas ici dans l'examen approfondi de ce travail estiinal)le, qui vous a déjà mérité les éloges de nos savans les plus illustres; il n'est pas convenable de toucher légèrement des sujets si graves, et les bornes d'un discours ne permettent pas de hasarder l'analyse complète de ces ouvrages, où vous avez voulu perfectionner les systèmes de Locke et de Condillac.
Je me crois permis seulement de répéter ici ce que j'ai pensé, et ce que j'ai entendu dire aux hommes les plus instruits sur cette matière.
Vous avez répandu beaucoup de clarté sur un sujet dont l'obscurité n'est que trop impénétrable, et vous avez procédé, dans l'exposition de votre système, avec une logique si exacte, qu'en vous accordant le principe dont vous êtes parti , il serait didicile de vous en nier les conséquences : vous prétendez que penser c'est sentir; c'est la votre principe, c'est la base de votre système; mais un sentiment qui résiste a tous les raisonnemens ne consendru |»as lacilcment à vous l'accorder.
Au V{i>>[Q, monsieur, ([iullcs([u<' soicn! les ojii-
l68 DISCOURS
nions de ceux de vos lecteurs qui n'adoptent pas votre principe, ils doivent rendrejustice à votre intention. Vous avez dit vous-même que tout système de métaphvsique est un roman, fruit de l'impatience de dogmatiser, qui égare l'es- })rit en lui faisant prendre un fantôme pour la réalité, et des choses supposées pour des choses prouvées; et qu'il faut les remplacer tou«, sans exception, par la simple observation de nos facultés, jusqu'à ce qu'on les connaisse bien.
C'est assurément bien établir que vous voulez donner au public vos observations, sans prétendre en faire un système; et, si vous affirmez qu'il n'existe pas de différence entre sentir et penser, et que l'être qui s'aperçoit qu'il sent, qui juge ses sensations, les compare, se les rappelle, et choisit entre les désirs ou les craintes qu'inspirent ces sensations, ne fait, dans toutes ces opérations, que sentir, il est facile de concevoir qu'étant dans l'impossibilité de définir l'àme , en la regardant comme être isolé , vous ne la voulez considérer que sous le rapport tie sa liaison avec le corps.
En écartant tous les romans de métaphysique, vous n'adopteriez certainement pas un système absolu, ])out-être tout aussi roman (pie les autres, mais plus triste et moins consolant, et dont le moindre inconvénient serait de dé-
A l'académie française. 169
truire toute illusion pour le présent, tout espoir pour l'avenir, de réduire toute gloire à des combinaisons d'organes, toute passion noble à des sensations vulgaires, et dont le résultat serait enfin d'abaisser notre existence, de dépeupler les cieux et de désenchanter la terre.
Vous pourriez même, ainsi que M. Cabanis, servir à la fois de preuve et d'exemple contre cette opinion; et, malgré tous les argumens possibles , on sentira toujours que , n'étant pas différens des autres hommes en facultés corporelles et en sensations, il existe entre votre ànie et celle du vulgaire une différence d'intelligence, qui ne paraît devoir sa supériorité ni aux sens, ni aux impressions qu'ils reçoivent. S'il est possible, monsieur, de n'être pas d'accord avec vous sur quelques principes de vos Elémens d' Idéologie , celte différence d'opinion ne diminuera pas l'intérêt que doit inspirer votre travail, et ne nous empêchera pas d'en apprécier et d'en recueillir les fruits : les savans ont trouvé et même démontré plusieurs erreurs dans le système de Buff'on, et l'on n'en rend pas moins justice à la beauté de son génie, à la piofondeur de ses études, à la richesse de son imagination, et aux charmes de son éloquence. Votre Granmuiire dont le premier mérite esl, selon vous, d'être la suilc d'un (i;h(('' d'idéoio-
Pj'ie, en a beaucouj) d'autres à nos yeux; et les observations justes qu'elle renferme, trouveront souvent leur place dans nos discussions dont elles éclaireront la marche.
Je serais certain, monsieur, d'intéresser les auditeurs éclairés qui honorent cette séance, en parlant avec plus de détail de vos titres à notre adoption ; mais, pour me conformer à l'esprit de confraternité qui nous lie, je dois aussi chercher à vous plaire, et votre modestie m'en iudicjue le moyen. Je vais donc cesser de parler de vous, pour ajouter quelques mots à l'hommage noble et touchant que vous venez de rendre à la mémoire de l'académicien que nous regrettons et que vous remplacez.
Vous nous avez tracé rapidement, mais fidèlement, l'histoire de l'esprit et du cœur de cet homme aimant, de cet écrivain distingué, de ce savant profond, de ce sage modeste et courageux qui a trop peu vécu pour les sciences, pour nous et pour sa pairie ; et il semble difficile d'ajouter quelques traits a un tableau si complet, quelques plaintes à des regrets si bien sentis, quehpies ('loges a des louanges si justes et si délicates; je dirai seulement que ce qui semble caractériser ])arl!(Milièi(Mnciit le con- IVère ch( ri (jnc nous peidons, c'est une réjMiioii (le (juaiités (pii se lassemblent rarement