A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
A la suite d'une discussion dans laquelle elle prétendait qiio le climat seul influait sur les moeurs, tandis que je soutenais que les mœurs dépendaient des lois.
J31e cro^
lyez point que la nature
Ait rien fait de mal ici-bas ;
C'est une glace simple et pure, Qui reçoit les objets, mais ne les forme pas. Elle produit les fleurs et la verdure ,
Et la chaleur et les fiimas ; Mais des mœurs, des talcns l'incertaine culture Ne dépend que des lois, et non point des climats.
Vous avez vu, dans ce pays stérile Oii vit avec efl'ort l'Ostrogoth indigent, Des Gustaves heureux long-temps le sceptre habile Etonner par son poids tout l'empire treniblant. Au milieu des roseaux , la Hollande guerrière Se créait un pays, des vaisseaux , des tré.>«ors : Maîtresse du crédit qui gouverne la terre, Aujourd'hui l'opu^ence engourdit ses ressorts. Visitez avec moi la maîtresse du monde, Peut-être son éclat fra])pe eucor les regards ; De ce Tibre orgueilleux venez admirer l'onde: Le Capitole est là ; mais où sont les Césars?
54o ÉpÎtRES , VERS.
Un pontife en bannit le dieu de la victoire.
Ce temple de l'honneur et de la liberté
Me montre la mollesse et me cache la gloire;
J'y cherche les vertus , j'y vois l'oisiveté.
L'aveugle fanatisme y détruit le génie;
De ces augustes lieux il flétrit les honneurs,
Et n'y peut plus former (tant Rome est avilie I )
Que des hommes sans sexe et des femmes sans mœurs.
Et ces lieux dont les noms flattent encor l'oreille,
Ce berceau des talens , des muses , des héros ,
Ces lieux où chaque pas rappelle une merveille ,
La Grèce, noble encor par ses tristes tombeaux,
Qu'ofl*re-t-elle aux regards des voyageurs avides?
Quelques débris fameux échappés aux tyrans,
Des despotes cruels, des esclaves timides,
Des dervis insensés, des moines ignorans.
Vous y trouvez encor le Pinde et le Permesse ;
Tempe vous offre encor son fortuné vallon :
Ce sont les mêmes lieux , mais ce n'est plus la Grèce ;
C'est le même soleil, ce n'est plus Apollon.
Par un sort différent, admirez ces contrées ,
Que le ciel sut priver de ses plus doux présens.
Par d'éternels frimas des autres séparées ,
Et connaissant à peine une ombre de printemps.
Ces lieux n'étaient fameux que par leur barharie :
Des Slaves et des lluns les essaims destructeui s ,
Fuyant les tristes champs d'une ingrate patrie.
Delà guerre en tous lieux versèrent ^|8 horreuis .
A leur tour enchaînés par d'insolens Tartares ,
Sans arts et sans talens, un éternel oubli
Semblait devoir couvrir les querelles barbares
De ce peu[)le opprimé, dans l'ombre enseveli :
EPITRES, VERS. 54 1
Un seul homme s'élève, et, son mâle génir Soumettant la nature à ses hardis travaux , Au rang des grands États il porte la Russie , Et fait de ses sujets un peuple de héros. Il lui donne des lois; il étend sa puissance; A ses vainqueurs altiers il fait porter ses fers; Il détrône des rois, il fait trei»ibler Byzance , Et du sud et du nord il unit les deux mers. Catherine , achevant ce qu'il sut entreprendre, Offre en tout son éclat, à nos regards surpris, Un empire aussi grand que celui d'Alexanche, Éclairé par les arts du siècle de Louis ; Tschesmé, qui fume encore des feux de sa vie loi rc ; Le Tartare étonné de porter ses drapeaux. Des brigands subjugués ont consacré sa gloire ; Des lois et des bienfaits illustrent son repos. La douce tolérance et l'active industrie Viennent peupler les champs, embellir les cités, Et ses heureux États deviendront la patrie Des arts et des talens naissant de tous côtés. Que ce tableau brillant dissipe le délire D'un préjugé fatal trop long-tems respecté; Les lois, et non les lieux , font le sort d'un empire ; Il n'est point de climats pour la célébrité. Les sceptres sont égaux , et l'éclat qu'on leur donne Ne dépend que des mains qui savent les tenir : En tout temps et partout, quand le génie ordonac, La nature doit obéir.
S/p épÎtres, vers.
ÉPlTx\PIlE DE ZÉMÏRE,
PETITE CHIENNE DE l'iMPÉRATRICE DE RUSSIE.
Ici mourut Zéinire, et les grâces en deuil Doivent jeter des fleurs sur son cercueil. Constante dans ses goûts, à la course légère, Comme Tom son aieul , comme Lady sa mère *, Son seul défaut était un peu d'humeur; Mais ce défaut venait d'un très bon cœur. Quand on aime , on craint tant ! Zémire aimait tant celle Que tout le monde aime comme elle I Croyez-vous qu'on aime en repos , Ayant cent peuples pour rivaux?
Les dieux, témoins de sa tendresse, Devaient à sa fidélité Le don de l'immortalité, Pour qu'elle fût toujours auprès de sa maîtresse.
* Noms de deux chiens anglais donnes à l'impcralricr pur Tambassadeur d'Angleterre.
ÉPÎTRES, YERS. rS43